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L'Enchanteur 1768—1848
De Châteaubriand à Ernest Renan VIII Alexandre Dumas fils. 'LEXANDRE Dumas fils peut être mis au premier rang parmi les foyers intellectuels de notre époque

Première partie

VIII Alexandre Dumas fils. 'LEXANDRE Dumas fils peut être mis au premier rang parmi les foyers intellectuels de notre époque

De Châteaubriand à Ernest Renan · 21 min de lecture · p. 166–185 · chapitre 15 sur 34

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Dans les pages précédentes consacrées à

Renan, nous avons indiqué quelle signification nous attachions à ce mot. Qui dit foyer, dit chaleur, éclat, par conséquent attraction. Là, instinctivement va le regard, la on se rassemble, là ambitionnent de se réchauffer, de s'éclairer les frileux, les inquiets, les curieux, les avides. C'est près du foyer que la causerie s'anime, que la discussion s'engage, et que s'écoulent les bons moments...

O charme du foyer ! charme pur, indicible, De s'asseoir librement près d'un âtre paisible,

Et de voir s'élever La flamme d'où s'échappe une intime allégresse, Que de dépossédés, en leur froide détresse,

Voudraient te retrouver !

Alexandre Dumas ne joue-t-il pas ce rôle lumi-

I. Ces pages furent écrites, en 1895, quelques jours avant la mort de l'illustre dramaturge. Nous les publions, sans y faire aucun changement.

neux et attrayant ? - N'est-il pas un de ceux qui allument la discussion avec le plus d'audace autour des problèmes, si incandescents déjà, qui ont trait au mariage, à la paternité, aux liaisons coupables réputées délicieuses, aux vastes forêts de l'adultère, à la vanité des séducteurs, aux banqueroutes de l'amour et aux faillites du sentiment, suivant l'éloquente image de Balzac ; bref, au monde infini de la passion, résumé dans ce vers de Lucrèce :

Le mutuel désir de Vénus animale,

ou bien encore dans ce cri du cœur, échappé à Parny :

Non, le crime n'est pas si doux !

L'auteur du Demi-Monde est hien certainement un des agitateurs de mœurs les plus tenaces et les plus enragés de la seconde moitié de ce siècle. Il aime, ou plutôt il a aimé le bruit des polémiques, le cliquetis des combats d'esprit, le fracas des batailles où on ferraille pour les droits réciproques de ces deux malheureux, chassés de l'Éden, qui s'appellent l'homme et la femme.

Nous disons : il a aimé... C'est que déjà il est sur le soir de sa vie, et qu'il semble maintenant se complaire davantage dans le repos. Tel un soldat, qui a vieilli dans les armées, et qui rentre au pays natal avec la croix, des médailles et une pension -- bien gagnées, palsambleu ! - et qui s'attendrit sur lui-même, en retrouvant à soixante ans les sentiers fleuris où il passait à dix-huit et à vingt-cinq.

M. Dumas fils peut être inscrit au nombre des écrivains que le prince des romanciers appelait « les maréchaux de la littérature », et Barbier « les hommes de pensée », qu'il opposait « aux goujats de lettres.»

Devant lui, jeune poète, qui publies ton premier recueil de vers chez l'éditeur Lemerre, tu peux ôter ton chapeau, et nous t'autorisons à prononcer le « cher maître » sacramentel et respectueux, qui n'est dû qu'à un petit nombre d'élus ; tu ne seras point ridicule.

Tout récemment, en pleine rue d'Amsterdam, nous l'avons rencontré, ce fier dramaturge, et nous l'avons considéré, marchant sur la chaussée, comme un victorieux de la vie. Il avait, il a vraiment l'allure d'un maître. Il est loin d'avoir abdiqué les avantages de la jeunesse. Droit et ferme dans sa haute taille, d'une correction de gentleman, la canne en l'air, le regard en peu hautain, la moustache retroussée et provoquante, le pas et le jarret solides, il marche en conquérant dans ce. Paris dont il est le fils, et où son masque est connu de tous. Ce jour-là, je vis plus de vingt passants se retourner, et se dire : c'est Alexandre Dumas ! Une bonne femme même, qui vendait des journaux, murmura son nom à un acheteur qui s'écria : « Oui, oui, c'est bien lui! Quel gaillard ! »

Il y avait dans ces exclamations, spontanées au suprême degré, un grain de fierté, et de fierté exprimée à la française, et c'est là peut-être une des meilleures joies de la célébrité. Elle fait, en effet, songer à la famille, où revient un fils aîné, qui s'est vaillamment conduit, qui a cueilli les lauriers de la gloire, et dont tous sont enorgueillis, le vieux père courbé, la vieille maman aux cheveux argentés, les sœurs si affectueuses, les frères plus jeunes, les camarades d'autrefois, les voisins même qui s'en vont disant : Ah ! nous l'avons connu enfant ; nous disions bien qu'il arriverait !

N'est-ce point là une des formes les plus vivantes, les plus humaines de la gloire ? - Ce jour-là, j'y reviens, et le fait doit se produire chaque fois qu'il sort à pied ; ce jour-là, Alexandre Dumas régnait dans la rue par sa seule présence, comme il règne au théâtre par ses comédies. De loin, nous le suivions, ému par ce rayonnement qui enveloppe les favoris de la renommée, et nous nous demandions justement pourquoi il exerce une influence, pourquoi il est un foyer intellectuel.

C'est d'abord, pensions-nous, parce que de toutes les manifestations de l'esprit, il s'est trouvé doué pour celle qui donne le plus rapidement la réputation, c'est-à-dire le théâtre. C'est ensuite parce qu'il a songé surtout à mettre à la scène notre vie contemporaine, dans ce qu'elle a de désordre charnel, et d'ambition voluptueuse, le tout réglé au nom des lois du Code, ou au nom des lois de la nature.

Il nous parle de nous, de nos plaisirs, de nos vanités, de nos péchés et de nos vices ; donc, au fond, nous l'aimons, dirons-nous, avec l'impérieuse logique de l'égoïsme.

Et puis, dans ses pièces, c'est toujours la femme qui domine, bonne ou mauvaise, vicieuse ou pure, vicieuse surtout, affamée d'amour, d'argent, de luxe, de raffinements perfides, de dévouements sensés ou fous ; poursuivie par les fatalités modernes, troublée par les poètes et les romanciers, ignorant maintes fois où est le devoir, n'ayant plus pour refuge les croyances des femmes de jadis, ne sachant à qui donner son cœur trompé, ni vers quel but diriger sa vie inquiète, et criant sa misère au milieu d'une société railleuse, futile, sans idéal, qui ne songe guère à l'écouter, mais la laisse gémir, et s'orienter, comme elle l'entendra, dans la lutte pour l'existence... Chacun pour soi, et Dieu pour tous ! lui crie-t-on avec une sanglante ironie.

Comment ne pas intéresser le public, en mettant sous ses yeux des spectacles de ce genre, qui reproduisent les drames de notre temps, avec un art infini de mise en scène, une science consommée du dialogue, et enfin un esprit terrible jusqu'à la cruauté !

Alexandre Dumas sait bien, - par lui-même d'abord, - que tout ce qui touche à la chair nous empoigne ; aussi que d'électricité passionnelle dans ses comédies ! Elles ressemblent toutes à un ciel chargé d'orages et de tempêtes, et quand, au dernier acte, nous revoyons briller le clair soleil, que de ravages, hélas ! au fond de la vallée !

Danton disait : De l'audace ! Encore de l'audace ! Et toujours de l'audace ! Alexandre Dumas fils, lui, s'écrie : De l'amour ! Encore de l'amour ! Et toujours de l'amour ! Avec une pareille maxime, on fait sortir des légions de terre.

D'ailleurs, il s'en explique franchement dans la préface de la Femme de Claude. Parlant de sa vocation pour le théâtre, il écrit : « Je cherchai le point sur lequel la faculté d'observation dont je me sentais ou me croyais doué pouvait se porter avec le plus de fruit, non seulement pour moi, mais pour les autres. Je le trouvai tout de suite. Ce point, c'était l'amour.i

La femme, l'amour, le besoin d'aimer... Voilà l'attrait principal de l'œuvre de Dumas, le secret de l'influence qu'il exerce sur son temps, le ressort vital de son théâtre, de ses romans, de ses brochures, de ses préfaces sensationnelles, de ses plaidoyers qu'il prononce de temps à autre, du haut de la tribune des grands journaux, à la grande satisfaction de la galanterie des deux mondes.

Alexandre Dumas a séduit encore les sceptiques, les philosophes, les lettrés, les artistes de notre époque, par la création de personnages, riches d'énergie et de désillusions, qui, à la scène, lancent des aphorismes à l'emporte-pièce, des tirades morales, des mots d'esprit, et qui continuent la lignée des hommes très forts, Rastignac, de Marsay, le marquis de Ronquerolles dans Balzac, Desgenais dans la Confession d'un enfant du siècle, nous allions dire M. de Morny dans la vie réelle.

Qu'est-ce, en effet, qu'Olivier de Jalin du Demi-Monde, que de Ryons de l'Ami des femmes, pour ne citer que deux noms, sinon des frères de ces maîtres, de ces docteurs en expérience, qui ont beaucoup aimé la femme, qui l'adorent encore, malgré leurs amères railleries, mais qui savent - au prix de quelles blessures ! - combien il est rare d'être aimé pour soi-même, et dont le coup d'œil d'aigle pénètre à fond, et dès la première minute, toute aventure sentimentale dont on leur parle, qu'il s'agisse d'une grande dame, duchesse ou marquise, d'une bourgeoise, d'une simple modiste, et même d'une fille.

Rappelez-vous quelques-unes des tirades de ce sarcastique de Ryons, mettant son cœur à nu : « Tout obscur et inutile que je sois, dit-il, je me suis promis de ne donner jamais ni mon cœur, ni mon honneur, ni ma vie à dévorer à ces charmants et terribles petits êtres, pour lesquels on se ruine, on se déshonore et on se tue, et dont l'unique préoccupation, au milieu de ce carnage universel, est de s'habiller tantôt comme des parapluies, et tantôt comme des sonnettes... »

Mme Leverdet le pousse dans ses derniers retranchements, et lui réplique: « Tout cela, parce qu'une femme vous aura trompé pour un homme inférieur à vous ! »

De Ryons répond : « Non, mais parce que plusieurs femmes ont trompé d'autres hommes pour moi, et, sur l'honneur, je ne valais pas ceux qu'elles trompaient ! »

Ces réponses si cavalières, mais si tristes en réalité, ne rappellent-elles pas le souvenir de de Marsay racontant, à souper, comment il découvrit que sa maîtresse le trompait, et du coup devint homme d'État ; ou bien encore celui de Desgenais, près du lit d'Octave, faisant passer son scepticisme dans l'âme de l'infortuné qui s'est battu, l'enfant ! pour une infidèle ?

Olivier de Jalin, de Ryons, c'est Alexandre Dumas lui-même, comme le Misanthrope, c'est Molière, comme Figaro, c'est Beaumarchais, comme Perdican, c'est Alfred de Musset... Il s'est mis là avec son expérience, ses souvenirs de jeunesse fougueuse, ses aventures, son attendrissement, ses colères, son cœur enfin, et c'est pourquoi nous sommes séduits.

Eh ! parbleu, tout est là, compagnons qui ramez sur les galères de la littérature ! Il faut mettre son sang, entendez-vous, dans son œuvre, le sang de l'humanité qui souffre, crie, espère, chante, pour ne pas être vaincu par l'oubli à brève échéance, et pour que des yeux émus, de beaux yeux quelquefois, suivent le sillage de notre navire !

D'autre part, Alexandre Dumas nous a donné de salutaires exemples par sa vie toute de travail, par son tourment, sa fièvre de l'idée, et gardons-nous de l'oublier, par la fierté de son caractère, son indépendance, sa haute tenue d'homme de lettres.

Voici, sur ce dernier chapitre, deux superbes réponses de lui. - Il y a quelques années, il fut invité par un ministre, un ancien pharmacien de sous-préfecture sans doute, à venir figurer à la réception du jour de l'an, parmi le flot des donneurs d'eau bénite et des fonctionnaires. « Je n'ai rien à dire au ministre, répondit Dumas; s'il a à me parler, qu'il vienne me voir ! »

C'est bien là le même homme, dit un critique, qui, à la veille du 15 août 1852, comme on lui demandait d'écrire les vers d'une cantate pour l'Opéra, répondit à l'envoyé de M. de Persigny : « Dans un pays comme la France, quand il y a quatre grands poètes, comme Lamartine, Hugo, Musset et Béranger, c'est à l'un deux qu'un gouvernement nouveau doit demander de le chanter. Si, pour un motif ou pour un autre, ces quatre poètes croient devoir s'abstenir, les débutants n'ont qu'à se taire ! »

Cette fierté de caractère me le fait aimer autant que tout le talent qu'il a mis dans ses livres.

L'auteur applaudi de tant de comédies débuta par un volume de vers, devenu presque introuvable, et fort recherché des bibliophiles. Nous possédons ce recueil, et nous le devons, savez-vous à qui ?... à Alexandre Dumas lui-même. Il a bien voulu nous donner un des derniers exemplaires qui lui restent, sinon le dernier tout à fait.

Voici, d'ailleurs, ce qu'il nous a écrit, en nous adressant le livre :

Paris, 20 février 1893. « Mon cher confrère,

« Je vous envoie le seul volume qui me reste de ces poésies, heureusement introuvables aujourd'hui. Les premières sont d'un enfant, les autres à peine d'un homme, comme disait un qui en faisait de bonnes. J'ai ajouté à la pièce intitulée : Pendant un procès, trois strophes que l'éditeur n'a pas voulu imprimer, parce qu'il avait peur que les personnages désignés ne lui fissent un procès....

« Vous pouvez citer ces strophes inédites, si vous le jugez à propos.

« Tout à vous,

Alexandre Dumas

Nous reproduisons plus loin ces strophes, que l'écrivain du Demi-Monde s'est donné la peine de nous envoyer ; mais, auparavant, nous tenons à analyser, d'une façon brève, dans leur ensemble, ces Péchés de Jeunesse, écrits au milieu des ardeurs et des fièvres de la vingtième année.

Est-il besoin de dire que ce sont des vers d'amour ? Si, à vingt ans, un poète ne chantait pas la femme, ce serait certainement un monstre, et on ne parlerait de lui qu'avec la douce pitié qu'inspire un pauvre enfant chétif, difforme et rabougri.

Nous remarquons dans le livre, au début surtout, l'expression d'une profonde mélancolie, pour ne pas dire d'une infinie tristesse. Alexandre Dumas n'a pas échappé à la loi commune. Tout jeune homme qui sort du collège n'a eu des émotions que par les livres, émotions enfantées par un monde abstrait, un monde de héros et d'héroïnes, transfigurés par la magie d'Homère, de Virgile, de Lucrèce, d'Horace, et des auteurs lus en secret, transfigurés aussi par l'imagination et l'enthousiasme, si vivaces en nous au printemps de la vie.

On croit alors à tous les sentiments généreux, à la bonne foi, au désintéressement, à l'esprit de sacrifice; à la noble amitié, aux amours éternelles, et on se lance dans la carrière avec un cri d'espérance et de joie. Hélas ! la réalité bientôt fait tomber le voile de l'illusion.... De là un froissement intime, une amertume profonde, une colère de l'orgueil. une rébellion de l'être entier ; de là cette désespérance, ces appels à la mort, ces invocations à Dieu, refuge des malheureux, dans les premiers chant& de Hugo, de Lamartine, de Musset même ; de là le ton de la raillerie souvent dans ces Péchés de Jeunesse qui nous occupent, et qui portent si bien, de toute façon, la marque de leur époque.

Ouvrons ce livre, qui parut en 1847. L'auteur le caractérise comme il suit, en le dédiant à son père, dont la gloire touchait alors à son apogée : « Ce sont de simples impressions de jeune homme que je t'offre dans ce volume. Tu connais mieux que personne ces heures d'enthousiasme, de tristesse et de recueillement sous l'influence desquelles ces impressions passent de l'esprit sur le papier, du rêve à la forme. Je ne pouvais ni les soumettre à un meilleur juge, ni les offrir à un plus indulgent ami. Lis donc ces quelques pages, en appelant à mon secours ton indulgence paternelle, et, si tu ne les trouve pas dignes de toi, inscris-les sans scrupule sur le grand-livre des erreurs que tu m'as déjà pardonnées. »

Les premières pièces sont datées de 1840. Le poète ne songe qu'à aimer ; il dit à une femme :

Aimez longtemps, aimez, Madame !

Aimez sans honte et sans affront !

L'amour est dans une belle âme,

Comme une fleur sur un beau front!

La pièce continue par ces vers que nous tenons à mettre en relief :

Dieu, qu'on devine en toutes choses,

Dans le soleil qu'il donne au jour,

Dans le parfum qu'il donne aux roses,

Se mit tout entier dans l'amour !

Plus loin, Alexandre Dumas plaide la cause des faibles, et écrit une pièce d'une envolée magnifique, le Vieillard. Il s'adresse à une fillette, et lui dit :

Oh ! ne riez jamais d'un vieillard, ombre blanche Dont le front incliné vers la terre se penche, Dont les yeux sont éteints, dont les pas sont tremblants : Car nul ne sait combien de douleurs amassées, Et d'espoirs disparus, et de sombres pensées Ont incliné son front, et fait ses cheveux blancs !

Puis, il ajoute :

Enfant, si vous avez un aïeul qui 'chancelle, Sous son bras fatigué posez votre bras frêle ; Vous le verrez alors s'avancer triomphant; Le soir son baiser tendez votre front rose, Car le Seigneur au ciel compte pour quelque chose Le baiser d'un vieillard sur le front d'un enfant !

Dans presque tous ses poèmes, Dumas parle de Dieu, et avec un grand accent de sincérité. Nous avons été très frappé de cette particularité, qu'on peut signaler aussi chez Hugo, chez Gautier, beaucoup moins chez Musset, mais surtout chez Lamartine. En ce temps-là, c'est-à-dire dans la première moitié du siècle, les jeunes gens « avaient la foi », pour me servir d'une expression ecclésiastique. Ils croyaient en Dieu, être tout-puissant, partait, éternel, s'intéressant aux destins des hommes.

A partir de 1850, cette croyance va s'affaiblissant, et l'idée de Dieu disparaît des strophes lyriques des générations nouvelles, mais la grâce et la beauté de la femme n'y perdent rien, elles ne s'y trouvent que plus vivantes, et décrites en termes plus passionnés.

Qu'on veuille bien me permettre de parler de moi un moment, justement à propos de cette question de l'idée divine. - J'ai été élevé aussi pieusement qu'un enfant peut l'être, par une mère croyante et par d'excellents maîtres, à la foi robuste, dont le souvenir m'émeut toujours ; au contact des hommes et des choses de mon temps, je ne suis pas devenu ce qu'on appelle un athée... et, fervent de l'Art, j'ai publié plusieurs volumes de poésie, auxquels la critique a fait bon accueil. Pas une fois je n'ai eu la pensée de parler de Dieu dans mes vers : ce n'est, de ma part, ni un parti pris, ni une bravade, ni une fanfaronnade, mais ce grand mot ne s'impose point à mon esprit, surtout au sens où l'emploient les religions, et je me trouverais ridicule d'employer une expression qui ne représente, à mes yeux, que l'inconnu, la nuit obscure, le mystère, l'incompréhensible. Beaucoup de poètes modernes pensent de même.

Certes, je ne tire point vanité de ce fait de conscience, je le constate simplement. Le souffle de la foi, qui animait nos devanciers, semble être éteint, ou, du moins, il n'agit plus en nous. Sommes-nous meilleurs, sommes-nous pires, plus heureux, ou plus déshérités ? Je l'ignore, et ne veux pas traiter ici la question. Mais, ce qui nous soutient, nous inspire et nous charme, comme nos illustres aînés, ce sont les sentiments purement humains qu'ils ont chantés, l'amour, la passion, l'art, la liberté, le devoir, le respect du génie, le mépris des coquins et des imbéciles, l'adorable Nature, les bois, les champs, lès vallons, la mer, le ciel bleu, les vieux arbres et les vieux temples... que sais-je encore ?... Cette digression nous mènerait loin, hâtons-nous de revenir à Dumas, et à ses Péchés de Jeunesse.

Dans un poème intitulé Avril, nous notons cette strophe :

Oh ! chantons le printemps, où la nature entière Sourit comme une veuve oubliant ses douleurs, Où la mort est moins sombre, où le grand cimetière Efface ses tombeaux, en se couvrant de fleurs !

Dumas avait été ébloui par les cheveux d'or d'une pécheresse, une de ces fauves moissons dont les torsades endiablées révolutionnent le sang, et feraient succomber saint Antoine lui-même. Voici les vers qu'il adresse à la tentatrice :

Déesse aux yeux d'azur - aux cheveux d'or - ouvrez Le livre harmonieux des poètes d'Athènes :

Vous verrez que toujours les déesses hautaines Ont, avec les yeux bleus, de longs cheveux dorés !

Ces compliments préparent un conseil de moraliste :

Femme, lisez ce livre où s'endort toute peine, La Bible, d'où le cœur reçoit l'air et le jour ; Vous verrez que Jésus nous ordonne l'amour, Et que, s'il perdit Eve, il sauva Madeleine !

Dans Où va la fumée d'une cigarette, le poète, inquiet, passe en revue le fond de l'existence humaine, et voit la mort au bout de la course :

Puis, je me dis encore : Après quelques années, Le temps arrachera, comme des fleurs fanées, Toutes ces passions! Dieu reprendra nos jours; Tout s'éteindra : chagrins, rêves, fortune, amours !

Comme nous oublions, nous serons oubliés !

Quelques pages plus loin, même méditation sur la décadence universelle, la fin de tous nos rêves :

Dire que nous mourrons, et qu'un jour, mon pauvre ange, Nos âmes quitteront, à l'heure où tout s'échange,

Cette terre, et ce jour !

Nous touchons presque à la fin du livre, et les citations que nous avons faites attestent combien, en dehors de son entraînement vers la femme, et simultanément avec lui, le jeune Alexandre Dumas était absorbé et par l'idée de Dieu, et par celle du néant humain.

Il paraît singulier, au premier abord, qu'un jeune homme de vingt à vingt-cinq ans se plaise à entretenir la femme qu'il aime de ces sujets graves et tristes, et éprouve je ne sais quelle amère volupté à lui parler sur le ton d'un Père de l'Eglise. Quand on y réfléchit, le fait s'explique assez naturellement. A vingt ans, en effet, âge d'inexpérience, nous avons un sentiment très vif du bonheur, un besoin impérieux d'aimer, une droiture avide, et, comme nous le disions plus haut, une vivace générosité, et, par conséquent aussi, un désir accentué, impatient, d'étreindre la perfection stable, et les félicités sûres....

Aux prises avec les femmes et la société, nous reconnaissons vite combien tout est fragile, incertain, difficile à la réussite et prompt à l'échec, combien il nous faut déployer d'énergie, de volonté, pour conquérir le Beau, le Vrai, le Juste, combien enfin, dans le tumulte de l'univers, il va nous être difficile de goûter en paix les délices rêvées par notre imagination juvénile, ambitionnées par notre cœur novice.

N'oublions point, du reste, qu'il s'agit ici des poètes, qu'ils ont des fièvres et des folies inconnues aux autres hommes, qu'un baiser perdu, un rendez-vous manqué deviennent pour eux une catastrophe d'Etat, qu'en fait d'amour ils sont jaloux comme des tigres et exclusifs comme des inquisiteurs, et vous comprendrez leur abattement, leurs invocations à un consolateur suprême, leurs méditations sur la mort, dont le spectre, bien que lointain, inquiète cependant leur tendresse vigilante, et leur passion de joie immortelle, De l ces chants où la tristesse et le désespoir se mêlent à l'amour, ces poèmes qui ne sont que l'harmonieux commentaire de cette parole si désolée de Voltaire à la comtesse de Lutzelbourg : « Y a-t-il un port en ce monde ? - On fait partout, hélas ! naufrage dans un ruisseau ! »

J'arrive aux vers inédits que le poète des Péchés de Jeunesse a bien voulu nous adresser. Ce sont trois strophes qui, comme Alexandre Dumas l'explique lui-même, alarmaient son éditeur. La première visait Emile de Girardin, directeur de la Presse, les deux autres le docteur Véron, directeur du Constitutionnel. De compagnie, ils actionnaient en justice Alexandre Dumas père, pour cette raison qu'ayant voyagé en Espagne avec son fils, il n'avait pas donné à temps de la copie promise.

Pour être complet, ajoutons que les trois derniers vers font allusion à une légende qui courait à cette époque, et racontait que le docteur Véron avait payé vingt mille francs les premières faveurs d'une grande tragédienne.

Voici donc comment le fils indigné défend son père :

Ah ! tu crois que l'on peut, ô montagne féconde, Porter ainsi qu'Atlas le poids de tout un monde Sur sa puissante épaule et son front souverain, Et qu'un entrepreneur, t'entourant de murailles, Ne viendra plus un jour chercher dans tes entrailles

D'autres mines de Saint-Bérain !

Travaille ! On t'a payé ! Pense, ouvrier sublime, Pour l'acheteur bouffi qui t'exploite sans crime !

Travaille, sans jamais regarder l'horizon, Pour cet homme aux humeurs constitutionnelles, Qui, si nos rois encor touchaient les écrouelles, Serait fidèle au roi jusqu'à sa guérison !

Travaille, car demain l'épais Sardanapale Pour dorer une fois l'ombre de sa nuit pâle, Sa chambre méphytique, et son lit déserté, Voudra peut-être encore, escomptant ta semaine, Payer mille louis à quelque Melpomène

Sa comique virginité !

Il eût été curieux de voir le docteur Véron intenter un procès à l'auteur de ces vers acérés, qui, pour se défendre, aurait fait citer, à la barre des témoins, l'actrice célèbre dont les charmes étaient si haut tarifés.

Les dernières pièces de Péchés de Jeunesse, postérieures de sept années aux premières, indiquent que Dumas fils a pris son parti de l'existence, telle qu'elle est ; l'expérience l'a formé et lui a fait découvrir des trésors qu'il ne soupçonnait pas. Ce n'est plus l'adolescent mélancolique et replie sur lui-même qui parle ; non, c'est l'homme déjà, le voyageur de la vie, qui sait où sont les félicités de la terre, et qui devient savant dans l'art de les cueillir au passage : écoutez ces beaux vers :

Tout homme a dans le cœur un mot qui lui rappelle Un jour heureux ! S'il souffre, il invoque ce jour ; C'est l'arbre toujours vert, c'est la source éternelle Où, pauvre oiseau blessé qui repose son aile, Il vient chercher de l'ombre, ou boire un peu d'amour !

Le recueil se termine par un poème en l'honneur d'une morte bien-aimée, et est dédié à Théophile Gautier. Ces vers surprêmes, d'une fort belle allure, expriment le regret du bonheur envolé, et retracent le cadre qui le vit naître :

J'ai revu, me courbant sous mes lourdes pensées, L'escalier bien connu, le seuil foulé souvent, Et les murs qui, témoins des choses effacées, Pour lui parler du mort, arrêtent le vivant!

Je montai ; je rouvris en pleurant cette porte Que nous avions ouverte en riant tous les deux, Et dans mes souvenirs, j'évoquai, chère morte, Le fantôme voilé de tous nos jours heureux !

Je m'assis à la table où, l'un auprès de l'autre, Nous revenions souper aux beaux soirs du printemps, Et de l'amour joyeux, qui fut jadis le nôtre, J'entendais chaque objet parler en même temps !

Cette évocation touchante nous a rappelé le Souvenir de Musset, la Tristesse d'Olympio de Victor Hugo, le Lac de Lamartine, et même le Vase brisé de Sully Prudhomme. C'est le cri du cœur aimant ; c'est l'attendrissement, à la réminiscence de la chère adorée qui n'est plus, ou qui a pris son vol ; c'est la délectation dans la douleur d'amour... Quel poète n'a passé par là !

Tels sont ces Péchés de Jeunesse, intéressants à plus d'un titre. Ils marquent d'abord la première étape d'un grand esprit, dans le domaine des lettres, et attestent quelle sensibilité profonde est celle de ce maître écrivain, que plusieurs n'envisagent volontiers que comme un froid railleur et un sceptique impénitent.

Ces vers, d'autre part, constituent un document d'importance pour la résurrection de l'état d'âme des jeunes gens qui, vers 1840, étaient dans la floraison de leurs vingt ans. Ils avaient des croyances que nous n'avons plus guère, et peut-être trouvaient-ils là des consolations qui nous manquent.

Ils prouvent enfin, par leur élégance et leur harmonieuse clarté, qu'Alexandre Dumas fils sut de bonne heure manier la langue française, et que, sous l'auteur dramatique et l'homme d'esprit, il y a en lui un fidèle des vers, un poète de l'école libre et buissonnière, dont Alfred de Musset est la plus haute personnification.

IX