III. Jeunesse de Pauline de Montmorin, son éducation, son mariage
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de C. Lévy, 1884, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
avec le comte de Beaumont.
Pauline avait été élevée par ses tantes. Les premières années de sa vie, elle les avait passées à Chadieu, à mi côte des coteaux qui bordent l'Allier, dans un encadrement de verdure, ayant pour horizon les monts Dore. A huit ans, elle était entrée au couvent de Fontevrault, la maison ordinaire des filles de France; de treize à seize ans, ses parents, pour achever son éducation, l'avaient placée à Paris, au couvent princier de Panthémont, rue de Grenelle, la maison préférée de la haute noblesse, où chaque jeune fille, ayant une gouvernante et une femme de chambre, apprenait les leçons de maintien, de danse el de musique, et recevait au parloir les visites les plus mondaines. L'éducation était ainsi résumée par ce mot de la marquise de Gréquy à Sénac de Meilhan : « De l'instruction religieuse et des talents analogues à l'état de femme qui doit être dans le monde, y tenir un état, fût-ce même un ménage. » Généralement le mariage de la jeune fille se faisait presque immédiatement au sortir du couvent, avec un mari choisi et agréé d'avance par la famille, qui décidait souverainement des convenances de rang et de fortune.
Il n'en fut pas autrement pour mademoiselle de Montmorin ; elle ne connaissait pas son futur époux, lorsqu'on lui annonça qu'elle allait se marier. Elle écrivait plus tard qu'elle regrettait ses journées de couvent, dont tant de fêtes abrégeaient la monotonie et dont toutes les sévérités étaient adoucies par l'affection de ses tantes. On l'appelait en ce temps-là . mademoiselle de Saint-Hérem pour la distinguer des abbesses, mesdames de Montmorin, et elle aima ce nom de Saint-Hérem jusqu'à la fin de sa vie. Le mari qui lui était donné était le fils d'un ami de son père, Christophe, marquis de Beaumont, premier baron de Périgord, brigadier des armées du roi, colonel du régiment d'infanterie de la Fère. Nous savons qu'avec M. de Montmorin il avait été l'un des menins de Louis XVI. Deux enfants étaient nés de son union avec Marie-Claude de Baynac : l'une, Marie-Élisabeth, qui mourut célibataire; l'autre Christophe-Arnaud-Paul-Alexandre, marquis d'Auty, enseigne aux gardes françaises.
Ce second enfant1, celui qui épousait Pauline de Montmorin, était né le 25 décembre 1770; il avait été tenu sur les fonts de baptême à Saint-Sulpice par Arnaud-Louis-Simon de Lostanges, sénéchal du Quercy, et par Marie-Élisabeth-Charlotte Galuci de l'Hôpital, dame d'honneur de madame Adélaïde de France. Sans instruction et sans goût d'esprit, d'un caractère faible et violent, il eût peut-être, dans des temps calmes, fait une carrière dans l'armée, grâce à son nom et à ses alliances; appelé à vivre dans les temps d'orage à côté d'une femme supérieure et vaillante de cœur, il ne pouvait la comprendre, et il ne l'aima pas. C'était un enfant, et elle ne put l'élever. Le 27 septembre 1786, la Gazette de France annonce que Leurs Majestés el la famille royale ont signé le contrat de mariage du comte Christophe-François de Beaumont avec demoiselle Marie-Michelle-Frédérique - Ulrique-Pauline de Montmorin, fille du comte de Montmorin, commandant pour le roi en Bretagne. Mais la grande affaire pour la femme était la présentation à la cour; elle avait presque autant d'importance que le mariage. Le 4 octobre, la Gazette nous apprend que la comtesse de Beaumont a eu l'honneur d'être présentée Leurs Majestés. Tout est donc pour le mieux aux yeux du monde; mais le bonheur ne vint pas. Au bout de peu de mois, la vie commune fut tellement insupportable, que le comte de Beaumont se retirait chez ses parents. Il revint lorsque M. de Montmorin était ministre des affaires étrangères. Mais la jeune femme avait développé ses facultés au contact des hommes distingués dont elle avait fait sa société; les instincts grossiers et l'inintelligence de son jeune mari la révoltèrent ; et M. de Montmorin, si nous en croyons un document émanant de M. de Beaumont lui-même, fut dans la nécessité de le menacer d'une lettre de cachet.
1. Archives nationales, section administrative, côlé T, 600. ↩
Cette fois, la rupture fut définitive; le comte de Beaumont ne s'intéressa à aucune des péripéties qui, s'échelonnant comme autant de stations douloureuses, laissèrent, en 1794, sa femme seule au monde et momentanément sans ressources. Nous n'osons pas dire qu'il coopéra à ses malheurs, mais il ne les vit pas sans satisfaction. Il n'émigra pas1; il s'était fait nommer commandant de la garde nationale de la commune de Puyguilem, dans la Dordogne. Revenu à Paris en 1792, successivement élève ecclésiastique, puis étudiant pour le génie militaire, il habitait rue Meslay, n° 27, se faisant régulièrement délivrer des certificats de républicanisme et de résidence par le comité de la section des Gravilliers. Il avait vendu toutes ses propriétés au citoyen Dupeyrat, qui fut plus tard membre du Conseil des cinq cents. Porté par les membres du district de Bergerac sur la liste des émigrés, le comte de Beaumont avait obtenu sa radiation el produisant les attestations de sa section. Une lettre de sa municipalité indique qu'il avait fait déposer ses anciens titres de redevances et droits féodaux et qu'ils avaient été brûlés conformément au décret du 17 juillet 1793. Ses vieux parents, après avoir été détenus au château de Hautefort, district d'Excideuil, avaient été mis en liberté; ils s'étaient réfugiés d'abord à Jean-sur-Colle, près de Sarlat et avaient fini par se retirer a Créteil.
1. Archives nationales, section administrative, cotes D et F. ↩
Leur fils n'était pas au bout de ses aventures. Il avait connu à Paris, dans l'année 1790, le général Damas. L'ayant retrouvé quatre ans après, dans une visite rue F'Faubourg-Saint-Honoré, le comte de Beaumont, craignant d'être inquiété après la journée du 18 fructidor, proposa à Damas de l'emmener avec lui à l'armée de Sambre-et-Meuse en qualité de secrétaire. Sa proposition fut agréée. Il était à peine installé depuis deux mois à la division du général Lefebvre, sous les ordres duquel se trouvait la brigade Damas, que, par ordre du général en chef, Augereau, il était arrêté comme prévenu d'émigration et enfermé dans la forteresse de Wetzlar. Un ordre de la police générale avait été à cet effet expédié de Paris. Le comte de Beaumont écrit alors à Précy, représentant du peuple au Conseil des cinq cents : il était devenu, nous ne savons comment, son ami; Précy prend chaleureusement sa défense, se porte garant de son civisme et demande qu'il soit relâché. Nous avons la réponse du citoyen Rudler, commissaire du gouvernement dans les pays conquis entre Meuse et Rhin et Rhin et Moselle. Son rapport, adressé au ministre de la police le 25 ventôse an VI, est ainsi conçu :
« Citoyen ministre, • Le ci-devant comte de Beaumont est détenu dans ce moment à la prison de Wetzlar, sur les bords du Rhin, près Mayence. Il a été arrêté en vertu d'un ordre émané de vos bureaux, adressé au citoyen Augereau, général en chef, le 6 frimaire dernier.
• Votre ordre était fondé sur plusieurs motifs : 1° l'ex-comte de Beaumont était prévenu d'émigration; 2° on lui reprochait, en outre, sa conduite politique pendant la Révolution, certaines relations intimes, les persécutions qu'il avait fait éprouver à tous les républicains de sa commune, a ceux mêmes qui, dans d'autres temps, l'avaient garanti de celles dirigées contre lui; enfin les propos les plus contre-révolutionnaires : qu'on avait beau vouloir empêcher la contre-révolution, qu'elle se ferait par le massacre de tous les patriotes. A ces dénonciations se joignait la fuite précipitée de cet individu après le 18 fructidor. En effet, des le lendemain de cette journée, il avait quitté Paris à la faveur d'un passeport suranné, et, à force de sollicitations, il était parvenu à se placer, en qualité de secrétaire, auprès du général Damas à l'armée de Mayencc.
» Aussitôt son arrestation, le sieur Précy, représentant du peuple au Conseil des cinq cents, a réclamé la mise en liberté du citoyen Beaumont. Il déclare le connaître depuis plusieurs années. Il atteste que les opinions qu'il a manifestées lui ont 'toujours paru en faveur de la république. Il joint au mémoire justicatif de son ami des certificats de civisme, délivrés au citoyen Beaumont par les officiers municipaux de la commune de Puyguilem, département de la Dordogne en 92 et en l'an II.
» Pour prononcer en connaissance de cause, vous avez fait prendre des informations.
» Il en résulte que l'émigration du citoyen Beaumont n'est pas constante; son nom ne se trouve pas sur la liste des émigrés. Il paraît bien que sa conduite pendant la Révolution n'est pas exempte de reproches. Il a exagéré le patriotisme dans les premiers jours de la Révolution et il est devenu, dans la réaction, un des persécuteurs des républicains. Cependant, comme ces faits ne peuvent donner lieu à aucune action devant les tribunaux, sa détention à cet égard ne peut être prolongée. On propose, en conséquence, au ministre, sa mise en liberté, en l'obligeant toutefois de prendre un passeport pour se rendre dans la commune de sa résidence.
» P.-S. - Depuis le rapport, il a été remis sous les yeux du ministre un arrêté du comité de législation de la Convention, qui prononce la radiation définitive dudit Beaumont. •
Il ne faudrait pas confondre le comte de Précy, défenseur de Lyon contre Dubois-Crancé, Collot-d'Herbois et Couthon, - en un mot, le chef des comités royalistes, - avec le citoyen Précy. Celui-ci avait été député de l'Yonne à la Convention nationale, et non seulement il ne fut pas inactif dans l'arrestation de la famille Montmorin au château de Passy, près de Sens, mais encore il avait de loin dirigé les poursuites. Une haine commune avait réuni le gendre de la victime de septembre et le conventionnel. Dans une lettre du 3 nivôse an vi, adressée au citoyen Cochon de Lapparent, ministre de la police, Précy, élu membre du Conseil des Cinq-Cents, explique, en effet, que son ami lui a constamment manifesté ses opinions républicaines, qu'il avait été persécuté sous l'ancien régime « de la part du ci-devant ministre Montmorin, dont, à seize ans, on le forçait d'épouser la fille, âgée de dix-sept ans, avec laquelle il n'avait jamais vécu; qu'il s'était soustrait à la persécution par la fuite et que ce n'était que depuis la Révolution qu'il était revenu librement à Paris » Nous connaissons bien maintenant le mari de Pauline; mais la suite de la lettre de Précy n'est pas moins instructive :
« Depuis six mois, ajoute-t-il, Beaumont m'a témoigné ses inquiétudes sur l'influence du parti de Clichy en me disant que, si nous avions la contre-révolution, il serait perdu : 1° pour n'avoir pas émigré; 2° pour ne pas avoir contribué; 3° par rapport aux opinions qu'il avait manifestées en faveur de la République.
» Beaucoup de fois il m'a témoigné le désir de servir la République soit à l'armée, soit dans un bureau quelconque; qu'il aime à s'occuper, et que douze à quatorze heures de travail par jour ne le gêneraient pas, mais que, sa naissance le rendant suspect, il n'avait pas osé offrir ses services. Après a journée du 18 fructidor, il est venu me voir et m'a témoigné sa joie sur le succès; il me réitéra tout ce qu'il m'avait précédemment dit.
« Alors je lui dis que ses craintes relativement a sa naissance me paraissaient déplacées; que le citoyen Barras était directeur, le ciloyen Bonaparte général en chef de l'armée d'Italie; que plusieurs hommes de naissance noble étaient bons républicains; je l'engageai à lever ses scrupules. Mon discours parut le flatter. Il me dit qu'il chercherait l'occasion d'être occupé. Environ dix à quinze jours après, il m'a fait part qu'il allait à l'armée avec un général dont il serait le secrétaire; qu'il lui importait peu à quoi il fût employé, qu'il était content et qu'il emploierait tous ses moyens contre les ennemis de la République.
» Avant son départ pour l'armée, il m'a communiqué les papiers qui attestent son civisme depuis le commencement de la Révolution; il m'en a laissé un extrait dont je joins une copie.
• Cependant je viens d'apprendre qu'il a été mis en arrestation par des ordres supérieurs. Si quelques malveillans ont voulu le perdre ou si quelques républicains ombrageux ont conçu de la défiance à son égard par rapport à sa naissance, je me plais a croire que vous emploierez votre autorité pour lui rendre sa liberté...
• Salut et fraternité.
› Précy
La liberté lui fut en effet rendue; mais un procès avec Dupeyrat, acquéreur de ses terres de Puyguilem et collègue de Précy au Conseil des Cinq-Cents, appela, l'année suivante, dans la Dordogne, le comte de Beaumont. Son père, sa mère, sa sœur n'y habitaient plus. Le zèle des autorités locales se réveilla; une visite domiciliaire eut encore. lieu ; nouvelle intervention de Précy, nouvelle lettre de lui au ministre de la police (20 germinal an vI), dans laquelle, rappelant la précédente, il offre de communiquer les pièces et se porte fort que Beaumont se présentera dès son retour à Paris. Nous ne voyons pas qu'une suite ait été donnée ces dernières menaces.•
C'est alors que Pauline de Montmorin apprend tous ces incidents. Si nous anticipons sur les événements, c'est que M. de Beaumont a si peu tenu de place dans la vie de sa femme, et madame de Beaumout si peu de place dans la vie de son mari, que nous avons hâte de clore l'histoire, si courte, du reste, de leur mariage. Le meilleur des amis de Pauline était à cette heure Joubert. Nous dirons comment ils s'étaient rencontrés et comment cette amitié de tous les instants avait pris toutes les nuances d'un attachement passionne, sans être pourtant de l'amour. Elle l'avait averti de sa ferme résolution de reprendre la liberté complète de sa personne, humiliée, à cause des procès nécessités par la réintégration dans ses propriétés, de solliciter des procurations d'un homme qu'elle n'estimait pas. N'y avait-il pas aussi dans cette âme droite un autre scrupule ? Une allusion dans une • lettre à Fontanes nous le laisserait croire. Chateaubriand venait de lui être présenté; elle s'était jetée tout entière dans cette affection, sans regrets comme sans réserves, en femme du xvII' siècle qu'elle était, mais restant au fond très grande dame. Il lui répugnait, en aimant, d'avoir les apparences d'un lien qui ne lui permît pas de s'honorer hautement d'un absolu dévouement à ce charmeur qui l'avait transformée, et dont l'étrangeté d'allures, de ton, de style et de pensée faisait le plus étrange contraste avec le milieu dans lequel elle s'était élevée.
Le divorce fut prononcé par consentement mutuel en juin 1780.
« Êtes-vous bien démariée ? lui écrivait Joubert alors Montignac, chez sa mère. Si vous ne voulez pas qu'on vous dise « mademoiselle », prenez le nom de Saint-Hérem. Au couvent que vous aimiez lant, on vous appelait Saint-Hérem. Madame de Saint-Ilérem vous siéra fort bien. Une madame de Saint-Hérem est une Montmorin voilée. » - Et puis arrive sous la plume délicate de cet ami du Beau, col argument, le plus décisif pour un lettré : « Madame de Sévigné, qui, comme vous le savez, m'est toutes choses, parle d'ailleurs des Saint-Hérem. Enfin, ou cachez votre nom, ou ne cachez pas votre filiation, à laquelle je tiens beaucoup. » Quoique divorcée, Pauline signait toutes ses lettres Beaumont-Montmorin. Mais, dans l'intimité, madame de Krüdner l'appelait toujours madame de Saint-Hérem. Le comte de Beaumont quitta quelques années après Créteil, où il avait acheté une propriété, et se retira à Francfort-sur-le-Mein. Il s'y remaria et il y mourut le 6 juin 1851, à l'âge de quatre-vingt-un ans. Ses père et mère s'étaient éteints en 1811.
Revenons en arrière. Le comte de Vergennes était mort le 13 février 1787. Le choix de son successeur n'était pas facile. Pendant treize ans, M. ce Vergennes avait dirigé et inspiré la politique française; sans laisser la réputation d'un grand ministre, il avait constamment fait preuve de sagesse et de capacité. Il avait mené à bien la guerre d'Amérique; il avait, en restant au pouvoir, donné un démenti aa mot de Rulhière, qui définissait son mérite une médiocrité imposante, et, au total, il avait relevé la France de l'abaissement ou l'avait laissée la guerre de Sept ans. L'héritage était lourd à porter1. Ce fut de son propre mouvement que Louis XVI nomma M. de Montmorin ministre et secrétaire d'État aux affaires étrangères. Il lui était attaché et ce choix ne fut le résultat d'aucune intrigue. M. de Saint-Priest était désigné par l'opinion de la cour, la reine lui était favora. ble; mais le roi avait des préventions contre lui. Il sentait, au contraire, dans Montmorin beaucoup de ses propres vertus et aussi quelques-uns de ses défauts. Il devinait que celui-là serait dévoué avant tout et jusqu'au bout.
1. Bachaumont, Journal, 1787. - Gazette de France, 1787. - Mémoires du baron de Bezenval. ↩
Le nouveau ministre, au début, fut comme effrayé de sa tâche. Il pria Louis XVI de lui retirer les provinces, l'administration de l'intérieur, qu'avait aussi le comte de Vergennes ; elles furent en effet jointes au département du baron de Breteuil. La Gazette du 18 février annonce que le comte de Montmorin a prêté serment entre les mains du roi et, trois jours après, qu'il a eu l'honneur de faire ses révérences à la reine et à la famille royale. Le 23, il assistait à l'ouverture de l'Assemblée des notables; on ne voit pas qu'il ait pris part à leurs délibérations.
Si Calonne avait pensé qu'il fallût gagner les esprits en les frappant par un acte audacieux, son caractère et ses vices affaiblissaient tous ses projets. Il n'avait pas remplacé l'appui de M. de Vergennes par celui des autres ministres, qu'il avait systématiquement délaissés. Il ne les consultait ni sur ses plans, ni sur ses démarches; à peine leur lisait-il la veille ce qui devait être dit le lendemain dans les comités. Piqués d'être mis à l'écart, ils étaient peu disposés i seconder une besogne à laquelle ils n'avaient eu aucune part. Les clairvoyants ou les désabusés voyaient sans frayeur s'avancer l'orage à grands pas. Pour tous les hommes superficiels dont se composait la cour, qu'importaient des réformes proposées, mais aucunement préparées? La chute du ministère était la chose essentielle. Calonne succombait six semaines après l'ouverture de l'Assemblée des notables.
Le roi avait envoyé chercher le baron de Breteuil, chargé, en sa qualité de secrétaire d'État au département de Paris, de porter les ordres de disgrâce. Il supplia Louis XVI de l'en dispenser, parce qu'il était reconnu pour l'adversaire juré du contrôleur général. Le comte de Montmorin reçut cette mission et la remplit. Étourdi du premier coup, Calonne se remit lorsqu'il sut que son successeur immédiat désigné n'était pas son ennemi, l'archevêque de Toulouse. Ce fut en effet le conseiller d'État Fourqueux. Montmorin avait parlé de Necker, mais sans succès. Ils ne se connaissaient pas encore ; la timidité naturelle de Montmorin l'empêcha d'être plus pressant et il ne put, cette fois, vaincre les répugnances du roi. Ge dernier pensait toujours que nommer Necker serait céder la couronne à son ministre.
Le lendemain, 13 avril 17871, le comte de Montmorin vint i Paris accomplir une semblable mission auprès du garde des sceaux. Le suisse, d'après Bachaumont, répondit que M. de Miroménil, plongé dans la douleur du décès de madame de Bérulle, sa fille, ne voyait personne. Le comte de Montmorin, ignorant cel événement tout récent, hésita un instant; enfin il prit son parti et insista pour voir son ancien collègue. Il entra et lui offrit d'abord ses condoléances. M. de Miroménil, par ce début, s'imagina qu'il ne s'agissait que d'une visite d'honnêteté; et, après les compliments, lui dit : « Eh bien, monsieur le comte, voilà du nouveau! -signifiant par la le renvoi de M. de Galonne, dont il était instruit. - Oui, monsieur le garde des sceaux; mais ce n'est pas tout : il y a encore ce qui vous concerne, et je me fais une vraie peine de vous l'annoncer, surtout dans ce moment de douleur où vous êtes... » Enfin, Montmorin lui fit part des ordres du roi, et M. de Miroménil n'hésita point à remettre les sceaux.
1. Bechaumont, L. XXXIV. ↩
Tels furent les débuts du comte de Montmorin au ministère. Quelques jours après, l'archevêque de Toulouse, M. de Brienne, qui visait depuis long-temps au poste de premier ministre, y parvenait. Il était chef du conseil des finances. Depuis quinze ans, il travaillait par le crédit des subalternes à se faire estimer de la reine. Ni assez éclairé pour être philosophe, ni assez ferme pour être despote, admirant tour à tour, suivant le mot d'une femme qui le jugeait bien, la conduite du cardinal de Richelieu et les principes des encyclopédistes, il n'avait guère plus de poids et de sérieux que Calonne. Quand les nations commencent à être quelque chose dans les affaires publiques, tous les esprits de salon sont inférieurs aux circonstances. Avec une présomption aveugle, l'archevêque de Toulouse, devenu cardinal-archevêque de Sens, ne faisait que presser le cours des événements. Après avoir mis fin à l'Assemblée des notables, il entrait en lutte avec les parlements. Toute la constitution du royaume était changée ; l'enregistrement avait été transporté dans les attributions d'une cour plénière; des troubles éclataient dans les pays d'états, en Bretagne et en Dauphiné. Le cardinal de Brienne ayant représenté à Marie-Antoinette que, dans les heures de crise, on doit concentrer le pouvoir afin de lui donner plus de force, se faisait habilement nommer principal ministre. Ce changement n'avait convenu ni à la dignité des maréchaux de Castries et de Ségur, ses collègues, ni à leur façon de penser, encore moins à la considération qu'ils s'étaient acquise. Ils avaient envoyé leur démission. M. de Brienne, frère de l'archevêque, plus fort en intrigues qu'en talents militaires, avait été appelé au département de la guerre. Deux amis du comte de Montmorin restaient seulement avec lui au conseil, M. de Malesherbes, comme ministre d'Etat et le comte de la Luzerne, son neveu, grand naturaliste, ancien gouverneur des îles Sous-le-Vent, frère de l'évêque de Langres, et de l'ambassadeur de France aux États-Unis, envoyé en 1788 à Londres. Si nous mentionnons ces deux personnages, c'est que tous les deux devinrent les hôtes assidus de l'hôtel de la rue Plumet. C'est en y dînant à côté du vertueux Malesherbes que lord Shelburn lui avait dit : « Si je fais quelque chose de bien dans tout le temps qui me reste à vivre, je șuis sûr que votre souvenir y amènera mon âme. »
Le comte de la Luzerne, marquis de Beuzeville, avait un fils, capitaine dans les chevau-légers; ce fils épousa la sœur de madame de Beaumont, Victoire-Marie-Françoise de Montmorin. Ils eurent deux filles, bien jeunes lorsque leur tante eut à s'occuper d'elles: l'une, la marquise de Floirac, décédée à Paris, le 27 juillet 1858; l'autre, la marquise de Vibraye, morte au château de Bazouches, en Nivernois, le 9 mars 1875. - La faveur du comte de Montmorin est au comble. La comtesse de Beaumont est nommée dame pour accompagner Madame, femme du comte de Provence; la vicomtesse de la Luzerne est, en la même qualité, attachée à Madame Victoire, et la Gazette du 4 novembre 1787 indique que, pour la première fois, elle quête le jour de la Toussaint, dans la chapelle de Versailles, à la grand messe ou assistait la famille royale.
Ayant un rang à la cour, faisant de plus les honneurs du salon de son père, Pauline de Montmorin eut bientôt choisi ses amitiés. Elles furent dignes d'elle.
La société française en 1787-1788. - Les premières amities de madame de Beaumont. - Les Trudaine. - L'abbé Louis.
La société française, dans les années 1787-17884, présentait un attrait tout particulier. Ce n'étaient plus les grands salons que l'Europe entière était venue admirer. La mort les avait fermés les uns après les autres. Il y avait plus que la différence de deux règnes entre la conversation au temps de Louis XV et la conversation au temps de Louis XVI. L'âme de la fin du xvI siècle n'était plus uniquement le plaisir: une vraie sympathie pour la nature humaine, l'idée de ses droits, le désir de son bonheur, le rêve de sa perfectibilité, avaient remplacé la passion désintéressée des choses de l'esprit. Le salon de madame Necker avait servi de transition. Cette dernière époque, adoucie par des illusions sans aigreur, avait bien plus de sérieux et presque de la raideur. Il y a loin de madame Du Deffand à madame de Staël. On causait partout et de tout. La bourgeoisie avait généralement résisté aux corruptions; elle avait conservé les vertus du mariage et de la famille, tout en s'ouvrant au souffle des novateurs. Elle s'était plus particulièrement sentie touchée par les effluves des pages entraînantes de Rousseau; par opposition au vieux monde de l'aristocratie el de la finance, usé par toutes les jouissances, dévoré par tous les égoïsmes, elle arrivait à la Révolution avec des trésors d'enthousiasme.
1. Mémoires secrets de d'Allonville.
La noblesse de cour, à l'exception de quelques grands noms, avait perdu son prestige. Soustraite par les goûts de la jeune reine à la gêne de la représentation, elle portait dans le cœur un levain qui fermentait à toute occasion. Le baron de Bezenval, qui connaissait bien les habitués de Versailles, prétendait qu'il n'y avait là que des gens de petit esprit et de petits moyens. L'intrigue y faisait et y défaisait les ministères; la lutte des deux esprits contraires, lutte acharnée sous le dernier régne, se poursuivait sans doute sur certains points, • mais la victoire était assurée à l'égalité. Jusque dans l'antichambre du roi se tenaient les propos les plus séditieux. Ce n'était pas seulement dans la grand'chambre du Parlement que la fermentation agitait les têtes, ce n'était pas seulement dans la salle des Pas-Perdus qu'on était imbu des maximes de l'anéantissement de l'autorité : l'esprit général de révolte, le choc des intérêts divers, avaient produit, au dire des hommes les plus impartiaux, une caricature de guerre civile qui, sans chefs, sans effusion de sang, en avait pourtant les inconvénients. Suivant le mot caractéristique du prince de Ligne, il était aussi à la mode de désobéir sous Louis XVI que d'obéir sous Louis XIV. « La puissante race d'orateurs et de soldats qui devait étonner l'Europe se formait, silencieusement et obscurément, en province. »
Quelles que fussent les agitations dans le monde des parlementaires et des courtisans, rien n'était enchanteur encore comme les salons de Paris. La violence de la polémique n'y avait pas remplacé l'aménité. La politesse était restée la partie essentielle de l'éducation française; le respect pour les vieillards maintenait le règne des convenances sociales. La Révolution devait fatalement rendre le commerce de la vie chaque jour plus difficile, plus • épineux; il allait devenir tantôt aigre et emporté, tantôt réservé et plein de précautions. Néanmoins, tant que les clubs ne furent pas ouverts et les échafauds dressés, la société parisienne donna une dernière fois le modèle de cette facile communication • des esprits distingués entre eux, la plus noble jouissance dont la nature humaine soit capable. Comme les affaires politiques étaient encore entre les mains des gens bien élevés, toutes les grâces de la vieille politesse relevaient les discussions les plus sérieuses, et l'opposition dans les sentiments et dans les intérêts ne faisait que donner plus de chaleur et d'originalité à la conversation. On n'éprouvait qu'une crainte, celle de ne pas mériter assez la considération de ceux qui écoutaient, et celte crainte était loin d'être défavorable au développement des facultés. La mode était aux théories politiques; « Dussé-je y périr, disait madame de Tesse, j'espère que la France aura une constitution. » Tout le monde faisait la sienne; jusqu'à la duchesse de Bourbon, qui en fabriquait une dont les premiers articles avaient pour but de rendre les hommes vertueux, de leur assurer le nécessaire pour vivre et surtout de protéger le peuple contre des besoins factices. Les hardiesses de langage étaient poussées si loin, que d'Allonville, dînant chez le duc de Brissac, l'ami de la Du Barry, une année avant la réunion des états généraux, le 6 janvier, en nombreuse et aristocratique compagnie, le maître de la maison s'écria au moment ou l'on servait le gâteau des Rois : « Pourquoi le tirer? nous n'en avons plus » Il semblait, dans ces deux ou trois dernières années, que, pressentant sa ruine définitive, l'ancien régime eût voulu s'éteindre après avoir épuisé toutes les ivresses de l'esprit.
Si, dans la haute société, tout tendait à se niveler, les mœurs comme les fortunes, les vanités comme les mœurs, la femme résistait la dernière. Elle était devenue incomparable dans l'art si français des riens élégants. Comme aucune forme autour d'elle n'avail extérieurement changé, elle était convaincue que, malgré les constitutions nouvelles, tout resterait à la même place. La tyrannie du ridicule qui caractérisait éminemment ces dernières années de la monarchie et qui, après avoir poli le goût, finissait par user les forces, était la seule préoccupation des grandes dames; malgré le relâchement des liens de hiérarchie, elles maintenaient cependant plus que leurs maris la différence des conditions sociales. Que de temps et quelle dépense d'amabilité ne fallait-il pas à madame Necker elle-même pour que toutes les portes lui fussent ouvertes ! Mais, une fois qu'on était entré, quel charme ! Ces femmes inoubliables avaient une qualité presque aussi attachante que leurs graces, elles étaient non pas des savantes, mais des lettrées; leur intelligence sérieuse et cultivée se dilatait dans les plus hautes régions de l'esprit. Si elles écrivaient moins bien que leurs mères, elles parlaient couramment la meilleure langue et, sans être apprêtées, elles jugeaient d'un trait, avec une indépendance et une finesse personnelles, les livres nouveaux, les renommées à la mode, s'échauffant pour un chapitre des Confessions et disant à ravir un conte de Voltaire. Si les financiers faisaient parfois antichambre dans leur hôtel, les écrivains de talent n'y attendaient jamais ; ceux-ci leur donnèrent en revanche la connaissance du cœur de l'homme, un supérieur bon sens associe à l'ardent désir de plaire et une franchise d'allure qui n'excluait jamais la distinction. Si la comtesse de Vintimille prenait le deuil le jour de l'anniversaire de la mort de madame de Sévigné, l'on sait aussi qu'elle est celle qui, ayant à choisir un précepteur pour ses fils, exigeait d'abord qu'il eût connu l'amour. Ce sont bien les deux côtés du siècle. Memento quia pulvis es! comme disait Diderot des pastels de Latour, ou revivaient ces fragiles et suprêmes élégances !