Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
De Châteaubriand à Ernest Renan III le château de Méréville

Deuxième partie

III le château de Méréville

De Châteaubriand à Ernest Renan · 11 min de lecture · p. 311–320 · chapitre 24 sur 34

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Ambert, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

I est des lieux privilégiés, dont le nom rappelle des jours de gloire intellectuelle, des heures fortunées pour la pensée, pour l'esprit, pour l'art. Leur histoire renferme une magie ensorcelante, un poétique attrait, et aussi cette indicible mélancolie des choses disparues dont la beauté ne peut plus vivre, hélas ! que dans le seul souvenir des générations nouvelles, avides d'interroger les vestiges d'un lumineux passé.

Tel le château de Vaux, où Fouquet étalait une magnificence royale, et stimulait le génie des architectes, des sculpteurs et des peintres. Telle la terre des Rochers, où Mme de Sévigné écrivit tant de lettres qui ne périront point. Tels les jardins du Petit Trianon où Marie-Antoinette oubliait les intrigues, les orages, le faste pesant des cours.

Combien de lieux nous pourrions citer dans cet ordre d'idées, lieux pleins de vie, jadis, aujourd'hui foyers éteints, mais où plane encore la renommée, et où le génie des souvenirs attire le philosophe et le poète !

Parmi eux, il en est un qui souvent a servi de thème à nos méditations et à nos rêveries, je veux parler du château de Méréville, situé à douze kilomètres d'Étampes en Seine-et-Oise, à une heure et demie de chemin de fer de Paris. Nous pensons qu'il y a quelque intérêt à ressusciter un moment les beaux jours de cette résidence qui date de loin, qui a jeté un vif éclat mondain et littéraire pendant une trentaine d'années, et subit aujourd'hui le sort de presque tous les grands domaines de luxe d'autrefois, le fatal morcellement ou la tranformation industrielle.

Le château de Méréville, voisin du bourg de ce nom, qui jadis fut un ville forte, remonte au onzième siècle. Il eut une longue suite de possesseurs illustres, parmi lesquels nous mentionnerons d'abord les seigneurs de Nemours et de Linières. Place d'armes importante, ce château, dit une chronique ancienne, était « cantonné de quatre tours, défendu d'une bonne muraille bien fossoyée : à un jet de pierre est un gros village fermé de murailles, où est la paroisse, en laquelle il se rencontre plusieurs sépultures d'anciens chevaliers, seigneurs de Méréville. »

Méréville eut aussi pour maîtres les seigneurs de Saint-Mesmin, puis la maison de Reilhac et la maison Des Monstiers. Au commencement du dix-huitième siècle (1710), ce domaine appartenait au baron Jean Delpech, conseiller du roi, un de ceux qui commencèrent à créer, autour du château, de vastes et magnifiques jardins.

Jusque-là, Méréville avait été surtout un château fort. Ses escaliers, ses galeries, ses cours, ses enceintes avaient retenti du bruit des armures, des sonneries de combat, des fiévreux préparatifs de l'attaque ou de la défense. Il faudrait écrire tout un livre pour raconter cette destinée guerrière.

Nous ne pouvons ici que lui accorder une brève mention préparatoire, et saluer de loin les preux qui longtemps bataillèrent en ce coin de terre, contre les Anglais acharnés à nous dévorer. Au baron Jean Delpech succéda la famille de la Tour du Pin qui donna quelques embellissements au vieux fief, et le conserva jusqu'en 1784. A cette date, il fut acquis, pour la somme de 850,000 livres, par Jean-Joseph de Laborde, escuyer, vidame de Chartres, banquier de la cour, et secrétaire de sa majesté.

M. de Laborde était considéré : on le cite comme « le premier industriel dont le gouvernement ait recherché l'assistance pour les finances. » Il possédait une fortune considérable qu'on évaluait à 1,800,000 livres de rente pour la France, et à une somme équivalente pour l'Amérique. Plus d'une fois, ce fut lui qui assura le service du ministère de la guerre et de la marine.

Il savait faire servir aussi son argent au progrès des lettres et des arts, et on pourrait le citer comme une sorte de Mécène, à l'égal des princes et des fermiers généraux de son temps, qui achetaient de riches demeures, y entassaient des merveilles, tableaux, statues, monuments symboliques, temples à l'Amour, et y donnaient des soins particuliers à un art tout-puissant alors, l'art des jardins.

C'est grâce à M. de Laborde que Méréville devint un de ces lieux favorisés, un de ces foyers d'intelligence dont nous parlions au début. Le maître affectionnait tout spécialement ce domaine, arrosé par la rivière de la Juine, et dès qu'il l'eut acquis, il prit à tâche de lui donner un relief d'élégance extraordinaire : il possédait plusieurs terres aux environs de Paris, il les embellit toutes à grands frais, notamment Saint-Ouen, Saint-Leu, la Ferté-Vidame. Mais ce fut Méréville qui devint le séjour de prédilection de M. de Laborde, et ce fut là que se concentrèrent sa vie mondaine et sa sollicitude artistique : il consacra seize millions à son embellissement.

Il voulut d'abord acquérir des terres à tout prix pour agrandir son parc, puis, d'après les plans de Joseph Vernet et de Robert, il y planta des arbres rares, y construisit des canaux, des cascades, des grottes, des colonnes, des temples. Des collines lui faisaient obstacle, il les déplaça et creusa des vallées; le cours des rivières ne correspondait point à ses projets, il le détourna. Quant au château lui-même, il tut agrandi, décoré, orné, et un ameublement princier y fut installé, en même temps que des chefs-d'œuvre artistiques. Ce fut une véritable transformation du vieux castel, qui plus d'une fois jadis avait été dévasté et rebâti, et dont la dernière construction remontait au seizième siècle. Les détails nouveaux de l'ornementation, à l'extérieur et à l'intérieur, furent exécutés dans le style Louis XVI.

Vaste parallélogramme flanqué de quatre tours rondes, cet antique château acquit un attrait plus moderne, par l'adjonction de deux ailes que M. de Laborde fit élever au midi et au nord.

Parmi les œuvres d'art de cette magnifique demeure, les invités remarquaient tout d'abord, dans le grand salon, une pendule monumentale, et six grandes et belles toiles d'Hubert Robert représentant des ruines italiennes. On sait que le grand paysagiste du dix-huitième siècle affectionnait la patrie de Virgile et du Tasse, et qu'il se plaisait à en faire revivre les vestiges imposants dans ses tableaux. M. de Laborde le fit venir à Méréville, et c'est là qu'il exécuta les superbes peintures dont nous parlons.

Les travaux d'embellissement, poussés avec une grande activité, avaient fait de Méréville un cadre charmant, un décor enchanteur et féerique pour les réceptions et les fêtes. Celles-ci s'y succédèrent sans interruption jusqu'à la Révolution. De Paris et des environs affluait, chez M. de Laborde, une société élégante, marquises et comtesses, gens de robe et gens de finance, l'aristocratie et la bourgeoisie cultivée, les Noailles, les Beauvau, les de Poix, les Mouchy, les Lalive, les Fézensac...

Pendant ces années qui précédèrent les orages de 89 et de 92, il y avait dans les classes plus élevées un entraînement mondain incessant et caractéristique. On se hâtait de vivre, comme si un sombre pressentiment eut passé dans les âmes. On avait la fièvre du plaisir et l'inquiétude des idées. Les esprits et les cœurs se sentaient agités par un souffle nouveau, inconnu, passionné, et chacun en souriant se laissait emporter.

Au nombre des invités de Méréville, dans cette période heureuse, il convient de citer la comtesse d'Houdetot, l'amie de Saint-Lambert et de Rousseau, femme pleine de douceur et d'esprit, qui répandait un attrait indéfinissable partout où sa présence était annoncée. La famille de Laborde se plaisait à la recevoir, et lui faisait fête. Là plus qu'ailleurs encore, on l'estimait, on l'aimait, on la recherchait. Elle avait en elle une séduction peu commune, faite d'indulgence, de bonté, de dévouement, d'amitié délicate, de tendresse sincère.

Les beautés de Méréville s'harmonisaient à merveille avec les dons de cette femme spirituelle et enjouée. Il nous semble l'apercevoir, au milieu d'un cercle attentif, égayant la conversation par ses fines réparties, ou bien, assise à l'écart sur quelque vieux banc du parc, crayonnant de jolis vers pour les amis qui lui donnaient l'hospitalité.

Les beautés de Méréville, disons-nous. Il convient de les faire revivre un moment, de les ressusciter, suivant le mot de Michelet, dans l'état où elles étaient, quand Mme d'Houdetot au bras de Saint-Lambert les admirait à loisir et suivait de loin la foule des invités dispersés dans le domaine, après un agréable et étincelant déjeuner.

En sortant du château, nos visiteurs se trouvent sur une terrasse en pente douce, couverte de gazon, de fleurs et d'arbustes. De là, ils découvrent l'ensemble du parc : à droite, ils contemplent une chute de la rivière, qui tombe au-dessous d'un pont de rochers, et vient serpenter dans la prairie, puis s'enfonce à gauche dans une masse d'arbres élevés où elle forme une île attrayante.

suivant le goût de l'époque, Méréville possédait un joli moulin, lieu de repos champêtre, qui semblait fait pour servir de retraite au poète, et d'asile au sage. Caché sous de hauts peupliers, il attirait par ses ombrages, par la fraîcheur de ses eaux, par les détails de ses travaux rustiques. Du moulin on passait à la laiterie. C'était un monument curieux, en forme de carré long, dont le portail, soutenu par des colonnes ioniques, attirait l'attention du promeneur. Au fond de l'édifice, se trouvait une grotte très élevée, de laquelle sortait un bras de rivière qui retombait doucement dans un bassin, d'où il se répandait à travers la laiterie par des réservoirs en marbre blanc. Cette eau toujours limpide, courant dans l'intérieur d'une vaste salle sur un lit de marbre, rappelait les délices de l'Orient et les palais de Grenade.

Il faudrait de longues pages pour peindre les cascades, les petits bois, les forêts, les points de vue savamment ménagés, les colonnes, les belles perspectives, les cabanes aperçues dans le lointain, les aspects pittoresques, les rochers sauvages, bref, les séductions de toute espèce que le XVIIIe siècle à son déclin savait imaginer pour charmer les yeux, et pour ensorceler l'âme du spectateur.

Nous nous contenterons de mentionner encore, dans le parc de Méréville, la Colonne rostrale, le tombeau de Cook, et le Temple. La Colonne rostrale fut élevée par M. de Laborde à la mémoire de ses deux fils qui, lieutenants de vaisseau l'un et l'autre, et servant sous les ordres de La Peyrouse, moururent victimes de leur dévouement sur les côtes de la Californie. Elle se dresse au milieu d'une île, à l'entrée d'un lac assez étendu. Elle est en beau marbre bleu turquin, avec des rostres de navire en bronze, ainsi que la boule dont elle est surmontée. Autrefois, des arbres étrangers à nos climats l'entouraient : on y remarquait surtout l'épine de mer à la couleur pâle et triste.

M. de Laborde professait une admiration particulière pour la marine et pour les navigateurs hardis qui se consacraient à cette carrière. De là l'idée touchante qui lui vint d'ériger à la mémoire de Cook un monument funèbre, et de rappeler, sous les poétiques ombrages de son domaine, le souvenir de cet intrépide explorateur, dont les restes mortels, abandonnés sur une terre lointaine, ne purent être honorés par les siens.

Ce monument, dû au ciseau de Pajou, fut élevé à dessein dans un lieu retiré et paisible. Il est en marbre blanc, une urne funéraire le surmonte. Sur la face principale, on voit le buste de Cook, et au-dessus un bas-relief représentant un lion qui dévore un aigle. Aux quatre angles sont des figures de sauvages. Tout le sarcophage est couvert d'un dôme supporté par quatre colonnes doriques. Une inscrip- . tion simple est gravée sur l'urne. Quelques vers jadis y avaient été ajoutés, mais ils ont été effacés par le temps, qui lentement détruit tous les ouvrages sortis de la main des hommes.

Quant au Temple, il est une reproduction exacte de celui de la Sibylle à Tivoli. Entouré autrefois d'arbres magnifiques, et dominant le paysage, il était vraiment fait pour charmer le regard, et rappeler les riants souvenirs de la belle antiquité. Un poète inconnu, hôte choyé à Méréville, y grava ce quatrain qui a survécu :

Ici, La Borde, au fruit de ses utiles veilles

Donnant un emploi généreux,

Par bienfaisance y créait des merveilles, Et par goût pour les arts y faisait des heureux !

Parmi les fêtes données à Méréville, une des plus célèbres eut lieu en 1790, à l'occasion du mariage de la fille de M. de Laborde, la belle Nathalie, avec Charles de Noailles, fils aîné du prince de Poix. Cette union, où tous les genres d'éclat de l'époque se trouvèrent réunis, devint l'occasion de réjouissances exceptionnelles. Les familles de Noailles et de Beauvau se rencontrèrent à Méréville avec la plus brillante société de Paris.

« La joie fut grande, dit un érudit, le luxe éblouissant, les plaisirs variés à l'infini; mais chacun tomba d'accord qu'au milieu de toute cette magnificence véritablement féerique, de toutes ces merveilles, rien n'était si merveilleux que les mariés. »

Les fêtes de l'hyménée d'une fille chère marquent l'apogée des beaux jours de Méréville. Voici venir les jours sombres de la Révolution, les inquiétudes, les périls croissants, les angoisses mortelles, les drames terribles, l'émigration, la prison, l'échafaud. Adieu les réceptions élégantes, les villégiatures enchanteresses, les brillants voyages, les conversations sémillantes, les promenades fortunées dans les jardins fleuris et les parcs embaumés ! Adieu les barques légères qui glissaient sur les eaux de la Seine, traversaient des lacs charmants, et abordaient dans des îles fraîches et voluptueuses ! Adieu tout l'attrait du XVIIIe siècle !

Retiré dans son château avec sa famille, et y vivant maintenant sans apparat, M. de Laborde espérait n'être point atteint par la tourmente. Elle grondait de toute part, et semblait devoir l'épargner, mais elle finit par le frapper comme tant d'autres. Au mois d'octobre 1793, il fut arrêté, ainsi que sa femme et sa fille, et conduit dans les prisons de Paris où il resta six mois enfermé. Il n'en sortit, le 29 Germinal, An II, que pour monter à l'échafaud. Le 9 Thermidor sauva de la mort Mme de Laborde et la belle Nathalie.

Pour renaître un peu à la vie, après les heures tragiques de la Terreur, et pour se remettre de tant d'émotions poignantes, la mère et la fille quittèrent la France, et séjournèrent en Suisse d'abord, puis eu Angleterre. Quand elles revinrent sous le Directoire, elles trouvèrent leur opulente fortune toute bouleversée, et elle durent renoncer au faste des anciens jours. Elles se résignèrent sans se plaindre, d'ailleurs, à mener à Paris et à Méréville une existence simple et modeste. « Quand on vient d'échapper à la mort, dit un moraliste, la vie, quelle qu'elle soit, semble toujours facile. »

Elles revirent avec joie le château fameux qui n'avait pas eu trop à souffrir des colères de la Révolution, et petit à petit elles y invitèrent et y réunirent leurs amis du passé qui avaient survécu, et