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L'Enchanteur 1768—1848
De Châteaubriand à Ernest Renan Alphonse Daudet. Mars 1898

Première partie

Alphonse Daudet. Mars 1898

De Châteaubriand à Ernest Renan · 25 min de lecture · p. 186–208 · chapitre 16 sur 34

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Ambert, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

IPHONSE DAUDET n'aura dû sa gloire

qu'aux lettres, et à la dignité de son carac-

tère et de sa vie. Aussi, cette gloire est

solide, et le temps ni l'oubli ne la pour-

ront entamer.

Son ambition était noble et haute, son rêve était grand : jeter à la foule des livres remplis d'idées, sains, pensés avec humanité, écrits avec art. Cette ambition, ce rêve, il les réalisa pleinement par un incessant labeur, par une volonté droite et tenace mise au service des dons brillants qu'il avait reçus de la nature.

A sa plume seule il dut sa renommée. Il n'attachait qu'une très minime importance aux récompenses de la société ; la joie d'avoir écrit quelques pages vivantes et claires le rendait plus heureux que tous les titres, tous les honneurs, tous les suffrages. L poignée de main sincère d'un ami avait plus de prix à ses yeux que les ovations et les triomphes.

En saluant sa mémoire, nous honorons un prince des lettres, fils du prodigieux Balzac, ce Napoléon de la littérature, un poète charmant, un cœur affectueux et bon, un conteur magique au style plein de soleil, un patriote éclairé qui adorait la France, enfin un stoïcien dont la sérénité d'âme fut plus forte que la douleur et le mal physique.

Les hommes de cette trempe sont rares. Aussi tous ceux qui ont connu et approché Alphonse Daudet, et qui tiennent une plume, ont-ils considéré comme un devoir, doux à remplir, de parler de ce cher écrivain, et d'apporter sur sa tombe prématurément ouverte leur tribut d'admiration, et leur jugement littéraire. Pas un n'y a manqué, ou n'y manquera.

C'est sous l'empire de ces impressions que nous venons lui consacrer quelques pages, et résumer son œuvre. En compagnie de ce noble esprit, nous ne pouvons tous que puiser d'utiles leçons, et recueillir des émotions salutaires.

Alphonse Daudet naquit à Nîmes le 13 mai 1840. Son père, Vincent Daudet, se livrait à la fabrication et au commerce de la soie. Sa mère, née Adeline Reynaud, appartenait aussi à une famille de commerçants en soierie.

D'après un témoin autorisé, c'était une personne mince et frêle dans sa première jeunesse, avec un teint olivâtre et de grands yeux tristes, dont une enfance maladive avait retardé le développement physique ; une nature rêveuse, romanesque, passionnée pour la lecture, aimant mieux vivre avec les héros des histoires dont elle nourrissait son imagination qu'avec les réalités de la vie ; malgré cela, une âme de sainte, d'une mansuétude infinie.

Ces aperçus ont leur importance : au portrait de la mère, en effet, nous reconnaissons déjà le fils qui bientôt allait rendre célèbre ce nom de Daudet, assez répandu dans le Languedoc. Cette mère communiqua à ses enfants le goût passionné qu'elle avait pour les livres, en même temps qu'elle y trouvait des impressions consolantes. « Toute petite, écrit M. Ernest Daudet, le frère aîné d'Alphonse, elle allait se réfugier au fond des magasins de son père ; elle se blottissait entre deux balles de soie, pour pouvoir lire sans être dérangée. Plus tard, c'est encore à la lecture qu'elle consacrait tous ses loisirs. Il est indéniable que nous tenons d'elle la vocation qui nous a jetés dans la vie littéraire. »

Jusqu'à neuf ans, l'enfance du futur auteur des Rois en exil fut heureuse. Il grandissait dans un cadre propice de bien-être et d'affection, jouant, chantant au soleil comme une jeune cigale, et s'imprégnant l'âme de sensations méridionales, dont le souvenir lui fut toujours cher.

L'été dernier, dans sa villa de Champrosay, il me montra un immense panorama photographique qu'il venait de recevoir, et qu'il contemplait avec ravissement. C'étaient des vues des environs de Nîmes, des champs brûlés par le soleil, des berges dévastées, des eaux basses laissant voir des cailloux desséchés...

Que j'aime ces paysages calcinés ! disait-il. C'est là mon enfance !...

Et son avide esprit, remontant le flot des années, revivait ces jours lointains dans la vieille cité nîmoise,

En 1849, Vincent Daudet fit des spéculations malheureuses, perdit sa fortune, quitta Nîmes et alla habiter Lyon, où il eut à lutter courageusement pour subvenir aux besoins des siens. La pauvreté succéda à l'aisance, et amena avec elle la tristesse, l'inquiétude, le souci du lendemain, parfois la désespérance.

Cependant l'éducation d'Alphonse n'eut point trop à en souffrir. Son père comprenait le prix d'une instruction soignée, et il s'imposa les plus lourds sacrifices pour que ses entants fussent placés au collège. Il n'eut pas lieu de s'en repentir.

Evoquant cette arrivée à Lyon, l'écrivain du Petit Chose dira plus tard : « Je me rappelle un ciel bas, couleur de suie, une brume perpétuelle montant des deux rivières. Il ne pleut pas, il brouillasse ; et, dans l'affadissement d'une atmosphère molle, les murs pleurent, le pavé suinte, les rampes d'escalier collent aux doigts. L'aspect de la population, son allure, son langage, se ressentent de l'humidité de l'air. »

Et, plus loin : « Ce qui me frappa d'abord à mon arrivée au collège, c'est que j'étais avec une blouse. A Lyon, les fils de riches ne portent pas de blouse ; il n'y a que les enfants de la rue, les gones comme on dit, Moi, j'en avais une, une petite blouse à carreaux qui datait de la fabrique ; j'avais une blouse, j'avais l'air d'un gone... i

Le jeune gone était destiné à la gloire. Elle commença pour lui sur les bancs de ce collège où sa blouse de pauvre l'emporta sur les beaux habits des élèves riches. Dans les compositions, il était toujours parmi les premiers. A partir de la troisième, sa supériorité s'affirma davantage encore, il traitait en vers les sujets de discours français, et émerveillait tout le collège. Un jour, le professeur demanda une apologie d'Homère ; Alphonse Daudet remit une ode qui devint un événemnet, et dont voici un passage :

Et dans quatre mille ans, Au milieu des tombeaux et des peuples croulants, Comme un sphinx endormi, colosse fait de pierre, Tu pourras soulever ta paupière, Regarder le chaos, et dire avec orgueil :

Au vieil Homère il faut un monde pour cercueil.

En dehors du collège, le jeune poète menait une vie d'excursions à outrance ; il explorait sans se lasser les environs de Lyon, les bois, les coteaux, les montagnes, les bords du Rhône et de la Saône. Les verts paysages de cette riche et belle contrée, si différents des champs brûlés du Midi, l'impressionnaient délicieusement. Son enthousiasme, excité par la culture littéraire, ne connaissait plus de limites en face de la nature ; les rêves les plus étincelants hantaient son imagination.

Mais l'implacable réalité se dressait devant lui, au retour de ses courses aventureuses, et arrêtait l'essor de son espérance; l'insuccès et la ruine s'étaient abattus sur le foyer paternel, et bientôt la famille fut obligée de se disperser. Ernest Daudet vint à Paris tenter la fortune, tandis qu'Alphonse, âgé de seize ans, entrait au collège d'Alais, en qualité de maître d'études.

Mais c'est un enfant ! s'écria le principal en bondissant sur son fauteuil. Que veut-on-que je fasse d'un enfant ?

« Pour le coup, le Petit Chose eut une peur terrible ; il se voyait déjà dans la rue sans ressource. Il eut à peine la force de balbutier deux ou trois mots, et de remettre au principal la lettre d'introduction qu'il avait pour lui.i

Petit et mince de taille, beau de visage, nature fine et poétique, âme ardente et libre, Alphonse Daudet souffrait horriblement dans cette place de maître d'études. Tout le choquait, le froissait, le navrait. Il fit d'abord contre fortune bon cœur, mais à la fin le désespoir le prit. Ernest alors lui fit signe de partir ; comme un oiseau prisonnier qui voit sa cage ouverte, il prit en chantant son vol vers Paris, le grand Paris où il allait devenir un conquérant et un maître.

Il a raconté lui-même son arrivée dans la Ville-Lumière, ses luttes du début, ses courses écrasantes, ses déconvenues, ses démarches, le lyrisme qui enflait son cœur de dix-sept ans. Ce sont là des pages vraiment vécues, d'une éloquence intense et pénétrante ; on les dévore plutôt qu'on ne les lit. Écoutez-le :

« Quel voyage ! Rien qu'en y pensant trente ans après, je sens encore mes jambes serrées dans un carcan de glace, et je suis pris de crampes d'estomac. Deux jours en wagon de troisième classe, sous un mince habillement d'été, et par un froid! J'avais seize ans, je venais de loin, du fin fond du Languedoc où j'étais pion, pour me donner à la littérature. Ma place payée, il me restait en poche juste quarante sous, mais pourquoi m'en serais-je inquiété ? J'étais si riche en espérances ! J'en oubliais d'avoir faim ; malgré les séductions de la pâtisserie et les sandwichs qui s'étalaient au buffet des gares, je ne voulais pas lâcher ma pièce blanche soigneusement cachée dans une de mes poches. Vers la fin du voyage pourtant, quand notre train, en geignant et nous ballotant d'un côté à l'autre, nous emportait à travers les tristes plaines de la Champagne, je fus bien près de me trouver mal. Mes compagnons de route, des matelots qui passaient leur temps à chanter, me tendirent une gourde. Les braves gens ! Qu'elles étaient belles, leurs rudes chansons, - et bonne, leur eau-de-vie rêche, pour quelqu'un qui n'avait pas mangé pendant deux fois vingt-quatre heures ! »

» Quelle touche habile ! Quel relief de vie moderne ! Et en même temps comme l'âme voltige à travers ces cruautés de la destinée ! Il parle de son bagage, à la descente du train : « Il était joli, le bagage ! Une pauvre petite mallette garnie de clous, avec des rapiéçures, et pesant plus que son contenu. »

C'est dans cet équipage qu'en novembre 1857, au petit jour, Alphonse Daudet, poussé par le vent de la pauvreté et du malheur, fit son entrée dans Paris.

Au milieu de sa détresse, une chance rare de faire fortune lui était restée: il y avait à Lyon un tailleur qui avait foi dans son étoile, et qui consentait à lui ouvrir un crédit illimité. Il en profita, et se fit habiller supérieurement pour rendre des visites, et se faire présenter dans quelques salons de la grande ville.

Ah ! l'influence du vêtement ! qui ne l'a constatée ? Combien ont échoué dans la carrière, faute d'une belle redingote, d'un habit bien ajusté, d'un gilet plein d'orgueil, d'un pantalon fascinateur ! Balzac a écrit des pages admirables sur ce chapitre, qui a joué un rôle important dans la vie de beaucoup de grands hommes. Quand, le ler avril 1791, Bonaparte, lieutenant d'artillerie en second à Auxonne, fut nommé lieutenant en premier, et reçut l'ordre de partir pour Valence, il dut commander un équipement neuf à un tailleur, nommé Louvier, mais ne put lui payer sa note qui s'élevait à trois cents et quelques francs. Ce tailleur aussi eut confiance dans les destinées du jeune officier, et lui dit : « C'est bon ! Vous me payerez plus tard ! » Il n'eut pas lieu de s'en repentir.

Le tailleur d'Alphonse Daudet était une bonne âme, la littérature lui doit de la reconnaissance, car il est hors de doute que ses beaux habits servirent puisamment le nouveau débarqué à faire sa trouée dans le monde.

Ils l'aidèrent d'autant plus que la nature lui avait donné l'élégance et la beauté. « Une tête merveilleusement charmante, disait de lui Théodore de Banville ; la peau d'une pâleur chaude et couleur d'ambre, les sourcils droits et soyeux ; l'œil enflammé, noyé, à la fois humide et brûlant, perdu dans la rêverie, n'y voit pas, mais est délicieux à voir ; la bouche voluptueuse, songeuse, empourprée de sang, la barbe douce et enfantine, l'abondante chevelure brune, l'oreille petite et délicate, concourent à un ensemble fièrement viril, malgré la grâce féminine. »

Logé dans une mansarde de l'Hôtel du Sénat, rue de Tournon, où il connut Gambetta et ses amis de table d'hôte, Alphonse Daudet faisait des poésies, pour se consoler de ses misères, et attendrir la fortune, puis il les récitait avec succès dans des soirées mon daines « devant de belles dames qui raffolaient de sa bonne grâce, de sa brillante jeunesse, de sa chaude voix de Méridional et de sa séduisante beauté. »

En 1858, il publia, chez l'éditeur Tardieu, son premier livre : les Amoureuses. Ce recueil de vers fut remarqué, la critique lui fit bon accueil, Edouard Thierry salua l'auteur comme l'héritier d'Alfred de Musset. Quelle ivresse pour l'ancien maître d'études ! Déjà il souriait de ses déboires passés, et prenait conscience de sa force. « Ma timidité s'envola, dit-il; j'allais vaillamment sous les galeries de l'Odéon voir comment marchait la vente de mon livre... et même j'osai, au bout de quelques jours, adresser la parole à Jules Vallès ! J'avais paru. »

Ce titre d'Amoureuses dit ce que renferme le livre. C'est ce qu'on appelle des vers de la vingtième année, déclarations timides, aveux brûlants, galants marivaudages, souvenirs, espérances d'un cœur aimant.

Je cueille ces strophes d'une pièce intitulée : Trois jours de vendanges :

Je l'ai rencontrée un jour de vendange, La jupe troussée et le pied mignon ; Point de guimpe jaune, et point de chignon ;

L'air d'une bacchante et les yeux d'un ange.

Suspendue au bras d'un doux compagnon, Je l'ai rencontrée aux champs d'Avignon,

Un jour de vendange.

Je l'ai rencontrée un jour de vendange, La plaine était morne et le ciel brillant ; Elle marchait seule, et d'un pas tremblant, Son regard brillait d'une flamme étrange.

Je frissonne encore en me rappelant Comme je te vis, cher fantôme blanc,

Un jour de vendange!

Je l'ai rencontrée un jour de vendange, Et j'en rêve encor presque tous les jours. Le cercueil était couvert de velours, Le drap noir avait une double frange.

Les sœurs d'Avignon pleuraient tout autour... La vigne avait trop de raisins; l'Amour

A fait la vendange.

Le pièce la plus connue a pour titre : Les Prunes. Que de fois on l'a dite dans les salons !

Si vous voulez savoir comment Nous nous aimâmes pour des prunes, Je vous le dirai doucement, Si vous voulez savoir comment.

L'amour vient toujours en dormant, Chez les bruns comme chez les brunes, En quelques mots voici comment Nous nous aimâmes pour des prunes.

Mon oncle avait un grand verger, Et moi j'avais une cousine; Nous nous aimions sans y songer, Mon oncle avait un grand verger.

Les oiseaux venaient y manger, Le printemps faisait leur cuisine :

Mon oncle avait un grand verger Et moi j'avais une cousine...

Il y a dans les vers d'Alphonse Daudet comme un écho des joyeuses farandoles de son Midi. Toujours il aima la poésie, et son rêve eût été de chanter sans cesse, pareil à un troubadour du moyen âge, ou à un galant ménestrel contant sa peine à quelque châtelaine délaissée.

Mais le temps des cours d'amour et des trouvères est passé. Quand un poète loge dans la mansarde d'un hôtel garni, à la fin du XIXe siècle, la nécessité le force bientôt à accrocher sa guitare au mur, à délaisser les rimes dorées et les strophes sonores, et à demander à la prose ce que La Fontaine appelle si clairement « le vivre et le couvert. »

Alphonse Daudet le comprit ; aussi il ne s'attarda pas dans le vallon fleuri des poètes, il dit adieu à la cadence des vers, qui berce l'oreille, mais laisse l'estomac creux, et il s'attela courageusement à la prose, qui, elle du moins, peut faire vivre l'écrivain. Il mêla, d'ailleurs, à celle-ci ses dons lyriques, et sa puissante originalité est née d'un heureux mélange de fine observation et d'invention colorée.

Les dures épreuves des siens, dont il avait été le témoin attristé, et celles qu'il avait traversées pour lui-même, étaient la meilleure préparation qu'il pût subir, afin de peindre avec intensité les mœurs contemporaines, et devenir un romancier hors de pair. L'école de l'adversité est rude et cruelle, mais elle trempe l'âme comme un acier, et donne à celui qui a le don d'écrire une acuité sans rivale dans l'expression.

Aussi, allons-nous voir le poète des Amoureuses affirmer, presque sans transition, son talent de prosateur dans une série d'études, de nouvelles, de contes, de pièces de théâtres, puis de romans superbes qui se succéderont, avec régularité, pendant près de trente années, et ne seront interrompus que par la mort.

Le F'Figaro, dirigé par Villemessant, lui avait ouvert ses colonnes ; il y publia des chroniques, des scènes dialoguées, des récits divers, qui n'ont point perdu leur attrait, et qu'on peut relire dans les Lettres de mon moulin, les Contes du lundi, Robert Helmont, les Femmes d'artistes, les Lettres à un absent.

Comme l'a écrit son frère Ernest, ces pages d'alors tiennent à la fois de la fantaisie et de l'histoire. Tantôt il y laisse son imagination folâtrer à travers champs, butiner au gré de son caprice, sous le soleil, dans l'air tiède du Midi, tout embaumé de l'odeur des pins, qu'il écoute chanter sur les sauvages rochers de Provence ; tantôt il ressuscite les souvenirs de ses voyages, durant lesquels il a vu hommes et choses, avec le regard mystérieux et sûr de son esprit habile à les interroger et à les observer ; tantôt enfin, au spectacle des malheurs de son pays, il laisse éclater son âme déchirée par une angoisse patriotique ou gonflée d'une sainte indignation. Rires et pleurs, la gamme est complète sur cet harmonieux clavier ; toutes les notes y sont1.

1. Mon frère et moi, par Ernest DAUDET. ↩

Au milieu des aventures et des hasards de la vie parisienne, Alphonse Daudet, en 1861, rencontra M. de Morny, le personnage le plus puissant du second Empire, et eut le bonheur de lui plaire. L'homme d'Etat s'attacha à l'homme de lettres, en créant pour lui un emploi dans les bureaux de la présidence du Corps législatif.

Cet emploi, facile à remplir, laissait à l'écrivain une large part de son temps, et lui permettait de travailler à ses ouvrages avec la tranquillité de l'existence assurée. Il le conserva jusqu'en 1865, époque où mourut son bienfaiteur.

A partir de 1865, Alphonse Daudet, sûr de son avenir, et ayant confiance dans sa plume, s'adonna complètement à la littérature, et n'eut d'autre maître que lui. Ses efforts s'étaient déjà tournés vers le théâtre, et différentes pièces de lui avaient été représentées, la Dernière idole, l'Œillet blanc, les Absents, le Frère aîné ; elles n'avaient obtenu qu'un succès médiocre.

Jusqu'en 1873, il va tenter encore la scène avec le Sacrifice, l'Arlésienne et Lise Tavernier, mais sans y réussir, comme il le souhaitait. C'est alors que l'idée lui vint d'écrire un grand roman parisien, dont l'action se déroulerait dans le monde du commerce, en plein Marais, quartier qu'il habitait, et qu'il pouvait bien dépeindre. Ce roman fut Fromont jeune et Rister aîné. Ce fut un véritable triomphe, et avec ce livre, l'éditeur Charpentier entra dans la série des volumes à grands tirages.

« Fromont, raconte l'auteur, fut fait dans un des plus vieux hôtels du Marais, où mon cabinet, aux vastes fenêtres claires, donnait sur les verdures, les treillages noircis du jardin. Mais au delà de cette zone de calme et de pépiements d'oiseaux, c'était la vie ouvrière des faubourgs, la fumée droite des usines, le roulement des camions, et j'entends encore sur le pavé d'une cour voisine les cahots d'une petite brouette de commerce qui, au moment des étrennes, trimballait des tambours d'enfants jusque dans la nuit de sept heures du soir.

» Rien de sain, de montant comme de travailler dans l'atmosphère même de son sujet, le milieu où l'on sent se mouvoir ses personnages. La rentrée, la sortie des ateliers, les cloches des fabriques, passaient sur mes pages à heures fixes. Pas le moindre effort pour trouver la couleur, l'atmosphère ambiante ; j'en étais envahi. Tout le quartier m'aidait, m'enlevait, travaillait pour moi. Aux deux bouts de l'immmense pièce, ma table longue, le petit bureau de ma femme, et courant, passant la copie de l'un à l'autre, mon fils aîné, carabin maintenant, alors un bambin aux épaisses boucles blondes tombant sur son petit tablier noir pour l'encre de ses premiers bâtons. Un des meilleurs souvenirs de ma vie d'écrivain. »

La vérité des personnages, comme on l'a dit et répété, le vécu des événements ont été la cause déterminante du succès de Fromont jeune. Ce que le lecteur a vu, ce qui l'a ému, séduit, charmé, c'est moins l'affabulation d'un récit qui met aux prises l'honneur commercial et l'honneur domestique, que la simplicité de l'intrigue, la vérité des personnages, la poésie et l'émotion jetées à profusion dans ces pages charmantes1.

1. Mon frère et moi. ↩

Dans le passage cité plus haut, Alphonse Daudet parle de sa femme : celle-ci a été le bon génie de sa carrière. Ecrivain elle-même, artiste, poète, dévouée à la gloire de son mari, modeste pour elle, elle a eu tous les dons propres à seconder la vaste tâche du grand romancier. Il l'épousa au commencement de 1867. L'été précédent, il l'avait rencontrée chez son frère, à Ville-d'Avray.

Un jour, raconte ce dernier, des amis qui habitaient dans le voisinage, étant venus nous voir, amenèrent avec eux une de leurs parentes, une jeune fille charmante, instruite, supérieurement élevée, Mile Julia Allard. Elle avait eu le bonheur de grandir dans une atmosphère de tendresse et de poésie, entre un père et une mère passionnément épris des choses intellectuelles, poètes eux-mêmes. A quelques mois de là, elle portait le nom d'Alphonse Daudet.

Dans son livre : Trente ans de Paris, le romancier s'est plu à rendre hommage à celle qui partagea ses travaux. Rappelant qu'il a l'habitude de la questionner et de la consulter sur le dénouement de ses livres, il s'écrie : « Ah ! pauvres femmes d'artistes ! Il est vrai que la mienne est tellement artiste elle-même, elle a pris une telle part à tout ce que j'ai écrit ! Pas une page qu'elle n'ait revue, retouchée, où elle n'ait jeté un peu de sa belle poudre azur et or. Et si modeste, si simple, si peu femme de lettres ! »

Le succès prodigieux de Fromont jeune, non seulement en France, mais dans toute l'Europe et en Amérique, avait indiqué sa voie définitive à l'écrivain. Il était fait pour écrire des romans modernes à développements larges, pour camper aux yeux du lecteur des personnages de la vie actuelle, de la comédie humaine qui se déroule à la fin de ce siècle inquiet et tourmenté.

C'est alors qu'il commença Jack, « un livre plein de pitié, de colère et d'ironie. » Il mit une année à l'écrire. Ce roman est l'histoire d'un pauvre petit déclassé, fils d'une mère galante, élevé d'abord dans un pensionnat, puis placé comme apprenti dans une usine. Son bourreau est un amant de sa mère, d'Argenton, un poète raté, qui est jaloux de son goût pour les lettres et de sa distinction native. Il le fait partir comme employé à la chambre de chauffe d'un transatlantique. Le malheureux revient mais il est meurtri et il a failli mourir dans un naufrage. Un vieux médecin, une bonne âme, s'intéresse à son sort, ranime son courage et lui fait reprendre goût à T'étude et aux livres. Sa pensée est de lui faire épouser sa petite-fille, Cécile. Jack se met à l'œuvre et travaille afin de se faire recevoir officier de santé, et mérite la main de celle qu'il aime. Mais sa mère, par sa conduite, tait manquer le mariage, et le pauvre garçon meurt à l'hôpital de souffrance et de désespoir.

« Jack, dit l'auteur, parut chez l'éditeur Dentu (1876) en deux gros volumes, et n'eut pas le succès de vente de Fromont. C'est long et c'est cher, deux volumes, pour nos habitudes françaises. « Un peu trop de papier, mon fils » me disait avec un bon sourire mon grand Flaubert, à qui le livre est dédié. »

George Sand fut tellement bouleversée par la lecture de ce roman « qu'elle resta trois jours sans pouvoir travailler.»

A Jack succédèrent, presque d'année en année, le Nabab, les Rois en exil, Numa Roumestan, l'Evangéliste, Sapho, Tartarin sur les Alpes, l'Immortel. A chaque volume nouveau, le succès s'affirmait davantage, et le nom d'Alphonse Daudet entrait plus solidement dans la grande notoriété, où il restera désormais avec ceux de Balzac, de Stendhal et de Flaubert.

Le Nabab, les Rois en exil et Numa Roumestan forment une sorte de trilogie consacrée aux mœurs de la politique, aux personnages qui veulent y jouer un rôle, aux passions furieuses qui s'y donnent carrière, aux fièvres dévorantes des ambitieux qui descendent dans cette arène. Ces trois livres resteront comme la peinture maîtresse des agitations publiques d'une époque, la fin de l'Empire, et les années qui ont suivi. C'est l'histoire d'hier et d'aujourd'hui.

Le personnage qui domine tout dans le Nabab, c'est le duc de Mora, nom transparent de M. de Morny. Sa physionomie est mise en relief avec un art consommé. Nous voyons revivre là ce viveur élégant et sceptique, cet homme d'Etat subtil qui portait sur ses épaules l'empire de Napoléon III, ce président sans rival du Corps législatif, qu'Alphonse Daudet put étudier de près, tandis qu'il travaillait à ses côtés.

Les plus belles pages du livre sont celles où le romancier, je devrais dire l'historien, décrit les funérailles de cet homme extraordinaire.

L'attrait de ce roman consiste encore dans la peinture admirable d'une bande de faméliques qui s'agitent autour du bon Jansoulet, le nabab, revenu de Tunis avec une fortune de vingt-cinq millions, et qui jette l'argent par les fenêtres dans l'espoir de satisfaire son ambition politique, et de devenir député. Jenkins, un docteur infernal, Monpavon, un vieux beau ruiné, Moessard, un journaliste aux dents de loup, mènent l'assaut contre le millionnaire, et en tirent tantôt un pied, tantôt une aile. C'est une lutte épique.

Dans les Rois en exil, il y a des chapitres d'un intérêt poignant. Christian, jeune roi d'Illyrie, a été chassé par ses sujets. Il débarque à Paris avec sa femme et son fils, et mène aussitôt la vie d'un débauché. La reine, au contraire, conserve sa dignité et rêve de restaurer le trône de son mari. Elle est aidée dans sa tâche par un royaliste dévoué, Elysée Méraut, précepteur du petit prince Zara. Mais tous leurs efforts sont vains, le malheur s'abat sur cette famille royale, et le trône lui échappe à jamais.

Un passage fameux de l'ouvrage est celui où Frédérique, la jeune reine, pressée par la nécessité, veut envoyer au Mont-de-piété, par Elysée, la couronne de ses pères. Malédiction ! Cette couronne ne contient plus que des perles fausses. Christian a passé par là, et a déjà négocié les perles vraies. Ecoutons Daudet :

« Tout à coup elle se leva, alla prendre dans la boîte de cristal de roche l'antique relique oubliée, qu'elle posa sur la table, comme une poignée de joyaux de tous rayons.

« Elysée tressaillit... La couronne !...

« - Oui, la couronne... Voilà six cents ans qu'elle est dans la maison d'Illyrie... Des rois sont morts, des flots de sang gentilhomme ont coulé pour la défendre... A présent, il faut qu'elle nous aide à vivre. Il ne nous reste plus que cela...

«... Le lendemain Elysée, qui était resté dehors tout le matin, rentra après le premier coup du déjeuner, s'assit à table, ému, troublé, se mêlant à peine à la conversation dont il était ordinairement la lumière et l'entrain. Cette agitation gagna la reine, sans altérer en rien son sourire ni la sérénité de son contralto ; et le repas fini, ils furent longtemps encore avant de se rapprocher, de pouvoir causer entre eux librement...

« Enfin, la leçon arriva. Pendant que le petit prince installait, préparait ses livres :

« - Qu'avez-vous ?... demanda-t-elle. Que m'arrive-t-il encore !...

« - Ah ! madame... Toutes les pierres sont fausses...

« - Et très soigneusement imitées en clinquant... Comment cela s'est-il fait ?... Quand ? Par qui? Il y a donc un malfaiteur dans la maison !

« Elle avait pâli atrocement à ce mot de malfaiteur. Soudain, les dents serrées, avec un coup de colère et de désespoir dans les yeux :

« - C'est vrai. Il y a un malfaiteur ici... Et vous et moi, nous le connaissons bien...

« Puis, d'un geste de fièvre, prenant violemment le poignet d'Elysée comme pour un pacte connu d'eux seuls :

« - Mais nous ne le dénoncerons jamais, n'est-ce pas !

« Jamais ! dit-il en détournant les yeux, car d'un mot ils s'étaient compris. i

Dans Numa Roumestan, nous voyons un homme politique du Midi avec toute sa faconde et ses exagérations de langage. C'est un roman plein d'entrain et de bonne humeur. Le héros du livre est nommé député, il vient à Paris, trompe sa femme et se voit abandonné par elle. Mais il la retrouve en Provence, les époux se réconcilient, Mme Numa Roumestan est toute heureuse d'avoir reconquis son mari. Malheureusement pour elle, le bruyant Numa devient ministre ; désespérée, elle s'écrie : « Le Midi l'a repris ; je ne l'aurai jamais à moi seule ! » C'est une œuvre très étudiée. Pour peindre le Midi, gens et climat, Daudet n'a point de maître.

L'Evangéliste est un roman psychologique, l'analyse des phases successives par lesquelles passe une âme envahie tout à coup par la religiosité. La figure attachante du livre est miss Eline Ebsen, évangélisée par Mme Autheman, qui, elle, est l'évangéliste. Les faits se passent à Paris, dans le quartier du Val-de-Grâce. Miss Eline songe à se marier, lorsqu'elle perd sa grand'mère, et rencontre Mme Autheman, présidente de l'Œuvre des Dames évangélistes. « Celle qui vient de disparaître a-t-elle au moins connu le Sauveur, avant de mourir ? » demande Mme Autheman à la jeune fille. Cette parole, prononcée d'une voix sèche et dure, impressionne miss Eline, et la plonge dans une mélancolie indicible.

C'est le point de départ d'une révolution dans cette âme sensible. Elle renonce au mariage, se voue à Dieu, ne connaît plus rien de la terre, et devient à son tour dame évangéliste. La scène qui termine le récit, la séparation de la mère et de la fille, est l'une des plus déchirantes et l'une des plus belles, par la sobriété même, qu'ait jamais tracées Alphonse Daudet. Il les montre, dans cette dernière entrevue, toutes deux droites en face l'une de l'autre, sans un mot, sans un regard, devenues désormais étrangères, elles qui se sont si tendrement aimées. « Mme Ebsen, immobile à la même place, entend ce pas léger qui s'éloigne sur l'escalier. Et, sans que la fille se penche à la portière, sans que la mère soulève son rideau pour l'échange d'un dernier adieu, la voiture cahote, tourne la rue, se perd entre mille autres voitures dans le grondement de Paris... Elles ne se sont plus revues. Jamais. »

Sapho, comme on l'a dit, est le roman des faux ménages. L'héroïne, Fanny Legrand, surnommée Sapho, depuis qu'elle a servi de modèle pour une statue célèbre, s'empare de Jean Gaussin, un jeune homme destiné à devenir ambassadeur. Elle exerce sur son âme et sur ses sens une tyrannie terrible. Vainement, lorsqu'il connaît son passé, il veut rompre avec elle ; vainement sa famille intervient ; vainement il s'apprête à quitter la France, Sapho le ressaisit toujours. Que de scènes cruelles dans ce roman ! Que de pages émouvantes ! Au jugement de plusieurs critiques, c'est le chef-d'œuvre d'Alphonse Daudet.

Tartarin sur les Alpes est une suite des Aventures prodigieuses de Tartarin de Tarascon. Ces deux ouvrages, si amusants à lire, constituent la plus spirituelle des satires contre l'exagération méridionale. Le type de Tartarin est devenu populaire, comme représentant la vantardise, et « il mérite, écrit un érudit, de remplacer le Gascon de notre vieux répertoire. » On n'est jamais trahi que par les siens. Il fallait un Méridional pour bien peindre les défauts du Midi, mais Daudet a mis dans son Tartarin plus de malice que de méchanceté véritable.

L'Immortel est une satire contre l'Académie. Astier-Réhu, l'académicien désillusionné, s'écrie à la fin : « L'Académie, un leurre, un mirage ! Faites votre route et votre œuvre, en dehors d'elle ! Surtout ne lui sacrifiez rien ! »

Les pages les plus spirituelles de cette étude ont pour objet les obsèques d'un académicien sans valeur réelle, qui tenait cependant une place considérable dans la docte compagnie. Le romancier montre les collègues du défunt, qui viennent pleurer hypocritement sur sa tombe. « Décrépits, cassés en deux, déjetés comme de vieux arbres à fruits, les pieds de plomb, les jambes molles, les yeux clignotants de bêtes de nuit... Ceux qu'on ne soutenait pas s'en allaient les mains tâtonnantes, et leurs noms, murmurés par la foule, évoquaient des œuvres mortes, oubliées depuis longtemps... » On sait qu'Alphonse Daudet, malgré les prières réitérées des personnages influents de notre temps, ne voulut jamais briguer les honneurs académiques. Il n'avait qu'un signe à faire, lui disait-on, et les portes s'ouvraient. Il refusa constamment. Son indépendance lui était plus chère que tout le reste.

Ces notes brèves, ces rapides comptes rendus ne peuvent donner qu'une idée bien imparfaite du talent d'Alphonse Daudet, de sa souplesse, de sa clarté, de sa lumineuse analyse des vertus et des vices, de sa puissance de relief. Il faut le lire pour comprendre la place qu'il a conquise parmi les écrivains modernes, et le rôle prépondérant qu'il a joué et jouera longtemps encore dans la formation des idées et des émotions contemporaines.