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L'Enchanteur 1768—1848
Châteaubriand et son temps Étude sur le tome deuxième des Mémoires d'outre-tombe (suite 7)

Étude sur le tome deuxième des Mémoires d'outre-tombe (suite 7)

Châteaubriand et son temps · 11 min de lecture · p. 146–154 · chapitre 12 sur 34

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M. Lévy, 1859, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

« Est-ce qu'un homme habile a jamais besoin de crimes? C'est la ressource des idiots en politique. Le crime est comme le reflux de cette mer ; il revient sur ses pas, et il noie. J'ai eu des faiblesses; quelques-uns disent des vices ; mais des crimes? Fi donc ! »

P. 133. Là s'était incorporée au rocher la haine d'un homme, plus puissante que tous les obstacles. La vengeance de l'espèce humaine pesait sur un peuple libre qui ne pouvait bâtir sa grandeur qu'avec l'esclavage et le sang du reste du monde.

Cette allusion à Annibal et au passage des Alpes, dont il fallait sans doute prononcer le nom, est trop pompeuse pour être claire. J'ai entendu dire à M. de Bonald que M. de Chateaubriand avait toutes les qualités du style hors le naturel : et nous venons de voir que l'auteur du Génie du Christianisme reprochait à Alfieri le même défaut.

P. 136. Biorn dort sur la pointe d'un cap ignoré, et depuis mille ans son nom ne nous est transmis que par les sagas des poëtes dans une langue que l'on ne parle plus.

Voilà une suite des rêveries familières à l'auteur. Elles emportent son esprit du haut des Alpes vers Christophe Colomb, Vasco de Gama et le Scandinave Biorn ! Mais je ne puis m'empêcher de voir dans ce dernier voyageur, qui dort sur la pointe d'un cap ignoré, un pressentiment du pèlerin qui veut dormir à son tour sur la pointe du Grand-Bé, au rivage de sa patrie.

P. 158. Moi Fotrad, fils d'Eupert.

Pour excuser cette citation inattendue, il faut dire que tandis qu'il écrivait ceci, en 1838, l'auteur avait l'esprit tout plein des Franks de ses Études historiques, car les deux ouvrages avançaient alors de conserve vers la postérité.

P. 139. Le tambour bat-il, le garnisaire court à son mousquet, laisse les filles de son hôte pleurant sur la porte, et quitte la chaumière, à laquelle il ne pensera plus avant qu'il soit entré aux Invalides.

Voilà le mot « garnisaire » ennobli dans cette charmante peinture du soldat de France. Les conscrits des derniers temps de l'Empire ne l'avaient jusqu'ici prononcé qu'avec effroi; car ils y voyaient des gendarmes plus que des héros.

P. 141. Du temps de Lautrec.

L'auteur choisit Lautrec, et c'est aussi le nom d'un héros de son Dernier Abencerage, pour personnifier en Italie la valeur et la politesse françaises. Lautrec, maréchal de France sous Louis XII, fit presque toutes ses armes autour de Milan. « Brave, hardi, vaillant, dit Brantôme, et excellent pour combattre en guerre et pour frapper comme un sourd..... Mais pour gouverner un État, il n'y étoit bon. » Ne serait-ce pas un souvenir de famille qui ra-- mène ainsi deux fois Lautrec sous la plume de l'écrivain? Il étoit, dit encore Brantôme, frère de madame de Chateaubriand, une très-belle et très-honnête dame que le roi aimoit. »

P. 141. Le prince des apôtres m'attendait, comme mon indigent patron me reçut depuis à Jérusalem.

« L'indigent patron, » c'est saint François, nom de l'auteur. Les Franciscains le reçurent de leur mieux à Jérusalem, malgré leur indigence. Et, peu de jours avant d'y mourir, un de ces humbles religieux me disait dans sa cellule du couvent de Saint-Sauveur : « M. de Chateaubriand n'entendra plus parler du père Munoz; mais dites-lui que son souvenir m'a suivi jusqu'à l'agonie. »

(Souvenirs de l'Orient, t. I1, p. 96.)

P. 143. Comme des côtes effumées vues de la mer.

Les côtes vaporeuses ne rendraient-elles pas l'image aussi bien que le mot « effumées, » que l'Académie n'a pas encore reconnu ?

P. 145. Le cardinal Fesch avait loué assez près du Tibre le palais Lancelotti. J y ai vu depuis, en 1827, la princesse lance-

Etait-ce donc là tout ce que l'ambassadeur avait à dire de cette princesse Lancelotti et de sa sœur la princesse del Drago? Je le croyais plus « mémoratif. » Tantane te nostri tenuere oblivia ?

P. 147. Pas une buse diplomatique qui ne se crût supérieure è moi de toute la hauteur de sa bêtise.

Cette phrase à effet a été improvisée à Londres, où je l'ai entendue s'échapper des lèvres de l'ambassadeur, tout aussi brutalement appliquée. .

P. 149. Ces incroyables menteries du futur évêque de Maroc, l'abbé Guillon.

Le portrait de l'abbé Guillon, dont M. de Chateaubriand n'appréciait ni les écrits ni le caractère, se ressent surtout ici du rôle qu'il a joué sous la Restauration et sous le gouvernement de Juillet.

P. 149. M. Bertin l'aîné.

« Votre père, » disait souvent M. de Chateaubriand à Armand Bertin, qu'il avait compris, en qualité de son secrétaire intime, dans son ambassade de Londres; votre père est immuable comme un roc, et il est bien plus légitimiste que moi. » - Et quand il ajoute : « C'est avec M. Bertin que je visitai les ruines de Rome et que je vis mourir madame de Beaumont, deux choses qui ont lié sa vie à la mienne.» Voilà la source de cette amitié que M. de Chateaubriand portait au fils aîné de M. Bertin; et c'est à cette occasion que j'ai adressé au directeur du Journal des Débats, le 6 mai 1854, la note ci-jointe :

« Ce n'est point, ainsi qu'il est dit à la page 3 du catalogue de ses livres, l'heureuse étoile d'Armand Bertin qui lui fit rencontrer en Angleterre, comme ambassadeur de France, M. de Chateaubriand. Il n'y eut là aucun hasard; ce fut de la part de M. le vicomte de Chateaubriand un choix prémédité, qu'expliquent à la fois ses relations anciennes, son amitié pour le père et l'affection personnelle qu'il portait au fils. L'ambassadeur partit de Paris en 1822 avec ce secrétaire intime, et c'est à ce titre que furent mis à la portée de l'intelligent néophyte les premiers enseignements de l'art diplomatique, science moderne, parfois stérile, que le Journal des Débats a su alors et depuis pénétrer, développer et même secourir. L'ambassadeur se servait des fortes études et du caractère déjà très-attachant de son jeune subordonné pour entretenir avec la presse anglaise des rapports qu'il ne craignait pas de multiplier, surtout envers le Times, dont Armand Bertin voyait assidûment les célèbres rédacteurs. Les Débats étaient alors, comme aujourd'hui, pour la France et l'Europe, ce que le Times est pour l'Europe et l'Angleterre.

« C'est ainsi qu'admis au secret de M. de Chateaubriand, Armand Bertin connut la pensée d'une résurrection de notre gloire militaire qui fut le principal mobile de la guerre de 1823. Et, lorsque après quelques orages de sa vie dont sa constance sut triompher, et dont bien peu d'amis reçurent la confidence, il revint à Paris prendre sa part de la polémique quotidienne avant d'avoir à la diriger, il rapporta de Londres une compréhension exercée du mécanisme de la constitution britannique, et en mème temps une vive reconnaissance pour l'ambassadeur qui l'y avait initié, sentiment qui ne s'est jamais affaibli chez Armand Bertin. Je fais donc remonter à l'influence d'un homme qui fut notre maître à tous dans l'art du style cette haute expérience des affaires et de la presse périodique où le directeur des Débats puisa de si grandes ressources pour le reste de sa carrière.

« A ce sujet, je retrouve dans ma mémoire, comme dans mes notes, une conversation, ou, pour mieux dire, une de ces improvisations auxquelles M. de Chateaubriand se livrait quelquefois à Londres au milieu de nous. Il avait permis un jour au premier secrétaire de son ambassade, qu'il avait aussi choisi, et à son secrétaire intime de le suivre dans une de ses lentes promenades. Il nous conduisit à pied vers les ombrages de kensington, où il allait souvent, comme il l'a dit lui-même, échapper à la tristesse qui l'assiégeait sous son toit. Là, s'arrêtant à chaque pas : « Il est, » nous dit-il, « pour la presse française un rôle bien difficile et bien enviable au début de notre liberté monarchique et représentative. Ce rôle, le Times ici ne le remplit, selon moi, qu'imparfaitement. Ce ne serait pas assez pour nous de représenter, comme lui, au risque de se démentir sans cesse, l'opinion populaire de chaque jour. Chose bizarre! la France, plus mobile, exige cependant plus de consistance dans les publicistes qui occupent l'avant-scène de la politique : un tel système y trouverait plus de difficultés qu'ici et surtout de bien plus sérieux inconvénients. Il faut chez nous n'obéir à l'opinion que pour la maintenir, la ramener, la placer en face du pouvoir, afin d'éclairer celui-ci, ou pour les marier pacifiquement l'un à l'autre. Or cette dernière tâche de la presse est moins, facile à accomplir à Paris qu'à Londres. Votre père et votre oncle, mon cher Armand, vous donnent de beaux exemples de ce talent de direction qui tient au caractère et au bon goût autant qu'à la plume : ils ont fondé pour leur journal une influence durable; elle doit infailliblement s'accroître à l'abri de cette liberté de la presse que je défends contre plusieurs de mes amis, tandis que tous mes ennemis me surnomment son indigne et peu sincère champion.

« Croyez-moi, l'alliance de la publicité avec l'autorité, « voilà le problème politique le plus laborieux à résoudre en France; et pourtant la grandeur de notre patrie est à ce prix. » - Puis, distrait, les regards errants et interrompant le cours de ses idées : « Ah ! tenez, » nous dit-il, je reconnais ces vieux arbres; c'est à leur ombre que j'ai médité mon Essai historique, qui m'a coûté tant de peine pour un si pauvre effet..... C'est là que j'ai écrit au crayon mes tirades des Nutchez et les premières lignes de René..... Je voulais alors mener de front la poésie du nouveau monde et l'histoire d'un cœur mélancolique dans l'ancien..... Ces ormes ont vu l'émigré mourant de faim, ils recouvrent aujourd'hui l'ambassadeur très-rassasié du roi de France. Qui sait comment ils me reverront un jour? Eh bien, le croiriez-vous? je regrette souvent ma misère, car j'ai à peine aujourd'hui le temps d'écrire mes rêveries. Oui, mon cher Armand, je fais ici le métier que vous allez bientôt reprendre à Paris vous-même : je classe journellement les faits ; je pressure prosaïquement les gazettes ; "j'aligne les nouvelles, et je me vois forcé de suivre à petits pas le mouvement monarchique dont je voudrais tant hâter la marche! »

Armand Bertin, touché de cette confidence, en avait gardé la mémoire, et, peu de jours avant sa mort si prématurée, nous parlions encore ensemble de cette promenade à Kensington qui avait frappé notre jeunesse.

P. 150. La princesse Borghèse arriva. J'étais chargé de lui remettre des souliers de Paris : je lui fus présenté. Elle fit sa toilette devant moi : la jeune et jolie chaussure qu'elle mit à ses pieds ne devait fouler qu'un instant cette vieille terre.

Ces souliers parisiens sont si élégants, que j'ai vu les jeunes ladies en raffoler à Londres et exposer leurs attentifs à toutes les rigueurs de la douane anglaise quand ils revenaient d'outre-Manche chargés d'introduire furtivement ces produits enviés de notre industrie. La saisie des souliers de France était de mon temps un assez gros revenu du fisc britannique. Mais cette rareté, modelée sur le type français, était si merveilleusement étroite, qu'en Italie, où l'introduction de la denrée était beaucoup plus facile, elle craquait fréquemment à l'essai, le pied de l'Italienne étant d'autre mesure. » L'antithèse entre la « jeune chaussure » et la « vieille terre » qui couronne ici la galanterie de l'écrivain me paraît boiter quelque peu. Car la princesse Pauline, quand elle se chaussait ainsi devant L'auteur du Génie du Christianisme, avait vingt-trois ans et a vécu plus de vingt ans après. Je la vis en 1828 ; sa beauté, qu'avait immortalisée Canova, frappait encore.

P. 163. Lucile est la Sévigné de la solitude.

Et pourtant la supériorité de madame de Beaumont sur madame de Caud se manifeste dans leur correspondance. Mais Lucile va se relever dans sa lettre à son frère, au chapitre suivant, et déployer une tendresse rêveuse qui me paraît plus digne de René que de la mère de madame de Grignan.

P. 167. Près de la place d'Espagne, sous le mont Pincio, il y avait un petit jardin avec des orangers.

C'est la même maison, connue sous le doux nom de villa Margherita, où j'ai rencontré à plus d'une époque plusieurs patients du même mal; ils cherchaient aux pieds de la villa Medici et de la Trinité du Mont le soleil, le repos de Rome et quelque soulagement à ces souffrances de la poitrine où, comme le dit si bien l'auteur, « il semble que le dernier moment s'arrête toujours pour nous tromper. »

P. 169. M. d'Agincourt, ce véritable philosophe.

M. d'Agincourt, auteur de l'Histoire de l'art par les monuments, avait soixante-quinze ans à cette époque. Ce qui lui vaut ici l'épithète de philosophe, c'est qu'après avoir été militaire, diplomate et fermier général, ce gentilhomme voua la meilleure part de sa vie à l'étude de l'antiquité, et laissait mourir à la porte de ses musées de Rome et de Florence les vains bruits du monde et des révolutions.

P. 169. M. Boguet, déjà le doyen de nos peintres.

Combien de fois M. Boguet le père ne m'a-t-il pas raconté ses visites vainement consolatrices à la malheureuse Pauline de Montmorin ! Ses yeux se mouillaient encore et sa voix tremblait en en parlant. Et nous aussi, nous avons pleuré à Rome sur la tombe de l'étrangère si chère à M. de Chateaubriand. L'agonie d'Atala dans le désert n'avait pas épuisé toutes nos larmes.

P. 178. Ne m'oubliez pas. B. Krüdner.

Derniers mots d'une lettre touchante. M. de Chateaubriand faisait grand cas du roman où madame de Krudner nous a laissé un si séduisant portrait de son âme et de sa personne. « Valérie, » me disait l'auteur, « est la « sœur cadette de René. » J'ajoutais tout bas : Et la nièce de Werther.

P. 187. Le médecin présenta un miroir et une lumière à la bouche de l'étrangère; le miroir ne fut point terni du souffle de la vie, et la lumière resta immobile : tout était fini.

Voici l'épitaphe « de l'étrangère » et la description que j'en ai prise à mon premier voyage à Rome. M. de Chateaubriand l'avait écrite en entier et disposée lui-même sur les marbres.

« En entrant dans l'église Saint-Louis des Français, à Rome, la première chapelle à gauche contient le cénotaphe du cardinal de Bernis. En face est un bas-relief représentant une femme couchée et morte. Au-dessus du bas-relief il y a cinq médaillons vides figurant les cinq parents de madame de Beaumont qui vont être désignés dans l'épitaphe. Puis viennent ces mots : Quia non sunt. On lit ensuite :

APRÈS AVOIR VU PÉRIR TOUTE SA FAMILLE, SON PÈRE, SA MÈRE, SES DEUX FRÈRES ET SA SŒUR, PAULINE DE MONTMORIN, CONSUMÉE D'UNE MALADIE DE LANGUEUR,