Première partie
Louise de Vaultier
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Ambert, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
La comtesse de Vaultier est morte en 1897, au moment où son talent commençait à s'affirmer dans les lettres. Elle avait de nobles idées et un style plein d'élégance : c'était un esprit et une âme d'élite. Son souvenir sera toujours cher à ceux qui l'ont connue.
Chez la sœur d'Alfred de Musset.
A la fin de mai 1892, Mme Lardin de Musset, la sœur de l'auteur des Nuits, donna une soirée à ses amis. J'eus l'honneur d'y être invité, et dès dix heures, je m'y rendis avec une allégresse indéfinissable. Elle habitait alors, rue Lavoisier, à Paris.
La réception avait ce caractère d'intimité qui charme ; trente personnes au plus étaient réunies dans le salon de cette aimable femme. Une de ses amies se mit au piano, et joua des airs de Mozart, puis une fantaisie de Chopin ; un jeune amateur récita l'adorable poésie Sur trois marches de marbre rose ; on prit quelques rafraîchissements, on causa, et vers minuit tout le monde se retira discrètement.
Ce programme ne renferme en soi rien d'extraordinaire, et cependant, depuis dix à quinze ans que je hante les salons parisiens, je n'ai jamais ressenti une émotion plus douce et plus forte que dans cette soirée. Aucune réception ne m'a laissé une plus vivante impression.
C'est que le grand nom d'Alfred de Musset était dans notre mémoire, et planait sur nous : c'est que le reflet de sa gloire illuminait la fête ; c'est qu'il était là, parmi nous, le poète de génie, et que nous sentions sa présence, comme les disciples d'Emmaüs sentaient leur cœur battre plus tort, lorsque Jésus ressuscité leur apparut. '
Tout ce qui se rattache à la personne des grands écrivains a le don de nous intéresser et de nous émouvoir. Nous allons visiter les maisons où ils ont vécu. Nous conservons les lettres qu'ils ont écrites. Nous décorons, avec leurs portraits, les murs de nos habitations.
Quand nous voyageons, quand nous visitons les villes, nous nous arrêtons devant leurs tombeaux ; bret, nous leur rendons un hommage mêlé d'affection, et nous nous élevons à nos propres yeux, en nous considérant comme leurs disciples, leurs continuateurs, leur famille intellectuelle.
Les admirateurs de Voltaire vont à Ferney, ceux de Jean-Jacques Rousseau aux Charmettes ou à Ermenonville, ceux de Mme de Sévigné à l'hôtel Carnavalet, ou au château des Rochers, en Bretagne, ceux de Mozart à Salzbourg...
S'il s'agit d'un grand poète, d'un poète préféré, nous éprouvons une joie tout intime à approcher ceux qui l'ont connu, à parler de lui avec ses anciens compagnons, avec ceux ou celles qui ont vu naître et grandir sa gloire.
En pénétrant dans le salon paisible de Mme Lardin de Musset, je songeais par contraste aux mille voix de la Renommée qui ont jeté le nom de Musset à tous les échos de la terre ; je songeais à l'œuvre si belle laissée par cet enfant du siècle, à ses vers si émus, à ses strophes si élégantes, à ses poèmes si pénétrants, si clairs, si humains.
La sœur de l'écrivain de la Confession a passé la soixantaine, elle vit heureuse dans le rayonnement de la gloire de son frère. Elle se plaît à raconter des anecdotes sur sa vie et ses œuvres. Elle lit avec attention toutes les études, toutes les critiques relatives à cet esprit supérieur. Elle prête l'oreille à tous les bruits qui grandissent le prestige de sa muse souveraine.
Ce qui m'a le plus impressionné dans ce salon plein de charme, ce sont les portraits d'Alfred de Musset. Ici, il est représenté enfant, à l'âge de trois ans. Je ne me lassais pas de contempler cette blonde tête, aux longs cheveux bouclés comme ceux d'un chérubin, et au-dessus de laquelle brille l'auréole d'un jeune dieu.
Là, c'est le portrait de l'homme, le fameux pastel de Charles Landelle, qui a servi à populariser les traits du poète.1 Quelle superbe intelligence anime ce visage ! Quelle élégance dans cette tête aristocratique, dans cette chevelure abondante et fière, dans ce front où brille l'éclair du génie ! Une haute et invincible sympathie voltige autour de cette immortelle figure. Une draperie rouge est disposée avec art autour du cadre, et impose le respect qu'on doit à la mort...
1. Ce pastel fut exposé au Salon de 1855. ↩
Quand Alfred de Musset écrivit la délicieuse nouvelle Frédéric et Bernerette, il en fit la lecture à sa mère qu'il adorait, avant de donner le manuscrit à l'imprimeur. Celle-ci fut fort alarmée. Elle trouvait que son fils allait bien loin, et son désir eût été que ces pages fussent ensevelies dans ses tiroirs.
Les alarmes d'une mère sont touchantes et fatales. L'écrivain, à ses débuts, est considéré souvent comme un fléau par les siens. Baudelaire n'a-t-il pas dit, en forçant la note :
Lorsque, par un décret des puissances suprêmes, Le poète apparaît en ce monde ennuyé, Sa mère épouvantée, et pleine de blasphèmes, Crispe ses poings vers Dieu, qui la prend en pitié ! Tous ceux qu'il veut aimer l'observent avec crainte, Ou bien s'enhardissant de sa tranquillité, Cherchent à qui saura lui tirer une plainte, Et font sur lui l'essai de leur férocité !
Plus tard, quand la gloire arrive, tout le monde se découvre devant celui qu'on plaignait autrefois, qu'on raillait peut-être. Ce ne sont alors que félicitations, politesses, empressement et zèle à l'égard du poète dont le nom a grandi, grâce à son patient labeur, à l'amour de son art, à sa foi dans l'idée, à sa passion pour la pensée manifestée dans un noble langage.
Rien donc ne doit arrêter l'homme qui se sent dans la cervelle l'impérieux désir de dire ses émotions et ses colères, ses joies et ses tristesses, ses espérances et ses regrets, ses désillusions et ses enthousiasmes. S'il est tenace et sincère, l'avenir lui appartient.
Juin 1892.