III
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de C. Lévy, 1884, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Deux mois nous séparent des massacres de septembre. La France entrait visiblement dans la république : c'était la conséquence de la guerre. Barnave, découragé et triste, avait pris congé de Marie-Antoinette; il avait dit adieu à Montmorin avec les plus funestes pressentiments. Il se retirait dans le Dauphiné, attendant que le bourreau vint l'y chercher.
La journée du 20 juin faisait prévoir celle du 10 août. Montmorin s'était mis en évidence; il était signalé comme ayant eu la main sur le pommeau de son épée, à côté du roi, pendant qu'on le coiffait du bonnet rouge. Les journaux l'attaquent dès lors, avec une rage nouvelle. Il n'avait plus d'autre ambition, dans ces dernières semaines de la monarchie, que d'être un serviteur fidèle; cependant il rencontre La Fayette et échange avec lui quelques paroles désespérées. Après avoir expédié de son camp l'Assemblée une lettre où il attaquait à la fois le ministre Dumouriez et la société des Jacobins, le général était allé à Paris. Il avait paru à la barre, avait parlé de l'indignation de l'armée. Puis il avait rendu un dernier hommage au roi et à la reine, qui continuaient à ne voir en lui qu'un démagogue. La fayette, méditant deja son volontaire exil, était reparti pour la frontière.
La vie de la famille royale étant l'unique préoccupation de Montmorin, il s'était assuré le dévouement de M. de Liancourt, commandant à Rouen quatre régiments, et, de concert avec Malouet, il avait arrangé, avec l'ordonnateur de la marine au Havre, M. de Mistral, l'armement d'un yacht destiné à porter en Angleterre Louis XVI, Marie-Antoinette et leurs enfants. L'intendant de la liste civile, Laporte, avait remis au roi une lettre explicative de Malouet. On ne put en tirer toujours que ce mol : « L'affaire de Varennes est une leçon; nous verrons. • Lorsque Laporte transmit ce dernier refus : « Allons, s'écria Montmorin, il faut en prendre notre parti; nous serons tous massacrés, et ce ne sera pas long. »
Paris était tout entier debout depuis les premier échecs de nos armées : les enrôlements volontaires commençaient, les défilés des sections se succédaient avec enthousiasme. Le manifeste du duc de Brunswick, bien loin d'affaiblir l'esprit public, l'excitait. De quelle utilité pouvaient être désormais les réunions à l'hôtel de la rue Plumet? Lally, Glermont-Tonnerre, La Tour du Pin, Bertrand de Molleville y venaient, et aussi Malesherbes, et enfin Gouverneur-Morris. Il étaient instruits en détail de tous les préparatifs du 10 août. Montmorin, infatigable de cœur, avait écrit au roi pour lui en faire part; il lui disait qu'il n'y avait plus à reculer, que soixante-dix amis résolus se trouveraient, avec des chevaux, aux Grandes-Écuries. Ne recevant pas de réponse, Montmorin s'était une dernière fois glissé au château. Madame Elisabeth, trompée, lui assurait que l'insurrection n'aurait pas lieu, que Santerre et Pétion s'y engageaient. La résignation était de plus en plus la forme du courage de Louis XVI.
Le même soir, après le souper, ce groupe d'hommes distingués et sans force était réuni dans le jardin de M. de Montmorin, discutant tristement toutes les chances de la situation. Malesherbes s'écria : « Je ne vois plus qu'une mesure de désespoir. Le roi s'étant interdit tout autre moyen de défense, il ne peut plus être question que de le préserver des assassins. Le parti révolutionnaire est armé contre lui, parce qu'il le suppose armé contre eux, et vous voyez quelles sont nos armes, puisque Sa Majesté se refuse à tout. • Malesherbes en était là, raconte Malouet, lorsqu'on vit arriver un domestique des Tuileries avec un paquet pour Montmorin. Le roi lui envoyait une lettre de Guadet et de Vergniaud, et une autre du premier valet de chambre Thierry.
La généreuse Gironde, républicaine pourtant, faisait une tentative pour sauver la fête de Louis XVI en amenant son abdication. Elle proposait la régence de Louis XVII, avec un conseil nommé par l'Assemblée. Le projet était irréalisable ; il était, d'ailleurs, repoussé par Marie-Antoinette. Montmorin pensait que, si Louis XVI persistait se refuser à tout projet d'évasion, l'acceptation de la proposition des girondins, malgré l'humiliation personnelle qui suivrait son exécution, était peut-être la seule ressource.
On possède le procès-verbal, écrit de la main de Lally-Tollendal, d'une autre séance tenue le 4 août dans ce même jardin, entre les mêmes amis1. Chacun rendait compte de ce qu'il avait découvert; Lally avait reçu une lettre anonyme, dans laquelle on lui racontait une conversation chez Santerre ; on y annonçait le projet de marcher sur les Tuileries, de tuer le roi dans la mêlée, de s'emparer du prince royal. Au moment où les confidences touchaient à leur fin, accourut Malesherbes. Il venait presser madame de Montmorin et Pauline de Beaumont de se retirer à la campagne. La crise approchait et Paris n'était plus la place des femmes. Elles ne voulurent pas partir. Elles songèrent à demander asile à madame de Nanteuil, rue Neuve-des-Mathurins. Seule, madame de la Luzerne se cachait pour quelques semaines à Luciennes. Calixte avait donné sa démission d'officier de l'armée active et entrait, comme garde national, dans le bataillon royaliste des Filles-Saint-Thomas. Ce même jour, 4 août, le Mémorial de Gouverneur-Morris indique qu'il se rendit chez Montmorin et qu'il le trouva profondément abattu1. Montmorin tenta encore de causer avec le roi; on le renvoya à N. de Montciel, qui s'occupait aussi d'une sortie. Montmorin lassait Louis XVI de son attachement.
1. Voir les notes du tome Il de l'Histoire de la Révolution de M. Thiers. ↩
1. Mémorial de Gouverneur-Morris. ↩
Le 10 août arriva. La veille, il y avait eu un dernier lever à la cour pour les derniers fidèles. Lorsque l'attaque commença, averti par le canon et le tocsin, Montmorin sortit à pied de son hôtel avec sa femme et Pauline. Il se réfugia d'abord rue de Grenelle chez la marquise de Nesle. Ne se jugeant pas en sûreté, il chercha un autre refuge, le lendemain, chez madame de Nanteuil. Elle le confia à sa nourrice, Hélène Leclerc, femme de Pierre-Louis-Mary Gazier, rue du Faubourg-Saint-Antoine, n°128.
Des pièces signées Montmorin avaient été trouvées dans le sac des Tuileries. Le 16 août, une visite domiciliaire fut opérée rue Plumet; les scellés furent apposés. Fauchet avait déjà proposé la mise en accusation. Blotti tout le jour au fond d'une chambre, Montmorin ne sortait que la nuit pour acheter des journaux, ou pour remettre dans un endroit convenu d'avance les lettres émouvantes qu'il écrivait à sa femme, à sa fille. Quelques fragments en sont conservés aux Archives, reliques précieuses qu'on ne touche qu'avec émotion. On voit que, sous l'adresse de M. Barruel, ancien précepteur desenfants, les billets pouvaient quelquefois s'échanger1.
1. Archives nationales, papiers séquestrés. ↩
On nous permettra de citer quelques lignes de madame de Beaumont, datées du 15 août. Les noms sont dissimulés, de peur d'une surprise ou d'une trahison. « Mille et mille remerciements du petit mot que vous m'écrivez, veuillez le renouveler tous les jours. Les nouvelles des gens qui me sont chers sont plus nécessaires a mon existence que l'air que je respire. Parlez de moi i ceux qui m'intéressent. Sans mes deux acolytes (sa mère et son frère), je serais auprès d'eux (elle n'ose nommer son père). Je les aime bien tendrement. Adieu, je ne puis vous en dire davantage. Je vous demande, à mains jointes, un mot tous les jours. » - « 0 ma charmante souveraine, répond le pauvre père du fond de sa cachette, combien il me tardait de vous écrire ! Votre joli petit billet m'a fait tant de plaisir ! Ne nous laissons pas abattre, ne parlez pas de moi à l'étourdi. » Un autre billet est à l'adresse de son secrétaire, M. Lemoine. Enfin, dans un autre, le dernier, on lit ces mots : « De vos nouvelles, je vous en prie, et de celles de nos amis Trudaine. » Souvenir des temps fortunés et des soirées de la place Royale! On savait Montmorin traqué comme une bête fauve et le comte Mercy-Argenteau écrivait de Spa au prince d'Aremberg : « Je suis en peine de M. de Montmorin; mais, à en juger par l'énoncé des derniers journaux, il pourrait encore échapper à ses assassins1. »
1. Archives nationales, FJ, 4,625. ↩
Il ne put leur échapper. On le découvrit par l'imprudence de son hôtesse. Dans ce temps de disette et de pauvreté, elle achetait les plus belles • volailles, les meilleurs fruits et les portait chez elle sans précaution. On soupçonna bientôt qu'elle cachait un aristocrate. Cette conjecture se répandit parmi la populace du quartier, presque toute composée d'agents des jacobins. Peltier prétend que l'indiscrète affection de madame de Nanteuil éveilla aussi les soupçons : elle allait le voir et laissait sa voiture à une certaine distance2. Montmorin fut arrêté, au moment ou il s'y attendait le moins, le 21 août 1792. On trouva sur sa table quelques journaux, le Logographe, journal du soir, les Débats, le Patriote français, deux assignats de cinquante livres et soixante-cinq de cinq livres. En le fouillant, on saisit une fiole d'opium, suprême recours dans un moment de désespoir.
2. Peltier, Dernier Tableau de Paris. ↩
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Il ne se fit pas illusion sur l'issue du combat, et voulut néanmoins se défendre pied à pied. Interrogé d'abord par le comité de sûreté générale sur le point de savoir s'il n'avait pas tenu un conseil secret sur les affaires publiques avec des membres de l'Assemblée constituante, il s'expliqua avec une rare présence d'esprit. L'interrogatoire porta ensuite sur. la politique étrangère depuis la révision de l'acte constitutionnel. Le mémoire publié à la suite des accusations de Brissot renfermait les principales justifications; Montmorin s'y référa. Sur la coalition des puissances étrangères et sur les mesures à prendre pour en prévenir l'effet, il répondit avec sa correspondance officielle; chacune de ses réponses fut nette, précise, et ne pouvait donner prétexte à accusation. Néanmoins l'Assemblée l'appelle à sa barre; une confusion s'était faite entre l'ancien ministre et son cousin le marquis de Montmorin, gouverneur de Fontainebleau, et qui avait son appartement aux Tuileries. On allait jusqu'à attribuer au premier les ordres donnés aux Suisses dans la journée du 10 août; il n'eut pas de peine à expliquer cette confusion de noms. L'interrogatoire ne prit d'intérêt que lorsqu'il fut dirigé par Brissot et Gensonné. On comprend aux premières paroles qu'un duel à mort est engagé1!.
1. Moniteur, séance du 22 août 1792. ↩
Nous ne citerons que les questions essentielles : « Brissot. - J'observe à M. de Montmorin que la correspondance de Vienne des mois de septembre et d'octobre 1791 annonce que l'empereur et le roi de Prusse s'étaient ligués contre la France; que l'un et l'autre auraient prêté des sommes considérables aux frères du roi, qui les empruntaient en son nom et pour se rétablir dans ses anciens droits; que cependant M. de Montmorin, dans son discours du 31 octobre, a caché tous ces faits à l'Assemblée nationale. Je demande pourquoi.
• MONTMORIN. - La correspondance annonçait une convention entre les cours de Vienne et de Berlin; le motif en était la détention du roi. Je prévins à plusieurs reprises le comité diplomatique de l'Assemblée constituante. Sur mes provocations, l'on hâta les armements. Lorsque j'eus l'honneur de parler à l'Assemblée constituante, le 31 octobre, à l'occasion de ma démission, les choses avaient changé de face. L'empereur, qui avait provoqué la coalition par une circulaire dont je n'ai eu connaissance que par les papiers pu blics, l'empereur avait, par une autre circulaire, écrit aux mèmes puissances de suspendre l'effet de la première. Il avait même répondu à la lettre par laquelle le roi lui annonçait l'acceptation de la Constitution, qu'il n'existait à cette époque aucun mouvement extraordinaire de troupes. J'ai donc dit la vérité lorsqu'en quittant le ministère, au mois d'octobre, j'ai annoncé à l'Assemblée que nous avions des espérances de paix fondées. »
Gensonné, voyant que Montmorin peut être sauvé, intervient alors et lui demande comment, ayant été ministre des affaires étrangères jusqu'au 31 octobre, il a pu ignorer que les sollicitations des princes français auprès des puissances étrangères se faisaient au nom du roi et de concert avec lui.
« MONTMORIN. - Les sollicitations des princes français n'ont commencé être réellement très vives qu'en juillet et août 1791. Je savais bien que c'était pour le roi qu'ils sollicitaient; je n'ai jamais su qu'ils aient pris son nom et je me plaignais amèrement, dans une dépêche à la cour de Vienne, de ce que l'on avait accueilli une intervention de leur part pour laquelle ils étaient absolument sans titre.
i GENSONNÉ, s'adressant au président de l'Assemblée, Lacroix. - Je vous prie, monsieur le président, d'observer à Montmorin qu'il est convenu, dans une de ses réponses, qu'en juillet et août derniers, les sollicitations auprès des puissances étrangères étaient très vives. Montmorin, dans son dernier compte rendu, a bercé la nation par de fausses espérances de paix rejetées sur la prétendue exagération des journaux et des sociétés populaires. La mauvaise humeur des puissances ennemies jette encore les fondements d'un système de trahison que la cour a ouvertement suivi depuis cette époque et que les papiers trouvés dans le secrétaire du roi ont complètement dévoilé. »
Ges papiers, que l'on connaît aujourd'hui, absolvent Montmorin en prouvant sa bonne foi ; il n'était pour rien dans les intrigues secrètes des Tuileries; aussi sa réponse à la question posée par Gensonné est-elle concluante : « Je dirai d'abord qu'à l'époque du mois de juillet, les sollicitations des princes français devinrent vives, et que la position dans laquelle se trouvait le roi paraissait faire accueillir ces sollicitations avec quelque succès : après l'acceptation de la Constitution, j'ai dû croire qu'il allait en résulter un nouvel ordre de choses. Nos agents, qui avaient été repoussés jusqu'alors, furent écoutés comme ils l'avaient été précédemment. Ils annonçaient les dispositions des cours où ils étaient envoyés comme pacifiques; ils peignaient même les cours comme soulagées de n'avoir • plus à se livrer à une guerre. L'on ne saurait taxer de pusillanimité les dernières dépêches que j'ai écrites à Vienne. Elles étaient de nature à forcer cette cour à s'expliquer. J'ai dit ce qui existait alors. Je pourrais alléguer une preuve bien positive, c'est qu'aujourd'hui même que la guerre existe depuis le mois d'avril, à peine les préparatifs des puissances étrangères sont-ils achevés. »
L'interrogatoire terminé, Lasource, chargé de dresser le rapport au nom des comités, propose que le marquis de Montmorin, le gouverneur de Fontainebleau, soit mandé sur-le-champ: afin que les deux cousins n'aient pas le temps de se concerter. • y a encore un Montmorin, vieillard de quatre-vingt-sept ans, qui habite Le Havre, » reprend ironiquement l'ancien ministre des affaires étrangères. Lasource baissa la tête. A la séance du soir, 23 août, le marquis de Montmorin est, en •effet, introduit; on avait trouvé dans son appartement, après le pillage du 10 août, le manuscrit du compte rendu d'une conversation entre cinq ou six députés dont les noms étaient inconnus; on avait de plus saisi les quittances de diverses sommes touchées de la liste civile pour des dépenses relatives aux faisanderies. On l'interrogea sur ces deux points; ses explications furent catégoriques et devaient écarter tout soupçon. Néanmoins, sur la proposition de Bazire, il fut conduit à l'Abbaye pour être traduit devant le tribunal criminel. Le marquis devait subir, a un jour d'intervalle, le même sort que son infortuné parent.
Les Mémoires de Soulavie nous apprennent un détail curieux1. Après avoir passé devant le comité de surveillance, l'ancien ministre était resté dans la chambre d'instruction sous la garde de deux gendarmes. Il aurait pu s'évader. Soulavie, occupé de recherches historiques, travaillait dans cette pièce; ils furent quelques instants seuls et leur conversation a été recueillie. Montmorin s'était tenu constamment debout; Soulavie lui offrit sa chaise.
1. SoUlvie, Mémoires historiques, t. VI. ↩
• - C'est la première marque de bonté que je reçois depuis mes malheurs, dit Montmorin.
• SOULAVIE, après quelques paroles de politesse. - Je n'aimais pas l'excès de la puissance royale sous l'ancien régime, ni la faiblesse du gouvernement avant la Révolution.
» MONTMORIN. - Nos opinions se trouvent analogues. N'ai-je pas contribué à la liberté ? N'ai-je pas, par un tendre attachement à Louis XVI, demeuré constamment à côté de lui ? On ne connaît pas le roi; il est aussi innocent que je le suis. Je n'ai voulu la guerre de la France contre aucune puissance. Je la regarde comme la cause de tous nos maux. Cependant me voilà détenu. M. Brissot m'a attaqué hier bien injustement dans l'Assemblée. M. Lasource, membre du comité, est chargé de faire un rapport. Ah! monsieur, si l'humanité a toujours sur votre cœur de l'influence, rendez-moi le service de me faire connaître ici les griefs secrets de ces messieurs; je ne crains pas la mort, je crains le sort de madame de Montmorin.
» SouLAViE. - Je suis étranger à toutes les opérations de ce cabinet.
» MONTMORIN. - Que me conseillez-vous et quel mal pensez-vous que Brissot puisse me faire?
» SOULAVIE. - Tous les maux qu'il pourra. Il sait ce que vous avez fait : ennemi de tous les ministres des affaires étrangères, de Vergennes, de Montmorin, de Lessart, de Chambonas, de Dumouriez, il les croit tous instruits de ses aventures; il ne s'est cru en repos que lorsqu'il a eu placé un ministre des affaires étrangères de son bord. Vous êtes mal gardé; vous n'avez en ce moment-ci qu'un seul militaire, je vous exhorte à vous évader.
• MONTMORIN. - M'évader, après la séance de l'Assemblée, c'est m'exposer à être massacré. La prison est pour moi un asile que je préfère. Que pensez-vous que tout ceci pourra devenir?
› SOULAVIE. - L'ennemi approche; je ne crois plus le roi en sûreté.
› MONTMORIN. - L'infortuné monarque est perdu; je ne vois qu'un moyen de le rétablir un jour : c'est une déclaration de la république; cette déclation seule peut sauver le roi. Celte République sera terrible contre l'ennemi; elle sauvera le territoire intact; elle sera déchirée par les factions intestines. La Révolution se purgera ainsi de ses immondices. Vous avez vu, au 14 juillet, La Fayette et d'Orléans se brouiller. Peu de jours après, vous avez vu le parti de Mirabeau et de Lameth se diviser. Les jacobins et les feuillants étaient frères avant la révision. Les jacobins, à l'époque de la déclaration de guerre, se sont encore divisés en parti de Robespierre et en parti de Brissot. C'est l'âme de la Révolution que la scission et le trouble... Terminons la conférence par un service signalé que vous pouvez me rendre. Je suis dans des peines cruelles sur madame de Montmorin. Dans quelles souffrances l'interrogatoire de i Assemblée nationale ne l'aura-t-il pas jetée? Faites-moi la grâce de passer chez elle. Elle de-• meure au milieu de la rue Neuve-des-Mathurins. Elle sera glacée d'effroi en voyant arriver du comité quelqu'un de ma part; mais dites-lui un mot qui la rassurera, c'est que je me porte bien.
» SouLAViE. - Je vous demanderai, de mon côté, une autre grâce. Vous n'avez rien pris depuis vingt-quatre heures; je sors et je vais vous faire servir à dîner.
» MONTMORIN. - Je resterai encore dans cet étal, n'ayant aucun besoin.
• SOULAVIE. - Afin que vous mangiez sans crainte, j'irai chercher le dîner moi-même.
• MONTMORIN. - Vous ne pourriez plus me rendre aucun service; car votre pitié vous rendrait très suspect, et je désire de vous que les pièces de mon ministère soient par vous remises au comité. Convaincu de mon patriotisme, je ne balance pas à faire cette proposition.
» SouLAViE. - Je ne puis toucher aux papiers du comité, mais les voilà dans ce coin. Qui vous empêche de les mêler comme un jeu de cartes ? Les députés s'occupent bien de papiers ! Ils sont ici pendant deux ou trois heures occupés à se quereller; après quoi, ils passent à l'Assemblée et coulent la journée avec des lemmes ou dans les plaisirs. Dans le moment actuel, il s'élève une rivalité entre eux et la municipalité. C'est ce qui pourrait vous arriver de plus heureux.
• MONTMORIN. - Soyez patriote, monsieur; vous serez pour moi un défenseur officieux bien précieux. Abandonné de toute la terre, égaré et fugitif dans Paris, arrêté et conduit à ce comité, la Provividence vous a envoyé pour me sauver; et vous le pouvez en calmant les esprits du comité. »
Ainsi se termina ce colloque, curieux à consulter pour qui veut juger équitablement Montmorin. Le soir même, Soulavie rendit visite à la comtesse ; il la trouva mourante de désolation et de terreur dans son lit. « Je ne suis pas madame de Montmorin, lui dit-elle craignant une embûche; mais je lui ferai porter les nouvelles que vous me donnez de son mari. » Soulavie, ému par tant de douleur, se retira sans insister pour la convaincre de son identité.
Le 31 août, Lasource lisait son rapport à la Législative; il concluait, au nom des comités réunis, à la mise en accusation. Le seul grief retenu était le silence gardé par le ministre vis-à-vis des mouvements et des desseins des princes rebelles. Tous les prétextes n'étaient-ils pas bons pour se débarrasser de l'ami du roi? Ce n'était pas impunément que Montmorin avait répondu un jour à Brissot que sa méchanceté et sa générosité lui étaient également indifférentes. Brissot ne lui pardonnait pas. En attendant le jugement, on conduisit Montmorin dans les cachots de l'Abbaye. Est-il vrai qu'il obtint que son fils Calixte vînt partager sa captivité? Est-il vrai qu'il écrivit une lettre suppliante à Danton'? M. de Lamartine énonce ces faits; mais nous n'en avons pas trouvé de preuve. Est-il vrai enfin que, désespéré de la justice des hommes et n'ayant plus sur lui le poison qu'il avait emporté dans sa retraite de la rue Saint-Antoine, Montmorin brisa à coups de poing une table de bois de chêne? N'y a-l il pas eu une confusion avec son cousin ? L'éditeur des Mémoires sur les journées de septembre donne cet acte de colère comme certain, et l'attribue au père de Pauline de Beaumont.
Nous sommes arrivés au jour néfaste. C'est le 2 septembre1. Les nouvelles des armées françaises étaient mauvaises. L'ennemi était à quarante lieues de Paris. Verdun venait de capituler, Longwy était pris; on entendait de nouveau de toutes paris cet effrayant tocsin dont le souvenir était resté gravé dans les âmes depuis la nuit du 10 août. Les officiers et les soldats qui s'étaient rendus ce jour-là au peuple et qui avaient été mis sous la protection de la nation sont d'abord massacrés. On vient prendre Montmorin dans sa prison et on le met en face de ce tribunal qui s'était installé sur le lieu du crime. Maillard présidait. Montmorin déclare aussitôt qu'il ne reconnaît pas de pareils commissaires pour ses juges, qu'ils n'avaient été nommés par aucune loi, que l'affaire pour laquelle il était détenu était soumise à la décision d'un tribunal régulièrement constitué, et qu'il espérait bien que sa décision changerait l'opinion que le peuple avait de lui. Jusqu'à la dernière minute de sa vie, sa conscience s'élevait contre ses dénonciateurs. Un des acolytes de Maillard interrompt brusquement le prisonnier et dit : « Monsieur le président, les crimes de Montmorin sont connus; mais, puisqu'il prétend que son affaire ne nous regarde pas, je demande qu'il soit envoyé à la Force. - Oui, oui, à la 'Force! » crient la fois tous les juges. Est-il bien sûr qu'un éclair de joie ait alors illuminé le visage de la victime et qu'elle ait espéré échapper aux mains des bandits? « A la Force! » était à la fois. l'arrêt et le signal de mort. Le grand seigneur sardonique et dédaigneux se réveilla : « Monsieur le président, dit-il, puisqu'on vous appelle ainsi, je vous prie de me faire avancer une voiture. - Vous allez l'avoir, » lui répond froidement Maillard. Il fit un signe à l'un des assistants, qui sortit aussitôt pour avertir les assassins qu'ils allaient avoir un aristocrate de choix. Le misérable rentra dans la salle et dit à Montmorin : • Le voiture est à la porte. » Montmorin réclame divers objets et des souvenirs qui étaient restés dans son cachot. Il veut les emporter. On lui répond qu'ils lui seront envoyés. Il sort, et Maillard écrit aussitôt en marge du registre d'écrou : Mort. Montmorin tombe à la porte au milieu d'une meute de forcenés. Ils se jettent sur lui, le renversent et le frappent à coups de sabre ou de pique. M. Ignace de Barante, dans ses notes inédites, raconte qu'au moment où on l'égorgeait, il mordit la main d'un des bourreaux, un nommé Cumont; un autre septembriseur, Boinnet, lui abattit les doigts à coups de hache et les mit dans sa poche pour les montrer dans tous les cafés du voisinage. Percé de coups en plein corps, taillade et labouré de plaies, Montmorin respirait encore; les assassins alors l'empalèrent et le portèrent ainsi comme un trophée jusqu'aux portes de l'Assemblée.
1. Procès-verbaux de la commune de Paris. Mémoires sur les Journées de septembre. Journiac de Saint-Méard, Mon Agonie de trente-huit heures. ↩
Telle fut la fin, nous pouvons dire tel fut le martyre du comte Marc de Montmorin Saint-Hérem, qui, le premier, fut ministre de affaires étrangères S de la Révolution.
Madame de Montmorin avait tout appris. Les horribles détails de ce long supplice lui avaient été racontés; Pauline de Beaumont ne les ignora pas davantage. Elle partit avec sa mère, sa sœur et son frère pour Rouen, ou M. de Liancourt les recueillit. Mais y séjourner fut impossible. La peur, l'image encore saisissante de la journée de septembre, et ce sentiment naturel qui, dans ces heures d'infinie détresse, porte ceux qui s'aiment à se réunir, déterminèrent la famille Montmorin à demander l'hospitalité en Bourgogne a leur voisin, à leur parent, le comte Mégret de Sérilly, ancien trésorier de l'extraordinaire des guerres, propriétaire du château de Passy-sur-Yonne.
L'hiver de 1793 se passa pour eux dans cette solitude1. François de Pange la traversa en fuyant la Terreur. Quelques amis venaient la nuit, de Villeneuve ou de Sens, apporter des nouvelles ou des livres. Lombard de Langres, ayant donné à lire à madame de Montmorin les Contes moraux de Marmontel, aperçut, quand elle les lui renvoya, une note marginale écrite de sa main, dans laquelle elle priait Dieu de la faire mourir. Ses vœux allaient être exaucés, et de quelle façon ! L'infidélité d'un domestique attira sur Passy et ses hôtes l'attention du comité de sûreté générale institué par la Convention.
1. Archives nationales W 363, n° 788. - Mémoires de Lombard de Langres, 1. I°r, chap. II. ↩
M. de Sérilly avait un frère, Mégret d'Étigny, officier supérieur aux gardes françaises, qui se trouvait à Paris le 10 août. Un de ses amis, un de ses frères d'armes, le baron de Viomesnil, était de ceux qui avaient défendu, l'épée à la main, aux Tuileries, la personne du roi. Blessé à la jambe d'un coup de feu, Viomesnil s'était traîné chez M. d'Étigny, rue Coq-Héron, n° 65; il y avait succombé à ses blessures quelques jours après. Lorsque le conventionnel Maure fut envoyé en mission dans le département de l'Yonne, une lettre d'un valet de chambre lui dénonça M. d'Étigny comme ayant donné asile au baron de Viomesnil. En même temps que cette dénonciation appelait sur le château de Passy les fureurs des terroristes, un autre incident analogue les attirait aussi sur une illustre famille de la même province.
Le comte de Brienne, frère du cardinal, était à Sens avec ses neveux. Maure apprend qu'un ancien officier des gardes du corps s'y trouvait. MM. de Loménie le connaissaient, et se crurent obligés d'aller lui rendre visite. L'entrevue fut amicale. La pitié était alors un crime. Ordre vint de Paris d'arrêter à la fois la famille Mégret et la famille de Loménie1. Le cardinal, l'ancien ministre, vivait encore. Seul des archevêques de France, il avait prêté serment à la Constitution civile du clergé. Le souverain pontife lui ayant enjoint par un bref de se rétracter, M. de Brienne s'était tenu pour insulté et avait renvoyé au pape son chapeau de cardinal. Il était descendu à présider le club des jacobins de Sens, le bonnet rouge sur la tête. Instruit du mandat d'arrêt qui ne faisait pas exception pour lui, il avala en se couchant une pastille de Cabanis dont il avait eu la précaution de se munir depuis le commencement de la Révolution. Le lendemain, on le trouva mort dans son lit. Le reste de la famille fut conduit à Paris et enfermé a la prison des Madelonnettes.
1. Mémoires du comte Beugnol, t. I°, p. 313. ↩
Les commissaires du comité révolutionnaire se transportèrent le lendemain au château de Passy. Ils y trouvèrent madame et M. de Sérilly, madame de Montmorin, ses deux filles, madame de Beaumont et madame de la Luzerne, et Hugues Calixte de Montmorin, son fils. Folle de frayeur, la vicomtesse de la Luzerne s'était précipitée dans sa chambre1. On ne put tirer d'elle aucune parole. Sa mère et son frère, à qui les commissaires demandèrent si elle était habituellement dans cet état, répondirent que, depuis un an, elle avait la tête égarée. Le chirurgien dubourg voisin, Edme Garnier, fut appelé et certifia que, depuis cinq semaines, elle avait le pouls faible et l'œil hagard1. On confisqua sur la jeune femme quelques lettres écrites en anglais par son mari, attaché à l'ambassade française à Londres, et qui n'avait pu rentrer. On trouva enfin dans le coffre de son secrétaire une casserole de cuivre remplie de clous de fauteuil et d'anneaux de lit, tout rouillés. Quand on l'interrogea sur ses intentions, elle prononça d'une voix éteinte ces paroles: « J'ai voulu faire du vert-de-gris pour m'empoisonner, si je suis toujours malheureuse. » Les forcenés la laissèrent sous la garde de sa sœur, madame de Beaumont, qui dut signer le procès-verbal.
1. Archives nationales. - Procès-verbal. ↩
1. Archives nationales, affaire Élisabeth Capet. ↩
Quand, le lendemain, les recruteurs de la guillotine voulurent transporter à Paris tous les hôtes du château, madame de Beaumont se présenta : on ne voulut pas d'elle. Elle insista et monta dans la voiture; sa pâleur, sa maigreur frappèrent les regards. Les agents de la Convention, après une demi-heure de marche, jugèrent que cette ombre serait un embarras. Ils l'abandonnèrent sur la route à peu de distance de Passy.
Sa mère, sa sœur, son frère furent compris avec les Loménie de Brienne, dans l'affaire de la princesse Élisabeth. Le réquisitoire de Fouquier-Tinville commet les plus grossières erreurs. Il ne prenait même plus la peine de vérifier le nom et le domicile : ainsi Calixte Montmorin est indiqué comme domicilié à Passy, prés Paris; sa mère, qui était une T'on ne est appelée Tanesse; elle est inculpée textuellement « d'avoir été la femme du scélérat qui a trahi la France pendant toute la Révolution et qui a subi la terrible vengeance du peuple; d'avoir été ainsi la complice de tous les crimes de son infâme mari. Enfin elle paraît (sic) avoir entretenu des correspondances avec le traître la Luzerne, son gendre. » Quant à Calixte Montmorin, il était, dit-on, au château le 10 août : « La preuve en résulte d'une arme qu'on a trouvée chez lui et qui servit ce jour-là à poignarder plusieurs citoyens; c'est une arme à deux dards, dont il avait été fabriqué alors une si grande quantité, et qui, en même temps qu'elle était instrument de l'assassinat médité contre le peuple, était aussi un signe de ralliement parmi les conjurés. Enfin la femme la Luzerne, est coupable parce qu'elle a entretenu la correspondance la plus active et la plus suivie avec son mari. Les lettres existent, et la femme la Luzerne, convaincue de ce délit, a cherché à prévenir le jugement que la loi a porté contre elle. »
La malheureuse ne s'était pas empoisonnée; mais, atteinte d'une fièvre chaude, elle avait été transportée dans un hôpital de la prison Saint-Lazare; elle y mourait la veille de l'exécution. Les lettres de son mari, écrites en anglais, n'avaient pas été traduites et néanmoins avaient paru suspectes.
Tout est odieux et déchirant dans cet horrible procès. Mais l'héroïsme reparaît chez la mère et chez le fils. De même que le père avait été sardonique et hautain avec Maillard, la mère est sublime dans un mensonge devant le tribunal révolutionnaire; elle avait entendu avec bonheur prononcer son arrêt de mort. Dans ce moment terrible, elle trouva l'occasion d'acquitter envers madame de Sérilly la dette de la reconnaissance. Madame de Sérilly s'était évanouie au prononcé de sa condamnation. Madame de Montmorin, voyant sa cousine tomber sans connaissance, dit au tribunal : « Messieurs, madame de Sérilly vient de perdre la parole, elle ne peut vous dire son état; moi, je vous déclare qu'elle est enceinte. » Et madame de Sérilly fut transférée de la Conciergerie à la maison de l'hospice de l'Évêché. Elle n'en fut pas moins inscrite sur la liste des suppliciés. Son extrait mortuaire fut dressé. Lorsque, après thermidor, elle fut appelée en témoignage dans le procès de Fouquier-Tinville, elle apparut comme un fantôme, son acte de décès à la main1.
1. Mémoires de Lombard de Langres. — Mémoires du comte Beugnot, t. I°. ↩
Le soir même (21 floréal), à six heures du soir, eut lieu l'exécution des condamnés. Le bruits'étant répandu dans Paris que madame Elisabeth allait être conduite à l'échafaud, madame Beugnot voulut se placer sur son passage afin de prier pour elle et de recevoir son dernier regard. Elle se rendit dans ce dessein au coin de la rue Saint-Honoré. Le sinistre cortège s'avançait. Il était, ce jour-la, composé de six charrettes. Madame Beugnot jette un coup d'œil sur la première. Qui voit-elle? Le comte de Brienne, qu'elle connaissait et dont elle se sent reconnue. Elle s'évanouit. Pour raconter ces détails, un ami des Montmorin élait là aussi dans la foule. C'était M. Lemoinne, l'ancien secrétaire du ministre. Il suivit les voitures jusqu'à la place de la Révolution. Dans la dernière était madame de Montmorin et son fils. Quoique Agée de quarante-neuf ans à peine, madame de Montmorin paraissait en avoir soixante. Ses cheveux avaient blanchi. Elle était calme et satisfaite de quitter ce monde. Calixte de Montmorin, debout, tête nue, tenait dans sa main un objet qu'il portait fréquemment à ses lèvres. Sa sœur Pauline, la confidente de ses premiers troubles d'amour, lui avait vu emporter, au moment de l'arrestation à Passy, le petit ruban bleu que madame Hocquart lui avait laissé dérober un soir, à Luciennes. Il avait vingt-deux ans. Sa dernière pensée allait ou il avait laissé son cœur. Quand les charrettes s'arrêtèrent, Calixte, respectueux envers madame Élisabeth, s'inclina devant elle. A chaque fois que le couperet de la guillotine descendait, il criait : « Vive, le roi! i avec un courageux domestique de la maison de Brienne, compris, lui aussi, dans la fournée. Dix-neuf fois, il poussa le cri de : « Vive le roi ! » Lorsque la vingtième victime monta les marches, il essaya bien de crier; mais, cette fois, le cri s'arrêta dans sa poitrine : c'était sa mère ! Calixte fut guillotiné après elle. Leurs corps furent enterrés à Monceau le même soir1.
1. Archives nationales. -- Procès de Madame Elisabeth. ↩
Le procès-verbal est conçu en ces termes : « Ils ont, en notre présence, subi la peine de mort, à l'heure de six de relevée. Signé: Château. Enregistré gratis le 23 floréal an 11. Signé: Judée. » Toute réflexion, tout commentaire affaibliraient la grandeur de ce drame. On s'explique maintenant comment Pauline de Beaumont répétait fréquemment ce verset de Job : « Pourquoi la lumière a-t-elle été donnée au misérable, et la vie à ceux qui sont dans l'amertume du cœur? »