Racine a l'abbé levasseur. « Usez, le 3 février 1662
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« Dieu mercy je scay a présent ce qui vous occupe si fort, et ce qui vous fait oublier de pauvres estrangers comme nous. Amor non talia curât. Ouy, c'est cela même qui vous occupe, et j'en sais des nouvelles.
Amor che solo i cor leggiadri innesca.
« Et je ne m'estonne qu'un cœur si tendre que le vostre « et si disposé à recevoir les douces impressions de l'amour, soit devenu amoureux d'une si charmante personne. Bien d'autres que vous auroient succombé à la tentation.
Socrate s'y trouveroit pris;
Et, malgré sa philosophie,
Il feroit ce qu'a fait Pâris Et le feroit toute sa vie.
« Vous l'aviez tous les jours devant vos yeux, et vous aviez tout le loisir de considérer ses belles qualités et le sue fattezze, comme disent les Italiens. Et, ainsi, selon le passage que citoit hier notre prédicateur, mutuo conspectu mutui crescebant amores. Pour moy, loin d'y trouver à redire, je vous loue d'un si beau choix et d'aimer avec tant de discernement, s'il peut y avoir du discernement en amour. Et mentem Venus ipsa dedit. Il ne me fait pas tant d'honneur, quoy que j'aye assez besoin de compagnie en ce pays. Mais j'aime mieux estre seul que d'avoir un hoste si dangereux. Ne m'accusez pas pour cela d'être un farouche et un insensible.
Vous sçavez bien que les déesses
Ne sont pas toutes des Vénus ;
Et vous sçavez que les belles non plus
Ne sont pas toutes des Lucrèces.
« A propos de belles, j'avois déjà veù les vers du ballet des Saisons; et on me les avoit apportez quand j'étois encore malade. Je suis ravi qu'il ne reste aucune apparence de blessure sur le beau front d'Angélique. Elle n'est pas la seule beauté qui ait souffert de si douloureuses aventures : Et Veneris violata est vulnere dextra. Et pent-être bien que qui auroit considéré l'endroit où elle tomba, il y auroit veu naistre des roses et des anémones pareilles à celles qui sortirent du sang de Vénus. Mais il est trop tard pour y aller voir. Et quand il y seroit venu des roses, l'hyver les auroit fort mal traittées. Elles auroient esté plus en seureté en ce pays, où nous voyons dès le mois de janvier
Schietti arboscelli, e verdi fronde acerbe
Amorosette e pallide viole.
« On m'a assuré mesme qu'il y avoit un jardin tout plein de roses, mais de roses toutes fleuries, une lieue d'icy ; et cela ne passe pas même pour une rareté...... Je n'ay pas peur que vous vous lassiez de voir tant de vers dans une seule lettre, quoniam te amor nostri poetarum amantem reddidit. Pour vous, soit latin, soit espagnol, soit turc si vous le sçavez, écrivez-moy, je vous prie. Je suis dans un pays quelque chose de moins sociable que le Pont Euxin..... Enfin, il n'y a icy personne pour moy. Non Homo, sed littus atque aer et solituda merci. Jugez si vos lettres seroient bien receües. Mais vous estes attaché ailleurs.
Il cor preso ivi, come pesce a l'hamo.
« Je salue tout le monde; adiousias. » - Voilà, » me dit M. de Chateaubriand, « trois langues mises à contribution par Racine : le latin, l'italien, voire même le gascon. Mais c'est dans une correspondance familière, trop familière même; et il était bien jeune, comme le disent la date et l'orthographe. On y reconnaît l'adorateur prochain de la Champmeslé plus que le chantre futur d'Athalie. Mais, voyez comme l'étude et la méditation des écrivains qui l'ont précédé lui ont servi à se rendre digne d'être médité et étudié à son tour. Au reste, Cicéron, qui n'avait qu'un seul idiome au service de son érudition, prodigue les citations également. Nous sommes bien plus près des secours, nous qui avons deux langues mortes à côté de nous et quatre langues parlées à nos frontières; aussi que de belles pensées à emprunter ! Pour ma part, je n'y ai fait faute. Le Génie du Christianisme est un tissu de citations avouées au grand jour. Dans les Martyrs, c'est un fleuve de citations déguisées et fondues. Dans l'Itinéraire, elles devaient régner par la nature même du sujet. Je les admets volontiers partout. J'en préserve seulement nos dépêches, comme vous le voyez chaque jour. Socrate a dit quelque part chez Platon qu'il était lui-même comme une coupe s'emplissant des eaux des sources étrangères au profit de son auditoire. »
J'ai eu la curiosité de chercher les paroles de Socrate demeurées dans la mémoire de M. de Chateaubriand; car l'exactitude de citer,» a dit Bayle (art. Sanchez. Remarques), «est un talent beaucoup plus rare que l'on ne pense. » Elles se trouvent textuellement dans le Phaidros.
P. 448. Charlotte avait tout à coup reparu comme cet astre, la joie des ombres, qui, retardé par le cours des mois, se lèverait au milieu de la nuit.
Cette comparaison, trop familière peut-être, est relevée ici par un mot : la joie des ombres. Mais on va voir qu'il ne fait ni si noir ni si froid dans le cœur de l'écrivain.
450. S'il était vrai que Charlotte eût eu une raison véritab'e de se plaindre, je jetterais au feu tout ce que j'ai raconté de mon premier séjour ou ire-mer.
Charlotte, négligée du moins si elle n'était oubliée, ne fut pas la seule à se plaindre justement de la froideur du ministre; et ses remords devraient s'étendre à plus d'un cœur blessé.
P. 451. J'ai un tel dégoût de tout, un tel mépris pour le présent et pour l'avenir immédiat.
Ces sentiments si dédaigneux envers son siècle, l'auteur les manifestait presque dans les mêmes termes en 1844, un jour que nous faisions quelques pas ensemble dans son petit jardin de la rue du Bac. « Le fleuve de la monarchie, » ajouta-t-il, «s'est perdu dans le sang à la fin du siècle dernier. Entraînés par les courants de la démocratie, à peine depuis avons-nous fait quelques haltes sur la boue des écueils. Mais le torrent nous submerge : et c'en est fait en France de la vraie liberté politique et de la dignité de l'homme. »
P. 452. J'avais désiré, contre mon instinct naturel, aller au Congrès.
Ce désir, pour n'être pas instinctif, n'en était pas moins ardent; il est vrai que bien des fois dans la journée il s'éteignait pour se rallumer. Après m'avoir embrassé quand je lui rapportai de Paris l'ordre de se rendre à Vérone, expansion de joie bien rare chez. l'auteur, il vint le lendemain tout soucieux dans ma chambre pour me dire qu'il ne partirait pas.
P. 456. Enjamber d'un pas les Espagnes, réussir sur le même sol où naguère les armées d'un conquérant avaient eu des revers, faire en six mois ce qu'il n'avait pu faire en sept ans, qui aurait pu prétendre à ce prodige? La légitimité allait tirer son premier coup de canon après ces coups de canon de l'Empire qu'entendra la dernière postérité.
Beau rêve que l'auteur balbutiait tout haut dans ses longues insomnies ! Il me le répéta comme un fruit des songes qui l'avaient bercé dans la nuit où je vins lui apprendre la mort du duc de Richelieu.
P. 459. Ce fut ma vie étrange et à part qui me perdit.
Il faut y joindre l'opposition financière faisant retentir ses plaintes dans le salon du ministre silencieux, et quelques menus propos dont ne savent pas se dégager les esprit les plus circonspects ou les plus taciturnes. Je m'étais borné à ce peu de mots sur ce sujet délicat, lorsque les Mémoires du duc de Raguse ont paru; il me faut aller plus loin. On y lit (t. VII, p. 295) une explication singulière de la destitution de M. de Chateaubriand; or, si cet ouvrage, malgré son amertume universelle, semble destiné à éclairer un jour quelques obscurités de nos annales stratégiques, bien plus sans doute que l'histoire des cabinets, comme il porte dans sa brusquerie indiscrète une certaine apparence de sincérité, je me sens le devoir ou je m'attribue le droit de réfuter la version du Saint-Simon au petit pied en cette affaire, dont il n'a su, dit-it, que « tardivement, » et sans doute beaucoup moins bien que moi, les détails.
A propos des cordons bleus du Saint-Esprit et de Saint-André donnés par Louis XVIII et par l'empereur Alexandre a MM. de Chateaubriand et de Villèle, à l'issue de l'expédition d'Espagne, M. le due de Raguse dit : « Dès ce « moment il y eut guerre entre les deux ministres. » L'écrivain se trompe : la guerre intestine et l'inimitié venaient de plus loin. Elles avaient pris leur source dans la divergence des directions politiques à suivre en Espagne, dans le commissaire civil institué à Madrid à côté de l'ambassadeur, dans les rapports intimes et assidus du président du Conseil avec le prince généralissime en dehors du ministère des affaires étrangères, dans l'antipathie instinctive d'un esprit positif contre les rêves du génie, enfin dans l'impatience du ministre de l'intérieur, M. de Corbière, qui ne pouvait plus supporter le voisinage de M. de Chateaubriand, et s'en plaignait journellement à M. de Villèle, en le menaçant de sa retraite.
« M. de Chateaubriand, » ajoute le maréchal, « n'a que des intérêts et un amour-propre sans bornes. N'ayant point de principes fixes, point de doctrine ni de règle de conduite, il a concouru avec imprévoyance, mais avec ardeur, à la destruction d'un ordre de choses que ses mains débiles seront impuissantes à rétablir. »
Je consens à « l'amour-propre sans bornes » pour lequel le duc de Raguse pouvait se sentir plus d'indulgence, mais je ne comprends pas « les intérêts. » Quant à « l'absence de principes fixes » le reproche est nouveau, et sans doute M. de Chateaubriand est l'un des hommes de son siècle qui la le moins mérité en pratique, si ce n'est toujours en théorie. Les derniers mots contiennent une allusion à la brochure qui venait de paraître en 1832 quand le maréchal écrivait, et où se lit l'assertion tant reprochée à M. de Chateaubriand : « que pour renverser le gouvernement nouveau il ne demandait qu'un an et la liberté de la presse. »Or, cette assertion, l'auteur des Mémoires d'Outre-Tombe l'a répétée en l'expliquant. « Si Charles X eût été renversé par une conspiration du dehors, j'aurais pris la plume, et, m'eût-on laissé l'indépendance de la pensée, je me serais fait fort de rallier un immense parti autour des débris du trône. Mais l'attaque était descendue de la couronne, etc. (T. IX, p. 350). » Et, après tout, ce qui passe chez M. de Chateaubriand pour une forfanterie n'est qu'un souvenir de Shéridan. « Donnez aux ministres, » disait celui-ci, «une chambre des lords corrompue, une chambre des communes vénale, donnez-leur un prince tyrannique, donnez-leur une cour asservie, et laissez-moi seulement une presse dégagée de toute entrave, je les défierai d'empiéter de l'épaisseur d'un cheveu sur les libertés de l'Angleterre. »
Je m'interromps pour placer en regard de ce jugement si sévère du duc de Raguse sur M. de Chateaubriand, le Jugement que vient de porter M. de Chateaubriand sur le duc de Raguse lui-même.
« M. le duc de Raguse, homme d'esprit et de mérite, brave soldat, savant mais malheureux général, prouva pour la millième fois qu'un génie militaire est insuffisant aux troubles civils : le premier officier de police eût mieux su ce qu'il y avait à faire que le maréchal. Peut-être aussi son intelligence fut-elle paralysée par ses souvenirs ; il resta comme étouffé sous le poids de la fata lité de son nom. »
Quoi qu'il en soit, les Mémoires du duc de Ragust avaient bien assez de la méchanceté du texte sans y joindre la calomnie du commentaire. La note ajoutée plus tard de sa main porte un caractère d'invraisemblance que l'histoire du Congrès de Vérone fait singulièrement ressortir, et je veux espérer que mes souvenirs vont en effacer la dernière trace. Pour la mieux combattre, je la reproduis en entier.
« J'ai connu plus tard les circonstances qui ont servi « de prétexte au renvoi si brusque de M. de Chateaubriand « et qui l'ont justifié. Le voici : M. de Chateaubriand était lié d'une manière intime avec une personne de la Cour assez connue pour que je ne donne aucun détail sur elle: La fortune de cette dame étant dérangée, le désir de la rétablir lui donna l'idée d'une grande opération de -« bourse sur les fonds espagnols, qui étaient tombés au plus vil prix. M. de Chateaubriand, sur sa demande, écrivit d'une manière impérative à M. le marquis de Talarne (sic), ambassadeur de France à Madrid, pour qu'il eût à obtenir du roi la reconnaissance immédiate des anciens emprunts faits par les Cortès. Ferdinand, qui était d'un caractère naturellement opiniâtre, malgré l'injonction et les menaces qui accompagnaient cette demande, refusa de se soumettre, et, dans l'indignation que lui inspirait cet acte oppressif, s'adressa au roi Louis XVIII pour se plaindre : la démarche n'avait été ni décidée en conseil ni ordonnée par le roi, et celui-ci comprit la nécessité d'un désaveu formel et de la destitution de son ministre. Cette mesure, qui servait merveilleusement l'intérêt et les passions de M. de Villèle, dont l'autorité ne rencontrerait plus alors d'opposition dans l'avenir, fut prise sans le moindre retard sans aucune explication, et tellement que M. de Chateaubriand l'apprit de la manière la plus inopinée un jour de réception aux Tuileries, où il s'était rendu pour faire sa cour au roi. » (Note du duc de Raguse.)
Jamais M. de Chateaubriand n'a transmis à l'ambassade française à Madrid les injonctions et surtout les menaces de la France avant qu'elles aient été résolues dans le Conseil du roi. Quelques personnes autour de lui, et il en donne un curieux aperçu dans l'Histoire du Congrès de Vérone (t.1, pages 406 et 407), ont pu, beaucoup moins sans doute que dans d'autres temps, spéculer sur les bruits propres à remuer la Bourse qui s'échappaient du cabinet. Mais l'anecdote racontée ici ne s'est pas produite au milieu de la polémique ardente que souleva la brusque destitution de M. de Chateaubriand survenue en pleine liberté de la presse, ni depuis. J'ai cru voir dans ce récit pos- . thume une confusion avec une autre reconnaissance dont j'ai été l'intermédiaire, et qui fut obtenue de l'Espagne vers cette époque. C'était la dette contractée envers la France par le gouvernement de Madrid; elle se montait à trente-quatre millions, et M. de Chateaubriand était trop activement occupé de la faire régler pour la mêler aux emprunts des Cortès, diminuer ainsi l'importance de notre réclamation et en compromettre le succès. La coïncidence des mesures financières avec les événements de la Bourse; le tout vu à distance et de travers, aura créé ou grossi la calomnie aprocryphe dont le duc de Raguse s'est rendu le trop malin et trop complaisant éditeur.
P. 462. C'était me supposer le désir de ressaisir le timon de l'Etat, l'envie de faire mou chemin.
Cette envie était bien naturelle après tout. C'est la bascule constitutionnelle; et M. de Chateaubriand avait été trop piqué au jeu pour ne pas souhaiter un retour de veine. Quant à faire son chemin, hélas ! à peine fait, il prenait plaisir à le défaire.
P. 465. L'opposition systématique me semble I seule propre au gouvernement représentatif; l'opposition surnommée de conscience est impuissante. Force est de se ranger sous un chef, appréciateur des bonnes et des mauvaises lois. N'en est-il ainsi, alors tel député prend sa bêtise pour sa conscience et la met. dans l'urne.
L'innovation nasale du début, « n'en est-il ainsi, » ne mérite pas de devenir française même pour perpétuer le trait spirituel de mœurs constitutionnelles qui la suit.
P. 463. Le système resté près de la couronne devait être nécessairement combattu.
Vaine argumentation pour pallier une faute née d'une humeur bien juste sans doute, mais qu'afin de conjurer le péril il fallait savoir pardonner. Tel était d'ailleurs le noble exemple donné par M. le duc Mathieu de Montmorency
Au sujet de MM. de Montmorency, Villèle et Chateaubriand, il s'est établi depuis longtemps une controverse historique qui n'est pas près de finir pour déterminer la part revenant à chacun de ces trois principaux promoteurs dans l'expédition d'Espagne. Je résume ici ce que j'en ai su. - M. de Montmorency, soit en entrant aux affaires, soit pendant le Congrès de Vérone, ou depuis, a toujours souhaité une croisade européenne pour sauver la personne et la famille du roi Ferdinand VII en même temps que les institutions monarchiques si violemment menacées par delà les Pyrénées. - M. de Chateaubriand demandait une guerre toute française pour livrer bataille, hors du pays, aux dissensions ou conspirations intérieures, et surtout pour en ramener une armée puissante, fidèle, gage d'un glorieux et durable avenir. - M. de Villèle, d'abord « voulait la paix, » comme il en convenait dans sa correspondance et comme le dit M. de Chateaubriand (Congrès de Vérone, t. I, chap. XXIX). Mais il consentait plus tard à une intervention armée dont il prétendait régler les conditions, l'époque, les limites, pour en faire sortir la sécurité de nos provinces, le prospérité de nos finances et l'affermissement d'une sage majorité parlementaire. - Ce sont trois nuances assez distinctes sans doute; mais toutes concouraient au même acte, sous une forme ou l'autre, plus tôt ou plus tard. Pendant son séjour en Angleterre, M. de Chateaubriand ne cessait de pousser à la guerre par des dépêches ardentes adressées à M. de Montmorency converti d'avance. Ces dépêches étaient destinées à être lues dans le conseil des ministres et à frapper l'esprit encore irrésolu du roi, comme à presser la prudente lenteur de M. de Villèle. A Vérone, la question d'Espagne réservée pour M. de Montmorency demeura close à son départ; et, à Paris, M. de Chateaubriand ne commença à la traiter que le jour où M. de Villèle le chargea de rédiger la lettre au ministre de France à Madrid, et d'y formuler une marche séparée en substitution plus qu'en opposition à la marche simultanée convenue à Vérone avec les trois souverains du Nord. La rédaction Chateaubriand-Villèle ayant prévalu dans le Conseil, la place du rédacteur y était marquée par la retraite de M. de Montmorency, qu'un mouvement de loyauté généreuse en éloignait. M. de Villèle, pour y faire asseoir son ami, comme pour l'envoyer quelques mois auparavant à Vérone, déploya un dévouement et un zèle dont aucune dissidence importante n'avait encore refroidi l'ardeur, ni altéré la sincérité. - Voilà tout ce que j'ai su, mais je conviens aisément que j'ai pu ne pas tout savoir.
P. 468. Plusieurs années furent nécessaires pour l'abattre, mais en fin M. de Villèle tomba.
« Chute, » comme vient de le dire l'auteur pour lui-même (page. 452), « bientôt suivie de celle de la monarchie. » Et, s'il applaudissait à l'événement qui était en grande partie son ouvrage, il allait en déplorer et en subir les conséquences. Il les avait cependant pressenties quand il écrivait à M. de la Ferronnays. « M. de Villèle est en tout un homme d'un mérite supérieur, et notre union est indispensable au repos de la France. » Or, cela était si vrai, que leur désunion perdit la monarchie dont ils étaient les plus fermes soutiens. M. de Chateaubriand me disait à Londres : « En France, le gouvernement représentatif n'a pas pris de telles racines qu'il doive toujours se mouvoir dans un cercle circonscrit d'avance. La machine n'y est pas montée comme ici, où il n'y a ni mobilité ni passions, et où rien n'amène l'imprévu. Nos révolutions, à nous, sont de fraîche date, et peuvent emporter encore en un seul jour les gouvernants et même le monarque. » A quoi sert donc tant de pénétration dans l'avenir, tant de justesse dans l'appréciation des hommes et des situations politiques, si tous ces avantages doivent être paralysés par l'humeur ou par l'amour-propre? Hélas ! l'humaine faiblesse est telle, que même dans une œuvre où l'on se vante de pousser la franchise jusqu'à mal parler de soi, on atténue l'aveu d'une grande faute, et on prend soin de la déguiser. «O cuider, » s'écriait Montaigne, « combien tu nous empesches ! »