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L'Enchanteur 1768—1848
La comtesse Pauline de Beaumont VIII. Les premières années d'amitié avec Joubert. - Mort de François (suite 2)

VIII. Les premières années d'amitié avec Joubert. - Mort de François (suite 2)

La comtesse Pauline de Beaumont · 23 min de lecture · p. 239–265 · chapitre 11 sur 36

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de C. Lévy, 1884, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

» Cependant, malgré ce besoin de secourir et cette vive sensibilité, personne mieux que lui n'a su employer chacune de ses facultés morales à son véritable usage. Né avec une âme brûlante, il éprouvait très vivement ces sensations de plaisir ou de peine qui portent presque toujours de la partialité dans les jugements. Son extrême amour pour la justice le préservait de cette faiblesse, si ordinaire, qu'on pourrait la croire inséparable de l'humanité.

» Mais, si la justice avait sur lui cet empire, elle n'empêchait pas l'action de toutes les émotions fortes et précipitées que produit une révolution sur des organes faibles. Obligé de se cacher pendant le règne de la terreur, il apprit successivement dans sa retraite, souvent sans préparation, la mort de ses plus intimes amis. Les regrets qu'il leur donnait, L'indignation que lui inspirait l'injustice, ses craintes continuelles sur le sort de ceux qui lui restaient, déchiraient un cœur qui ne pouvait sentir médiocrement.

» Sa santé s'altéra. Le 9 thermidor, en lui rendant l'espérance de jours plus calmes, parut lui rendre aussi les moyens d'en jouir. Une émotion de bonheur arrêta pour quelques instants l'effet de tant d'émotions douloureuses. Mais cet effet avait été trop violent : sa perte devait être ajoutée tant de pertes, les combler toutes, et ne laisser à ses amis, c'est-à-dire à tous ceux qui l'ont connu, que le regret d'avoir vu disparaître si promptement un homme fait pour éclairer, pour servir et honorer son pays par ses vertus et ses talents, et à qui le temps seul a manqué pour réaliser ses grandes espérances.

» Quand le dépérissement de ses forces le contraignit de s'occuper de sa santé, il disait : « Il ne faut pas mourir; je sens que je ne suis pas né pour ne rien laisser après moi. » Il avait parfaitement la conscience de ses facultés intellectuelles et pas du tout celle des facultés de son cœur; il savait bien qu'il avait plus d'esprit, une tête plus fortement organisée que le commun des hommes; mais il ne savait pas, ou, du moins, il ne s'était jamais dit qu'il fût meilleur, plus généreux, qu'il sût mieux aimer qu'un autre. »

Ces lignes, qui portent la marque du xvII' siècle, par la science de l'observation morale, sont bien aussi l'œuvre d'une âme fière et digne de sentir tout le bonheur de madame de Sérilly. Nous sera-t-il permis de croire que Pauline ne se fût pas remariée, comme sa cousine, dix mois après son deuil, qu'elle n'eût pas épousé le marquis de Montesquiou-Fezensac, pour redevenir veuve une troisième fois en 1798?

Madame de Beaumont avait adressé à madame de Staël cette oraison funèbre d'un de ces jeunes hommes qui se sentaient tous quelque chose là! C'est que madame de Staël elle-même considérait François de Pange comme le plus énergiquement, le plus spirituellement honnête de cette élite qui avait appelé la Constituante ; et elle se plaignait à Rœderer qu'il n'eût pas, dans son journal, honoré une si noble mémoire; aussi, dès qu'elle eut reçu la notice de madame de Beaumont, s'empressa-t-elle de la faire insérer dans le Journal de Peltier sous ce titre : François de Pange, par une femme de ses amies1.

1. Œuvres de Rœderer, t. IV et V, et Paris en 1796. ↩

IX

Madame de Staël et madame de Beaumont.

La Suède ayant reconnu la République, l'ambassadeur était rentré à Paris et avait rouvert sa maison. C'était un spectacle étonnant que celui de la société bigarrée de 1795 ; madame de Staël l'a très exactement décrite dans ses Considérations. Comme la vie, à ses yeux, consistait à causer, elle trouvait moyen, à défaut d'autres auditeurs, de déployer les richesses de son imagination, même devant les conventionnels, de qui son cœur sollicitait sans relâche le retour de quelques émigrés.

• Madame de Beaumont fut heureuse de la retrouver : « J'ai été bien touchée de la voir après deux années d'absence et des siècles de malheur. Quand elle ne serait pas aussi remarquable qu'elle l'est par son esprit, il faudrait encore l'adorer pour sa bonté, pour son âme si élevée, si noble, si capable de tout ce qui est grand et généreux. » Telles sont les premières impressions qu'elle confie à Joubert, et, comme le nom de madame Roland était alors dans toutes les bouches, madame de Beaumont, quoique bien meurtrie, rapproche dans une comparaison celle qu'elle appelle la Providence du 10 août et madame de Staël : « Elle est ce que madame Roland se croit, mais elle ne songe point à en tirer vanité; elle croit tout le monde aussi bon et aussi généreux qu'elle. Combien cette simplicité est aimable et ajoute encore son mérite! Tandis que l'orgueil de madame Roland m'a presque rendue injuste, j'ai besoin de me rappeler sans cesse qu'elle est tombée sous le glaive pour lui pardonner. Elle m'a rappelé des intrigues qui ont réveillé en moi bien des ressentiments. J'espère cependant que je rends justice à son caractère, et je suis sûre de sentir toute la beauté de sa mort1. »

1. Lettre à Joubert. ↩

Pendant ces années du Directoire, où la sensibilité ardente de madame de Staël se donna carrière, où elle vécut vraiment son roman de Delphine avant de l'écrire, nulle femme ne l'admira autant que madame de Beaumont. Ce salon, où se heurtait le monde le plus disparate, membres du gouvernement, nobles rentrés, journalistes essayant de reprendre la plume, diplomates en quête de renseignements, ce salon ne pouvait longtemps plaire à Pauline. Elle préférait voir dans l'intimité celle qui était d'abord à ses yeux la fille de Necker, du collègue de M. de Montmorin ; elle l'écoutait mieux, lui trouvait infiniment plus d'esprit dans les causeries à deux que dans le monde; elle recevait la communication de ses écrits. Lorsque fut décrétée la constitution de l'an I1I, dans sa brochure intitulée Réflexions sur la paix intérieure, madame de Staël avait commencé à aborder son noble rôle de modérateur, de défenseur des idées libérales, s'efforçant de ne pas les rendre solidaires des • crimes commis en leur nom. Necker était soupçonné d'avoir inspiré sa fille. « Son père, répondait madame de Beaumont à Joubert, est trop fâché qu'elle se fasse imprimer pour l'aider; l'ouvrage est bien entièrement d'elle, sa beauté et ses défauts lui appartiennent. »

Madame Necker d'ailleurs venait de mourir, et madame de Staël avait communiqué à son amie une lettre de Coppet, d'une sensibilité profonde, où la douleur inguérissable absorbait tout l'homme. Ce regret qu'avait son père de la voir entrer dans la carrière des lettres, elle le partagea un instant. Après les premiers pas qu'elle fit dans l'espoir d'atteindre a la réputation 1, premiers pas habituelle ment pleins de charmes, elle eut ce sentiment de la solitude dans laquelle une femme est placée par la renommée. On veut rentrer ensuite dans l'association commune. Il n'est plus temps; il n'est plus possible de retrouver l'accueil bienveillant qu'obtiendrait l'être ignoré. C'était cet effroi qu' ses débuts dans la publicité, elle confiait à madame de Beaumont la dissuadant d'écrire; mais bientôt le souffle de la gloire poussait madame de Staël, et l'enivrement du succès faisait taire les légers scrupules. Jusqu'en 1798, Joubert pul craindre que son influence personnelle ne fût contre-balancée. II était alors admirateur sans restriction du génie de madame de Staël. De toutes les femmes qui avaient imprimé, il n'aimait qu'elle et madame de Sévigné. • Il avait toutefois contre elle quelque méfiance. Il lui savait mauvais gré de dégoûter madame de Beaumont de la campagne. Il n'eût pas voulu qu'elle fréquentât trop ces esprits remuants : « Ils ont pour tête un tourbillon qui court après tous les nuages. Ils veulent brider tous les vents, dont ils ne sont que le jouet. Leur tournoiement vous a gâtée, mais vous vous raccommoderez. »

En mai 1797, dans un court voyage qu'elle faisait en Suisse, madame de Staël ayant donné rendez-vous à madame de Beaumont sur la route, à Sens ou à Villeneuve, Joubert avait néanmoins offert la chambre verte, celle que Pauline occupait dans ses rares séjours. « Je serai, je crois, assez fort, ajoutait-il, pour ne pas céder au désir de la voir et pour fuir le danger de l'entendre. » Madame de Staël souriait quand on lui parlait de la peur qu'avait Joubert d'être séduit par sa conversation. Elle ne l'y exposa pas, et ne put réaliser son projet de visite. Madame de Beaumont n'eût pas accepté d'ailleurs l'offre de Joubert. Rien de plus aimable que cette affectueuse querelle occasionnée par la dangereuse sirène qui pouvait descendre dans la silencieuse maison de Villeneuve. • Non assurément, je ne ferai point entrer ce tourbillon dans la paisible chambre verte; vous ne seriez pas maître de ne pas la voir, quand même vous auriez le courage de résister à la tentation. Elle m'a déjà entendue parler de vous; il faudrait lui en parler encore, et, malgré mon désir d'assurer votre tranquillité, ce ne pourrait être de manière à éteindre son insatiable curiosité. Vous seriez attiré, troublé, et cette pauvre chambre verte ne serait plus un lieu de recueillement. L'Ecu ou le Chaperon rouge seront le lieu de l'entrevue. » Comme madame de Staèl eût été fière en lisant cette correspondance échangée i propos d'un arrêt entre deux relais de poste! et comme toute cette simplicité, tout ce naturel ont disparu!

Dans ses premiers retours à Paris, madame de Beaumont, entraînée par son goût pour l'esprit et subjuguée souvent par une verve éblouissante, dut subir, malgré elle-même, l'ascendant que le talent impose aux plus rebelles. N'y avait-ilpas, d'ailleurs, entre ces deux intelligences supérieures, des peines et des besoins communs ? Quand elle était seule, madame de Staël ne pensait-elle pas que le sort d'une femme est fini quand elle n'a pas épousé celui qu'elle aime, et que la société ne lui a permis qu'un bonheur : l'amour dans le mariage ? Quand le lot est tiré et qu'elle a perdu, tout est dit. Qu'on relise Delphine, les lettres I et viI de la seconde partie, et l'on y trouvera les accents d'une confession. N'y avait-il pas encore d'autres sujets plus délicats, qui, dans les conversations, revenaient souvent sur les lèvres éloquentes de madame de Staël ? Le divorce inspire, on le sait, la lettre célèbre de M. de Lebensée dans le roman qui nous montre les pensées secrètes, les opinions vraies du milieu social où se rencontraient madame de Beaumont et ses amis. Il est impossible de ne pas croire qu'avant de prendre une résolution qui n'était pas, théoriquement du moins, de l'opinion de Joubert, madame de Beaumont n'ait pas entretenu madame de Staël de son projet. Elle reconnaissait tous les inconvénients du divorce; mais elle disait que c'était aux moralistes et l'opinion de condamner ceux dont les motifs ne paraissaient pas dignes d'excuse. Elle ajoutait qu'au milieu d'une société civilisée qui avait introduit les mariages par convenance, les mariages dans un age où l'on n'a nulle idée de l'avenir, la loi, en interdisant le divorce, n'était sévère que pour les victimes. Un seul obstacle arrêtait le raisonnement quand la conversation devenait plus personnelle : la foi catholique consacrait l'indissolubilité du mariage.

Madame de Staël, profondément spiritualiste, élevée par un père et une mère protestants convaincus, ne pouvait voir sans répugnance l'insouciance et la légèreté qu'on affectait pour les idées religieuses; s'il n'était pas donné à son esprit de se convaincre sur un tel sujet par des raisonnements positifs, la sensibilité lui apprenait tout ce qu'il importait de savoir. Sa puissance d'aimer lui faisait sentir la source immortelle de vie. Elle n'avait pas moins horreur du néant que du crime, et la même conscience repoussait loin d'elle tous les deux. Est-ce que Delphine n'écrivait pas Léonce : • Je douterais de votre amour pour moi si je ne pouvais réussir à vous donner au moins du respect pour ces grandes questions qui ont intéressé tant d'esprits éclairés et calmé tant d'âmes souffrantes? »

Madame de Beaumont avait été aussi religieusement élevée qu'on pouvait l'être dans la haute société du xvin® siècle. Une seconde éducation lui avait été ensuite apportée par ses lectures, par les jeunes et distingués amis qui l'entouraient. Les forfaits de la Révolution, le triomphe des ennemis implacables de sa famille, les malheurs sans nombre dont elle fut accablée amenèrent une troisième éducation. Elle douta quelque temps, selon ses expressions, de la justice divine et de la Providence1. S'il fallait un témoignage indiscutable du trouble de ses croyances religieuses, nous le trouverions en 1798 dans la lettre d'une pauvre servante attachée pendant de longues années à la maison Montmorin, mademoiselle Michelet. Nous apprenons aussi par elle l'état des affaires de madame de Beaumont. Un partage et un règlement de comptes avaient eu lieu entre mesdemoiselles de la Luzerne, qui habitaient Versailles, et leur tante. Les domaines de Bretagne, à Jouan, avaient été aliénés. Le château de Theil n'allait plus être la propriété de l'amie de Joubert. Elle avait vendu ses bois; mais ses acquéreurs avaient fait faillite; elle avait eu à soutenir des procès qu'elle venait de perdre. Cette lettre nous apporte ces précieux renseignements avant même de nous prouver, sous une forme touchante, combien la domesticité d'autrefois faisait partie de la famille et s'élevait par elle1.

1. Mémoires d'outre-tombe. ↩

1. Nous devons communication de cette lettre, dont une partie a été publiée, à la bienveillance de la famille de Raynal. ↩

« Versailles, 6 pluviôse.

« Madame, vous avez grande raison d'être persuadée que la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire a dû nous affliger. J'avais entendu dire qu'après l'arrangement de vos affaires, Theil pourrait vous demeurer. Nous en avions une très grande joie, ainsi que d'avoir appris que vous aviez gagné le procès de vos bois. Est-il bien possible que cela ne soit point? Nous en sommes pénétrés. Je vous plains, madame, sous tous les rapports : votre cœur sensible sera déchiré de voir des malheureux autour de vous sans pouvoir leur faire le bien qu'ils méritent. Je suis bien sûre que votre bonne volonté adoucira leurs peines ; mais il ne se consoleront pas, s'il faut, madame, qu'ils se séparent de vous.

» J'espère, madame, que vous ne perdrez rien avec les personnes qui viennent de faire faillite. Je le désire encore plus pour vous, madame, que pour moi, qui ai aussi une petite somme sur laquelle je fondais tout mon espoir. Ces messieurs m'en veulent de ce que je n'ai pas voulu accepter le remboursement, il y a trois ans. Il était bien dur d'avoir du papier pour du numéraire. Toute ma petite fortune a disparu. Ce qui me reste en abondance, ce sont des douleurs. Je suis presque tout à fait impotente; je marche avec peine dans ma chambre. Vous êtes, madame, beaucoup plus jeune que moi; mais vous avez autant vécu pour le malheur.

• Si j'osais vous engager à tourner vos regards vers notre père commun, j'ose croire que vous supporteriez toutes vos peines avec résignation.

» Ah! si vous aviez encore le bonheur d'avoir l'asile de Jouan, je suis persuadée; madame, que vous feriez vos délices d'y passer vos jours. Qu'avez-vous éprouvé sur cette terre de douleurs ? Bien peu de vraie satisfaction, avec beaucoup de dégoûts et d'ennuis. Oh! madame, que je serais heureuse, avant de mourir, de vous voir sainte, oui, sainte, si vous le voulez! Vous en avez tous les moyens. Je vais prier le bon Dieu pour qu'il vous en fasse la grâce. Je savais la mort de M. de Montesquiou. Hélas! depuis la Révolution, il vous a fallu faire beaucoup de sacrifices de ce genre.

» Vous avez eu raison, madame, de penser que dès que nous saurions mesdemoiselles vos nièces à Versailles, nous serions très empressées de les voir.

» Je ne sais, madame, si je dois être surprise de la friponnerie que vous me mandez avoir éprouvée. Hélas ! il faut pardonner. La Révolution a bouleversé toutes les têtes et anéanti la bonne foi.

• Me permettez-vous, madame, d'embrasser tous nos bons amis? Faites-nous donner quelquefois de vos nouvelles, madame; il y a trois ans que je n'ai eu le bonheur de vous voir. Le temps m'a paru bien long. •

Avec sa respectueuse familiarité, avec son abnégation religieuse, mademoiselle Michelet nous fait voir clair dans la conscience de madame de Beaumont, et cette lettre d'une femme de chambre n'est pas déplacée au milieu de ces âmes tourmentées et frémissantes encore du choc de la tempête qui avait tout renversé. Il nous semble aussi que, lorsqu'elle prit la résolution de demander le divorce, la femme du comte de Beaumont n'avait pas été arrêtée par des hésitations de croyances.

II

Quelque attrayant pour l'intelligence que fût le salon de madame de Staël, madame de Beaumont n'y avait pas puisé la paix du cœur. Nous la revoyons en été à Theil, mais dans quel accablement! Elle faisait pitié. Elle avait avec humeur regagné la solitude; elle s'occupait avec dégoût, se promenait sans plaisir, rêvait sans agrément et ne pouvait trouver une pensée consolante. A la tristesse de ses lettres, on l'eût accusée de lire les Nuits d'Young, et cependant elle relisait son Tristram Shandy, mais sans fruit1. Elle appelait Joubert pour venir rendre quelque charme à sa demeure désenchantée, et Joubert la suppliait à mains jointes d'avoir le repos en amour, en estime, en vénération. Il demandait qu'elle ne lui fit grâce d'aucun détail quand elle lui parlait de son régime; car « de tous les journaux, il n'en était point qui pût autant l'intéresser que celui de son pot-au-feu ». Il voulait même qu'elle vint en automne hardiment vendanger à Villeneuve, avec ses migraines, avec ses airs maussades. Le chambre verte avait été balayée trois fois pour la recevoir. « Madame Joubert a peur que vous ne soyez mal; je lui dis, moi, que vous vous trouviez bien chez Dominique Paquereau, et je me moque de ses craintes. »

1. Lettres de madame de Beaumont, août 1797. ↩

Ce noble esprit comprenait toutes les délicatesses; il parlait le langage le plus féminin et le plus attendri. Comme madame de Sévigné à sa fille : « Votre régime, disait-il à madame de Beaumont, me fait un bien infini rien que d'y penser. » Il eût désiré qu'elle ne se fatiguât plus à courir la poste et les auberges. Elle repartait cependant pour Paris, et, à peine arrivée, éclatait le coup d'état du 18 fructidor.

Elle l'apprit par madame de Staël. La veille du jour funeste, elle avait été prévenue; un de ses amis lui avait même fait trouver un asile dans une chambre dont la vue donnait sur le pont Louis XVI; elle passa la nuit à regarder les préparatifs et vit la liberté s'enfuir avec l'aube. Madame de Beaumont put craindre que cette violation de la justice ne l'atteignit encore. « Tout le monde était dans l'incertitude, se préparant à faire son paquet, et courbé sous le joug de la déportation, comme autrefois sous le joug de la guillotine1. » Elle attendait sa destinée avec fermeté; elle se croyait invulnérable. N'ayant plus aucune illusion, elle était assez bien préparée pour tous les voyages (c'était son mot), et le voyage dont on ne revient pas n'était pas celui qu'elle eût fait avec le moins de plaisir. Si elle échappa aux nouvelles proscriptions, le plus ancien ami de Joubert, et déjà le sien, ne fut pas épargné; Fontanes put néanmoins gagner l'Angleterre par l'Allemagne. Madame de Staël avait été arrêtée à Versoix, sur les frontières de la Suisse, près de Coppet, où elle se rendait. Elle était accusée d'attachement pour les proscrits. Barras la défendit avec chaleur, et elle obtint la permission de rentrer en France quelques jours après. Mais un nuage avait passé sur l'amitié de deux femmes faites pour s'estimer et se comprendre. Rappelée en Bourgogne par la mort de M. de Montesquiou, madame de Beaumont était un peu moins abattue, moins pressée de se rejeter dans le tourbillon. Elle feuilletait ses livres préférés; sa pensée aimante était plus complétement avec ses amis disparus. Elle ne savait pourquoi leur souvenir avait quelque chose de plus doux, de plus tendre, de plus aimable. Elle vivait pour ainsi dire avec eux, et tous les rêves d'Ossian lui paraissaient réels. Elle avait relu d'anciennes lettres de Joubert, qui lui recommandait l'amour du repos et de la solitude; elle commençait à sentir le mérite de cette existence nouvelle; elle végétait un peu, acceptant même les visites d'un insupportable voisin, M. Tron; enfin, elle se donnait pour règle de se promener avec l'honnête mais ennuyeux M. Perron. N'allons pas cependant la croire trop changée; la Correspondance de Voltaire et la Jérusalem délivrée étaient sur la table, et Joubert avec sa causerie toujours féconde, avec son amitié toujours vigilante, n'était pas loin. Sans doute, cette trop grande vivacité, cette mauvaise tête, n'étaient pas calmées au gré de son ami; il y avait cependant du mieux, lorsqu'en pleine jouis-. sance du soleil et de la belle lumière de Theil, elle fut invitée, en mai 1798, au château d'Ormesson, où se trouvait madame de Staël.

1. Lettres du 1° octobre 1797, avril 1798. ↩

La curieuse lettre de madame de Beaumont a Joubert dénote tout un changement et consacre cette fois définitivement l'ascendant qu'il avait su prendre. « Je veux vous écrire, dit-elle, tandis que " je ressemble encore à la personne pour qui vous avez une bienveillance si aimable; c'est celle-là dont je désire que vous conserviez le souvenir, en vous demandant pour l'autre intérêt et indulgence1. » Elle explique qu'elle ne se plaît pas dans le monde et qu'elle en redoute l'influence. Elle y éprouve une sécheresse de cœur, tandis qu'elle a éprouvé jadis un état plus doux; et la charmante femme, intérieurement froissée, déclare qu'elle est prête quelquefois à douter des instants de bien-être dont elle a joui; elle les placerait peut-être au rang des chimères qui avaient abusé sa vie, si le souvenir de Joubert ne s'y mêlait. Arrive alors cet aveu qui est toute la lettre : « Je ne conviens pas à la société dans laquelle je vis, mon esprit s'y use sans fruit pour moi, sans jouissance pour les autres. Celle qui la dirige a pris une route qui n'est pas celle du bonheur. Son esprit a pris une impulsion qui ne lui est pas naturelle. Il n'y a plus que son cœur de noble et de généreux; il l'est un degré éminent. » Quelle était la cause de ce refroidissement et de ce jugement sévère ? C'était Benjamin Constant.

1. Lettre du 12 mai 1798. ↩

Dès qu'elle l'avait vu, madame de Beaumont avait ressenti pour lui une antipathie qui se changea en véritable aversion. Son entourage intime l'avait partagée. Joubert écrivait à madame de Pange : « Quiconque chante pouilles à Benjamin Constant semble prendre une peine et se donner un soin dont j'étais chargé; je me sens soulagé d'autant. Je crois donc vous devoir de la reconnaissance, à madame de Beaumont et à vous : à elle de tout le mal qu'elle m'en dit, et à vous, madame, de celui que vous en pensez. » Suit alors une diatribe dans laquelle les injures ne sont pas ménagées. Joubert, si réservé d'habitude, ne se contraint plus. Il le qualifie de vrai Suisse à prétentions, exprimant avec importance et une sorte de perfection travaillée des pensées extrêmement communes; il lui dénie toute bonne foi, ses erreurs sortent du cœur, et sont fabriquées de toutes pièces par son ambition. On pouvait penser que Joubert reviendrait à un jugement plus adouci. Deux mois après cette explosion de colère, il s'adresse en ces termes à madame de Beaumont : « l n'y a que Benjamin Constant qui ne m'amuse pas. J'en ai parlé tout de travers. J'en ai dit non pas trop de mal, mais d'autre mal que celui qu'il fallait en dire. J'en suis fâché; car, si je le battais jamais, je voudrais que le coup portât et l'ajustât comme un habit. » Madame de Beaumont n'était pas plus bienveillante sur son compte. « Je ne sais, répondait-elle Joubert, si c'est une manière de vous calmer que de vous assurer que Benjamin Constant est autant haï que possible. Lui-même ne peut parvenir à s'aimer. » Elle raconte que, malgré la gravité des circonstances, au lendemain de fructidor, elle avait eu une scène avec lui et lui avait avoué tout franchement sa haine pour sa personne et ses opinions, et son mépris pour ses moyens. Elle ne s'arrêta pas dans ses invectives et, en décembre 1799, elle écrit encore : « Votre ami Benjamin fait ce qu'il peut pour ne pas être oublié; malheureusement, comme les animaux venimeux, il n'appelle l'attention qu'en blessant; c'est sa seule existence. Toutes les sensations douces sont nulles pour lui; il lui faut pourtant des sensations pour l'arracher à l'ennui. » - Enfin nous attendions le mot décisif, le mot qu'elle avait depuis longtemps sur les lèvres; il lui échappe : « Je me désole de voir le sort d'une femme que j'aime lie à celui de cet homme vraiment haïssable. » Ne nous étonnons plus qu'un souffle ait terni cette amitié, qui ne fut pas complète. L'âme fougueuse de madame de Staël pardonna, mais n'oublia pas. Bien qu'elle fût supérieure à Benjamin Constant par l'énergie des sentiments el l'élévation morale, il y avait entre eux une communauté de principes et d'idées qui aide comprendre leur longue liaison. Faut-il rappeler avec Sismondi que Benjamin Constant seul avait la puissance de mettre en jeu tout son esprit, de le faire grandir par la lutte, d'éveiller une profondeur d'âme et de pensées, qui ne se sont jamais montrées dans tout leur éclat que vis-à-vis de lui, de même aussi qu'il n'a jamais été lui-mème qu'à Coppet? Une femme, si éminente qu'elle soit, sait toujours plus que gré à l'homme qui peut à ce point mettre en évidence ses facultés1.

1. Journal de Sismondi, p. 153. ↩

Ni l'un ni l'autre n'avaient souffert de la Révolution; aussi, lorsqu'ils voulurent ramener au pouvoir les constitutionnels et, malgré les jacobins, prendre la tête de ce parti libéral si difficile à constituer en France, ils s'aperçurent qu'ils n'étaient pas suivis. Le premier pamphlet de Benjamin Constant, De la force du gouvernement actuel de la France et de la nécessité de s'y rallier, témoignait d'une singulière ignorance de notre pays. Vouloir l'habituer au jeu des institutions représentatives quand les conventionnels avec la constitution de l'an II étaient encore au pouvoir, vouloir éviter, par la pratique de la liberté, les recours violents dont périssent tôt ou tard les gouvernements qui les emploient, c'était une grave inexpérience. Il y a des pentes que l'on ne remonte pas quand on les a une fois descendues.

Une conversation du général Mathieu Dumas avec Treilhard explique pourquoi le parti du Directoire ne put s'entendre avec les constitutionnels1.

1. Souvenir's de Mathieu Dumas, tome III, p. 76. ↩

« TREILHARD. - Vous êtes de fort honnêtes gens, fort capables, et je crois que vous voulez sincèrement soutenir le gouvernement; mais, nous conventionnels, nous ne pouvons vous laisser faire. Il n'y a rien de commun entre nous.

» - Quelle garantie vous faut-il donc?

» - Une seule; après quoi, nous ferons tout ce que vous voudrez. Donnez-nous cette garantie et nous vous suivrons aveuglément.

• - Et laquelle ?

» - Montez à la tribune; déclarez que, si vous aviez été membre de la Convention, vous auriez, comme nous, voté la mort de Louis XVI.

» - Vous exigez l'impossible, ce que, à notre place, vous ne feriez pas. Vous sacrifiez la France d de vaines terreurs.

» - Non, la partie entre nous n'est pas égale; nos têtes sont en jeu. »

Benjamin Constant n'en continuait pas moins à défendre la République, menacée par l'arbitraire des républicains, plus encore que par les attaques des royalistes. Il se faisait nommer secrétaire du cercle constitutionnel, en opposition avec le cercle de Clichy, et publiait son second pamphlet contre les réactions politiques. Joubert, auquel madame de Beaumont prêtait les productions nouvelles, trouvait le choix des expressions et des tournures mauvais ou déplacé, et le choix des opinions encore plus insoutenable. A ses yeux d'ailleurs, le monde, en ce temps-la, était livré au hasard. Ceux qui prétendaient l'arrêter en jetant à ses vagues le gravier et le sable fin des petites combinaisons étaient ignorants de toute chose. Il leur préférait de bien loin celui qui, sans prétention, s'amuse à ses heures perdues à faire des ronds dans un puits.

Madame de Beaumont était plus libérale, elle eût acclamé la charte. Mais la République n'étant à ses yeux que le régime du sang, toute tentative faite pour la consolider lui paraissait ou une folie ou une chimère. Elle ne voyait de républicain que les statues et les bustes de l'ancienne Rome qu'envoyait d'Italie le général Bonaparte. Elle ne s'associait pourtant à aucune des entreprises royalistes; elle n'osait même pas espérer; mais elle ne pouvait s'expliquer cette flamme qui animait l'admirable madame de Staël contre les gouvernements militaires; et elle était loin de voir avec la même appréhension la nation, fatiguée, en arriver à ce degré de crise où l'on croit trouver de la sécurité dans le pouvoir d'un seul. Elle faisait remonter à Benjamin Constant la responsabilité de l'attitude de la fille de Necker, tandis qu'au contraire, madame de Staël était son Egérie. Lorsqu'en floréal an vII parut la brochure de Boulay (de la Meurthe), qui reconnaissait légitime toute mesure conforme à l'intérêt et au salut du peuple, c'était encore madame de Staël qui, proclamant la souveraineté de la justice en politique, inspirait les Suites de la contre-révolution de 1660, en Angleterre, le meilleur des pamphlets de Benjamin Constant et celui que madame de Beaumont lisait de préférence1.

1. Lettre du 12 mai 1796. ↩