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L'Enchanteur 1768—1848
De Châteaubriand à Ernest Renan Demeures célebres deuxième partie demeures célèbres les beaux jours du château de Coppet (suite 4)

Deuxième partie

Demeures célebres deuxième partie demeures célèbres les beaux jours du château de Coppet (suite 4)

De Châteaubriand à Ernest Renan · 5 min de lecture · p. 287–290 · chapitre 22 sur 34

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Ambert, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

A la fin de 1816, Me de Staël quitta, pour Paris, sa maison si hospitalière; elle ne devait plus la revoir. Elle mourut, en effet, l'année suivante, le 14 juillet 1817, à l'âge de 51 ans. On connaît son mot à Chateaubriand qui vint la voir sur son lit d'agonie : « J'ai toujours été la même, vive et triste. J'ai aimé Dieu, mon père, et la liberté. » Benjamin Constant, accablé de regrets et de remords, veilla une nuit entière près du corps de son amie. Jamais peut-être son âme ne fut plus fortement bouleversée.

Le tombeau de Necker et de Mme Necker fut ouvert une fois encore, la dernière, et leur fille bien-aimée fut ensevelie près d'eux. « La porte de ce tombeau, écrit le comte d'Haussonville, est aujourd'hui irrévocablement scellée et surmontée d'un bas-relief dû au ciseau de Canova. Le grand artiste a représenté Mme de Staël à genoux, pleurant sur le tombeau de ses parents, tandis que son père, attiré vers le ciel par Mme Necker, lui tend la main pour lui dire un dernier adieu. »

Corinne repose donc, elle aussi, dans ce parc de Coppet, où tant de fois sa grâce et son esprit s'étaient donné carrière. Elle n'a pas cessé de l'animer de son sourire, d'y régner par le prestige de sa pensée, car le souvenir de cette femme vraiment grande, orgueil de son sexe, est impérissable. Il plane sur ce noble séjour comme un génie supérieur, et console à jamais les âmes poétiques, les cœurs aimants, les intelligences avides de Beauté, des tristesses, des misères et des décadences qui les environnent.

Après la mort de Me de Staël, le baron Auguste de Staël devint possesseur de Coppet. Avec lui le culte des idées continua à y être pratiqué, de même d'ailleurs, qu'avec la baronne Auguste de Staël, née Vernet, qui en hérita par la mort de son mari et de son fils. Elle posséda le domaine jusqu'en 1876, mais sans y donner des réceptions et des fêtes qui rappelassent le passé.

Coppet devint ensuite la propriété de la comtesse d'Haussonville, née Louise de Broglie. Son mari, on le sait, était un penseur et un historien. Avec eux, il y eut une renaissance sur les bords du Léman. Pendant l'été, une société d'élite comme jadis y fut invitée, le monde de l'Académie, dont le comte d'Haussonville faisait partie, le doux et aimable M. Caro, dans tout l'éclat de son cours à la Sorbonne, l'érudit plein de bonté, M. Mézières, puis l'entourage de la princesse de Brancovan, cette grande dame doublée d'une musicienne accomplie. On joua de nouveau là-bas la comédie, l'art et les lettres y triomphèrent, l'âme de Corinne dut en tressaillir de plaisir.

A la mort de ses parents, Me Mathilde d'Haussonville reçut la terre de Coppet en héritage. Intelligence de mérite, aimant faire le bien discrètement, et habitant Paris, elle s'occupa surtout d'œuvres de charité. Elle allait rarement dans son château, mais elle permettait aux touristes de le visiter. Jusqu'à elle, les possesseurs de Coppet appartenaient à la religion protestante. Devenue catholique, Mule d'Haussonville fit bâtir dans l'intérieur du château une magnifique chapelle, en style gothique, à l'aspect noble et sévère, qui constitue une parure nouvelle pour la vieille demeure.

Elle s'éteignit en janvier 1898, comme une sainte femme, et laissa la maison de Necker à son frère, le comte Othenind'Haussonville, ancien député, membre de l'Académie française. Avec ce dernier, Coppet ne pouvait manquer de reprendre son ancien éclat.

Le comte Othenin d'Haussonville est un lettré et un philosophe. Il a succédé à M. Caro, à l'Académie, en 1888. Il a publié de nombreux ouvrages, remarquables par l'élévation des idées, un goût sûr, un style sobre et élégant.

A nos yeux, son plus bel ouvrage est le Salon de Me Necker. Le lecteur a pu en apprécier le mérite par les extraits que nous avons donnés, dans le cours de cette étude. C'est une résurrection touchante de personnages historiques qu'il était qualifié, mieux que qui que ce soit, pour remettre en lumière, d'après les archives de Coppet, devenues sa propriété.

Ces archives renferment des trésors pour l'histoire littéraire et philosophique. Toute la correspondance reçue par Mme de Staël s'y trouve ; c'est dire l'importance de cet amas considérable de lettres, émanant des personnages les plus en vue à l'époque, dans le monde entier.

La aussi sont précieusement conservés tous les manuscrits de la fille de Necker, ainsi que les épreuves d'imprimerie de ses ouvrages, corrigées de sa main. Elle écrivait d'un jet, sous le coup de l'inspiration, sa copie est nette, sans ratures, sans surcharges ; mais, à la correction des épreuves, sa pensée se modifiait, s'amplifiait, elle faisait un second travail qui venait se greffer sur le premier, et le couvrait de sa floraison nouvelle. Ces épreuves, on le conçoit, faisaient le désespoir des imprimeurs. Telles plus tard les épreuves de Balzac.

Depuis de nombreuses années, Coppet est devenu pour les touristes et les voyageurs un lieu de pèlerinage : c'est le jeudi que les grilles du château s'ouvrent aux visiteurs, composés surtout d'Allemands et d'Américains. Il s'en présente, chaque semaine, ce jour-là, de cent à cent cinquante, qui arrivent de Genève et des environs, par un service de bateau spécial, et qui sont admis, par série de dix personnes, à pénétrer dans l'intérieur, et à admirer les souvenirs éloquents des jours disparus. Mme de Staël est restée populaire dans la mémoire des esprits cultivés d'Amérique : ils n'ont pas oublié qu'elle aimait leur pays, qu'elle en a parlé avec sympathie, et qu'à plusieurs reprises elle désira l'habiter, et faillit se mettre en route.

On montre à Coppet la chambre de Me Récamier, celle de Benjamin Constant, celle de Necker, celle de l'auteur de Corinne, et un grand nombre de portraits représentant les possesseurs et les hôtes célèbres de cette résidence historique. Un des plus curieux est celui du baron de Staël, en costume de chambellan du roi de Suède.

Nous voici arrivé à la fin de cette étude : en évoquant à notre tour les beaux jours de Coppet, l'émotion plus d'une fois nous a saisi, et aussi le regret.

Devant l'égoïsme féroce de notre époque, devant les tristes spectacles qui se multiplient, les liens de la société qui se brisent, les salons qui se ferment et meurent ; devant l'enthousiasme pour la Beauté qui se refroidit ou se cache, quel esprit, quel cœur ne regretterait le foyer intellectuel si vivant que fut Coppet ? Qui n'aurait voulu en être l'hôte, quand Mme de Staël y recevait les princes de la pensée, et s'avançait souriante à leur rencontre, un rameau vert à la main, comme la muse de la poésie, de l'espérance, et de la gloire ?

Quelle muse nouvelle fera revivre ces beaux jours ? La France, hélas ! depuis trop longtemps, est vide comme un tombeau !