Première partie
Stéphen Liégeard. photo. Paul berger le chateau de Brochon (Côte-d'or)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Ambert, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
M. Jules Lemaître l'a bien jugé quand il a dit : « Qui me donnera la vraie caractéristique d'Alphonse Daudet, de ce Latin harmonieux et équilibré qu'on prendrait presque pour un classique ? On trouve chez lui des nerfs, de la modernité, du « stylisme », de la vérité vraie, du pessimisme, de la férocité ; mais on y trouve aussi, et au même degré, la gaieté, le comique, la tendresse, le goût de pleurer. Ce qui distingue son talent, ce n'est donc pas la prédominance démesurée d'une qualité, d'un sentiment, d'un point de vue, d'une habitude : c'est plutôt un accord de qualités diverses ou opposées, et, si je puis dire, un dosage secret dont il n'est pas trop commode de fixer la formule. « Si l'on examine les divers écrivains, dit Montesquieu, on verra peut-être que les meilleurs et ceux qui ont plu davantage, sont ceux qui ont excité dans l'âme plus de sensations en même temps. » Cette remarque peut s'appliquer sûrement à Alphonse Daudet ; mais il faut ajouter qu'une autre marque et plus particulière de son talent, c'est sans doute cette aisance avec laquelle il passe et nous fait passer d'une impression à l'autre, et ébranle è la fois toutes les cordes de la lyre intérieure. »
Quand l'auteur de tant d'œuvres vivantes débarqua à Paris, en 1857, il n'avait que son frère pour l'attendre et l'accompagner, et un malheureux commissionnaire pour porter sa malle presque vide.
Lorsque, en décembre 1897, il succomba à l'ataxie qui le torturait depuis de longues années, tout Paris lui fit de superbes funérailles, et il quitta la grande cité pour le lieu du repos éternel, au milieu des fleurs, des parfums et des chants magnifiques, suivi par un cortège d'élite que peu d'hommes de lettres ont pu, ou pourront entraîner derrière leur cercueil. Les penseurs du monde entier se sont associés à ce deuil.
Tombé en pleine gloire, Alphonse Daudet méritait ces hommages funèbres de la Ville-Lumière et de toutes les intelligences du globe, non seulement par son talent, par son œuvre, par l'exemple de son incessant labeur, mais aussi par la noblesse et l'indépendance de son caractère, et comme nous le disions au début, par la droiture de sa vie.
Ce n'était pas seulement un pur lettré, un grand écrivain, c'était aussi un cœur affectueux et bon, un patriote éclairé qui adorait la France, et ajoutons un véritable stoïcien. Torturé par la douleur physique, il lui opposait une volonté plus forte, et jamais la sérénité de son accueil n'en fut altérée.
Il prenait un jour de repos par semaine - un jour de congé, comme les écoliers - suivant son expression. Ce jour-là, il se plaisait à recevoir ses confrères, ses amis, poètes, artistes, écrivains de toutes sortes, les anciens et les jeunes. Le soir, il les réunissait à sa table hospitalière, et sa grande joie était de voir la conversation s'animer, le choc des idées se produire, d'entendre chacun développer sa pensée, et de dire lui-même ses impressions. Quel profit pour tous dans ces combats d'esprit, dans ces entretiens familiers ! Daudet avait le charme dans sa parole, comme dans ses livres. Il s'en est allé là-bas, sur les hauteurs du Père-Lachaise, dans un courant de sympathie universelle.
Quels beaux exemples il nous laisse ! Imitons ce bon Français, et comme lui, chacun dans notre sphère, travaillons à la grandeur et à la gloire de la Patrie.
A l'automne de 1897, je rendis visite, un matin, à l'auteur de Sapho. Nous causâmes longtemps. Nous professions les mêmes sympathies pour quelques hommes de l'époque, et aussi les mêmes répulsions pour plusieurs personnages surfaits, ayant, comme disait le romancier, « plus de savoir-faire que de savoir et de mérite ». Quand je le quittai, il me dit :
J'ai un reproche à vous faire, un reproche grave ! Vous ne venez pas me voir assez souvent !
Je fus ému par cette parole. Je promis de revenir bientôt. Hélas ! je ne devais plus revoir Alphonse Daudet. Au mois de décembre, il succomba. Je ne passe jamais devant les logis qu'il habita, dans les parages de l'église Sainte-Clotilde, sans m'arrêter, et sans évoquer, dans un élan d'affection, le souvenir de ce charmant esprit.
Une visite au Château de Brochon (Côte-d'Or).
E voyageur qui quitte Dijon, et descend sur Lyon, en suivant la grande route, parallèle au chemin de fer, aperçoit sur sa droite une longue suite de montagnes, dont les flancs sont couverts de vignes, et forment les coteaux fameux de Gevrey-Chambertin, Musigny, Clos-Vougeot, Vosne-Romanée, Nuits, Pomard, Beaune. Sur les pentes, les villages se succèdent, encadrés dans la vigne, ou perdus dans les combes. Voici Chenove, Marsannay, Fixin, Brochon, Gevrey, peuplés de vignerons ; les maisons ont bon aspect, on y respire le travail, l'aisance, la propreté, le bien-être. C'est le vin qui fait vivre et qui enrichit ces populations robustes et franches d'allure.
Un peu avant Gevrey, le regard est attiré par l'élégante silhouette d'un château Renaissance Henri II, bâti à mi-côte, et qui se détache harmonieusement sur l'immense vignoble : c'est le château de Brochon qui appartient à M. Stéphen Liégeard, le poète émérite, le grand seigneur de lettres, dont les œuvres et les bienfaits sont partout connus, et dont l'âme a toujours vibré et toujours chanté pour la patrie, la liberté, la beauté, la gloire.
Cette magnifique résidence, entourée de parcs et de jardins, est de construction récente ; c'est M. Liégeard lui-même qui l'a fait bâtir de toutes pièces dans l'espace de sept années, sur l'emplacement d'un cru renommé, le cru de Crébillon, qui avait été atteint par le phylloxéra. Le domaine, d'ailleurs, fut jadis la propriété du grand Crébillon, celui dont le frisson tragique est resté dans l'histoire de notre littérature. Le pavillon où il travaillait subsiste encore dans le jardin, religieusement conservé, ainsi qu'une allée de tilleuls où il se promenait, en méditant.
C'est dans ce pavillon et sous l'ombrage de ces tilleuls, que le célèbre Bourguignon composa ses pièces fameuses, Electre, et Rhadamiste. Ces lieux sont prédestinés : Stéphen Liégeard, dont la muse est plus riante, et parfois s'enguirlande de fleurs, a composé là son livre fameux aussi et devenu populaire, les Grands Cœurs, couronné par l'Académie française, admiré par tous ceux qui brûlent du feu sacré de l'enthousiasme, et ne dédaignent point de croire encore au prestige de la vertu.
La demeure du Tragique est devenue celle du Lyrique, mais le second a un culte pour le premier, et le petit pavillon du jardin a été transformé en musée où Crébillon revit par divers souvenirs, portraits, bustes, gravures. Ce coin de terre est vraiment privilégié, puisque les traditions de la poésie s'y conservent, puisque là souffle toujours le vent de l'inspiration, la brise rythmée des rimes sonores et des strophes enchantées.
En franchissant le seuil du château, nous nous trouvons dans un haut et vaste hall, tout en marbre, éclairé par une lumière discrète. A gauche, apparaît un magnifique escalier Renaissance italienne, qui a été inspiré à M. Liégeard par des escaliers semblables des palais de Gênes. Un lion au repos est couché au pied de la rampe. Sur le premier palier, dans l'angle, se détache un marbre superbe : c'est le buste de Crébillon, pareil absolument à celui qui se trouve, à Paris, au foyer de la Comédie Française, œuvre vivante de J.-B. d'Huez, justement admirée. Dans le haut, court une galerie à colonnes du plus bel effet.
A droite, un autre marbre éblouissant de femme nue : c'est le Réveil de la Source du sculpteur bourguignon Gasq, qui a obtenu la médaille d'or à l'Exposition universelle de 1900. Une conque élégante forme la base, une eau pure y coule, avec un léger murmure qui rappelle le susurrum d'Horace, et fait songer aux fontaines cachées à l'ombre des forêts, où les tourterelles vont boire et lustrer leur plumage.
Dans le grand salon, au milieu d'œuvres d'art de premier ordre, j'ai remarqué le portrait du maître de la maison par Benjamin Constant. Quelle toile magnifique ! Le peintre a compris le poète, et, dans la fière allure qu'il lui a donnée, il a su faire revivre sa douceur, ainsi que sa noblesse de pensée et de sentiment. Son fils, M. Gaston Liégeard est représenté par un buste en marbre qui révèle le ciseau d'un artiste consommé, j'ai nommé Eugène Piron, Dijonnais, descendant de l'auteur de la Métromanie et Grand Prix de Rome pour la sculpture, en 1903. M. Gaston Liégeard est un fervent du plein air : il accomplit de longs voyages en automobile. Les courses en montagne surtout l'attirent. Très attaché à la Côte-d'Or, il surveille en connaisseur et en savant la culture des vignobles renommés de Chambertin, qui appartiennent à son père.
M. Liégeard a donné des soins particuliers à sa bibliothèque. Je ne parle pas seulement des livres qui garnissent les murs, livres choisis avec le goût d'un maître écrivain, doublé d'un amateur de belles éditions et de belles reliures. La décoration de la pièce a un attrait, un caractère spécial. Le ton général est blanc. La Bourgogne est rappelée par les noms de ses plus glorieux entants, inscrits dans les hauteurs des panneaux, ainsi que par des statuettes et des portraits.
C'est Achille Cesbron, peintre de fleurs, souvent médaillé et hors concours, qui a peint le plafond, où on distingue un vol d'amours chassant les oiseaux de nuit à coups de flèches, et des scènes de vendanges bourguignonnes à travers les pampres jaunis de l'automne. M. Achille Cesbron est le père de la charmante Suzanne Cesbron, qui, après avoir remporté, la même année, les trois prix du Conservatoire, est devenue l'une des étoiles de l'Opéra-Comique.
Dans toutes les parties du château règne l'élégance sobre de l'art véritable, unie au confort moderne. La salle à manger est riante comme un parterre embaumé. Le cabinet de travail et la bibliothèque de Mme Liégeard, lettrée comme son mari, renferment je ne sais quel attrait indéfinissable de femme du monde, attentive à toutes les manifestations de la vie intellectuelle de notre temps, et se plaisant dans l'évocation des grands souvenirs de l'histoire.
Quand il n'habite pas Brochon, Stéphen Liégeard réside soit à Paris, soit à Cannes, où il possède une féerique villa, la Villa des Violettes. Il est possesseur encore à Dijon d'un vieil et superbe hôtel qui porte son nom. Admirablement conservé et entretenu, cet hôtel fut jadis habité par Vauban, et par d'autres personnages illustres dans les fastes de la Bourgogne.
Une des rues sur lesquelles donne cette belle demeure, s'appelle rue Jean-Baptiste-Liégeard : c'est le nom du vénéré père de l'écrivain qui nous occupe. Il fut maire de Dijon sous l'Empire, et son souvenir est cher à la ville et à tout le département. La Municipalité Dijonnaise ne l'a pas oublié, et par ce baptême de rue a voulu rendre hommage à sa mémoire. Les quatre tourelles ou échauguettes de l'hôtel, élégamment suspendues sur cette rue, sont attribuées à Hugues Sambin, élève de Michel-Ange.
Dans la même ville, la très vieille maison de l'ancien Présidial, rue des Forges, appartient aussi au poète. Par ses soins, les sculptures de la façade en ont été dégagées, remises en valeur, sculptures admirées comme un chef-d'œuvre d'architecture par les connaisseurs.
Le portrait de Stéphen Liégeard n'est plus à faire. Il n'est personne qui ne le connaisse, qui n'ait lu ses livres, la Côte-d'Azur, les Grands Cœurs, les Saisons et les Mois, Pages françaises, et combien d'autres, ou qui ne l'ait entendu à la Société d'Encouragement au Bien, dont il est le président autorisé. Il remplit, à la tête de cette association, un rôle qu'on ne peut qu'admirer, et donne ainsi aux classes élevées un salutaire exemple de solidarité et de fraternité à l'égard des classes prolétariennes. D'autre part, ami des arts, son action toujours alerte rappelle celle des grands seigneurs d'autrefois.
Au mois de décembre 1902, au milieu d'un immense concours de population, il saluait à Dijon le général Boer, De la Rey, par une poésie frémissante dont je me rappelle ces strophes :
Salut à ces héros, debout, face à l'orage, Dont humble fut le nombre et si haut le courage ! Ils ont d'un mâle outil fait œuvre d'ouvrier ; L'éclat de leurs exploits émerveilla le monde, Et le monde, pour prix d'une leçon féconde,
Met à leurs fronts son vert laurier.
De ces preux sans reproche, ô sublime épopée !
Jamais leur rude main n'avait tenu l'épée; Au labeur du sillon ils bornaient leur fierté :
Ce n'est qu'à l'heure impie où l'étranger se rue, Qu'en glaive ils ont forgé le soc de la charrue,
Pour défendre leur liberté.
Le poème se terminait par ce cri de réconfort : Par eux, et pour longtemps, s'est ressaisi le monde ; Il étanche sa soif à la source profonde Qui fait les peuples forts et sans peur les soldats :
Par eux le temple a vu relever son portique, Et leur épée y grave, à la manière antique,
Les exploits de Léonidas.
Au mois de juin 1903, au Cirque d'Hiver, à Paris, à la séance publique annuelle de la Société d'Encouragement au Bien, présidée par M. Emile Loubet, Président de la République, M. Liégeard s'écriait devant six mille personnes :
« Oui, monsieur le Président, nous sommes ici les citoyens d'une République telle que l'eût rêvée Platon, idéale démocratie dont les rivalités sont proscrites, où personne ne se jalouse, où chacun croit se devoir à tous, où l'on marche la main dans la main et le cœur près du cœur ; où mettre en lumière le mérite obscur semble le premier des devoirs; où, pour tout dire d'une parole, on tient à haut prix le précepte cher à notre vénéré fondateur, Honoré Arnoul : « Aimons-nous, aidons-nous. »
Quelques mois après, recevant et fêtant dans son château de Brochon diverses Sociétés musicales de Dijon, il disait devant ses hôtes au nombre de deux cents :
« Les réunions comme celle d'aujourd'hui doivent avoir un but, c'est d'arriver à établir l'accord, l'accord parfait, comme l'on dit en musique, entre toutes les Sociétés. Il faut oublier ce qui divise, pour ne se souvenir que de ce qui rassemble. C'est à cet idéal de paix et de concorde, qui fait les peuples plus forts, que je lève mon verre ! »
Ces paroles, poésie et prose, prononcées dans des circonstances différentes, et sorties du fond de l'âme, révèlent, mieux que de longs éloges, le caractère et le talent du poète et de l'orateur. « Les grandes pensées viennent du cœur, » a dit le sublime Vauvenargues : je ne connais pas d'homme à qui ce mot profond s'applique mieux qu'à Stéphen Liégeard. A mesure qu'il avance dans la carrière, la sérénité de son esprit semble s'affirmer davantage. Dans un rang social élevé, il pratique la haute philosophie des sages, et il l'enseigne autour de lui. N'est-ce point là la vraie supériorité ?
J'ai mentionné plus haut les Saisons et les Mois et Pages françaises, ouvrages recherchés du châtelain de Brochon. Le premier est un recueil de magnifiques sonnets qui correspondent, comme le titre l'indique, aux divisions de l'année, et qui ont été illustrés superbement par Paul Avril. Le livre, édité avec luxe, et tiré à petit nombre, est devenu une rareté de bibliophile, et atteint, dans les ventes, un prix élevé.
Il y a dans ces sonnets un charme indéfinissable. Le poète rapproche avec art les destins de l'homme de ces saisons, de ces mois de l'année qui, en accomplissant leur révolution, emportent nos joies, nos deuils, nos espérances, nos désirs, bref toute la trame de notre vie.
Voici le sonnet du printemps, qui ouvre les Saisons :
O des printemps enfuis mémoire enchanteresse !
La clairière à leurs fronts prête un voile embaumé: Sur la corde de soie ils bercent leur ivresse, Le pied courbant les fleurs, le corps demi-pâmé.
Tous deux, ils ont vingt ans, l'amant et la maîtresse; Dieu les fit beaux tous deux, comme un matin de mai; Lui, noie aux blonds cheveux son ardente caresse; Elle, suspend son âme au cou du bien-aimé.
Et le ruisseau s'écoule, et le papillon passe, Et le bruit des baisers qui traverse l'espace Joue avec les roseaux sur l'aile des serments....
Mais qu'importent le vent, les joncs, l'eau fugitive, Ou l'heure sans retour que nul ne fait captive?
Ils ont vécu leur vie en un de ses moments !
Parmi les sonnets des Mois, il en est un qui m'émeut plus que les autres, c'est celui qui est consacré à Septembre. A quoi cela tient-il? Quelle loi subtile préside à nos émotions ? Le saurons-nous jamais ? Stéphen Liégeard chante la vigne, la Bourgogne, le sol natal. Or, je suis né là-bas, moi aussi, sur ces mêmes coteaux, et, dans les strophes de Septembre, je respire l'air vivifiant de mon pays, et je puis m'écrier, comme le Perdican d'Alfred de Musset : « Voilà mes jours passés encore tout pleins de vie ! Voilà le monde mystérieux des rêves de mon enfance ! O patrie ! patrie ! mot incompréhensible ! L'homme n'est-il donc né que pour un coin de terre, pour y bâtir son nid, et pour y vivre un jour ! »
Voici ce magique sonnet :
Pampre au front, serpe en main, voici venir Septembre. D'un vol prompt, sur ses pas s'élance la Chanson; Il vient, par les coteaux, le divin échanson, Mêler ses clairs rubis aux grains dorés de l'ambre.
Son chaume est le sarment, - le raisin sa moisson. Fier du gai vendangeur qui sous l'osier se cambre, Il dit au buveur d'eau : « Courbe-toi, froid Sicambre ! » Il tend au vieux Burgonde un cep pour étançon.
Par lui le pressoir craque, et bout à flots la cuve.
Déjà, des flancs rougis de l'odorante étuve Jaillit l'esprit subtil, feu follet du succès....
Car Septembre du thyrse arme plus d'un athlète, Car, donnant force au preux et génie au poète, Du sang pur de la vigne il fait le sang français.
Dans Pages françaises, Stéphen Liégeard a réuni des études critiques d'art et de littérature, et des discours prononcés dans diverses solennités. Un souffle patriotique admirable anime ces pages éloquentes. C'est avec raison que l'auteur écrit au début : « Alors qu'en décembre, lorsque le givre étoile la vitre et diamante les arbres, j'essayais de grouper ces feuilles dispersées au souffle des automnes, il m'a semblé qu'une même pensée s'en dégageait, unifiant leur diversité et les réchauffant de sa flamme : pensée ardente, en effet, dominatrice, souveraine, qu'un mot résume, la France. »
A la lecture de ce livre, un enthousiasme généreux vous gagne, on se sent meilleur, on comprend le dévouement, on ambitionne de faire le bien autour de soi, et on est reconnaissant à l'écrivain qui, au lieu de décolorer l'existence, veut nous la faire aimer par l'action, le travail et le sacrifice.
En résumé, l'influence qui se dégage de la personnalité de Stéphen Liégeard est saine, réconfortante, pleine d'élan, bien en harmonie avec les traditions de la forte race bourguignonne.
Cette race, qui l'incarne mieux que lui, à l'heure présente ? Dès ses débuts, il l'a honorée par ses succès.
En rhétorique, en philosophie, au lycée de Dijon, il remporta les prix d'honneur, prix pieusement conservés dans la belle bibliothèque dont nous avons parlé plus haut. Au concours du Doctorat, plus tard, à la Faculté de Droit, il obtint la médaille d'or.
Que de triomphes ont suivi ces premiers lauriers de l'adolescence et de la jeunesse ! Au barreau d'abord où il plaida, puis dans la carrière administrative où il brilla comme sous-préfet, enfin la tribune du Corps législatif où il fut envoyé à deux reprises, comme député de la Moselle, par d'écrasantes majorités, et où il prononça des discours remplis d'une mâle et généreuse éloquence.
Retiré des luttes de la politique après la guerre de 1870, Stéphen Liégeard consacra exclusivement aux lettres son activité et son talent. Là encore le succès couronna ses efforts et ses œuvres. Un public d'élite s'attacha à ses livres, l'Académie les récompensa, ils rayonnèrent partout, en France et à l'étranger.
L'Académie ! Sa place y est depuis longtemps marquée. C'est le cri de l'opinion, comme nous l'écrivions un jour. Tous disent que l'illustre. Compagnie devrait ouvrir ses portes à ce poète qu'elle connaît bien, puisqu'elle a couronné son livre, les Grands Cœurs, son poème Livingstone, et son bel ouvrage la Côte d'Azur, devenu populaire dans le monde entier. Protecteur et ami des arts et des lettres, son action, nous le répétons, rappelle celle des grands seigneurs lettrés d'autrefois : il a su y joindre le prestige du philanthrope, en présidant avec tant de maîtrise la Société d'Encouragement au Bien, où il a remplacé Jules Simon.
Une des pièces les plus vibrantes des Grands Cœurs porte ce titre : Mosella. C'est un cri de patriotique angoisse arraché au poète-député par l'occupation allemande de Metz, pendant la guerre de 1870-1871. Voici un fragment que nous tenons à citer encore :
L'âpre mot du Toscan est écrit sur la porte....
Oui, laissons l'espérance ! Au seuil je lis, hélas, Qu'une peste est venue et que la ville est morte. Chaque pierre a son deuil, chaque bruit a son glas; L'âtre s'est refroidi, la vitre reste sombre :
Rien au loin qu'un galop rapide de coursier, Ou quelque pas pesant qui fait parfois dans l'ombre
Sonner ses éperons d'acier.
Quoi! la fleur de Lorraine est-elle ainsi flétrie ?
Est-ce là cette Metz si rebelle au vainqueur, Que de son gant de fer Charles-Quint a meurtrie, Impuissant, dans sa gloire, à conquérir ce cœur?
Quel assaut l'a réduite, ou quel or achetée?
Dis comment, par quel pacte, une altière cité, Comme un enjeu de guerre imprudemment jetée,
Dut livrer sa virginité ?
S'ils ont flétri la vierge, ils ne l'ont point conquise. Nul n'écouta son cri, nul n'aida ses efforts, Tant était bien scellé le sépulcre de Guise !
La faim lui dénoua sa ceinture de forts,
Le hulan tout botté souilla sa couche libre....
Mais le cœur est à nous et nous doit revenir, Avant que l'Aigle Noir n'en ait pu, fibre à fibre,
Arracher jusqu'au souvenir !
L'honneur, la patrie, la gloire, le culte des ancêtres, le courage des héros tombés pour le drapeau, l'essor généreux pour les nobles causes, les progrès de l'esprit humain, voilà les Dieux de Stéphen Liégeard. En est-il de plus grands pour faire agir et consoler une âme ? N'est-ce point là la source sacrée de la poésie et de l'éloquence ?
En quittant Brochon, et en remontant vers Dijon, le premier village qui se présente est Fixin, devenu célèbre par le monument de Rude en l'honneur de Napoléon. M. Liégeard voulut me faire admirer ce souvenir épique, et me conduisit sur le flanc de la montagne boisée où il a été élevé.
On sait qu'un commandant du premier Empire, le commandant Noisot, grenadier de l'île d'Elbe, possédait là jadis une propriété. Ami de Rude, son compatriote bourguignon, il demanda au statuaire de consacrer la mémoire du grand Empereur par un monument qui attesterait le culte fidèle du vieux