Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
De Châteaubriand à Ernest Renan Demeures célebres deuxième partie demeures célèbres les beaux jours du château de Coppet (suite 2)

Deuxième partie

Demeures célebres deuxième partie demeures célèbres les beaux jours du château de Coppet (suite 2)

De Châteaubriand à Ernest Renan · 22 min de lecture · p. 250–268 · chapitre 20 sur 34

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Ambert, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

L'historien de la décadence romaine fait peu allusion à Mme Necker dans sa correspondance, signe que peut-être l'amour ancien n'était pas mort. Qui peut sonder les profondeurs mystérieuses des passions humaines ? A ce sujet, le comte d'Haussonville écrit : « La ténacité de ces illusions que les femmes sont sujettes à conserver sur les hommes qui les ont aimées (leur eussent-ils été infidèles), put seule dissimuler à Mme Necker que ce n'était pas là l'ami dont son cœur avait besoin. »

Gibbon, peut-être, n'avait jamais cessé d'aimer Suzanne Curchod, mais, par une sorte de dépit amoureux, il avait mis son orgueil à déguiser son amour, à le cacher sous le masque de l'indifférence et de l'oubli.

Pendant l'automne de 1791, les hôtes de Coppet reçurent la visite du comte Frédéric-Léopold de Stolberg, qui traversait la Suisse pour se rendre en Italie avec sa seconde femme, la comtesse Sophie de Redern. Ami de Klopstock, favorable aux idées nouvelles, le comte de Stolberg honorait dans le ministre tombé de Louis XVI « l'ennemi de l'arbitraire, destiné à réconcilier l'ordre et la liberté. »

• Ses amis de Genève l'avaient mis en garde contre l'abord froid en apparence et réservé de Necker. Il écrivait à ce sujet : « Je me laissai dire ce qu'on voulait, tout en sachant à quoi m'en tenir. Une apparence de froideur dans un homme dont le cœur est enflammé des plus nobles sentiments, dont l'esprit compatissant rayonnait d'une si vive lumière, ne pouvait me tromper un instant. Je l'abordai avec la confiance que seuls les grands hommes savent inspirer. Son premier aspect me remplit d'une émotion douce, mais pénétrante, qui ne lui échappa pas. Je me sentis heureux auprès de lui. Il parle peu, mais ce peu est digne de Necker. »

Ces quelques visites n'interrompaient guère la vie solitaire de Coppet, à laquelle Necker et sa femme s'habituaient avec peine. Peut-être l'eussent-ils trouvée plus pénible encore à supporter, si tout eût été calme et prospère à Paris, mais ils devaient s'applaudir d'être éloignés de la capitale, en présence des événements qui prenaient là-bas une allure de plus en plus tragique, et allaient tout à fait s'assombrir avec les massacres de Septembre.

Mme de Staël était depuis longtemps réclamée à Coppet. Ses parents s'alarmaient pour elle, et la suppliaient de revenir, surtout après les journées du 20 juin et du 10 août (1792). Mais elle était courageuse, et elle restait dans la fournaise. Elle observait les hommes et les choses, et amassait des matériaux qui devaient lui servir à écrire plus tard ses Considérations sur la Révolution française. Jusqu'au dernier moment, elle mit tout en œuvre pour sauver la vie à ses amis : MM. de Lally et de Jaucourt entre autres lui durent leur salut.

Le 2 Septembre enfin, jour des massacres, elle quitta Paris, non sans peine, et après un voyage assez tranquille, elle put tomber dans les bras des siens. Sa présence donna de l'animation à l'antique demeure.

Ce fut au milieu de ces émotions, accrues sans cesse par les tristes nouvelles de Paris, qu'elle donna le jour à son second fils, Albert. Promptement rétablie, elle ouvrit les portes de Coppet à des amis proscrits et fugitifs, et ne songea qu'à sauver ceux qui étaient restés dans la grande ville. Elle donna ainsi un but à son activité, car elle s'accommodait mal du calme du pays de Vaud, et de l'existence uniforme qu'il y fallait mener.

« Il n'y a point, dit le comte d'Haussonville, pour les natures actives et généreuses d'épreuve plus difficile à supporter que celle d'une inaction et d'une sécurité factices au milieu des périls publics... Cette tranquillité pesait à Mme de Staël, et lui arrachait des cris d'un ennui éloquent. Parfois, au milieu de cette oasis silencieuse, elle regrettait Paris, où l'échafaud se dressait déjà en permanence, et elle était tentée d'y retourner, entraînée par le plus noble des mobiles, celui de rendre service aux amis qu'elle y avait laissés. »

Dans une lettre à son mari, l'altière ambassadrice exprime son impatience en termes caractéristiques.

« J'ai toute la Suisse, dit-elle, dans une magnifique horreur. Quelquefois, je pense que, si l'on était à Paris, avec un titre qu'ils fussent obligés de respecter, on pourrait rendre service à un grand nombre d'individus, et cet espoir me ferait tout braver. Je vois avec un peu de peine que ce qui me convient le moins au monde, c'est la vie champêtre et paisible dont je me trouve affublée. J'ai renvoyé mes chevaux par économie, et parce que je sens un peu moins ma solitude, quand je ne vois personne. »

Parfois, elle se laissait aller au découragement, car elle avait rêvé la liberté sans violence, et elle caressait le projet d'aller vivre en Amérique. Elle écrivit à son mari : « Veux-tu que je te dise à quel résultat me conduisent ces événements ? A avoir de l'argent en Amérique le plus que nous pourrons, et affranchir notre situation. Liberté, fortune et amitié, voilà tout ce qu'il faut sauver. Un beau climat, de la musique, une douce réunion, voilà les seuls biens dont la France n'a pas désenchanté. Il ne reste plus même dans les autres pays ni rang, ni gloire, ni dignité : ce gouffre a tout englouti. »

Mais Mme de Staël se ranimait, et retrouvait son ardeur devant ses amis de France en danger ; elle inventa, pour les sauver, un plan ingénieux qui fut couronné de succès, grâce à ses libéralités. C'est ainsi qu'elle mit tout en œuvre pour arracher au bourreau ses deux amies, la princesse de Poix et Mme de Simiane, puis la maréchale de Beauvau, la comtesse Charles de Noailles, qui devait devenir l'amie de Chateaubriand, l'abbé de Damas, la famille de Malouet, Mme de Laborde, la vicomtesse de Laval... Que n'eût-elle pas donné pour sauver la vie à Marie-Antoinette ! Ses Réflexions sur le procès de la Reine sont un éloquent témoignage de la générosité de son âme qui fut plus d'une fois méconnue.

Telle était la vie à Coppet, pendant les sombres jours de 1793. Necker, toujours studieux, accumulait mémoire sur mémoire, et mettait en lumière le passé et le présent ; Mme Necker s'attristait de plus en plus, et, en proie à une maladie nerveuse, résultat d'une sensibilité trop développée, voyait avec terreur approcher la mort; Mme de Staël, l'oreille attentive aux bruits du dehors, rongeait son frein, et soupirait après l'heure où elle pourrait s'élancer dans l'espace.

N'y pouvant plus tenir, la fille de Necker, au commencement de cette terrible année, était partie pour l'Angleterre contre vents et marées, et elle avait passé quelques mois dans le comté de Surrey, au milieu d'une petite colonie d'émigrés. Elle avait retrouvé là ses fidèles, Narbonne, Jaucourt, Mathieu de Montmorency, avec qui elle se plaisait à parler des affaires publiques. Son entrain, dit un biographe, les circonstances particulières dans lesquelles elle se trouvait, et le besoin qu'elle avait de relations sociales, répandait autour d'elle une atmosphère de vie et d'excitation auxquelles il était difficile de résister.

Son père avait inutilement essayé de la retenir à Coppet. Il écrivait à ce propos à Meister, un ami sûr, le 19 décembre 1792 : « Ce n'est pas à vous que nous aimons, et qui nous aime, que je cacherai combien ce voyage nous afflige. J'ai fait ce que j'ai pu pour l'empêcher, mais en vain. Ma fille ne pourra pas éviter de passer par la France. Cette circonstance augmente nos inquiétudes, quoiqu'elle ne touchera point Paris. »

Mme de Staël emporta d'heureux souvenirs de ce séjour en Angleterre. Elle y avait trouvé le bien qu'elle chérissait par-dessus tout, la conversation avec des amis de choix, et des gens qui lui plaisaient. Aussi, elle s'écriait au départ :

« Je les remercie de quatre mois de bonheur échappés au naufrage de la vie, je les remercie de m'avoir aimée... Lorsqu'un sentiment mélancolique porterait à se lasser de combattre les injustes attaques des fureurs de l'esprit de parti, l'on se rattache à soi comme à l'objet de suffrages si purs, l'on se défend encore pour honorer ses amis. »

Le baron de Staël rejoignit sa femme, lorsque au printemps elle rentra à Coppet, et y demeura jusqu'à la fin de 1793, partageant les alarmes et la tristesse de la famille de Necker. « On entendait de loin, dit Sainte-Beuve, aussi sourds et pressés qu'un bruit de rames sur le lac, les coups réguliers de la machine sur l'échafaud. »

C'est à cette époque que, pour secouer la torpeur qui l'environnait, Mme de Staël composa et publia, sans nom d'auteur, sa défense de la reine, et aussi quelques poésies inspirées par les calamités ambiantes. Dans l'une d'elles, Epître au Malheur, nous remarquons ces vers :

Souvent, les yeux fixés sur ce beau paysage, Dont le lac avec pompe agrandit les tableaux, Je contemplais ces monts qui, formant son rivage, Teignent leur cime auguste au milieu de ces eaux. Quoi ! disais-je, ce calme où se plaît la nature Ne peut-il pénétrer dans mon cœur agité ?

Et l'homme seul, en proie aux peines qu'il endure, De l'ordre général serait-il excepté?

Durant cette période tourmentée, à Lausanne, elle fit la connaissance de Joseph de Maistre, l'âpre théoricien du pouvoir absolu. Elle le rencontra chez Mme Huber-Alléon, sa parente, et fit sur lui une assez profonde impression, puisque dix ans après il en parlait encore avec émotion. Ils ne devaient plus se revoir. Quand de Maistre, déçu, las de tout, vieilli, vint pour la première fois à Paris, en 1817, l'auteur de Corinne était à l'agonie.

L'ami de Lausanne, dont les visites étaient chères à la famille de Necker, Gibbon, mourut au commencement de 1794. Il y eut un grand chagrin à Coppet. « Ce pauvre Gibbon, écrit Mme de Staël à son mari, dont tu m'as entendu parler comme du seul homme qui pût attacher à la Suisse, est mort en Angleterre. »

Necker et sa famille se sentaient accablés et par les faits d'ordre général, et par les faits d'ordre privé qui les concernaient. Mme de Staël a peint cet accablement avec éloquence, et avec elle nous revivons ces inquiétudes et ces mornes angoisses.

« L'une des réflexions, dit-elle, qui nous frappaient le plus dans nos longues promenades sur les bords du lac de Genève, c'était le contraste de l'admirable nature dont nous étions environnés, du soleil éclatant de la fin de juin, avec le désespoir de l'homme, ce prince de la terre, qui aurait voulu lui faire porter son propre deuil. Le découragement s'était emparé de nous ; plus nous étions jeunes, moins nous avions de résignation ; car, dans la jeunesse surtout, on s'attend au bonheur ; l'on croit en avoir le droit, et l'on se révolte à l'idée de ne pas l'obtenir... »

Le 9 Thermidor arriva. Elle retrouva l'espoir de revenir à Paris, mais un grand deuil de famille venait de la frapper ; le 6 mai, elle avait perdu sa mère.

Le comte d'Haussonville a raconté, dans des pages remarquables, les derniers jours de Mme Necker. Il faut les lire, si on veut bien comprendre cette nature impressionnable à l'excès, pleine de noblesse, dont l'âme ardente et passionnée usa les forces physiques. Dans son testament, elle demanda à son mari de faire embaumer son corps; et de le déposer, visage découvert, dans un monument funéraire élevé spécialement pour elle au fond du parc de Coppet, de porter toujours sur lui la clef du tombeau, et, quand sa dernière heure à lui-même serait venue, de mêler ses « cendres » aux siennes, après avoir ordonné qu'on fermât le lieu de leur sépulture, afin qu'ils restassent seuls ensemble. « Le cœur qui fut à toi et qui bat encore pour toi, lui disait-elle, mérite que tu respectes ses deux faiblesses : la crainte d'être ensevelie sans être morte, et celle d'être séparée de toi. «

A ce propos, Mme de Staël, qui l'entoura de soins jusqu'à la fin, écrivait à Meister : « Si comme elle le croyait, les traits de son visage eussent été parfaitement conservés, mon malheureux père eût passé sa vie à la contempler. Ce n'est pas comme cela que j'entends le besoin de n'être pas oubliée.i

Non contente d'avoir consacré sa vie à son mari, Mme Necker voulut, au delà du tombeau, faire parler son amour et son admiration. Elle avait écrit un grand nombre de lettres qui, confiées à des mains sûres, après sa mort, devaient être remises successivement à M. Necker, à des époques déterminées. Cette correspondance posthume, dont sans doute on ne pourrait citer un exemple analogue, peint mieux qu'une longue analyse le cœur affectueux et le caractère ferme de cette épouse fidèle. « Je crains la mort, disait-elle à son mari, car j'aimais la vie avec toi ! »

Respectueux des volontés de sa femme, Necker la fit déposer dans le monument préparé par ses soins, et s'en constitua le gardien. Il fit imprimer, sous le titre de Mélanges, cinq volumes extraits des nombreux manuscrits qu'elle avait laissés. Peu de temps avant sa mort, elle avait publié un petit livre : Réflexions sur le Divorce, plein de sentiments élevés et de sages pensées. Une de ses maximes peut résumer sa vie : « Être aimée, disait-elle, c'est recevoir le plus grand des éloges. »

Parmi les dernières personnes qui avaient rendu visite à Mme Necker, il faut citer Sophie Laroche, qui eut l'honneur de mériter l'amitié de Gœthe.

Dans ses impressions de voyage, cette femme éminente rend hommage à la grâce et aux agréments de la fille du pasteur de Crassier, que le temps et le malheur avaient respectés, et qui impressionnaient vivement tous ceux qui venaient à Coppet.

Après la mort de sa mère, Mme de Staël resta pendant plusieurs mois près de Necker, et le consola par son dévouement filial. Elle lui avait toujours témoigné, d'ailleurs, une affection profonde, et il semblait qu'il fût plus près de son cœur. Elle eût pu vivre en paix auprès de lui, élever ses entants, écrire, mettre en pratique la maxime que plus tard un grand poète devait formuler ainsi :

Ami, cache ta vie, et répands ton esprit!

Mais cette âme intrépide ne se calmait pas. Il lui tardait de se lancer de nouveau dans l'action politique et d'affronter les tempêtes, celles du cœur comme celles de l'intelligence. Coppet ne sera pour elle, jusqu'à la fin de sa vie, qu'un lieu de repos momentané ou une retraite forcée, un exil ; il n'en aura que plus de prestige. Elle y reviendra comme l'oiseau battu par les vents d'orage, qui retourne à son nid ou s'abrite dans le creux d'un rocher, mais regarde à chaque instant si les nuages se dissipent, afin de repartir.

Durant l'automne de 1794, Mme de Staël, encore en grand deuil, vit se refroidir l'amitié de M. de Narbonne qu'elle aimait beaucoup ; par contre elle gagna celle de Benjamin Constant, destiné à jouer un rôle prépondérant dans sa vie. Dans l'intervalle, elle travailla à une étude importante et remarquable, intitulée : De l'influence des passions, où; entre autres belles pensées, on remarque celle-ci : « Les femmes cherchent un maître. Pour qu'une femme soit vraiment heureuse, il lui faut pouvoir respecter ce qu'elle aime, et la plus haute expression de son amour, c'est la vénération. »

Gouverneur Morris, ancien ambassadeur, raconte qu'au mois d'octobre, traversant la Suisse, il s'arrêta à Coppet, et trouva la fille de Necker entourée d'amis auxquels elle s'efforçait de rendre aussi agréable que possible l'hospitalité de son père, Lui-même y fut reçu à bras ouverts.

Benjamin Constant avait alors vingt-sept ans. Mme de Staël et lui se complétaient l'un par l'autre. A l'époque de leur rencontre, bien qu'elle n'eût que vingt-huit ans, elle l'emportait en expérience politique, car elle avait agi, pendant qu'il n'avait été que simple spectateur. Elle trouva en revanche chez lui le don de l'expression écrite et parlée, qu'il devait élever à une haute perfection ; une acuité d'observation qui se raillait elle-même, qui se rendait compte de tous les courants d'esprit, même les plus contradictoires, les plus étrangers au sien, reflétant les idées régnantes comme un miroir, mais assez indépendant et assez fort pour faire valoir les siennes.

Bref, il avait les passions et les ambitions qui s'harmonisaient avec celles de sa nouvelle amie ; par elle et avec elle, il fut lancé dans les agitations et les controverses de la politique française.

Comme prélude de sa réapparition sur la scène littéraire, philosophique et mondaine, celle-ci publia, à la fin de 1794, ses Réflexions sur la Paix, adressées à M. Pitt et aux Français, le premier en date de ses écrits politiques, puis elle prépara un second ouvrage sur le même sujet, Réflexions sur la paix intérieure, où elle prenait fermement parti pour la forme du gouvernement républicain. Elle séjourna encore à Coppet jusqu'au mois de mai 1795. A cette époque, elle rentra enfin à Paris, où Rœderer, dans un aimable article, salua son arrivée et ses ouvrages.

Son salon, comme toujours, fut recherché et devint un foyer intellectuel où se rencontraient les royalistes, Mathieu de Montmorency, Dupont de Nemours. l'abbé' Morellet, Choiseul, Suard, Lacretelle jeune, puis des hommes du monde nouveau, Daunou, Cabanis, Garât, Lanjuinais, Tracy, Ginguené. Elle se lia aussi avec Boissy d'Anglas, Marie-Joseph Chénier, et plus d'une fois implora pour ses amis persécutés l'influence de Tallien et de Barras.

Elle faisait preuve des meilleures intentions, et d'une grande supériorité dans ses vues, néanmoins elle finissait par porter ombrage aux partis. Elle était trop chevaleresque pour les intrigants de toute nuance, et avait une générosité qui effarouchait leur égoïsme. Aussi, des points les plus opposés, on s'accordait à désirer son éloignement. Cette triste expérience n'abattait ni son courage ni ses espérances, ni même sa bonté. « Elle avait appris de bonne heure, dit un érudit, à ne pas rendre ses convictions responsables de ses expériences, et à maintenir intact, sous la pression du dehors, le ressort intellectuel. »

Forcée, on peut le dire, de s'éloigner de Paris après quelques mois d'actives démarches, elle revint à Coppet, à la fin de 1795, et y fit un long séjour qui dura jusqu'au printemps de 1797. Dans plusieurs de ses lettres, elle se plaint de l'isolement où elle se trouve ; elle écrit à Meister « qu'elle est si proscrite, si solitaire, qu'el!e s'anéantit à ses propres yeux. » Cependant, elle ne perdait pas son temps, et malgré elle la solitude lui était bonne, comme elle est propice à tout esprit cultivé, à tout âme vraiment grande.

Pendant cette période, elle acheva le remarquable ouvrage qu'elle avait commencé en 1793 : De l'influence des passions sur le bonheur des individus et des nations. C'est là qu'elle affirme, dans un style superbe, sa compassion maternelle pour toutes les douleurs humaines. Sainte-Beuve a pu dire :

« Nulle part, aussi visiblement que dans ces admirables pages, Mme de Staël ne s'est montrée ce qu'elle resta toute sa vie, un génie cordial et bon. »

Après avoir publié, pendant l'été de 1796, cette étude profonde où elle révèle en maints passages les blessures de son cœur, Mme de Staël voulait rentrer en France et y juger l'effet de son œuvre. Mais le Directoire ne se souciait pas de lui ouvrir les portes de Paris ; il redoutait sa nature agitée et troublante. Dans une lettre à Rœderer du ler octobre, elle se plaint énergiquement et dit : « Vous voudrez bien penser que j'aimerais mieux passer par un tribunal révolutionnaire où il y eût chance égale de mourir, ou de se sauver, que de ne pas revenir en France ; que je souffre tellement de mille manières de cet exil que je m'exposerai à tout pour en sortir. »

Elle supplia tant qu'à la fin de l'hiver, grâce à l'intervention de Barras, elle put revenir auprès de ses amis de France. En avril, nous la trouvons chez son ami, Mathieu de Montmorency, à Hérivaux, où était rassemblée une brillante société.

Elle eut l'occasion d'être présentée, pendant son séjour à Paris, à un personnage dont le nom était sur toutes les lèvres, et avec lequel elle ne devait guère s'entendre plus tard, Napoléon Bonaparte. Elle fut, comme tant d'autres, subjuguée par lui, et l'admira sincèrement.

Elle ne retourna à Coppet qu'au mois de janvier 1798. Elle voulait conseiller à son père de quitter le pays de Vaud, qui n'était plus sûr, mais Necker s'y refusa. Il vivait la avec le souvenir toujours cher de sa femme, et quels que dussent être les périls annoncés, il considérait comme un devoir sacré de veiller jusqu'à la fin auprès de son tombeau.

A ce moment, elle reçut une visite qui lui fit un grand plaisir, celle du poète Chênedollé, ami de Fontanes, de Chateaubriand, de Joubert. Il venait d'Hambourg, où il avait vu Rivarol. Elle lui témoigna la plus franche amitié, et le retint à Coppet.

Chênedollé, ravi de cet accueil hospitalier, écrivit à ses amis et leur parla de l'éminente femme. Il leur raconta qu'elle s'occupait alors d'un livre sur la littérature. Elle y travaillait le matin. A table, ou l'après-midi, en se promenant dans le parc, on discutait la matière d'un chapitre, et ainsi naissait un livre dont les improvisations étaient plus brillantes encore que les pages écrites. Les questions agitées entre eux pendant ces entretiens de Coppet se reportaient entre autres à l'influence du christianisme sur la littérature, à celle d'Ossian sur la poésie du Nord, à la poésie des sensations du Midi. « Mme de Staël, disait Chênedollé, a plus d'esprit qu'elle n'en peut mener », et bien qu'il vînt de quitter Rivarol, il avouait que sa conversation était plus brillante encore et plus éloquente que la sienne, qu'elle vous entraînait, vous forçait à rouler dans son orbite 1.

Pendant l'été de cette année 1798, le baron de Staël, dont la situation diplomatique était devenue précaire, se sépara de sa femme, malgré les représentations pressantes de Necker. Elle n'en ressentit cer-

I. Lady Blennerhassett.

tainement pas un bien vif chagrin, cependant comme, malgré les apparences, elle était une intelligence ordonnée, cette séparation détermina dans sa vie une blessure secrète, qui devait lui faire écrire une des plus belles pages de son livre sur l'Allemagne.

De 1798 à 1803, nous voyons Mme de Staël quitter Paris pour Coppet, ou la Suisse pour la France, suivant que le besoin d'agir la pousse en avant, ou que son rôle d'écrivain la ramène dans la solitude. Ses relations avec Bonaparte deviennent de plus en plus tendues, le vainqueur d'Italie redoute cette fièvre de mouvement qui la dévore, le séjour de Paris finit par lui être interdit, elle est placée sous la surveillance de la police, son mari meurt subitement. Benjamin Constant ne la rend pas heureuse, son père vieillit, elle constate combien l'intérêt l'emporte sur tout le reste chez la plupart des hommes, et dans un élan de haute raison elle revient à la vie simple, consolante de la famille, au devoir qui purifie.

Bien que les plaisirs de la société lui fussent toujours chers, elle commença aussi à les rechercher moins. Le sort de ses trois enfants, deux garçons et une fille, la vieillesse de son père, la préoccupaient. « Je suis ici dans une parfaite solitude, écrivait-elle alors de Coppet à Fauriel, car ceux qui la troublent m'importunent, et je les écarte volontiers. Je m'occupe de mon père, de l'éducation de mes entants, »

Pour ces derniers, elle s'était faite institutrice et trouvait un grand bonheur à les instruire, à cultiver leur intelligence et leur cœur, à former leur caractère, à leur enseigner le grand art de la vie. Le développement de leur esprit était une jouissance si vive pour elle, qu'il n'était aucune récompense qui pût valoir à leurs yeux le spectacle du bonheur qu'ils donnaient à leur mère.

Elle avait toujours témoigné beaucoup d'affection à son père, nous le savons. A mesure qu'il avançait en âge, cette tendresse redoublait. Elle ne faisait rien sans le consulter, veillait à le distraire, et à l'entourer d'une attention à la fois maternelle et filiale.. Jamais elle ne s'épargnait ; c'est à peine si, comme le raconte son vieil ami Bonstetten, elle s'accordait un peu de repos dans les moments où la plus pauvre femme elle-même a le droit de le goûter.

A Coppet, après le premier déjeuner pris en compagnie de son père, elle passait parfois des heures entières à causer avec lui. On se retrouvait dans la journée à table, puis le soir au whist et à souper, sans que jamais s'arrêtât la conversation dont, par égard pour Necker, on avait banni la politique. De son côté, l'ancien ministre adorait sa fille, en était fier, et l'encourageait à voir le monde et ses amis, dont les relations, il le savait, étaient nécessaires à sa nature expansive.

Parmi les hôtes nouveaux ou plus assidus de Coppet, à cette époque, il faut citer la belle Mme Rilliet-Huber, pleine de talents poétiques ; Mme Necker de Saussure, cousine de Mme de Staël, bien digne de vivre dans son intimité et de l'aimer, femme éminente, elle aussi; Sismondi, intelligence remarquable, alors à son aurore ; Mme de Krüdener, dont l'existence agitée commençait à se calmer ; Bonstetten qui, dans sa jeunesse, avait connu Rousseau de près, et avait reçu à Ferney l'hospitalité de Voltaire ; enfin Mme Friderike Brun, admiratrice enthousiaste de la nature.

Les soins qu'elle prodiguait à ses enfants et à son père, la joie qu'elle éprouvait à recevoir ses amis anciens ou récents, sa préoccupation et sa volonté d'achever des ouvrages commencés, et d'en créer d'autres, le charme attachant de Coppet et des environs, ne guérissaient point Mme de Staël, il faut l'avouer, de la nostalgie de Paris.

Elle sentait, dit un biographe, le besoin de mettre de temps en temps son talent en contact avec le grand centre qui exerçait sur elle une puissance électrique, et donnait le mouvement à ses idées. Elle était trop pleine de vie, elle avait trop vécu sur la scène du monde, pour se contenter d'une existence paisible, et se borner à un rôle tout passif; elle était aussi trop peu heureuse pour se résigner ainsi. On s'explique de la sorte son fameux mot à F'Fauriel, qui admirait de toute son âme les rives du Léman : « Vous en êtes encore au préjugé de la campagne ! » De même son exclamation en réponse à ceux qui lui vantaient le mont Blanc : « Oh ! le ruisseau de la rue du Bac ! » C'était dans cette rue qu'elle habitait, à Paris.

A la fin de 1803, elle fit des tentatives désespérées pour obtenir l'autorisation de rentrer en France, d'habiter sinon dans la capitale même, du moins dans les environs. Elle avait des amis puissants, entre autres Joseph, frère du Premier Consul. Ils tentèrent en vain de fléchir Bonaparte qui, cependant, l'autorisa à séjourner à Dijon. Cette solution ne pouvait la satisfaire. C'est alors qu'elle se décida à visiter l'Allemagne, et entreprit un magnifique voyage en ce pays, où, après quelques obstacles vaincus, elle fut partout reçue avec les honneurs dus à son mérite, à ses talents, on peut même dire à son génie. Sa réputation était étayée sur des œuvres importantes, dont la dernière, Delphine, avait un succès considérable dans toute l'Europe, bien qu'il déplût fortement à Napoléon.

Pendant qu'elle était accueillie en triomphatrice à la cour de Weimar, ce foyer illustre de l'Allemagne littéraire, qu'elle y voyait Schiller et Gœthe, ces deux superbes génies, et qu'ensuite on la comblait d'égards à la cour de Berlin, ville d'où elle devait ramener Guillaume Schlegel comme précepteur de ses enfants, Necker touchait au terme de sa carrière, à Coppet. Il tomba malade subitement à la fin de mars (1804) et, le 10 avril, il expirait à l'âge de soixante-douze ans, sans avoir pu embrasser une dernière fois sa fille.

A la première nouvelle de sa maladie, elle avait quitté Berlin en toute hâte. Elle apprit son malheur à Weimar, et fut inconsolable : elle perdait, dans son père, l'être qu'elle avait le plus aimé sur la terre. Benjamin Constant, Sismondi, Mme Necker de Saussure, Bonstetten s'employèrent de leur mieux à apaiser la violence et les éclats de son chagrin, qui, après plusieurs mois seulement, fit place à l'abattement, à la douleur muette.

Bonstetten et sa cousine avaient assisté aux derniers moments de l'ancien ministre de Louis XVI, et purent lui en faire le récit. Il avait remercié une fois encore tous ses amis et serviteurs pour leur affection, et exprimé l'espoir d'être réuni pour jamais à sa femme tant aimée. Il avait rendu l'âme en priant, occupé jusqu'à la fin par la pensée de sa fille. « On ne doit pas la blâmer de n'être pas ici, dit-il, je l'ai voulu ainsi ; c'est au cœur d'un père de la juger. » Il répéta plusieurs fois ces paroles, et ajouta que dans son âme elle n'avait jamais été méconnue. Bonstetten avait remarqué qu'à ces moments suprêmes, et même dans le délire de la fièvre, il n'était jamais revenu sur le grand rôle politique « qu'il avait joué. En résumé, Necker avait fini en chrétien, en ami des malheureux, en sage.