Première partie
Les amies de Chateaubriand
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› 'AUTEUR des Martyrs fut un des hommes les plus aimés de son temps. Il apparaît à la postérité au milieu d'un chœur de femmes remarquables et charmantes, dont le souvenir mérite d'être évoqué. Ce grand mélancolique avait, pour les séduire, un prestige, une magie qu'il n'est donné qu'à quelques privilégiés d'exercer : ses ouvrages et sa gloire les attiraient comme un phare, sa personne les troublait, sa fierté les fascinait, sa tristesse infinie les attachait à lui, et leur inspirait des dévouemenes admirables.
Nous avons pensé qu'il serait intéressant de mettre en relief ces figures touchantes, qui ont joué un rôle important dans la vie d'un des plus illustres écrivains de ce siècle, et qui sont inséparables de sa mémoire. Elles sont dignes qu'on les salue au passage, car leur intelligence fut belle, leur cœur ardent, leur destin traversé par le malheur.
Douces créatures, héroïnes du sentiment, âmes avides de tendresse et d'affection sincère, beautés éprises d'un sublime idéal, elles s'attachèrent à Chateaubriand avec une force telle que toutes l'aimèrent jusqu'à la mort, malgré ses oublis, ses dédains, son abandon, son silence. Elles nous apparaissent, comme ces statues voilées qui pleurent au pied des monuments funéraires, et laissent tomber des fleurs sur la dépouille sacrée des morts.
Aimé tendrement par sa mère, à laquelle il rend un juste hommage dans ses Mémoires, Chateaubriand trouva une amie dévouée dans sa sœur Lucile, qui, née en 1706, était son aînée de deux ans. Élevés tous deux sur la plage de Saint-Malo d'abord, puis dans le sombre manoir de Combourg, leurs plus douces distractions, après la première enfance, étaient des promenades et des rêveries communes à travers les landes, les bois de haute futaie, les vieux châtaigniers qui avoisinaient le château.
La solitude les impressionnait délicieusement ; ils marchaient, se tenant par la main, prêtant l'oreille aux soupirs du vent dans les arbres, respirant l'odeur enivrante des forêts et le parfum des mousses, laissant pénétrer dans leur jeune âme les harmonies de la nature, et leur être entier était ravi.
Et ces félicités étaient d'autant plus vives que le père de Lucile et de René glaçait ses enfants d'épouvante par son abord dur, son visage sévère, ses âpres paroles, l'éternelle amertume de sa pensée et de son regard.
Nulle joie au foyer paternel, mais le frère et la sœur se comprenaient et se dilataient l'âme avec ivresse, devant un beau site, à l'aspect d'un ciel pur rempli d'étoiles, ou d'une prairie inondée de soleil, et de leurs impressions, ainsi échangées chaque jour, s'élançait une amitié plus forte, un attachement indéfinissable, leur seul bien, leur trésor unique dans les murs désolés de Combourg. Au milieu de circonstances de ce genre, l'âme aimante de deux adolescents, doués d'ailleurs de tous les dons de l'intelligence, se précipite dans un essor prodigieux vers les sommets de toutes les tendresses humaines, et quelle que soit la destinée, en garde à jamais l'éblouissant souvenir.
Le cœur de Lucile était un volcan. Pour qu'elle devînt heureuse, il eût fallu qu'elle rencontrât un autre René, qui ne fût pas son frère, et qu'elle l'épousât : elle crut un moment l'avoir trouvé dans le doux Chênedollé, mais ce n'était point Chateaubriand ; la nature avare ne prodigue pas les hommes de cette trempe. L'infortunée sœur de l'écrivain d'Atala se consuma dans une vaine attente ; elle mourut, avant l'heure, à trente-huit ans, dévorée d'inquiétude, de regrets, de vains désirs, n'ayant aimé en définitive que ce frère chéri, que cet ami de son enfance et de sa jeunesse.
Chateaubriand seul pouvait bien nous faire connaître cette nature orageuse, doublement sœur de la sienne, par le sang d'abord, puis par la conformité des passions. Lui était un homme, et il survécut à tous les orages. Frêle roseau féminin, la pauvre Lucile ne tarda pas à être brisée par les angoisses que donne le besoin d'aimer.
Voici ce que dit le puissant écrivain : « Lucile était grande et d'une beauté remarquable, mais sérieuse. Son visage pâle était accompagné de longs cheveux noirs ; elle attachait souvent au ciel ou promenait autour d'elle des regards pleins de tristesse et de feu : sa démarche, sa voix, son sourire, sa physionomie avaient quelque chose de rêveur et de souffrant. Lucile et moi, nous étions inutiles. Quand nous parlions du monde, c'était de celui que nous portions au dedans de nous, et qui ressemblait bien peu au monde véritable. Elle voyait en moi son protecteur, je voyais en elle mon amie. Il lui prenait des accès de pensées noires que j'avais peine à dissiper ; à dix-sept ans, elle déplorait la perte de ses jeunes années ; elle se voulait ensevelir dans un cloître... »
C'est la sœur qui, la première, conseilla à son frère de prendre la plume. « La vie, raconte-t-il, que nous menions à Combourg, ma sœur et moi, augmentait l'exaltation de notre âge et de notre caractère. Notre principal désennui consistait à nous promener côte à côte dans le grand mail, au printemps sur un tapis de primevères, en automne sur un lit de feuilles séchées, en hiver sur une nappe de neige que brodait la trace des oiseaux, des écureuils et des hermines... Ce fut dans une de ces promenades que Lucile, m'entendant parler avec ravissement de la solitude, me dit : « Tu devrais peindre tout cela. » Ce mot me révéla la muse ; un souffle divin passa sur moi. »
Une dernière citation achèvera de peindre Lucile, nous l'emprunterons à René, livre où Chateaubriand trace le portrait de sa sœur, sous le nom d'Amélie : « Amélie avait reçu de la nature quelque chose de divin ; son âme avait les mêmes grâces innocentes que son corps ; la douceur de ses sentiments était infinie... elle avait de la femme la timidité et l'amour, et de l'ange la pureté et la mélodie. »
Quelques compositions littéraires de Lucile, et quelques-unes de ses lettres ont été recueillies. Elles révèlent, en effet, une âme d'élite, froissée par les brutalités de ce monde, et s'élevant sans cesse vers un idéal consolateur.
Le 4 octobre 1803, elle écrit à son frère : « Mon ami, je ne garde plus sur la terre de sûr pour moi que ton cœur; je suis étrangère et inconnue pour tout le reste. Adieu, mon pauvre frère ! te reverrai-je ? Cette idée ne s'offre pas à moi d'une manière bien distincte... Adieu, toi à qui je dois tant ; adieu, félicité sans mélange ! O souvenirs de mes beaux jours, ne pouvez-vous donc éclairer un peu maintenant mes tristes heures ? »
Autre fragment touchant d'une dernière lettre : « Mon frère, ne te fatigue ni de mes lettres, ni de ma présence ; pense que bientôt tu seras pour toujours délivré de mes importunités. Ma vie jette sa 'dernière clarté ; lampe qui s'est consumée dans les ténèbres d'une longue nuit, et qui voit naître l'aurore où elle va mourir ! »
Elle faisait aussi des vers : un quatrain d'elle a été conservé, le voici : il porte ce titre : A un Ami:
Que j'aurais à t'offrir de fleurs,
Si, semblable à l'aurore,
Comme elle j'avais, par mes pleurs,
Le don d'en faire éclore !
Qui ne serait attendri par les accents de cette jeune femme, dont l'existence se passe dans des angoisses de toute sorte, qui finit par sentir sa raison s'égarer, et qui, sur le point de quitter la terre, revient avec une intensité plus grande à l'affection de ce frère illustre avec lequel elle a joué toute petite, avec lequel elle a grandi, puis qui s'en est allé à travers le monde, a battu tous les rivages, a été aimé; adoré, a conquis la gloire... Pour les âmes les mieux douées, quel désert souvent que la vie !
En 1793, afin d'échapper aux persécutions, Lucile avait épousé un vieillard, le comte de Caud, qui mourut six mois après cette union bizarre, restée sans signification pour la jeune femme. Elle s'éteignit le 9 novembre 1804. Elle fut conduite au cimetière dans le corbillard des pauvres et jetée à la fosse commune. Un vieux domestique seul suivit son cercueil. Chateaubriand, loin de Paris, et avisé trop tard, ne put lui rendre les devoirs suprêmes.
Quelle fut sa dernière pensée ? demande un pénétrant écrivain. Il répond : « Nul ne saurait le dire, et l'imagination peut travailler sur ces heures muettes. Les dernières idées des hommes sont le plus souvent des idées d'enfant. Lucile dut revoir, sur son lit de mort, les falaises bretonnes, le vieux château mélancolique, et, sous les vieux châtaigniers, elle entant avec ce frère qu'elle aima tant »
Dans les Mémoires d'Outre-Tombe, Chateaubriand immortalise le souvenir de sa sœur dans ce style magnifique, éclatant, plein de riches draperies, qui est la caractéristique de son génie : on frissonne devant ce superbe langage, devant ces idées élevées et grandioses, devant ce lyrisme divin dont il fut un des derniers représentants.
Madame de Chateaubriand.
Après la sœur, l'épouse. Chateaubriand se maria très jeune, et sa femme dans l'ordre des dates, est bien sa seconde amie. Je dis : dans l'ordre des dates, car elle n'occupa qu'une place d'estime dans ce cœur orageux, que le vent des passions emportait vers tous les horizons de la terre et du ciel. Cependant, elle l'aima, souffrit en silence, et, fidèle, attendit que la raison lui ramenât ce cœur inassouvi, que des enchanteresses lui arrachaient incessamment : sur celle-là aussi il faut s'apitoyer, car elle fut très malheureuse.
Elle s'appelait Céleste de Lavigne-Buisson. Orpheline de père et de mère dès sa première enfance, elle fut élevée à Paramé, près de Saint-Malo, chez son grand-père, ancien gouverneur de la Compagnie des Indes à Pondichéry. Elle avait seize ans, lorsqu'elle se lia d'amitié avec Lucile. Le futur auteur du Génie du Christianisme se trouvait alors en Amérique. Les deux jeunes filles parlaient de lui le plus souvent possible, et Me de Lavigne se sentait conquise par ce jeune homme hardi, qui explorait le Nouveau Monde et allait revenir bientôt avec le prestige des lointains voyages et la poésie des pays inconnus. Les éloges que faisait Lucile de ce frère si cher, enflammaient la pauvrette, et lorsqu'il débarqua sur la plage elle fut prise, et bien volontiers donna son cœur.
« Céleste, dit l'historien Pailhès, reconnut du premier coup d'œil le frère de Lucile dans ce fier jeune homme bruni au soleil d'Amérique. La belle tête ! Le beau front ! Plus beau que dans ses rêves ! Le magique sourire! Se composer, comprimer le battement de son cœur, cacher le secret de son amour, Céleste n'y songea même pas. »
Les sœurs de Chateaubriand, Lucile la première, mirent tout en œuvre pour que le mariage fût célébré rapidement. Elles firent valoir des considérations de fortune, Céleste possédait 5 à 600,000 fr. René, surpris, pressé, supplié, se laissa entraîner ; trois mois après son retour d'Amérique, en mars 1792, il épousait à l'âge de vingt-quatre ans Céleste de Lavigne-Buisson, qui comptait à peine dix-sept printemps, et qui était, il le dira plus tard, « blanche, délicate, mince et fort jolie » Elle laissait pendre, comme un enfant, de beaux cheveux blonds naturellement bouclés. Il la reconnaissait de loin à sa pelisse rose, sa robe blanche et sa chevelure enflée par le vent.
Elle s'était promis le bonheur. En se donnant de toute son âme, elle espérait que son mari allait s'abandonner de même. Hélas ! quelles désillusions l'attendaient ! Elle ne savait pas, l'innocente, que cet époux rêvait de conquérir la renommée des philosophes et des penseurs, qu'un monde d'idées s'agitait dans son vaste cerveau, qu'il était dévoré d'ambition, de toutes les ambitions, et que son cœur, mouvant comme les sables de la mer, poursuivait déjà un idéal impossible à rencontrer, et que les plus parfaites créatures n'étaient à ses yeux que des ébauches. « Songe sans fin, éternel orage », dira-t-il de lui plus tard.
La mignonne jeune femme n'en demandait pas tant, elle : son idéal était simple, honnête et charmant : elle n'ambitionnait qu'un nid d'amour pour son mari et elle, loin des vanités du monde, loin des agitations de la société, loin des orages de la place publique. Lui, au contraire, voulait s'élancer, avec l'avidité d'un conquérant, sur tout ce qui peut tenter et flatter les passions. C'était donc, à brève échéance, l'abandon pour Mme de Chateaubriand, le désastre, l'écroulement de son mariage. Par surcroît de malheur, elle perdit presque toute sa fortune.
Elle se résigna, se replia sur elle-même, et après un court séjour à Paris, tandis que son mari, poussé par l'émigration, partait pour l'Angleterre, elle retourna en Bretagne avec Lucile, le cœur brisé par une précoce et cruelle expérience. Elle eut des jours sombres à traverser, fut jetée en prison pendant la Terreur, mais elle se montra vaillante, et fit face à l'adversité courageusement. Après le 9 Thermidor, elle fut rendue à la liberté, et vécut comme une veuve, espérant que son mari lui reviendrait un jour.
En Angleterre, il fut aimé par la fille d'un ministre protestant, le révérend Ives : elle s'appelait Charlotte, et avait quinze ans ; elle voulait l'épouser, ignorant son mariage. Quand elle en fut instruite, elle éprouva un chagrin profond dont l'empreinte ne s'effaça jamais. Lui non plus ne put l'oublier ; le souvenir de cette douce enfant est consacré pour toujours dans les Mémoires d'Outre-Tombe.
Les mois, les années passèrent. Mme de Chateaubriand attendit douze ans le retour de l'infidèle. Quand il revint, en 1804, il était célèbre, il avait pris place parmi les grands écrivains, et occupait dans la diplomatie une situation importante. Il comprit qu'il ne pouvait complètement délaisser à tout jamais celle à qui il avait donné son nom, et une sorte de vie commune fut reprise.
Son cœur se donna-t-il? On peut répondre hardiment : Non. Ce cœur était pareil à un autel antique, sur lequel se succédaient les offrandes et les victimes. Mme de Chateaubriand fut estimée, mais non aimée : elle servit de compagnon à son mari plus que de compagne ; ce furent les exigences du monde et les nécessités sociales qui les rapprochèrent plus que l'affection, surtout plus que l'amour. Qu'on se rappelle le passage de René : « Pressé par les deux vieillards, il retourna chez son épouse, mais sans y trouver le bonheur. » Pour elle, puisqu'elle vivait près de ce terrible René, qu'elle aimait malgré tout, elle ressentait un modeste bonheur dont elle se contentait.
Sans doute, au fond de son âme, elle cachait une plaie qui jamais ne fut guérie. Pour l'oublier, son activité se tourna vers les bonnes œuvres, vers le soulagement des malades et des pauvres. Elle devint une véritable sœur de charité, et un portrait qu'elle consentit à laisser faire, donne bien d'elle cette impression pleine de résignation et de mansuétude.
Dans ses Mémoires, le grand penseur parle ainsi de sa femme : « D'un esprit original et cultivé, écrivant de la manière la plus piquante, racontant à merveille, Mme de Chateaubriand m'admire sans avoir jamais lu deux lignes de mes ouvrages ; elle craindrait d'y rencontrer des idées qui ne sont pas les siennes, ou de découvrir qu'on n'a pas assez d'enthousiasme pour ce que je vaux. Quoique juge passionné, elle est instruite et bon juge.
« Les inconvénients de Mme de Chateaubriand, si elle en a, découlent de la surabondance de ses qualités ; mes inconvénients très réels résultent de la stérilité des miennes... Elle est meilleure que moi, bien que d'un commerce moins facile. Ai-je été irréprochable envers elle ? Ai-je reporté à ma compagne tous les sentiments qu'elle méritait, et qui lui devaient appartenir ? S'en est-elle jamais plainte ? Quel bonheur a-t-elle goûté pour salaire d'une affection qui ne s'est jamais démentie ?... Je suis sa permanente infirmité et la cause de ses rechutes.
« Pourrais-je comparer quelques impatiences qu'elles m'a données aux soucis que je lui ai causés ?... Qu'est-ce que mes travaux auprès des œuvres de cette chrétienne ? Quand l'un et l'autre nous paraîtrons devant Dieu, c'est moi qui serai condamné. »
Après avoir examiné dans les Mémoires le rôle du mariage dans sa longue carrière, il revient à sa femme, et dit, en lui rendant hommage : « Je dois une tendre et éternelle reconnaissance à ma femme, dont l'attachement a été aussi touchant que profond et sincère. Elle a rendu ma vie plus grave, plus noble, plus honorable, en m'inspirant toujours le respect, sinon toujours la force de mes devoirs » C'est le cri du pécheur repentant, assagi par l'âge : bien qu'il soit sincère, nous songeons à ce mot profond d'une femme du XVIIIe siècle : « Notre sagesse n'est le plus souvent que la preuve de notre impuissance. »
La Comtesse Pauline de Beaumont.
Lorsque Chateaubriand, quittant l'émigration, revint d'Angleterre au commencement de mai 1800, il fut présenté par M. de Fontanes, son ami, à la comtesse Pauline de Beaumont qui avait un salon, et habitait rue Neuve-du-Luxembourg. Cette présentation fut le point de départ d'une liaison qui absorba la vie de la jeune femme, occupa, dans celle de l'écrivain, une place importante, et fit éclore, on peut le dire, les meilleurs jours de sa longue carrière.
Mme de Beaumont était la fille de M. de Montmorin, ministre de Louis XVI, mort sur l'échafaud. Mal mariée, elle avait obtenu le divorce contre son mari, son cœur se trouvait donc libre. C'était une créature exquise, comme il est rare d'en rencontrer. Elle avait reçu de la nature des dons précieux, qu'une éducation de choix avait développés, la grâce, l'enjouement, l'intelligence, le culte de la beauté en tout, dans l'art, dans les lettres, dans les affections humaines. Le malheur des temps, la perte des siens en 1793, les chagrins domestiques l'avaient comme idéalisée. Elle était d'une santé délicate, et son entourage, qui l'aimait tendrement, s'inquiétait de la voir si frêle, si meurtrie, si peu retenue à la terre.
Elle réunissait chez elle, presque chaque soir, une société d'élite, Mme de Pastoret, Mme de Lévis, Mme de Vintimille, Mme Hocquart, Mme de Krüdner, parfois Mme de Staël, puis les esprits les plus éminents, Joubert, Fontanes, Pasquier, Molé, Guéneau de Mussy, Chênedollé, Bonald.
« Toutes les questions, dit M. Bardoux, qui a étudié cette époque avec amour, étaient agitées dans ce petit cénacle, à peine éclairé d'une lampe, et dont Saint-Germain et sa femme, les témoins des anciennes splendeurs de l'hôlel Montmorin, étaient les serviteurs discrets et sûrs. On n'y discourait pas seulement sur les productions littéraires ; l'exposition de peinture, aussi bien que les événements du jour étaient prétexte à une causerie animée. L'art dramatique, qui a toujours passionné l'ancienne société, intéressait autant la nouvelle. Il n'y a rien d'exagéré à dire que le moindre incident se produisant au Théâtre-Français prenait l'importance d'une affaire d'État.i
Dans une lettre à M. Pasquier, Mme de Beaumont, qui se soignait au Mont-Dore, écrit : « Pourvu que je ne sois pas forcée de vivre en société. c'est tout ce que je désire. Après la société que je quitte, il n'y a de bon que la solitude, parce que c'est une manière de la retrouver.i
Quelle délicatesse dans ces paroles ! Quelle attention affectueuse ! Et comme on comprend l'attachement que ses amis, Joubert surtout, avaient pour elle! Ils lui avaient donné le surnom de l'Hirondelle, qui convenait bien à sa douce et délicate nature.
Telle était l'admirable femme à qui un soir Fontanes amena Chateaubriand. Il était dans toute la force de l'âge et du talent. Habitué, lui aussi, aux conceptions les plus nobles, il portait dans sa personne le reflet des grands horizons où s'égarait sa pensée. La tête remplie de chefs-d'œuvre, le cœur plein de battements sublimes, le regard animé par la fierté, la tendresse et la force, il n'eut qu'à paraître pour attirer à lui, conquérir, subjuguer la délicieuse Mme de Beaumont. Ils étaient faits pour se comprendre, se plaire, s'aimer. Ce fut, de part et d'autre, une joie indicible, un ravissement divin.
Rien n'est beau, selon nous, comme deux êtres supérieurs qui, battus par le vent de l'infortune, se rencontrent ainsi tout à coup, et unissent leurs destinées. Le spectacle en est rare, et mérite qu'on le salue au passage. Mme de Beaumont se trouve si heureuse qu'elle sent les forces lui revenir.
« Il me semble, écrit-elle à Fontanes, que ma santé est moins mauvaise. » Mot touchant, qui révèle avec une éloquence discrète la toute-puissance de l'amour.
Chateaubriand ne pouvait la quitter. Il allait la voir presque chaque jour, dans l'après-midi. Le soir, il revenait, et prenait part aux causeries de la société réunie autour de sa nouvelle amie. Ils se devenaient plus chers, en se racontant leur vie, leurs malheurs, leur jeunesse, leurs espérances brisées ou renaissantes. Il lisait, devant ses amis, mais pour elle surtout, des passages d'Atala et de René. Tous étaient éblouis par le langage sonore, les images hardies, les aperçus magiques de ces ouvrages où circulait une sève littéraire nouvelle.
Pauline de Beaumont était dans une admiration qu'elle n'avait point soupçonnée jusque-là. Cependant, dit M. Bardoux : « en louant avec enthousiasme des pages pleines encore des senteurs des bruyères sauvages, elle n'abdiquait ni sa liberté d'appréciation, ni son sens critique ; si elle était fascinée, elle n'était pas sans préoccupation du public, peu préparé à ces hardiesses. Il est bien difficile, quand on admire ainsi, qu'on n'aime pas un peu. Elle admira, beaucoup, et elle aimait davantage ; son dévouement fut à la hauteur de son cœur. Elle est désormais tout entière è la gloire, au bonheur de celui qui vient d'entrer si brusquement dans sa vie, et qui, du premier jour, l'a accaparée. »
Atala parut au mois d'avril 1801. Le succès fut immense, non seulement en France, mais à l'étranger. Le livre fut traduit dans toutes les langues. Qu'on juge du bonheur de l'écrivain et de son amie. La gloire, qui vient d'un beau livre, berçait leur liaison, et enflait la voile de leur barque amoureuse. Il était fier d'offrir ses premiers lauriers à la craintive et fervente Mme de Beaumont, qui, avec ce magicien, renaissait à l'espoir, à la vie, à tout ce qui vaut la peine d'enivrer l'âme, et peut embellir les jours.
Mais Atala n'était qu'un premier jalon. Chateaubriand voulait s'élancer d'un pied hardi vers d'autres conquêtes, aussi réunissait-il les matériaux de son grand ouvrage, le Génie du Christianisme, annoncé déjà, et attendu comme un événement. Soucieuse de sa gloire, apte à lui donner des conseils, à le guider par ses jugements, son amie prenait un vif intérêt à l'éclosion de cet ouvrage.
Ils résolurent alors de fuir Paris, de s'isoler. Ils seraient ainsi tout entiers l'un à l'autre, et l'écrivain pourrait travailler dans cette solitude harmonieuse qu'exigent les œuvres de haute portée philosophique. Ce fut à Savigny-sur-Orge, près de Paris, dans une maisonnette adossée à des vignes, qu'ils allèrent s'installer, et voulurent abriter leur bonheur.
Mme de Beaumont voyait ainsi se réaliser un de ses rêves les plus chers. Elle disait, à ce propos, à Mme de Vintimille : « J'entendrai le son de sa voix, chaque matin, et je le verrai travailler. » Pour juger de sa joie, il faut lire la lettre que le lendemain de son arrivée à Savigny elle adresse à Joubert, 23 mai 1801.
« Vous savez combien la campagne me charme, combien la solitude m'est bonne. C'est donc du sauvage (Chateaubriand) que je veux vous entretenir... Jamais je ne l'ai vu plus calme, plus.gai, plus enfant et plus raisonnable. Il n'y a pas jusqu'à M. Pigeau (le propriétaire) qui n'ait été un sujet de joie pour nous. Nous redoutions sa figure sur le seuil de la porte : il était absent. Et ensuite, quand il est venu me faire signer son état de maison, et le supplément de douze poules et deux coqs, et le retranchement de sept lignes composées de soixante-douze mots, il nous a pris un fou rire qui dure encore. Après son départ, nous avons été aux fontaines de Juvisy par un chemin court et charmant. A dix heures, toute la maison était couchée et profondément endormie. Ce matin, le sauvage m'a lu la première partie du premier volume, en m'indiquant les changements qu'il doit faire….. »
Chateaubriand n'était pas moins heureux. Il éprouvait la joie et l'orgueil d'une affection digne de lui ; de plus, il était dans cette fièvre de production et de travail qui constitue un état délicieux pour les ambitieux de la pensée.
Ils passèrent de la sorte près de sept mois à Savigny, de mai à décembre 1801. Après les heures de travail, ils exploraient les environs ; on les voyait, au bras l'un de l'autre, traverser les sentiers, parcourir les champs et les bois, s'arrêter et se reposer en tace des beaux sites, s'entretenir et s'aimer en face de l'immortelle Nature. Pour tous deux, on peut l'affirmer, ces sept mois restèrent parés d'un reflet incomparable, et furent les meilleurs moments de leur existence.
Les jours de Mme de Beaumont, hélas ! étaient comptés. Quelques années encore, et sa frêle enveloppe allait être brisée. Quant à Chateaubriand, il devait parcourir un long cycle d'années, avoir d'autres aventures de sentiment, connaître d'autres sourires, mais rien ne devait faire pâlir à ses yeux le séjour de Savigny. Ce sont là des instants fortunés, rares dans la vie de l'homme : celui qui les connaît une fois doit se ranger au nombre des prédestinés ; ils ne reviennent pas deux fois dans sa vie, parce que la jeunesse passe vite, et ne ressuscite point.....
En sa course rapide Le temps prend à nos jours la fleur et les parfums, Et jamais ne remonte à leur source limpide !
Lorsqu'au mois de décembre, ils quittèrent Savigny, le Génie du Christianisme était achevé. Pauline de Beaumont dit adieu, non sans tristesse, à la petite maison qui venait d'abriter ses amours. Retrouverait-elle de pareilles ivresses ? Elle avait comme un pressentiment de sa fin prochaine, et, lorsqu'il fallut partir, elle ne put retenir ses larmes. La charmante femme pleurait sur elle-même, sur les cruautés du sort, sur la fragilité des affections humaines, que les complications de la vie désagrègent, que l'absence refroidit, que le temps éteint, et que la mort anéantit.
Cependant, jusqu'au mois de mai 1803, elle sut conserver près d'elle l'écrivain dont la renommée s'étendait chaque jour, et que les salons les plus élégants cherchaient à attirer. Elle avait repris ses réceptions de la rue Neuve-du-Luxembourg, il en était l'oracle, pour ne pas dire le dieu. A cette époque, il vit aboutir les démarches qu'il avait faites afin d'entrer dans la diplomatie ; il avait pour l'appuyer près du Premier Consul une sœur même de celui-ci, Elisa, princesse Bacciochi. Il partit pour Rome, en qualité de secrétaire d'ambassade. Mme de Beaumont devait le rejoindre, malgré l'état de plus en plus alarmant de sa santé.
Un de ses amis, Guéneau de Mussy, écrivait d'elle alors : « Je crois les sources de la vie desséchées ; sa force n'est plus qu'irritation, et son esprit plein de grâce ressemble à cette flamme légère, à cette vapeur brillante qui s'exhale d'un bûcher prêt à s'éteindre. Ce n'est pas sans une sorte d'effroi que j'envisage les fatigues du voyage qu'elle projette d'entreprendre au Mont-Dore, d'où, je le conjecture, elle se rendra dans le département du Tibre. »
Ce serait le moment de puiser dans le journal intime que cette créature idéale a laissé. Bien que la place nous soit mesurée, voici un passage : « Je ressemble à un être déchu qui ne peut oublier ce qu'il a perdu, et qui n'a pas la force de le regagner. Ce défaut absolu d'illusion, et, par conséquent, d'entraînement, fait mon malheur de mille manières. Je me juge comme un indifférent pourrait me juger, et je vois mes amis tels qu'ils sont. Je n'ai de prix que par une extrême bonté qui n'a assez d'activité ni pour être appréciée, ni pour être véritablement utile, et dont l'impatience de mon caractère m'ôte tous les charmes... »
Elle ne pouvait vivre éloignée de Chateaubriand. Aussi, bientôt à son tour, elle partit pour l'Italie, et au mois d'octobre elle le rejoignait à Florence. Elle n'était plus que l'ombre d'elle-même, la maladie de poitrine dont elle souffrait, avait fait des progrès effrayants. René comprit, en la voyant, qu'il ne tarderait pas à la perdre ; il s'efforça d'embellir ses derniers jours. Il était passé maître dans l'art de répandre le charme autour de lui, quand il le voulait. Elle fut donc heureuse, autant qu'il est permis de l'être à ces heures suprêmes, et elle ne mourut pas inconsolée, puisqu'elle expira dans ses bras.
Elle succomba trois semaines à peine après son arrivée à Rome. Elle avait trente-trois ans. Ce fut pour Chateaubriand un coup terrible, dont son âme garda la trace. Il fut admirable de soins auprès de la malade ; il lui fit faire des funérailles dignes du grand nom qu'elle portait, il lui éleva un tombeau magnifique, dans l'église Saint-Louis des Français, où elle fut enterrée. Il faudrait reproduire ici les pages admirables des Mémoires d'Outre-Tombe dans lesquelles il a consacré le nom et le souvenir de son amie, qui, grâce à lui, surnageront sur le flot des âges.
Jamais écrivain ne déploya ainsi les richesses d'un grand style, et les magnificences d'une éloquence funèbre pour ensevelir une mémoire aimée. Il faut remonter jusqu'à Bossuet pour trouver de tels accents.
« Elle me pria, dit-il, d'ouvrir la fenêtre parce qu'elle se sentait oppressée. Un rayon de soleil vint éclairer son lit, et sembla la réjouir. Elle me rappela alors des projets de retraite à la campagne, dont nous nous étions quelquefois entretenus, et elle se mit à pleurer... Nous la soutenions dans nos bras, moi, le médecin et la garde : une de mes mains se trouvait appuyée sur son cœur qui touchait à ses légers ossements; il palpitait avec rapidité comme une montre qui dévide sa chaîne brisée. Oh ! moment d'horreur et d'effroi, je le sentis s'arrêter !... Le médecin présenta un miroir et une lumière à la bouche de l'étrangère : le miroir ne fut point terni du souffle de la vie, et la lumière resta immobile. Tout était fini !
« La samedi, 5 novembre 1803, à sept heures du soir, à la lueur des torches, et au milieu d'une grande foule, passa Mme de Beaumont par le chemin où nous passons tous ! »
Le tombeau de Pauline, dû au ciseau du sculpteur français Marin, comprend d'abord un marbre placé sur la tombe, avec l'inscription d'un verset de Job, que l'aimable femme répétait souvent : « Quare misero data est lux, et vita his qui in amaritudine animœ sunt ? Pourquoi la lumière a-t-elle été donnée au misérable, et la vie à ceux qui sont dans l'amertume du cœur ? » Un second marbre est dressé à la tête du cercueil, et s'applique à la muraille d'une chapelle : sur ce marbre sont sculptés, dans la partie haute, cinq médaillons ; c'est la famille de Mine de Beaumont ; en dessous, l'infortunée est représentée sur son lit funèbre, et montrant de sa main ouverte, au moment d'expirer, ses parents engloutis dans les tempêtes de la Révolution. Sous les médaillons sont gravés ces mots : « Quia non sunt. Parce qu'ils ne sont plus.i C'est la plainte de Rachel, qui ne voulait pas être consolée.
Voici l'inscription qui concerne la morte :
APRÈS AVOIR VU PÉRIR TOUTE SA FAMILLE, SON PÈRE, SA MÈRE, SES DEUX FRÈRES ET SA SŒUR, PAULINE DE MONTMORIN CONSUMÉE D'UNE MALADIE DE LANGUEUR,