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L'Enchanteur 1768—1848
De Châteaubriand à Ernest Renan Une visite a Montbard. (Côte - d'Or)

Deuxième partie

Une visite a Montbard. (Côte - d'Or)

De Châteaubriand à Ernest Renan · 4 min de lecture · p. 348–351 · chapitre 28 sur 34

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Ambert, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

OMME Hérault de Séchelles pendant l'été

de 1785, j'ai voulu, il y a quelques années,

visiter Montbard, et saluer le souvenir de

Buffon. On se réconforte, on s'ennoblit,

on s'exalte supérieurement, en évoquant la mémoire des écrivains, des penseurs, de ceux qui ont vécu dans le culte de l'idée, et ont su tenir une plume, en un mot des grands hommes.

Le château, le parc, les jardins, la tour fameuse, le cabinet de travail de Buffon sont toujours intacts, à peu près tels qu'il les a laissés en mourant. Le château, extérieurement, n'a rien d'imposant. C'est une habitation bourgeoise de bonne apparence, datant du XVIIIe siècle, et située dans une rue de Montbard. De l'ancien château-fort qui était une vaste construction, vraiment admirable, il ne reste que la tour imposante qui a pris place dans l'histoire, et dont nous parlerons plus loin.

Le parc est une merveille unique en son genre. Son emplacement est une colline disposée en treize terrasses irrégulières qui se superposent, et se terminent par un vaste terre-plein sur la hauteur. Les arbres centenaires y abondent, pins élancés, tilleuls immenses, platanes, sycomores et marronniers gigantesques. On avance d'avenue en avenue, sous des voûtes de feuillage, larges et hautes comme des cathédrales; on aperçoit de vieilles murailles couvertes de lierre ; par des pentes douces on franchit des étages verdoyants, on disparaît par de mystérieux passages, on contourne des quinconces, des charmilles, des corbeilles de fleurs ; on respire un air embaumé, pur et frais, le regard se perd dans des perspectives charmantes, et quand on s'assied, tout en haut, je ne sais quelles réminiscences de l'Eden biblique envahissent l'âme, et lui donnent une joie infinie.

Des jardins supérieurs, on découvre un magnifique horizon, des prairies lointaines coupées par des rivières, des coteaux plantés de vigne et cultivés avec soin, ainsi que toute la ville de Montbard, qui semble s'abriter à l'ombre de cette colline célèbre.

Ce parc est l'œuvre de Buffon : c'est lui qui fit planter ces arbres, disposa ces terrasses, ces gazons, ces allées riantes ou sévères ; c'est lui qui donna à ce coin de terre le charme, le prestige et la gloire.

Son cabinet de travail attire spécialement l'attention du visiteur. C'est un petit pavillon, isolé dans les jardins, sur le bord d'une terrasse élevée. Il est composé d'une seule pièce, deux fenêtres s'ouvrent sur un paysage enchanteur. Comme autrefois, il est resté carrelé, boisé, et tapissé d'images d'oiseaux et de quadrupèdes.

Le puissant écrivain composa presque tous ses ouvrages dans ce cabinet devenu historique. Le prince Henri de Prusse, frère du grand Frédéric, l'appelait « le berceau de l'histoire naturelle n, et on sait que Jean-Jacques Rousseau, le visitant, se mit à genoux et baisa le seuil de la porte. « Oui, disait plus tard Buffon interrogé à ce sujet, Rousseau y fit un hommage. »

Quand Hérault de Séchelles le visita, du vivant de Buffon, il y trouva un canapé, quelques chaises anciennes couvertes de cuir noir, une petite table chargée de manuscrits, et un secrétaire en noyer, près de la cheminée. « Il était ouvert, raconte Hérault ; on ne voyait que le manuscrit dont Buffon s'occupait alors : c'était un Traité de l'Aimant. A côté était sa plume ; au-dessus du secrétaire était un bonnet de soie grise dont il se couvre. En face, le fauteuil où il s'assied, antique et mauvais fauteuil sur lequel est jetée une robe de chambre rouge à raies blanches. Devant lui, sur la muraille, la gravure de Newton. Là, Buffon a passé la plus grande et la plus belle portion de sa vie. »

En effet, le grand styliste se plaisait à Montbard. Il y séjournait durant huit mois de l'année, et y vécut pendant plus de quarante ans, absorbé par ses travaux. Il allait passer quatre mois à Paris, afin de s'occuper de ses affaires et de celles du Jardin du Roi, dont il avait la direction, puis il revenait avec bonheur se jeter dans l'étude. Il disait lui-même qu'elle était son plus grand plaisir, son goût dominant, joint à une passion extrême pour la gloire.

Aujourd'hui, tout l'ameublement du cabinet de travail consiste en quelques chaises, une table et un registre sur lequel les visiteurs peuvent écrire leurs noms et leurs impressions. Sur la muraille, la municipalité de Montbard a fait transcrire et encadrer de panneaux deux pièces de vers improvisées là par leurs auteurs.

Voici les plus anciens :

Amant heureux de la Nature,

Buffon connut tous ses secrets !

Je plaindrais la race future,

S'il eût été, par aventure,

Au nombre des amants discrets!

Ils sont signés : Armand Gouffé. Celui-ci était un aimable chansonnier, qui avait quelque renom vers 1825.

L'autre poésie est d'Alfred de Musset. L'auteur de Rolla, visitant à son tour le cabinet de travail, traça lui-même au crayon sur un pan de boiserie les vers suivants :

Buffon, que ton ombre pardonne

A ma témérité

D'ajouter une fleur à la double couronne

Que sur ton front mit l'Immortalité !

De chanter un talent dont s'honore la France,

Si ma muse n'a le pouvoir,

Elle peut être au moins l'écho de la science,

En disant qu'Aristote avait moins de savoir,

Pline surtout moins d'éloquence !

Ces arbres, ces jardins, cette tour, ce beffroi

Rappellent à l'esprit ton génie admirable...

Ici j'aurai du moins laissé mon grain de sable,

Sinon des vers dignes de toi !