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L'Enchanteur 1768—1848
De Châteaubriand à Ernest Renan Lamartine, gravure de plée le chateau de Saint-point (s.-et-l.) ou Lamartine est enterré

Première partie

Lamartine, gravure de plée le chateau de Saint-point (s.-et-l.) ou Lamartine est enterré

De Châteaubriand à Ernest Renan · 16 min de lecture · p. 113–128 · chapitre 10 sur 34

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Ambert, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Mais peut-être au-delà des bornes de sa sphère, Lieux où le vrai soleil éclaire d'autres cieux, Si je pouvais laisser mą dépouille à la terre, Ce que j'ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux !

Là, je m'enivrerais à la source où j'aspire ; Là, je retrouverais et l'espoir et l'amour, Et ce bien idéal que toute âme désire, Et qui n'a pas de nom au terrestre séjour !

Que ne puis-je, porté sur le char de l'Aurore, Vague objet de mes vœux m'élancer jusqu'à toi! Sur la terre d'exil pourquoi resté-je encore ?

Il n'est rien de commun entre la terre et moi.

Quand la feuille des bois tombe dans la prairie, Le vent du soir s'élève et l'arrache aux vallons ; Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie :

Emportez-moi comme elle, orageux aquilons !

Autant que le début, cette fin de l'Isolement constitue un document moral de première importance, et mieux que de longues dissertations elle nous révèle l'état d'âme, non seulement de Lamartine, mais de la jeunesse instruite de 1820 à 1830. Cette jeunesse avait la foi, croyait en Dieu, et ne craignait pas de tendre vers lui les bras, et de l'invoquer comme un père et un ami.

Dans tous les poètes de cette époque, Victor Hugo, Alfred de Vigny, Alfred de Musset lui-même, nous retrouvons ces invocations à la divinité, ces appels à un être juste, bon, tout-puissant, ces cris de souffrance, ces vœux touchants, disons le mot, ces prières humbles et ferventes que les croyants adressent au ciel dans le malheur qui les menace, ou la détresse qui les accable.

Ils puisaient là une consolation et une espérance, que nous ne connaissons guère, nous, poètes de la fin de ce siècle incrédule et sceptique. Il en est peu, parmi nous, qui s'adressent à Dieu dans leurs poèmes, et réclament son appui au milieu des luttes de l'existence, des naufrages du cœur, des désillusions, de la perte des êtres chers : nous opposons aux décadences fatales de la vie un stoïcisme qui n'est pas sans grandeur, mais hélas ! nous levons rarement les yeux vers le ciel, parce que nous craignons qu'il ne soit désert et sourd à nos lamentations.

Si Lamartine croit, et invoque Dieu, ce n'est pas seulement parce qu'il a été élevé au sein d'une famille pieuse, et a sucé pour ainsi dire la foi avec le lait maternel, c'est aussi parce qu'une soif insatiable de perfection le possède, et ne lui laisse aucun repos.

Là, je m'enivrerais à la source où j'aspire,

Là, je retrouverais et l'espoir et l'amour !...

L'espoir et l'amour ! Voilà bien, n'est-ce pas, le cri de la jeunesse : c'est ce qui domine en elle, c'est ce qui l'entraîne, la stimule, et lui donne une allure de triomphe à laquelle rien ne résiste.

J'ai vu, au musée de Lyon, un tableau de Courbet, qui porte ce titre : Les Amants heureux. Ils sont représentés se tenant la main, silencieux, le regard baigné de tendresse, le visage illuminé de passion, C'est une toile admirable, qui nous retient, nous fascine, et qu'on quitte avec un indéfinissable regret.

Lamartine et son amie devaient avoir cette attitude fortunée, lorsqu'ensemble ils exploraient les environs d'Aix-les-Bains, et traversaient le lac du Bourget. C'est bien ainsi, d'ailleurs, que l'imagination se les représente, quand on lit les vers sublimes du Lac, consécration immortelle de la félicité de deux amants.

On comprend qu'après avoir goûté de pareilles délices, le poète, séparé de son amie par la mort, se soit trouvé dans l'isolement, et ait eu à peine le courage de vivre.

Quelle élévation il donne à son bonheur ! Quel noble maintien il garde toujours ! Qui n'a pas remarqué combien chastes dans l'expression sont les strophes du Lac ? Il s'agit cependant d'une scène vivante de tendresse. Lamartine ose à peine laisser entendre qu'il peint deux êtres humains, pleins de jeunesse, transportés par les désirs fougueux que le regard fait naître, et que les lèvres murmurent. Pour lui, il est question avant tout de l'âme dominant les voluptés de la terre.

Les vers les plus brûlants du Lac sont contenus dans deux strophes que, par une sorte de pudeur lyrique, il supprima de l'édition définitive des Méditations. Elles méritent de vivre cependant, au même titre que les autres strophes de cette pièce célèbre. Elles viennent après les vers :

L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive;

Il coule, et nous passons !

Les voici :

Elle se tut; nos cœurs, nos yeux se rencontrèrent.

Des mots entrecoupés se perdaient dans les airs, Et dans un long transport nos âmes s'envolèrent

Vers un autre univers.

Nous ne pûmes parler ; nos âmes affaiblies Succombaient sous le poids de leur félicité, Nos cœurs battaient ensemble, et nos bouches unies

Disaient l'éternité !

Quelle discrétion dans ce baiser ! Comme celui qui l'a donné tient à cœur de l'idéaliser! Est-ce des lèvres mortelles qui l'ont fait retentir ! Ne semble-t-il pas que ce sont de purs esprits qui ont revêtu, pour un moment, une forme passagère, se sont enlacés divinement, et se sont ensuite envolés dans les cieux ?

Si Lamartine se montre sobre de détails pour exprimer les manifestations de son amour, il se plaît, par contre, à nous décrire le cadre où il s'est développé, s'est épanoui, et a eu son apogée, et par la il atteint profondément notre émotion, et nous conquiert sans réserve. Nous l'aimons autant que nous l'admirons.

Vous que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir, Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,

Au moins le souvenir !

Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages, Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux, Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages

Qui pendent sur tes eaux !

Qu'il soit dans le zéphir qui frémit et qui passe, Dans le bruit de tes bords par tes bords répétés, Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface

De ses molles clartés !

Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire, Que les parfums légers de ton air embaumé, Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire,

Tout dise : Ils ont aimé !

Par ces accents, ces appels directs, ces confidences intimes à la Nature, considérée comme une personnalité consciente ; par cette intensité de sentiments ; par ce rôle prépondérant donné à l'ensemble harmonieux des êtres, témoins de nos joies et de nos peines, Lamartine se montre le vrai disciple de Jean-Jacques Rousseau, et l'égale presque parson éloquence enflammée et persuasive.

Qui de nous ne reconnaît le cadre de quelque roman heureux de sa jeunesse, dans ces descriptions charmantes, dans ces eaux limpides, ces rochers, ces bois, cette brise embaumée ?

La vue d'un beau site, d'un verdoyant paysage ; une promenade au fond des bois, au sommet d'une montagne, au penchant d'un coteau ; une longue causerie dans quelque allée paisible, sur le banc d'un vieux parc, le long d'une rivière ombragée de peupliers ; un aveu murmuré dans un sentier fleuri, sous un berceau de verdure, dans un beau jardin, au milieu d'un verger ; un rendez-vous solitaire vers un hameau lointain, sur les bords d'un lac, dans une île souriante... constituent la douce vie de ceux qui s'aiment ; nous mettre sur cette voie, c'est s'emparer de nous délicieusement : c'est là l'œuvre de Lamartine, sa poésie, son génie.

Comme tous les grands poètes, l'auteur des Méditations avait le sentiment de sa puissance, et il ne craignait pas d'affirmer à celle qu'il appelle Elvire, qu'elle allait dans ses vers devenir immortelle.

Il faut remonter jusqu'au vieux Corneille, jusqu'à Horace même pour trouver une audace aussi belle. « Non omnis moriar, je ne mourrai pas tout entier. » s'écriait le poète latin. L'écrivain du Cid disait à une grande dame dont il était épris et qui lui résistait :

Cependant, j'ai quelques charmes

Qui sont assez éclatants,

Pour n'avoir pas trop d'alarmes

De ces outrages du temps.

Vous en avez qu'on adore,

Mais ceux que vous méprisez

Pourraient bien durer encore,

Quand les vôtres seront usés.

Ils pourraient sauver la gloire

Des yeux qui me semblent doux,

Et dans mille ans faire croire

Ce qu'il me plaira de vous.

Dans cette race nouvelle Où j'aurai quelque crédit,

Vous ne passerez pour belle,

Qu'autant que je l'aurai dit.

Lamartine, dans la troisième Méditation, A Elvire, exprime un sentiment analogue : il y apporte même un ton émouvant d'affirmation sereine, inconnu jusqu'à lui. Il pose, au début de son poème, le principe qu'il va développer : après avoir évoqué le souvenir d'Horace, de Pétrarque et du Tasse, qui ont consacré à jamais le nom des femmes chères à leur muse, il dit :

Heureuse la beauté que le poète adore !

Heureux le nom qu'il a chanté!

Toi qu'en secret son culte honore,

Tu peux, tu peux mourir : dans la postérité

Il lègue à ce qu'il aime une éternelle vie ;

Et l'amante et l'amant sur l'aile du génie

Montent, d'un vol égal, à l'immortalité!

Voilà l'axiome formulé : seule, la pensée humaine peut braver la décadence, la décrépitude, et surnager sur le flot des âges. Puis, procédant par comparaison, il rappelle à son amie que tout, dans la nature, change, meurt et disparaît sous la poussière du temps et de l'oubli. Après une énumération qui est un chef-d'œuvre de la langue française, le génial poète revient à la pensée du début :

Vous tomberez ainsi, courtes fleurs de la vie !

Jeunesse, amour, plaisir, fugitive beauté ; Beauté, présent d'un jour que le ciel nous envie, Ainsi vous tomberez, si la main du génie

Ne vous rend l'immortalité !

Enfin, il sort des aperçus généraux, et s'adresse directement à son amie. Ah ! qu'elle a bien fait de s'attacher à lui, de s'attendrir à ses aveux, de lui donner son âme, de l'aimer ! Une noble récompense l'attend, récompense enviée, que peu de femmes obtiennent. Sans doute, ils subiront la loi commune, à leur tour ils seront emportés dans la nuit de la tombe, mais leur mémoire ne périra jamais. Dans l'admirable essor de son lyrisme, Lamartine s'efface, et ne voit plus que celle qu'il admire et qu'il aime. Il achève ainsi :

Vois d'un œil de pitié la vulgaire jeunesse, Brillante de beauté, s'enivrant de plaisir :

Quand elle aura tari sa coupe enchanteresse, Que restera-t-il d'elle? A peine un souvenir :

Le tombeau qui l'attend l'engloutit tout entière, Un silence éternel succède à ses amours ; Mais les siècles auront passé sur ta poussière,

Elvire, et tu vivras toujours !

Ces derniers vers sont le plus beau cri d'amour et d'orgueil que jamais poète ait fait entendre. Pour l'inspirer, il faut être une femme adorable, et pour l'arracher de sa poitrine il faut être un grand homme.

On peut juger, par ces accents, combien Lamartine fut heureux dans le choix de ses affections. L'influence qu'exerça sur lui la femme aimée fut propice à son génie, et il n'eut pour son souvenir que des bénédictions et de tendres regrets. Ne cherchez point chez lui l'amertume qu'enfantent les trahisons, les cris de douleur de l'orgueil blessé, la désespérance qui suit l'abandon, les invectives à l'amour... Non, il laisse ces colères sentimentales à son illustre rival, Alfred de Musset, dont les imprécations éloquentes retentissent encore dans le ciel étoilé des poètes :

Amour, fléau du monde, exécrable folie!...

L'auteur de Rolla fut trompe, de la son dépit retentissant. Lamartine, lui, est séparé par la mort de celles qui ont charmé sa jeunesse, Graziella, Elvire. Il les pleure, il les enveloppe dans un doux linceul de regrets, et dresse à leur mémoire d'impérissables monuments.

Pour Graziella, figure naïve et charmante, il écrit le Premier Regret :

Sur la plage sonore où la mer de Sorrente Déroule ses flots bleus, aux pieds de l'oranger, Il est, près du sentier, sous la haie odorante, Une pierre petite, étroite, indifférente

Aux pas distraits de l'étranger !

Qui n'a su par cœur, qui n'a récité et lu souvent la pièce entière ? Il s'en échappe une émotion sincère, une fraîcheur de sentiment, un parfum de tendresse qu'on ne ressent qu'au printemps de la vie, et qui s'envolent, hélas ! avec l'expérience et les années.

Après la mort, l'oubli, n'est-ce pas, va étendre son ombre sur cette mignonne créature qui s'appelle Graziella ? Qui se souviendra d'elle ? Qui viendra sur sa tombe modeste évoquer sa touchante image ? Ecoutons le poète :

Nul ne visite plus cette pierre effacée, Nul n'y songe et n'y prie !... excepté ma pensée, Quand, remontant le flot de mes jours révolus, Je demande à mon cœur tous ceux qui n'y sont plus ! Et que, les yeux flottant sur de chères empreintes, Je pleure dans mon ciel tant d'étoiles éteintes !

Elle fut la première, et sa douce lueur D'un jour pieux et tendre éclaire encor mon cœur !

Pour Elvire, âme tendre et délicate, foyer de sincère passion, digne de comprendre et de suivre le génie lyrique dans ses aspirations les plus hautes, Lamartine compose une série de poèmes admirables, qui sont peut-être ses chants les plus beaux, et certainement les plus humains de son œuvre. Faut-il citer encore le Lac, puis Souvenir, Invocation, le l'Temple, la dixième Méditation,... combien d'autres !

Quelle douceur dans cette prière adressée à Elvire vivante, qui s'inquiète de sa tristesse :

Ne m'interroge plus, ô moitié de moi-même!

Enlacé dans tes bras, quand tu me dis : Je t'aime;

Quand mes yeux enivrés se soulèvent vers toi, Nul mortel sous les cieux n'est plus heureux que moi! Mais jusque dans le sein des heures fortunées, Je ne sais quelle voix que j'entends retentir

Me poursuit, et vient m'avertir Que le bonheur s'enfuit sur l'aile des années, Et que de nos amours le flambeau doit mourir !

C'est la crainte, en effet, qui nous atteint au milieu du bonheur le plus sûr et le plus affirmé : nous voudrions, dans nos félicités si chères, être rassurés contre les injures du temps, contre l'universelle décadence et la mort inexorable... Vain désir, hélas ! mais dont l'intensité atteste la sincérité de notre cœur.

Quelle douceur encore dans cette évocation d'Elvire reposant dans la tombe :

Mais ta jeune et brillante image, Que le regret vient embellir, Dans mon sein ne saurait vieillir :

Comme l'âme, elle n'a point d'âge !

Non, tu n'as pas quitté mes yeux; Et quand mon regard solitaire Cessa de te voir sur la terre, Soudain je te vis dans les cieux !

Quand je dors, tu veilles dans l'ombre ;

Tes ailes reposent sur moi; Tous mes songes viennent de toi,

Doux comme le regard d'une ombre !

Pendant mon sommeil, si ta main

De mes jours déliait la trame, Céleste moitié de mon âme, J'irais m'éveiller dans ton sein !

Par ces nobles élans survivant à la mort, par le souvenir de cette aimable femme qui fit palpiter son âme, Lamartine nous a légué un consolant exemple. Aucun nuage ne vient troubler à nos yeux ce fidèle attachement, qui nous élève et nous maintient au-dessus des misères de ce monde. Le spectacle en est rare dans l'histoire connue des liaisons humaines.

La note dominante des premières œuvres de Lamartine, les Méditations et les Harmonies, c'est la tendresse. Son âme en est baignée. Il se complaît dans ce sentiment, il l'exprime sous toutes les formes, et comme il a perdu des êtres chers dès le début de sa carrière, ses vers sont empreints d'une indicible mélancolie.

Jusqu'à la fin, le poète gardera cette indicible tendresse, que nous retrouvons dans la Chute d'un Ange, et plus encore dans Jocelyn, admirable épopée de l'amour chaste et souffrant, et des beautés de la nature.

Toujours sous sa plume revivent ces trois éléments de séduction : la passion, la douleur et les merveilles de l'univers. C'était là, d'ailleurs, son propre tempérament ; il aimait, il souffrait, et il admirait. Tel il est, tel il se donne, et comme sa sincérité est absolue, nous nous laissons emporter par son coup d'aile, et, ravis, nous le suivons où il veut nous mener.

Le succès sans précédent des Méditations et de Jocelyn vint de là.

Le grand tourment de l'être humain, c'est le besoin d'aimer, surtout dans nos sociétés bouleversées, où le doute s'est glissé dans les consciences, où les croyances des vieux âges ont été battues en brèche, où rien n'est demeuré inattaqué.

L'affection, la tendresse pour un être cher n'a point sombré cependant dans l'universelle tempête, et l'amour est resté debout au milieu des décombres et des ruines. Nous avons naguère exprimé cette pensée dans un poème dont voici le début :

Amour, c'est encor toi le grand consolateur, Le charmeur éternel, la suprême puissance!

Tu triomphes toujours, ô divin enchanteur, Et tu nous remplis l'âme avec ta renaissance !

De tous les dieux défunts que la Grèce adorait, Et que chargé de fleurs et de dons magnifiques, Le vieux monde païen, suppliant, vénérait Sous le marbre orgueilleux des temples pacifiques ; De tous ces Immortels descendus au tombeau, Et dont la majesté fait sourire l'Histoire, Toi seul es demeuré debout, vivant et beau ; Et l'univers entier proclame ta victoire !

Je sais qu'on t'a maudit, que des infortunés Ont lancé contre toi leur stérile doctrine :

Je sais qu'ils ont gémi, regrettant d'être nés, Et voulant l'arracher du fond de leur poitrine !

Dans leur folle amertume, ils avaient confondu L'impudique débauche et les feux qu'elle attise, Avec ton noble élan, avec ta convoitise, Et voulaient te ravir l'hommage qui t'est dû !

Mais ces blasphémateurs t'apportaient leur offrande, Aussitôt que l'espoir refleurissait en eux :

Leur soif d'aimer encore était d'autant plus grande, Qu'ils avaient méconnu ton éclat lumineux!

Et sans te souvenir de leur ingratitude, De leurs dédains passés, de leur égarement, Tu les environnais de ta sollicitude, Tu les éblouissais de ton rayonnement !

J'aime ! je suis aimé! Voilà toute la vie !

Ces deux mots, dans le cœur, résonnent nuit et jour, Comme un chant de bonheur, ou comme un cri d'envie! Tout commence et finit par un soupir d'amour !

A ce besoin puissant, qui est la principale raison de notre existence, Lamartine jeta comme un aliment des pages sublimes où palpitait son âme aimante, où on sentait battre son cœur, où débordait toute la sève de sa jeunesse. Aussi, les différentes classes de la société allèrent à lui ; les jeunes gens, les femmes surtout se passionnèrent pour ses vers, et sa gloire n'eut point de limites. Depuis la Nouvelle Héloïse de Jean-Jacques Rousseau, on n'avait point vu un pareil engouement.

Certains critiques, troublés par une telle renommée, reprochèrent à l'auteur quelques faiblesses de style, et un manque de proportions dans le développement de ses poèmes, de Jocelyn notamment.

C'était là de pures chicanes de grammairiens, qui restèrent sans écho devant l'entraînement lyrique de l'œuvre de Lamartine. Comme les Méditations, Jocelyn surtout est un livre de pur sentiment, un livre jailli du cœur sans effort, et c'est par là qu'il nous captive. Comme l'a dit un biographe, « l'ambition que Lamartine avouait s'est réalisée : son Jocelyn, après avoir fait couler bien des larmes de pitié, a sa place marquée dans les bibliothèques de famille, à côté de Paul et Virginie, près de René et d'Obermann, sur le rayon spécial qu'on réserve aux livres intimes et préférés. »

Prestige de Lamartine.

Ami de la nature, ému par tous les souvenirs éloquents de l'histoire, enthousiaste des manifestations éclatantes des arts, des sciences et des lettres ; poète génial dressant des autels à l'amour, comme au plus adoré des Dieux, et se plaisant, comme l'aigle, sur les cimes superbes ; sensible à la plainte des humbles et des méconnus ; entraîné par toutes les générosités et tous les héroïsmes et portant en lui le germe de toutes les grandeurs, Lamartine, fatalement, quelles que fussent les influences de son milieu, devait devenir un apôtre de la liberté et du progrès.

La marche ascendante, dans cet ordre d'idées, est un phénomène intellectuel curieux à observer.

Lancé au milieu des orages de la vie politique, il s'affirme, dès le premier jour, comme un orateur de grande allure ; avec lui les questions s'ennoblissent, les sujets les plus arides prennent de l'ampleur, les débats s'élèvent, sa parole domine les assemblées, et la France attentive, qui la recueille, palpite d'une extraordinaire émotion.

Plus il avance dans la carrière, et plus il se fait le défenseur du peuple, l'apologiste des réformes utiles et nécessaires, plus il devient l'homme des temps nouveaux, plus il préconise l'émancipation des sociétés et des nations.

Enfin, en 1846, il fait paraître son œuvre maîtresse en prose, les Girondins, qui, étant données les circonstances, devient un événement politique considérable, enflamme tous les esprits, depuis l'ouvrier et le paysan jusqu'aux princes de la pensée et de la naissance, et ébranle sur ses bases la monarchie de Juillet, qui bientôt d'ailleurs va s'effondrer et disparaître.

Si quelqu'un était fait pour comprendre les ardeurs et les fièvres de la Révolution, la brûlante éloquence de ses tribuns et de ses orateurs, l'énergie de ses hommes d'État, la fatalité de ses colères, de ses ‹orages, et de ses coups de tonnerre, c'était bien Lamartine, qui, doué d'un enthousiasme incandescent, illuminait tous les sujets qu'il abordait, comme ses devanciers et ses maîtres illustres, Rousseau et Chateaubriand.

Les Girondins, c'est moins peut-être de l'histoire, dans le sens sévère du mot, que le mouvement même

Paris