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L'Enchanteur 1768—1848
De Châteaubriand à Ernest Renan Buffon par nattier

Deuxième partie

Buffon par nattier

De Châteaubriand à Ernest Renan · 7 min de lecture · p. 353–358 · chapitre 30 sur 34

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Ambert, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

J'ai visité jadis ton parc et tes ombrages, Et j'ai goûté l'attrait de ces calmes séjours... C'est là que tu bravais, à l'abri des orages, La vanité du monde, et l'intrigue des cours ; Et c'est là qu'ajustant ta manchette à dentelle, Ainsi qu'un grand seigneur, et qu'un fidèle amant, Tu voulais captiver ta maîtresse immortelle, La Science, au front pur, ironique et charmant . Devant cet horizon où s'écoula ta vie, Ces paisibles forêts et ces champs fortunés Où venaient expirer les fureurs de l'envie, Devant ces verts coteaux doucement inclinés, Ces immenses tilleuls, ces peupliers, ces hêtres, Ces vieux murs, cette Tour s'élançant vers les cieux, J'ai compris, ô Buffon, que les trésors champêtres, Sans les lasser jamais, aient réjoui tes yeux!

Tandis qu'au fond du parc, sur un banc solidaire Dont la mousse et le lierre enlaçaient les fragments, J'admirais, au milieu d'un élégant parterre, Quelques marbres anciens mutilés par le temps. Il me sembla soudain, sous la ramure sombre, Entendre résonner ton éloquente voix, Et mon avide esprit crut voir passer ton ombre A travers les rameaux entrelacés des bois !

« Jeune homme, disais-tu, toi que ma renommée Séduit, et fait pâlir, apprends à mépriser L'apparence futile et la vaine fumée De ces projets bruyants et doux à caresser Qu'on prend pour une tâche utile et méritoire, Mais qui ne sont, hélas ! qu'un fragile décor, Et qu'un piège grossier où la solide gloire N'a jamais égaré son lumineux essor !

« Aux vrais ambitieux j'ai légué mon exemple, Le labeur incessant, et la simplicité...

Ils vivront, eux aussi, dans les échos du Temple, S'ils poursuivent leur œuvre avec ténacité, Sous les injustes coups de l'aveugle fortune, Comme au sein des plaisirs, de l'or et des grandeurs, Et si, n'oubliant point que la route est commune, Le pas de leurs rivaux enfièvre leurs ardeurs ! « Malgré ses cruautés, la vie est belle encore, Et le stoïque en peut supporter le fardeau !... N'est-ce rien que l'aspect d'une limpide aurore, Que les arbres, les fleurs, nés d'un printemps nouveau, Que toute la Nature, harmonie éternelle?

N'est-ce rien que l'amour, la liberté, l'honneur, Et la reconnaissance, et l'amitié fidèle, Et la sincérité de l'esprit et du cœur"... »

J'écoutais, attendri, les accents de l'Ancêtre, Daignant s'inquiéter de mon jeune destin...

C'était plus un ami qu'un mentor et qu'un maître Qui tentait d'affermir mon effort incertain, Et de guider au but ma course aventureuse... Aussi, j'allais à lui, tout entier, pleinement, Ivre de m'élancer dans l'arène poudreuse, Et d'affronter l'obstacle avec acharnement !

Et je me rappelais son ferme caractère, Sa « longue patience », et ses mâles vertus Que Jean-Jacques vantait, et qu'admirait Voltaire, Cette fierté surtout, et ces nobles refus Qu'il savait opposer à la foule empressée Des courtisans, des sots, et des adulateurs, Réservant son hommage aux rois de la pensée, Historiens, savants, poètes, orateurs !...

Racine lui donnait une joie infinie ; Il se plaisait, le soir, à rappeler parfois A ceux qui l'entouraient les vers d'Iphigénie, Les sanglants désespoirs, les tragiques effrois D'Andromaque captive, et de Phèdre en délire...

Il enviait souvent la magistrale ampleur De ces récits fameux où palpite et respire Le cri de la pitié, le respect du malheur!

Reste donc fier d'avoir vu naître ce grand homme, O mon pays aimé, superbe Côte-d'Or, Dont je m'enorgueillis, lorsqu'une voix te nomme, Et qu'à chaque réveil je chéris plus encor !

Un souffle génial te féconde et t'anime !...

Que de noms éclatants se succèdent toujours, Depuis le Téméraire à Bossuet sublime, De Rameau, de Buffon,... aux gloires de nos jours !

En vérité, je vous le dis, ces moments consacrés au culte du génie, à l'évocation des grandes âmes doivent être comptés parmi les meilleurs de notre vie.

Après le cabinet de travail, sujet de méditations sans fin pour l'esprit, et dont on s'éloigne avec je ne sais quel regret spécial, le visiteur s'arrête avec admiration devant le donjon ou vieille tour du château, appelée tour de l'Aubespin, ou plus communément Tour de Buffon. C'est elle qui domine la vallée, et qu'on aperçoit du chemin de fer, soit en allant vers Dijon, soit en remontant vers Paris.

Cette fameuse tour, vestige d'un château-fort du XIV° siècle, à la forme d'un octogone irrégulier et mesure, depuis le sol jusqu'à l'arête supérieure des créneaux, 40 mètres 50 centimètres. On arrive à la plate-forme par un escalier de 210 marches pratiqué en partie dans la muraille. « Le panorama merveilleux dont on jouit à cette altitude, dit M. Ferdinant Sardin, un écrivain local, récompense largement le visiteur des fatigues de l'excursion. »

Ce donjon, s'il faut en croire les anciennes chroniques, a reçu son nom d'un chevalier de l'Aubespin, qui commandait le château vers 1370.

1370 ! Retournez la tête vers ce terme lointain, et ressuscitez, s'il se peut, la vie de ceux qui alors furent nos virils aïeux !

En contemplant le donjon séculaire que leurs fortes mains ont bâti, et dont les solides pierres semblent braver l'effort des âges, devant ces créneaux vénérables à travers lesquels on aperçoit l'azur du ciel, on rêve de sièges, de batailles, d'assauts vigoureux ; on rêve aussi d'élégantes châtelaines dont le regard inquiet interroge la vallée, et dont le cœur bat avec ivresse, quand là-bas paraît un galant chevalier, déguisé en ménestrel, qui le soir trouvera bonne table, bon gîte... et le reste, dans le manoir féodal.

Auprès de l'immense tour, le fils de Buffon, pour honorer le nom de son glorieux père, fit élever en 1785 une modeste colonne dont l'inscription fait surtout le mérite :

Excelsæ turri, humilis columna,

Parenti suo, filius Buffon !

Ce qui veut dire : « Ce que l'humble colonne est à la haute tour, le fils de Buffon l'est à son père! » L'écrivain fut très touché de cette marque d'affection et d'admiration, et en apercevant la colonne dressée à son insu, il se sentit attendri jusqu'aux larmes, et s'écria en embrassant son fils : « Mon enfant, cela te fera honneur ! »

A trente mètres environ de la tour de l'Aubespin, s'élève la tour Saint-Louis. Celle-ci, de forme presque ronde et de dimensions plus modestes que son orgueilleuse voisine, a eu l'honneur de voir naître Aleth, fille de Bernard Ier, qui devint la mère de saint Bernard. Elle écrivit des poèmes pleins de grâce et de sentiments exquis, au dire des historiens, mais ils ne sont point parvenus jusqu'à nous.

Pendant les grandes chaleurs de l'été, la tour Saint-Louis servait parfois de cabinet de travail à Buffon : il y trouvait plus de fraîcheur, et je ne sais quoi de mystérieux qui plaisait à sa rêverie.

En parlant de Buffon, les mots travail, étude, méditation, reviennent d'eux-mêmes sous la plume du narrateur. Il fut, en effet, le plus acharné travailleur qu'il y eut jamais dans les lettres, les sciences et les arts.

« Il rentrait quelquefois, nous apprend Hérault de Séchelles, des soupers de Paris à deux heures après minuit, lorsqu'il était jeune, et, à cinq heures du matin, un savoyard venait le tirer par les pieds, et le mettre sur le carreau, avec ordre de lui faire violence, dût-il se fâcher contre lui. Il m'a dit aussi qu'il travaillait jusqu'à six heures du soir. « J'avais alors, me dit-il, une petite amie que j'adorais : Eh bien ! je m'efforçais d'attendre que six heures fussent sonnées pour l'aller voir, souvent même au risque de ne plus la trouver. »

En quittant les jardins, les avenues, les voûtes de feuillage, les nobles arbres de ce séjour admirable, on se retourne plus d'une fois pour saisir encore le charme infini qui voltige à travers la verdure et les fleurs, et, en franchissant, au départ, la grille en fer forgé, œuvre d'art du passé, on salue, comme un ami, tout ce beau parc associé à la renommée de Buffon, et destiné, semble-t-il, par la Nature, à impressionner favorablement le passant méditatif.

La ville de Montbard se montre fière à bon droit de son grand homme, qui y naquit le 7 septembre 1707, et dont les restes mortels reposent dans un caveau de l'antique église. Elle lui a élevé une statue superbe sur une hauteur silencieuse et ombragée, cadre merveilleux qui convient bien à la nature de son génie, et qu'il ne pouvait rêver plus digne de lui, dans ses désirs de gloire.

En 1889, elle fêta son centenaire avec un entrain et un éclat qu'on ne peut trouver peut-être qu'en Bourgogne. Enfin, elle a acheté la propriété qui venait de l'écrivain, et veille avec un soin jaloux à son entretien. Tous les lettrés se réjouiront de cette acquisition qui met les souvenirs de Buffon, son cabinet de travail, sa tour, ses arbres, ses terrasses, à l'abri de la barbarie des spéculateurs.

• VI