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L'Enchanteur 1768—1848
De Châteaubriand à Ernest Renan Les maisons d'éducation de la Légion d'honneur

Deuxième partie

Les maisons d'éducation de la Légion d'honneur

De Châteaubriand à Ernest Renan · 21 min de lecture · p. 291–310 · chapitre 23 sur 34

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Ambert, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

'IL est un sujet d'éducation intéressant à traiter, c'est bien celui qui a trait aux fillles de nos officiers et de nos soldats, dont la situation de fortune est modeste, mais dont les services rendus à la patrie n'en méritent pas moins la sollicitude des pouvoirs publics. C'est sous l'empire de ce sentiment que nous venons, dans une rapide esquisse, remémorer l'historique et le fonctionnement des maisons de la Légion d'honneur.

Les maisons, dont nous parlons, sont au nombre de trois : la principale est celle de Saint-Denis ; les deux autres, Ecouen et les Loges, en sont les succursales. Leur destination est de recevoir huit cents filles de légionnaires sans fortune, qui y sont élevées gratuitement, et cent quinze filles, petites-filles, sœurs ou nièces des membres de l'Ordre, qui peuvent y être admises, à titre d'élèves payantes.

Napoléon Ier en fut le fondateur. Son vaste et lumineux esprit, qui embrassait les diverses branches de l'organisation sociale, créait des lycées pour les garçons, et mettait en mouvement les rouages de l'Université, ne pouvait oublier les filles pauvres ou orphelines de ses compagnons d'armes, illustrés dans cent combats. Dès le Consulat, l'idée le préoccupait, et lorsqu'il fut empereur, il songea à la réaliser.

Saisi par lui de la question, le Conseil d'État avait été appelé à en délibérer. Le croirait-on ? C'est le lendemain de la bataille d'Austerlitz, 3 décembre 1805, que Napoléon, parcourant à cheval le champ de bataille où gisaient des morts et des mourants, se décida subitement à mettre enfin à exécution un dessein depuis longtemps mûri dans sa pensée, et, sur l'heure même, rédigea un décret dans ce sens. En voici les deux premiers articles.

Article 1er. - Nous adoptons tous les enfants des généraux, officiers et soldats français, morts à la bataille d'Austerlitz.

Article 2. - Ils seront tous entretenus et élevés à nos frais : les garçons dans notre palais de Rambouillet, et les filles, dans notre palais de Saint-Germain. Les garçons seront placés et les filles mariées par nous.

Le projet que, sur son ordre, avait préparé le Conseil d'État, pendant qu'il culbutait la monarchie autrichienne, était moins étendu que ce décret, enfanté dans un élan de générosité.

Le Conseil proposait simplement la création de trois maisons d'éducation pour les filles des seuls membres de la Légion d'honneur, tandis que l'empereur, sans établir de distinction entre les légionnaires et les autres, mettait aux frais de l'État l'entretien des enfants de tous les militaires tués à la bataille d'Austerlitz.

Cette divergence provenait de l'ignorance où se trouvait le souverain du résultat des délibérations du Conseil d'État. Mais, dès que le projet de décret lui fut soumis, revenant sur sa résolution première, il y apposa sa signature, au palais de Schonbrunn, le 15 décembre 1805.

Telle est l'origine exacte du décret organique qui, encore de nos jours, sert de règle aux maisons d'éducation des filles de la Légion d'honneur1

1. De Marsangy. ↩

C'est la maison d'Ecouen qui fonctionna la première. M Campan en fut nommée directrice, par un décret du 5 septembre 1807. C'était un heureux choix. Quand il assignait une mission, Napoléon se trompait rarement sur les capacités et la valeur de la personne à qui elle était confiée. « Je me connais en hommes » disait-il à Sainte-Hélène.

Il eût pu ajouter que son rapide coup d'œil n'était pas moins expérimenté pour juger les femmes ; il ne fut jamais à la merci d'aucune. « L'amour, a-t-il écrit, est toujours le lot des sociétés oisives. Pour nous, nous en avons été brutalement détournés par la Révolution et ses grandes affaires. »

Il avait su apprécier le mérite de Me Campan, dès l'époque où elle dirigeait un pensionnat de jeunes filles à Saint-Germain, et comptait, parmi ses élèves, mesdemoiselles Stéphanie et Hortense de Beauharnais, qu'il affectionnait beaucoup, et qu'il allait voir souvent, lorsqu'il n'était encore que général.

Ancienne lectrice de Marie-Antoinette, et ruinée par la tourmente de la Révolutton, Mme Campan était douée d'une intelligence supérieure, qu'elle avait pu développer et orner brillamment, dans sa première jeunesse. Les dons de son esprit allaient trouver un champ d'expérience propice pour se donner carrière.

Pendant qu'on aménageait la maison d'Ecouen, elle élaborait un vaste plan d'éducation, correspondant à la pensée de Napoléon. Il l'examina et l'approuva, et c'est ce plan qui a toujours été suivi, du moins dans sa base et ses parties essentielles.

L'Empereur écrivit, à ce sujet, au comte de Lacépède, grand chancelier de la Légion d'honneur, plusieurs lettres intéressantes, et spécialement une « Note sur l'établissement d'Ecouen », qui constitue un document remarquable sur l'éducation des filles, et a excité l'admiration des moralistes.

• Cette Note mériterait d'être reproduite en entier : nous ne pouvons en donner ici que quelques passages. Il était devant Dantzig, quand il la rédigea, sous le bivouac, pendant les répits que lui laissaient les travaux d'un siège en règle.

« Il faut, dit-il, que l'établissement d'Ecouen soit beau dans tout ce qui est monument, et qu'il soit simple dans tout ce qui est éducation. L'emploi et la distribution du temps sont des objets qui exigent principalement notre attention.

» Qu'apprendra-t-on aux demoiselles qui seront élevées à Ecouen ?... Je désire qu'il en sorte non des femmes très agréables, mais des femmes vertueuses ; que leurs agréments soient de mœurs et de cœur, non d'esprit et d'amusement...

» Il faut que les appartements des élèves soient meublés du travail de leurs mains ; qu'elles fassent elles-mêmes leurs chemises, leurs bas, leurs robes, leurs coiffures. Tout cela est une grande affaire, dans mon opinion.

» Je veux faire de ces jeunes filles des femmes utiles, certain que j'en ferai par là des femmes agréables. Je ne veux pas chercher è en faire des femmes agréables, parce que j'en ferais des petites maîtresses. On sait se mettre, quand on fait soi-même ses robes ; dès lors on se met avec grâce. »

Napoléon entre dans des détails précis sur les matières de l'enseignement ; il faut, écrit-il « apprendre aux élèves à chiffrer » puis il passe à cette considération d'ordre général : « Si l'on me dit que l'établissement ne jouira pas d'une grande vogue, je réponds que c'est ce que je désire, parce que mon opinion est que, de toutes les éducations, la meilleure est celle des mères, parce que mon intention est principalement de venir au secours de celles des jeunes filles qui ont perdu leurs mères, ou dont les parents sont pauvres.

« Enfin, si les membres de la Légion d'honneur qui sont riches dédaignent de mettre leurs filles, si ceux qui sont pauvres désirent qu'elles y soient reçues, et si ces jeunes personnes retournent dans leurs provinces, y jouissent de la réputation des bonnes femmes, j'ai complètement atteint mon but, et je suis assuré que l'établissement arrivera à la plus solide, à la plus haute réputation. »

Au mois de décembre 1807, une soixantaine d'élèves étaient déjà installées, et formaient le premier noyau de l'institution. Parmi elles, se faisait remarquer la fille de Bernardin de Saint-Pierre, qui s'appelait Virginie, comme l'héroïne du célèbre roman de son père.

Petit à petit, le nombre des pensionnaires augmenta, et atteint le chiffre de trois cents.

Le régime d'Ecouen avait été établi de la façon suivante par Mme Campan : les élèves se levaient à sept heures en hiver, et à six heures en été. Elles avaient une heure pour s'habiller, faire leurs lits (les bonnes faisaient ceux des plus petites).

Ensuite, elles descendaient en classe, où la dame qui les accompagnait, leur faisait réciter la prière. Puis, on allait à la messe, de la au déjeuner ; on jouait ensuite. A dix heures, rentrée en classe.

On interrompait l'étude à midi, pour faire un second déjeuner, qui se composait d'un morceau de pain sec : on la reprenait ensuite jusqu'à trois heures. Venaient alors le dîner et la récréation. A cinq heures, travail jusqu'à huit heures : puis le souper, la prière et le coucher qui devait être effectué à neuf heures. Jamais les élèves n'étaient seules, ni le jour ni la nuit.

Les soins de propreté et de tenue étaient très multipliés. Une coiffeuse venait chaque mois couper et arranger leurs cheveux, enfin elles recevaient les soins qu'elles auraient pu trouver dans une famille aisée. La nourriture consistait en fruits ou laitage, le matin.

De la soupe, du bœuf, une entrée, ou du rôti, des légumes ou de la salade formaient le dîner. On donnait le soir un potage au lait, des fruits cuits ou des légumes. Les aliments étaient bons, bien choisis et simplement accommodés.

Les élèves avaient un uniforme qui d'abord fut la serge blanche, et qui ensuite fut changé contre la couleur puce, comme étant moins salissante. Elles avaient un tablier noir, une capote de percale écrue l'été, et une petite toque de velours noir l'hiver1.

1. Madame la générale Durand. ↩

Dans les Lettres de deux Amies, nous trouvons d'utiles indications sur les occupations des pensionnaires d'Ecouen. « Il a fallu, écrit Zoé à Élisa, il a fallu marquer tout mon trousseau. Je suis forcée d'aller à la roberie faire moi-même mes robes, mes tabliers, ma toque de velours et mon chapeau...

« La cruelle cloche vient encore de se faire entendre, elle ne cesse de sonner la rentrée en classe, la leçon d'écriture, celle de l'institutrice... Elle sonne dix minutes avant le dîner, pour que nous remplissions comme des servantes l'agréable devoir de nettoyer nos bureaux, et balayer nos classes ; puis elle sonne le dîner, le souper et le coucher... enfin nous marchons ici comme une horloge. »

L'instruction était réglée de manière qu'en sortant de la maison de la Légion d'honneur, les jeunes filles devinssent, dans le monde, des femmes utiles, honnêtes et agréables. On enseignait, suivant l'âge, la lecture, l'écriture, le calcul, l'histoire sainte et profane, la géographie, le français et les langues anglaise et italienne.

La musique était aussi cultivée avec soin, ainsi d'ailleurs que la danse, qui était complétée par des leçons de maintien.

Les travaux à l'aiguille tenaient une large place dans le programme de la maison. Napoléon avait donné, à ce sujet, des instructions précises. Les règlements, de simplicité pratique, rédigés par lui-même, ordonnaient de n'employer, pour la toilette des élèves, que les objets confectionnés par elles, dans l'institution.

Ces règlements bannissaient toute espèce de luxe. « On ne devait avoir d'autre but, avait dit le fondateur, que d'en faire de bonnes ménagères et d'honnêtes femmes. »

Mme la générale Durand nous montre les jeunes filles de la Légion d'honneur occupées à préparer ce qu'on appelait « le pot-au-feu des pauvres ». On remettait à deux élèves, dit-elle, la viande et les légumes nécessaires ; et chacune, un tablier devant elle, après avoir mis la marmite sur le feu, épluchait les légumes, les lavait et les mettait avec la viande.

Lorsque le bouillon était fait, elles en trempaient vingt soupes dans de larges écuelles, destinées à cet objet ; elles découpaient le bœuf, qu'elles partagaient ainsi que les légumes, et distribuaient le tout aux vingt pauvres présents.

Voilà une esquisse qui ne manque pas d'intérêt, et qui pourrait fournir à un peintre un joli sujet de tableau.

Mme Campan voyait prospérer son œuvre : ses efforts étaient noblement récompensés, car, de toute part, on s'accordait à vanter l'éducation des pensionnaires d'Ecouen, et la faveur d'y être admise était fort recherchée.

La vigilante directrice ambitionnait une visite de Napoléon, pensant bien qu'il serait satisfait, et que sa présence ne ferait que consacrer officiellement les succès et le renom de la maison.

Le 3 mars 1809, il arriva presque à l'improviste, accompagné seulement de quelques officiers. Suivant sa méthode, qui est la bonne quand il s'agit d'inspection, il voulait surprendre son monde, et constater, sans qu'on ait eu le temps de tout préparer pour l'éblouir, si l'ordre régnait dans la vie courante de l'institution.

Il ne s'en rapportait qu'à lui, pour connaître la vérité, dans les petites comme dans les grandes choses, et bien fin eût été celui qui eût pu lui en imposer par les apparences.

Cette visite de Napoléon à la maison d'Ecouen a été racontée par Mme Campan elle-même. C'est un récit charmant. Nous allons la laisser parler elle-même. A midi, dit-elle, personne n'attendait l'empereur ; à midi et demi il était dans l'intérieur de notre enceinte. Quelle surprise ! Quels désordres ! Quels éclats de joie ! Puis, tout à coup quel silence respectueux !..

Il parcourut d'abord les réfectoires et les classes du rez-de-chaussée ; il interrogea quelques petites sur plusieurs choses fort simples ; elles répondirent très juste, et furent peu troublées.

Napoléon examina les bas que les petites tricotaient ; il les ouvrit, y passa la main, et les inspecta comme aurait pu le faire une bonne ménagère. Pendant qu'il visitait les dortoirs, l'atelier de dessin, l'infirmerie, la pharmacie, on nous faisait toutes placer à la chapelle ; le clergé se rendit à la porte avec la croix pour le recevoir et le haranguer ; le discours du premier aumônier fut simple et très touchant.

Napoléon alla s'agenouiller à la place qui lui était destinée dans la chapelle ; il se leva lorsque nous commençâmes une prière qu'il n'avait pas encore entendu chanter par un si grand nombre de jeunes voix, et qui parut lui faire plaisir. En sortant de la chapelle, il alla examiner la terrasse du Nord.

On nous avait fait passer sur la plate-forme, qui sépare le château du bois. Nous y formions deux haies qui se prolongèrent jusqu'au commencement du parc. « Je ne passe pas souvent de semblables revues, dit Napoléon ; ces jeunes personnes ont toutes l'air de la bonne santé. »

Quelqu'un répondit avec raison que cela était dû à la pureté de l'air, « et aux bons soins », ajouta l'empereur. Ce mot fut recueilli par les dames, qui sentirent combien il était honorable pour elles.

ME Campan ne s'était pas trompée. La visite impériale mit le sceau à la réputation de la maison d'Ecouen.

Mme Campan montrait beaucoup d'indulgence pour celles de ses pensionnaires qui avaient les dons de la beauté et de la naissance ; on lui en faisait quelquefois le reproche : c'était là une de ses faiblesses, mais elle n'en négligeait pas, pour cette raison, les élèves d'extraction modeste, ou d'un physique moins agréable, et, on l'a dit avec justesse, ses enseignements ne firent jamais, même des demoiselles du plus haut rang, des femmes orgueilleuses et méprisantes; loin de là, et c'est une justice à lui rendre que, parmi les jeunes filles sorties de ses mains, qui approchèrent des trônes ou portèrent des couronnes, presque toutes se firent remarquer par leur simplicité, leur bienveillance et leur charité.

La renommée de la maison d'Ecouen ne faisait que s'étendre, et les élèves affluaient de tous côtés Bientôt, elle allait devenir insuffisante, et la création d'une seconde maison s'imposait pour faire tace aux nombreuses demandes d'admission : c'est alors qu'on songea à utiliser l'ancienne abbaye de Saint-Denis, avec ses jardins et ses dépendances.

Napoléon décida en même temps que le titre de surintendante serait accordé à chacune des directrices ; dans sa pensée, c'était une dignité, qu'il convenait d'environner de prestige pour atteindre le but qu'il s'était proposé.

Ce fut le 16 novembre 1810, que la baronne du Bouzet, inspectrice à Écouen, fut désignée pour remplir les nouvelles fonctions de surintendante de la maison de Saint-Denis. Cette dernière devait, avec le temps, prendre un rang prépondérant.

Les principes d'éducation, inaugurés par Mme Campan, y furent suivis fidèlement, et produisirent d'heureux résultats.

Ces principes se trouvent résumés dans ces sages réflexions de l'ancienne lectrice de Marie-Antoinette : « On trouve, dit-elle, de vieilles personnes minutieuses, qui ont joui dans leur jeunesse de la réputation de femmes aimables, sans avoir eu d'autres avantages que ceux d'une jolie figure et de quelque gentillesse dans les manières.

« La femme pourvue d'une solide instruction perd sa fraîcheur et le charme de ses traits, mais elle prend, à chaque époque de sa vie, le maintien qui lui convient, une année de plus, une prétention de moins, et elle conserve jusqu'à la vieillesse les grâces et l'estime de tous. Elle a été jusqu'à dix-huit ans jeune fille modeste, tendre épouse et mère sensible jusqu'à trente ; institutrice de sa fille jusqu'à quarante ; conseil et amie de sa famille le reste de sa Vie. »

La maison de Saint-Denis ne suffisant point encore aux demandes d'admission, un décret du 15 février 1811 fut consacré à l'organisation d'une troisième institution, dans la maison dite des Loges, située au milieu de la forêt de Saint-Germain. Celle-ci fonctionna, comme ses aînées, et rivalisa pour les égaler dans leur bonne tenue et leurs succès.

Ces trois maisons d'Écouen, de Saint-Denis, des Loges, ont traversé le siècle, et de nos jours elles sont plus prospères que jamais, elles ont déjà la solidité des choses anciennes, la consécration du temps et de l'expérience ; elles s'appuient sur des traditions, sur des services rendus, et sur des souvenirs qui, certes, ont leur éloquence et leur grandeur.

Bref, c'est là une œuvre fondée, chère à tous ceux qui ont, vivaces dans le cœur, le culte de la Patrie et l'amour de notre France.

Voici quelques détails utiles sur le fonctionnement actuel des trois maisons. Les filles des membres de la Légion d'honneur, ayant le grade de général, de commandant, ou au moins celui de capitaine en activité de service, ou bien une position civile correspondante, peuvent être nommées élèves à Saint-Denis.

Ecouen reçoit les filles des capitaines en retraite, des lieutenants ou sous-lieutenants en activité ou en retraite, et des légionnaires civils ayant une position équivalente.

Enfin, les filles des sous-officiers et soldats, ou de civils ayant des situations analogues, peuvent être admises aux Loges, et le bénéfice des travaux manuels qu'elles exécutent dans cette succursale leur est remis à leur sortie de l'établissement 1.

Les élèves ne sortent que deux fois par an, au mois d'août et à Pâques. Les parents peuvent voir leurs enfants le jeudi et le dimanche, avec une permission de la grande chancellerie : le règlement est d'une telle sévérité sur ce chapitre qu'une personne amenée par le père ou la mère d'une élève ne pour-

ı. E. Fourmestraux.

rait voir la jeune fille, si elle n'est, elle-même, munie d'une permission.

Le cours d'étude spécial à la maison de Saint-Denis, dit M. Guérin, est divisé en treize classes, comprenant chacune un semestre ; cependant le changement de classes est subordonné au travail des élèves, qui restent souvent deux semestres dans la même.

Le personnel de la maison est séculier. Il se compose d'une surintendante, de cinq dames dignitaires remplissant les fonctions d'inspectrice, de directrice, des études, d'économe, de directrice de lingerie et de roberie, et de directrice de l'infirmerie.

Ces dames, ainsi que toutes les autres, sont d'anciennes élèves qui n'ont jamais quitté la maison. Elles portent une croix en vermeil à quatre branches, surmontée d'une couronne, attachée à un large ruban de la Légion d'honneur mis en sautoir. La surintendante le porte en bandoulière.

Viennent ensuite douze dames de première classe : celles-ci portent la croix attachée sur la poitrine du côté gauche et surmontée de la rosette d'officier, puis trente-deux dames de seconde classe, qui portent la même croix que les dames de première classe, mais sans rosette.

Il y a en outre vingt novices et de dix à vingt postulantes. Les novices n'ont que la croix d'argent, et portent un uniforme qui n'est plus celui des élèves. Quant aux postulantes, ce sont des élèves de la classe de perfectionnement qui, ayant atteint leur dix-huitième année, ont passé leur examen et se destinent à la même mission.

Elles portent le ruban de la Légion d'honneur attaché au côté gauche, pour les distinguer de leurs compagnes encore élèves.

Toutes ces dames remplissent les fonctions d'institutrices, de professeurs de chant, de piano, de dessin, de dames surveillantes. Dès le jour où elles sont nommées postulantes, elles sont chargées d'un de ces emplois.

Après trente ans de service, qui datent du jour où elles sont nommées dames, elles quittent la maison avec une retraite.

La récompense la plus enviée parmi les élèves est la médaille. Lorsque la conduite d'une élève a été irréprochable pendant un semestre, le grand Chancelier lui remet, à la distribution des prix, à laquelle il assiste toujours, une médaille de vermeil passée dans un ruban de moire.

Une élève qui a obtenu six fois cette distinction, reçoit, en quittant la maison, une médaille d'or qui porte son nom.

Un touchant usage est établi dans la maison de Saint-Denis, depuis de longues années. Le premier jour de l'an, les orphelines des Sœurs de la Charité de la ville de Saint-Denis viennent, pendant le dîner des élèves, et partagent, avec celles-ci, les bonbons et friandises que la maison donne ce jour-là. ;

Tous les ans aussi, l'institution organise une loterie en faveur de ces jeunes et intéressantes orphelines, et le produit en est remis à la supérieure par les soins de la surintendante.

La pension est gratuite pour les filles des officiers et pour celles des fonctionnaires, membres de l'Ordre, mais tout décoré, non au service de l'État, qui veut faire élever sa fille à Saint-Denis, paie la somme de mille francs, plus le trousseau de 300 francs que toute élève, gratuite ou payante, est tenue de fournir.

On ne peut entrer dans la maison après l'âge de douze ans, ni y rester au delà de dix-huit, à moins d'une destination professionnelle dans la maison.

Nous avons nommé Mme Campan et la baronne du Bouzet, qui furent premières surintendantes. Après elles, il convient de mentionner Mmes la comtesse Duguengo, la baronne de Bourgoing, la baronne Dannery, la baronne Daumesnil, femme de l'intrépide défenseur de Vincennes, et enfin Mme l'amiral Le Ray. Au sujet de cette dernière, un écrivain a écrit cet éloge mérité : « Entièrement dévouée à sa mission, aimant ses élèves comme si elles étaient ses propres filles, Mme Le Ray n'a jamais cessé de leur prodiguer les soins les plus tendres et les plus affectueux. »

Elle a aussi secondé, avec une rare intelligence, le général Faidherbe, dans les nombreuses réformes et améliorations qu'il a apportées à Saint-Denis, et dans les deux succursales d'Écouen et des Loges.

Les maisons d'éducation de la Légion d'honneur ne dépendent pas de l'Université, mais sont sous la direction et la responsabilité du grand Chancelier.

C'est l'occasion, il nous semble, de rappeler ici les noms illustres de ceux qui ont rempli cette importante mission depuis le début. Nous avons cité déjà le comte de Lacépède. Ce fut lui le premier grand Chancelier.

Savant distingué, naturaliste éminent, il aida puissamment Napoléon dans l'organisation du Conseil de l'œuvre nouvelle et la rédaction de ses statuts. Il conserva ses hautes fonctions, depuis le 21 août 1803 jusqu'au 2 juillet 1815, avec un interrègne d'une année.

Il eut pour successeur l'abbé de Pradt, qui ne fut que pendant dix mois à la tête de l'institution. Le vicomte de Bruges fut un Chancelier plus éphémère encore. Il fut remplacé par le maréchal de Macdonald, duc de Tarente, qui resta à la Chancellerie depuis 1815, jusqu'au 11 septembre 1831.

Viennent ensuite le maréchal Mortier, duc de Trévise, le maréchal comte Gérard, le maréchal Oudinot, duc de Reggio, le général de division baron Subervie, le maréchal comte Molitor, le maréchal comte Exelmans, le maréchal comte d'Ornano, le général de division Lebrun, comte de Plaisance, le maréchal Pélissier, duc de Malakoff, l'amiral Hamelin, le général de division comte de F'Flahaut, le général de division Vinoy, et enfin le général de division Faidherbe, le remarquable chef de l'armée du Nord, le vainqueur de Pont-Noyelles et de Bapaume.

Grand-Croix de la Légion d'honneur, le 3 février 1880, et grand Chancelier le 28 du même mois, le général F'Faidherbe déploya, dans cette charge élevée, les qualités remarquables d'organisateur, dont il avait fait preuve comme gouverneur du Sénégal, et comme général en chef de l'armée du Nord.

Depuis le comte de Lacépède, écrit un publiciste compétent, aucun grand Chancelier n'a plus contribué que lui au développement de l'instruction, des études professionnelles, et au bien-être des pensionnaires de Saint-Denis, d'Ecouen et des Loges.

Jusqu'au général Faidherbe, l'enseignement commercial et professionnel avait été réservé à la seule maison des Loges.

Comme les résultats obtenus étaient de plus en plus satisfaisants, le grand Chancelier pensa qu'il y aurait avantage aussi à faire aborder ce genre d'études, ainsi que les travaux manuels, par les élèves d'Ecouen et de Saint-Denis.

Il introduisit donc une réforme dans ce sens, et fit cesser ainsi le reproche adressé quelquefois à l'éducation de Saint-Denis, où, alléguait-on, les jeunes filles sont élevées pour un rang et des élégances, qu'elles ne peuvent ensuite soutenir dans la vie, par défaut de fortune.

La tentative ds général Faidherbe réussit fort bien. Poussant jusqu'au bout sa pensée réformatrice, et voulant résoudre, dans sa mesure, le problème de l'éducation de la femme, il fit plus encore : aux études professionnelles et commerciales, aux travaux manuels, il ajouta un cours d'art culinaire, et, chaque jour, dix pensionnaires vont, à tour de rôle, s'initier aux secrets de la cuisine élémentaire, et à la confection des mets les plus sains et les plus appréciés dans l'intérieur des familles.

On le voit, l'éducation donnée maintenant dans les maisons de la Légion d'honneur s'est complétée, ou plutôt s'est rapprochée de l'idéal du fondateur. Qu'avait dit, en effet, Napoléon ? « Je désire qu'il sorte de là non des femmes très agréables, mais des femmes vertueuses ; que leurs agréments soient de mœurs et de cœur, non d'esprit et d'amusement... Je veux faire de ces jeunes filles des femmes utiles, certain que j'en ferai par là des femmes agréables. »

M. E. Fourmestraux, qui a étudié de près la question, et qui nous a fourni d'utiles renseignements, fait ce tableau de la jeune femme du monde qui a passé par Saint-Denis : « Devenue maîtresse de maison, elle pourra se trouver aux prises avec les exigences de la vie.

« Son intérieur profitera d'abord des goûts d'ordre, de propreté, de bonne tenue, auxquels elle aura été habituée dès sa jeunesse.

« L'odeur des fourneaux ne l'éloignera pas de sa cuisine, où elle sera aussi à l'aise que dans son salon, et elle saura, au besoin, démontrer à son cordon bleu qu'elle est depuis longtemps initiée aux secrets de l'art illustré par Brillât-Savarin. »

On doit donc au général Faidherbe de sincères éloges pour les heureuses innovations, que son bon sens lui avait dictées, et dont son activité fit une réalité tangible.

Enlevé trop tôt à la patrie française, Faidherbe eut pour successeur à la grande Chancellerie, le général Février.

Entre ses mains, les maisons d'éducation de l'Ordre n'ont fait que progresser dans la voie utile où le général Faidherbe les fit entrer. Le général Florentin se montre à son tour aujourd'hui leur digne successeur.

Ces notes rapides donneront, nous le pensons, une idée suffisante de l'historique et des principes de direction des maisons de Saint-Denis, d'Ecouen et des Loges, qui ont remplacé, dans nos temps modernes, l'institution des demoiselles de Saint-Cyr, créée jadis par Louis XIV, à l'instigation de Mme de Maintenon.

Qui ne s'intéresserait à leur prospérité ? L'éducation des jeunes filles, en effet, constitue une des questions les plus importantes pour la gloire d'un pays, car elle est, avant tout, on l'a dit souvent, la base même de la famille, par l'ordre, l'harmonie, le bonheur que font régner, dans l'intérieur du foyer domestique, les femmes bien élevées.