Première partie
Hommes célèbres Frédéric Chopin
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Ambert, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
A figure pensive de Chopin est sympathique à tous ceux qui ont un grain de poésie dans le cœur, et que le besoin d'idéal tourmente. Il attire, séduit, et captive, en s'adressant à ce que nous avons de meilleur en nous, la sincérité dans le sentiment, et quand nous avons entendu sa musique, il semble qu'il nous a fait de douces confidences, et qu'il a reçu les nôtres.
Il nous attendrit sur lui-même, nous l'écoutons comme un ami ; mais bientôt dans sa plainte, dans ses espérances, dans ses révoltes, dans ses angoisses, dans ses supplications, nous reconnaissons notre propre destinée, et nous l'admirons d'autant plus qu'il exprime plus éloquemment nos désirs, nos aspirations, nos tendresses, disons le mot, nos amours.
C'est là le secret de son prestige et de sa gloire : c'est par là qu'il est un maître, et c'est ce qui fait que c'est une douce tâche de rendre hommage à son génie.
Le souvenir de Frédéric Chopin, comme celui de Mozart et de Schiller, comme celui du poète anglais Shelley, et de notre cher Alfred de Musset, est entouré d'une auréole de poésie touchante. Il eut du génie, il fut dévoré par la passion de la beauté, par un besoin d'aimer supérieur, il composa des œuvres admirables, et il mourut jeune...
Qui ne serait ému devant ce destin ? Qui ne serait conquis devant cette mémoire, devant ce nom, que nous entrevoyons au milieu du prestige des grandes renommées, paré du reflet d'une mélancolie immortelle ?
Dans ce début, je veux tenter de caractériser la source d'inspiration de Chopin, les idées principales, les idées-mères de ses envolées lyriques. Je serai amené ensuite à parler brièvement de sa vie, et à le suivre dans les passions qui l'ont traversée, afin de mieux mettre en relief les compositions qui en ont accompagné l'éclosion et le développement.
En réalité, Chopin est un poète qui rend, par l'harmonie des sons, deux ordres de pensées surtout : d'abord les élans intimes de sa nature aimante, ensuite les sensations que lui a données la nature, paysages, montagnes, vallons, forêts du sol natal.
Son œuvre est une des plus hautes expressions de la nostalgie de l'Idéal et de la Beauté, cette patrie des grandes âmes. Il est tourmenté, obsédé par le désir de la perfection dans l'ordre du sentiment, et c'est alors qu'il fait entendre ses chants les plus beaux.
J'ai nommé tout à l'heure Alfred de Musset. Chopin, à mon avis, lui ressemble sous de nombreux rapports, et on pourrait l'appeler, je crois, le Musset de la musique. L'un a écrit des vers, l'autre des compositions pour le piano, mais que d'analogie entre eux ! Quels rapprochements intéressants on pourrait faire entre Rolla, par exemple, l'Espoir en Dieu, le Souvenir, Lucie, les Nuits du poète, et la Sonate en Ut mineur, le Trio dédié au prince Antoine Radziwill, les Trois Nocturnes, et tant d'autres œuvres du musicien !
C'est la même muse, au fond, qui fait vibrer leur lyre, et c'est la même admiration, le même enthousiasme qui nous empoignent, lorsque nous entendons soit les strophes cadencées de Musset, soit les morceaux sublimes de Frédéric Chopin.
La vie de ces deux hommes privilégiés a de frappantes similitudes. Analyser l'un, c'est faire connaître l'autre. Je me les représente au sortir de l'adolescence, avides d'action, de renommée, de tendresse sincère. Ils se jettent sur toutes les émotions de ce monde, pareils à des athlètes novices, qui descendent pour la première fois dans l'arène, et qui vont savoir au prix de quelles blessures s'acquiert l'expérience.
Tout leur sourit d'abord, ils croient à la bonne foi, à la générosité, à la justice, à l'éternité du sentiment, à l'héroïsme du cœur, au courage de la pensée, bref à toutes les vertus, dont la conception fait la grandeur de l'être humain.
Leur imagination prête à tout cet ensemble une magie délicieuse, et les colore d'un reflet enchanteur. Ils apparaissent comme des dieux dans le tumulte des villes, ou la solitude des bois et des vallées ; leurs cœurs sont émus par le seul plaisir de vivre, et des flots d'harmonie sont prêts à sortir de leur poitrine altière.
Le poète et le musicien aimés, dont nous vénérons la mémoire, reconnurent bien vite combien grande est la disproportion entre l'infini de nos aspirations et la contingence des choses, entre la Beauté parfaite qui passe dans nos rêves et les ébauches qui s'offrent à nous de tous côtés, entre la certitude qu'ambitionne notre raison et le doute qui nous accable, entre les amours si belles entrevues et les fragiles réalités... Ils eurent tous deux, dis-je, conscience de ces misères de l'homme, et, désespérés, ils firent entendre des cris de révolte et d'angoisse, puis des plaintes résignées, puis des chants d'espoir vers de plus doux rivages... puis, enfin, au milieu de la course, la mort vint les prendre, et ils s'en sont allés, meurtris, nous laissant comme héritage, à nous, enfants du siècle aussi, ces cris, ces chansons, ces vers charmants que nous savons par cœur, cette musique pénétrante que nous aimons tant à entendre...
Voilà Musset ! Voilà Chopin !
A l'un comme à l'autre on peut appliquer un passage célèbre de la Nouvelle Héloïse, cet ouvrage. incandescent qui bouleversa la société, à l'époque où il parut, et que nos arrière-grand'mères ont dévoré. Il s'agit d'une lettre que Julie écrit à Saint-Preux ; elle lui dit : « Je vois, mon ami, par la trempe de nos âmes et par le tour commun de nos goûts, que l'amour sera la grande affaire de notre vie. Quand une fois il a fait les impressions profondes que nous en avons reçues, il faut qu'il éteigne ou absorbe toutes les autres passions ; le moindre refroidissement serait bientôt pour nous la langueur de la mort ; un dégoût invincible, un éternel ennui, succéderaient à l'amour éteint, et nous ne saurions longtemps vivre après avoir cessé d'aimer. »
Ces paroles fatales et charmantes s'appliquent à l'infortuné Chopin plus qu'à tout autre. Avait-il lu l'Héloïse de Rousseau ? Avait-il médité sur cette page si éloquente et si profonde ? Je l'ignore. Mais, son génie mélancolique s'est complu à développer ce thème entraînant, et il a su trouver, dans son art, les mêmes accents que Jean-Jacques, pour donner carrière au feu divin qui le tourmentait, et pour nous attacher à lui.
J'arrête là les appréciations d'ordre général que je désirais présenter sur Chopin, et j'arrive à ses premières œuvres.
Nous assistons à l'éclosion d'un homme supérieur dans la musique. Le voici à son aurore. - Il était né près de Varsovie, le ler mars 1809. Son père était un professeur de français, sa mère était Polonaise. Ce fut un enfant frêle, maladif, remarqué par la douceur, l'affabilité de son caractère, en même temps que pour la vivacité de son intelligence. A neuf ans, il commença à apprendre la musique sous la direction d'un disciple passionné de Sébastien Bach, Adalbert Zywny, qui dirigea ses études dans le sens de l'enseignement le plus classique. Puis, il eut pour maître Elsner.
« Placé assez jeune dans un des premiers collèges de Varsovie, dit Barbedette, par les soins du prince Antoine de Radziwill, protecteur éclairé des arts, artiste lui-même et auteur d'une belle partition de Faust, Chopin put joindre à la culture artistique la culture littéraire, sans laquelle la première ne peut être parfaite.
» Charmant d'esprit, de grâces naturelles, il exerça de bonne heure une attraction invincible sur ceux qui l'approchaient. Lui-même ressentit, dès les premiers temps de sa jeunesse, un vif attachement pour une jeune fille, qui ne cessa jamais de lui porter un pieux hommage. « La tempête, a dit Liszt, la tempête, qui dans un pli de ses rafales emporta Chopin loin de son pays, comme un oiseau rêveur et distrait, surpris par elle sur la branche d'un arbre étranger, rompit ce premier amour, et deshérita l'exilé d'une épouse dévouée et fidèle, en même temps que d'une patrie. Il ne rencontra plus le bonheur qu'il avait rêvé avec elle, en rencontrant la gloire à laquelle il n'avait peut-être pas songé. »
» Inopinément séparée de Chopin, cette jeune fille fut fidèle à sa mémoire, à tout ce qui restait de lui. De son côté, Chopin ressentit, de cette première et pure passion, une impression qui jamais ne s'effaça, et contribua puissamment à donner à ses chants une empreinte de douloureuse tendresse. »
Pour goûter tout l'attrait des œuvres premières de Chopin, il faut se rappeler que l'illustre musicien est au début du voyage, qu'il n'a pas souffert encore, et qu'il compose sous l'inspiration d'un juvénile amour, l'amour charmant, l'amour ineffaçable, l'amour adorable de la vingtième année.
Ces œuvres du début révèlent, à mon sens, la joie de la jeunesse et le bonheur de vivre. Elles renferment, il est vrai, des notes mélancoliques, mais le musicien n'est pas absorbé encore par cette fatale tristesse qui va devenir la caractéristique de son talent.
Chopin n'a point quitté alors ceux qu'il affectionne tendrement, sa famille, ses maîtres, ses amis. Les impressions qu'il ressent sont douces, et il les fait passer dans ces compositions de la première heure.
Mais bientôt la lutte pour la vie, le besoin de se créer un nom, une place au soleil, cette force mystérieuse qui fait que l'oiseau s'envole du nid, et s'élance dans le vaste monde, amènent chez lui l'inquiétude, des préoccupations multiples, des tourments de toute sorte, l'amertume même ; de là aussitôt, dans sa musique, l'écho de ces misères, de ces froissements de la réalité, de ce contact douloureux avec la société.
Chopin, on l'a dit, doit une grande partie de sa célébrité à ses Nocturnes ; ils comptent, en effet, au nombre de ses œuvres les plus parfaites. Dans ces pièces d'une distinction sans égale, la nature de son talent se déploie avec toutes les qualités qui lui sont propres, l'élévation de la pensée, la pureté de la forme, et presque toujours ce cachet de mélancolie rêveuse qui donne un charme si particulier à tout ce qu'il a écrit.
Quand il commença à composer cette musique, avec le caractère que j'indique, il avait quitté Varsovie, et le cadre d'affection saine de son adolescence. L'artiste commençait à se débattre au milieu des cruautés du sort, comme dit Musset, et des orages des passions.
Bien que les circonstances de son départ de Varsovie soient connues, il est bon de les rappeler. Long-temps il hésita, avant de s'éloigner de sa patrie. Au mois de septembre 1830, il écrivait à un de ses meilleurs amis : « Je suis encore ici, et je ne puis me décider à fixer le jour de mon départ. Il me semble toujours que je quitte Varsovie pour n'y jamais rentrer; je sens en moi la conviction que je dis un éternel adieu à ma patrie. Oh ! qu'il doit être dur de mourir ailleurs que là où l'on est né ! Comme il me serait cruel, à mon lit de mort, de voir un médecin indifférent et un serviteur mercenaire, au lieu des visages aimés de mes chers parents ! Crois-moi, cher ami, je voudrais bien souvent aller près de toi, reposer mon cœur endolori ; ne le pouvant, je m'en vais par les rues, sans but... rien ne peut calmer mon angoisse, je rentre pour retrouver les mêmes souffrances...
« A Vienne, je ne ferai que languir... Il en est ainsi quand le cœur n'est pas libre. Toi qui connais si bien cette incompréhensible puissance, explique-moi donc ce sentiment commun à tous les hommes, et qui leur fait attendre toujours du lendemain le mieux que la veille ne leur a pas donné. »
Enfin, il fallut prendre une résolution ; le 2 novembre de cette année 1830, Chopin quittait sa ville natale. Un groupe d'amis, en tête desquels son vieux maître, Elsner, s'étaient réunis pour l'accompagner jusqu'au premier village, situé sur la route, Wola, faubourg historique, où s'effectuait jadis l'élection des rois de Pologne. Là, les élèves du Conservatoire de Varsovie l'attendaient. Ils chantent une cantate expressément composée pour la circonstance par Elsner. Un banquet lui est offert, à l'issue duquel on lui présente une coupe d'argent artistiquement travaillée, remplie jusqu'aux bords, non pas de vin, mais de la poussière du sol natal. Alors, Frédéric ne put contenir ses larmes. Cette terre de la patrie devait, dix-huit années plus tard, à Paris, être jetée sur son cercueil.
Ces souvenirs sont touchants. Ils revêtent je ne sais quel prestige qui excite notre admiration affectueuse, et nous attachent davantage au grand homme.
Ce qui m'émeut surtout, c'est ce vieux maître de Chopin, Elsner , faisant ses adieux à l'élève qu'il affectionne, composant une cantate en son honneur, et lui remettant, au moment du départ, une coupe remplie de la terre de sa patrie. Ces détails disent plus éloquemment que de longues phrases à quels nobles cœurs, à quelles belles intelligences nous avons affaire.
Elsner avait deviné le génie de son élève Frédéric. Il le jugeait ainsi : « Il est de la race des aigles ; montrons-lui les régions sublimes, et suivons-le dans son vol, aussi longtemps qu'il nous restera d'haleine, à nous autres, oiseaux de chétive envergure. »
Le vieux et digne maître ne s'était pas trompé. Les œuvres de son élève en sont la preuve surabondante.
Il importe de ne pas oublier que Chopin s'arrachait presque malgré lui à son pays natal, à ses parents, à sa famille. Tous l'aimaient, et lui prodiguaient les marques d'affection dont sa nature délicate avait besoin. De son côté, il témoignait à chacun la même amitié dévouée.
C'est un précieux trésor dans la vie, que d'être entouré ainsi de soins affectueux, d'amis qui vous comprennent, et vous secondent, et, lorsqu'on les quitté, il est rare qu'on en trouve l'équivalent.
Chopin, comme je l'ai dit, était poussé par une force mystérieuse à s'éloigner de Varsovie, la force du génie qui était en lui, le besoin de la gloire, les mirages de la fortune et de l'ambition.
Il va d'abord à Breslau et à Dresde. Il donne des concerts dans ces villes. On trouve, dans sa correspondance, de curieux détails sur son séjour à Dresde.
Il se rend ensuite à Vienne, où il a à lutter avec les difficultés que rencontre tout artiste inconnu. La question d'argent se dresse devant lui, difficile à résoudre. C'est un banquier qui le décourage, puis lui fait des courbettes quand il sait qu'il est protégé par des personnages puissants. C'est un éditeur qui l'accable de politesses, mais ne lui donne pas une obole pour les compositions qu'il a déjà publiées, ni pour celles qu'il voudrait publier encore.
Après un séjour d'une année à Vienne, après des tentatives difficiles, Chopin est irrésolu. Il ne sait s'il doit se rendre en Italie ou à Paris. Enfin, Paris l'emporte, et il y arrive à la fin de septembre 1831. Il a à peine 22 ans.
Le voici parmi nous. Les débuts furent un peu durs. C'est le sort commun à tous ceux qui débarquent dans la Ville-Lumière, et qui veulent y conquérir une place dans les sciences, les lettres, les arts.
Pour le soutenir dans la lutte, il a son vieux maître Elsner, qui lui écrit souvent de Varsovie, et lui donne de sages conseils. Dans une lettre, Elsner lui dit : « La supériorité dans l'art ne s'obtient pas par l'imitation de tel ou tel maître, de telle ou telle époque ; car quelque talent qu'on possède sur un instrument, il ne peut être que le moyen, non le but de l'art. »
Certes, Chopin comprenait l'excellence de ces avis pour atteindre le grand art, mais était-il en état de . les suivre ? Sans fortune, il fallait faire face aux nécessités de l'existence, il lui fallait gagner son pain. Aussi, il répond à Elsner :
« Toutes mes espérances sont anéanties ; aujourd'hui je suis forcé de me frayer un chemin dans le monde comme pianiste, et de renoncer pour le présent à la voie plus haute dont vous m'entretenez ! »
Il réussit à organiser un premier concert, qui eut peu de succès, et dont les recettes ne purent couvrir les dépenses. Cependant, un critique influent, Fétis, directeur de la Revue Musicale, en rendit compte, et prédit les succès futurs de ce débutant alors ignoré du public. Il vanta surtout le Concerto en mi mineur. Chopin l'avait composé en 1829, alors qu'il était heureux parmi les siens, et avait le cœur pris par un premier amour.
Ce Concerto, justement renommé, se distingue par des chants d'une suavité qui nous ravit. Rien de semblable n'avait été rêvé jusqu'alors : ce ne sont pas de ces accents vigoureux qui saisissent et transportent, ce n'est pas non plus une musique efféminée qui nous berce et nous endort, non. Ce sont des accents d'une originalité qui tient sans cesse en éveil ; le chant s'égare dans des modulations étranges, inattendues, sans qu'il ait rien de heurté.
On y trouve, en effet, la rêverie délicieuse qui s'adresse à l'être aimé, pendant l'absence, et qui est un mélange de joie et de tristesse, dans lequel l'âme se complaît, et qui lui fait trouver tout le reste indifférent. Fétis avait deviné juste : le Concerto en mi plaçait Chopin hors de pair.
L'artiste était désolé des obstacles à vaincre. Il lui semblait que la fortune et la gloire lui échappaient en même temps.
Le malheureux, tout meurtri, ne médite que des résolutions extrêmes. Il veut aller en Amérique, ou retourner à Varsovie. Il s'arrête à ce dernier parti. Sa détermination prise, il fixe le jour de son départ, achève ses préparatifs, fait ses adieux.
Mais nous allons voir apparaître une circonstance heureuse, ce que les anciens appelaient le Destin, la Fatalité, ce que les modernes nomment le Hazard, mot vague dont Schiller a dit : « Le hasard, c'est le roi du monde.i
Le jour donc où il devait quitter Paris, ce Paris si dur parfois à l'âme délicate des artistes, Chopin rencontra dans la rue le prince Valentin Radziwill qu'il connaissait. Il annonce son dessein. Le prince n'y fait pas trop d'objections, mais le prie seulement de différer d'un jour son départ, et lui demande de l'accompagner le soir même dans une réception qui avait lieu chez Mme de Rothschild. Chopin promet, et se rend à la soirée.
Dans les salons du riche banquier, où il pénètre pour la première fois, il se met au piano ; une société nombreuse, sympathique, capable d'apprécier son talent jeune et original, l'écoute, l'applaudit, s'enthousiasme : hier il était presque inconnu, il sera célèbre demain.
L'horizon pour Chopin va s'éclairer : il ne songe plus à partir. La fortune le porte, la gloire plane sur sa tête, et il va connaître quelques belles années.
Il y a ainsi une minute décisive dans la vie de tous les grands hommes, partis d'un rang obscur, et nés pour les sommets.
Les salons d'autrefois avaient une prépondérance utile. Ils étaient fréquentés par une élite, et leur consécration donnait à l'écrivain, à l'artiste, au penseur, un prestige digne de son mérite. Là, il se sentait compris, apprécié, encouragé ; là il trouvait aide et protection, et une parole autorisée ranimait ses espérances.
Il y a lieu de regretter la disparition de ces foyers intellectuels qui firent le charme de la fin du XVIIIe siècle, et du commencement du XIXe. Les bienfaits qui en découlaient pour les arts et les artistes étaient une justification des grandes fortunes.
J'ignore si, dans la famille de M. de Rothschild, on a conservé le souvenir de cette soirée si mémorable dans la vie de Chopin ; elle mérite, en tout cas, d'être rappelée, puisqu'elle a permis au compositeur de rester à Paris, de s'y faire un nom, et d'y occuper une place supérieure parmi les créateurs de la musique.
De 1832 à 1837, Chopin a une existence heureuse. Il ressent les ivresses qui ont pu passer dans ses rêves, « les délices du cœur, l'enivrement de l'intelligence, le contentement des nobles ambitions réalisées, le repos et la douceur du bien-être présent, ainsi que la séduction d'un avenir dont les illusions dorées paraissent des certitudes. »
La consécration du salon de Mme de Rothschild avait porté ses fruits. A partir de ce jour, il fut reçu dans les milieux les plus élégants, eut pour élèves les jeunes filles et les jeunes femmes de l'aristocratie, et vécut enfin dans le cadre choisi qui convenait à sa nature délicate et fine.
Il n'était pas l'homme de la foule, des cérémonies à grand fracas, des vastes salles où se presse un fiévreux auditoire, non : il était l'artiste qui se livre seulement dans l'intimité, dans une demi-solitude, presque dans l'obscurité. Alors, de l'aveu de tous ses contemporains, il était admirable dans ses improvisations.
C'était le soir, par exemple, à cette heure mélancolique où le jour tombe, et s'en va comme à regret. La nuit, « la douce nuit qui marche », comme dit Baudelaire, s'annonce discrètement, la lampe n'est point encore allumée, et notre âme éprouve je ne sais quel sentiment où il y a de la tendresse, des réminiscences heureuses, et puis aussi la vague inquiétude de l'avenir. Nous nous disons presque involontairement que nous aussi nous finirons comme ce jour qui s'achève, et de cette affinité mystérieuse de notre vie avec la nature naît une émotion intime et pénétrante.
Il fallait écouter Chopin à cette heure-là, se mettant au piano, entouré d'un petit cercle d'intimes, et s'abandonnant aux confidences de la musique. C'est à ces moments qu'il faisait entendre ses Variations, ses Fantaisies sur des airs polonais, si justement célèbres.
Alfred de Musset a exprimé dans de beaux vers l'éloquence de ces airs appris aux jours de l'enfance. C'est dans le poème de Rolla : Musset nous représente son héros prêtant l'oreille à des chanteurs qui passent :
Quand Rolla sur les toits vit le soleil paraître, Il alla s'appuyer au bord de la fenêtre.
De pesants chariots commençaient à rouler ; Il courba son front pâle, et resta sans parler...
Un groupe délaissé de chanteurs ambulants Murmurait sur la place une ancienne romance.
Ah ! comme les vieux airs qu'on chantait à douze ans Frappent droit dans le cœur aux heures de souffrance ! Comme ils dévorent tout, comme on se sent loin d'eux ! Comme on baisse la tête en les trouvant si vieux !
Comme ils savent rouvrir les fleurs des temps passés, Et nous ensevelir, eux qui nous ont bercés !
C'est bien ce thème sur lequel Chopin aimait à laisser courir le flot de ses souvenirs, lui, très attaché au foyer paternel, très attaché aussi à sa patrie, qui n'est, en réalité, qu'une famille plus grande.
Une heure à laquelle il se plaisait à improviser, était la fin d'une soirée mondaine, quand la foule des invités s'était retirée, et qu'il ne restait plus que les intimes.
Vous voyez l'artiste, n'est-ce pas, à cette heure psychologique d'une fête du monde, où l'esprit, oubliant les côtés prosaïques et les banalités inéluctables de la vie, s'affine pour l'art, pour la passion, pour les confidences intimes et sincères.
Ce fut à une soirée de ce genre, chez la comtesse Marliani, qu'il rencontra George Sand, cette femme qui devait tenir, dans sa vie, une place importante et fatale. On raconte que ce soir-là, Chopin se surpassa. Il improvisa, sur des airs nationaux, notamment sur une chanson appelée : les Adieux du Lancier. L'assistance était électrisée.
En levant les yeux, Chopin aperçut accoudée au piano une femme à la mise simple, au regard ardent. C'était George Sand. Comme tous les invités, elle avait été conquise, et elle voulait le conquérir à son tour.
Ils devinrent amis, amis intimes. George Sand avait 34 ans. Chopin n'en avait que 28.
Je ne sais si je me trompe - car qui oserait se montrer affirmatif quand il s'agit du cœur des autres ? - mais il me semble qu'ici l'auteur d'Indiana est pareil à ces oiseaux de proie qui planent dans l'air, décrivent des courbes dangereuses, et s'abattent subitement sur quelque oiseau gracieux et plus faible, chantant sa chanson sur l'arbuste embaumé ou au milieu des fleurs des champs... Elle exerça sur Chopin une véritable fascination, et l'oiseau mélodieux, presque malgré lui, se laissa prendre.
Je dis : malgré lui ! En effet, nous trouvons dans sa correspondance un passage significatif. Après la rencontre, il écrivait à ses parents :
« J'ai fait la connaissance d'une grande célébrité, de Mme Dudevant, connue sous le nom de George Sand, mais son visage ne m'est pas sympathique, et ne m'a pas du tout plu ; il y a même en elle quelque chose qui me repousse. »
Mais Mme Sand avait de nombreuses séductions. D'abord, elle était belle, ensuite elle était célèbre. Elle se trouvait à cette époque à l'apogée de sa gloire, ses romans étaient lus, dévorés, non seulement en France, mais dans toute l'Europe. Chopin fut ébloui ; son amour-propre, son orgueil furent doucement flattés à la pensée d'être aimé d'une telle femme, et il se laissa emporter par la sirène sur la mer orageuse des passions.
Jamais couple en réalité ne fut plus mal assorti. L'amie qu'il fallait à Chopin, ce n'était pas cette impétueuse Lélia, vive, emportée, avide de mouvement, se mêlant de toutes les questions, même les questions politiques, vivant non comme une femme, mais comme un homme de lutte, fumant des cigares, s'étant mise en dehors de la société, et lui lançant des défis du haut de ses piles de romans...
Non, mille fois non ! A cet artiste délicat, délicat dans son art, délicat dans sa santé, il fallait une amie douce, discrète, affectueuse sans bruit, une muse voilée, éprise comme lui d'idéal, et marchant à son bras avec une grâce silencieuse et dévouée.
L'amie qu'il fallait à ce musicien adorable, à ce fils de Mozart, c'était une femme pareille à ces visions ensorcelantes que Dante nous décrit dans sa divine épopée, à cette Métella candide et pudique qui s'en va cueillant des fleurs, et qui a des naïvetés d'enfant.
Certes, loin de moi la pensée d'accabler George Sand. J'admire son immense talent d'écrivain, c'était sous ce rapport une fille de Jean-Jacques Rousseau, et elle a presque égalé son maître dans les descriptions de la nature qu'elle nous a laissées, et qui sont des trésors pour notre littérature. Je répèterai ici le mot que Voltaire appliquait à Mme de Pompadour, qui venait de mourir : « Soyons indulgents, après tout, elle est des nôtres ! »
La liaison de Chopin et de George Sand ne tarda pas à devenir pour l'un et pour l'autre une cruelle déception. Les débuts toutefois eurent d'éclatants reflets. Nous avons, pour en juger, une superbe page de Liszt, autre ami de l'auteur de Lélia, mais dont le tempérament dominateur ne se laissa jamais subjuguer. Liszt, aussi admirable comme écrivain que comme musicien, écrit ce qui suit, à propos d'une soirée improvisée dans le logis de Chopin, alors qu'il demeurait à la Chaussée-d'Antin :
« Rassemblées autour du piano, dans la zone lumineuse, étaient groupées plusieurs têtes d'éclatante renommée : Heine, le plus triste des humoristes, écoutait avec l'intérêt d'un compatriote les narrations que lui faisait Chopin, sur le mystérieux pays que sa fantaisie éthérée hantait aussi, et dont il avait de même exploré les plus délicieux parages... A côté de Heine était assis Meyerbeer, pour lequel sont épuisées depuis longtemps toutes les interjections admiratives. Plus loin, Adolphe Nourrit, ce noble artiste, passionné et ascétique à la fois.
» Hiller y était aussi ; son talent s'apparentait à celui de Chopin, dont il était un des plus fidèles amis... Eugène Delacroix restait silencieux et absorbé devant les apparitions qui remplissaient l'air, et dont nous croyons entendre les frôlements. Séparé de tous les autres, sombre et muet, Mickiewicz dessinait sa silhouette immobile; Dante du Nord, il semblait toujours trouver « amer le sel de l'étranger, et son escalier dur à monter. »
« Enfoncée dans un fauteuil, et accoudée sur la console, était Mme Sand, curieusement attentive et gracieusement subjuguée. Elle donnait à cette audition toute la réverbération de son génie ardent, doué de la rare faculté, qui n'est réservée qu'à quelques élus, d'apercevoir le beau sous toutes les formes de l'art et de la nature... Après avoir nommé celle dont l'énergique personnalité et le fulgurant génie ont inspiré à la frêle et délicate nature de Chopin une admiration qui le consumait, comme un vin trop capiteux détruit des vases trop fragiles, nous ne saurions faire sortir d'autres noms de ces limbes du passé. »
Contentons-nous d'évoquer ces nobles souvenirs, et oublions le reste, les faiblesses, les orages du cœur, les désillusions. Le musicien et l'écrivain ne sont plus ; souvenons-nous seulement que l'un a écrit de belles pages, et que l'autre a composé avec sa souffrance des morceaux qui vivront toujours.
Les connaisseurs ont beaucoup discuté sur la façon d'exécuter les œuvres de Chopin. On s'attriste, en pensant que le musicien, tout en nous laissant ses pensées immortelles, a emporté avec lui au tombeau une bonne part de son génie, la meilleure de sa personnalité artistique. On éprouve ce regret, en entendant parler de ce jeu merveilleux de Chopin, que nous n'avons pu admirer par nous-mêmes. Il faut des artistes délicats pour faire revivre l'idéal du compositeur, et nous donner, par une exécution supérieure, une émotion supérieure aussi, une émotion qui prend place dans nos souvenirs, et reste pour notre esprit un reflet du grand art.
Chopin, entendant un jour le jeu terne et sans couleur de quelques jeunes artistes, s'écriait : « Mettez-y toute votre âme ! Jouez comme vous sentez. » C'est un mot profond, peut-être un peu paradoxal. Ce principe : « Jouez comme vous sentez » est dangereux, en ce que, appliqué à faux, il fait tort aux plus belles œuvres, à celles de Chopin en particulier.
D'autre part, il est évident que beaucoup de personnes ne jouent mal que parce qu'elles ne se donnent pas la peine d'interroger leur propre esprit, et de mettre à l'épreuve leurs propres forces.
Bien loin, comme l'a dit un critique, de poser des règles précises et immuables pour le détail de ses œuvres, il s'efforçait, avant tout, d'en faire saisir la pensée. Très exigeant pour quelque détail important, il savait respecter l'intelligence de ses élèves, quand il leur voyait prendre une voie caractéristique, personnelle. Il disait alors : & « Ce n'est pas ainsi que je joue, mais cela est bien. » Bien plus, lui-même jouait de différentes manières ses compositions, selon l'inspiration du moment, et toujours il charmait ses auditeurs.
Cela ne veut pas dire que la vérité en musique n'a pas de critérium, et que toutes les traditions, recueillies sur l'exécution propre de Chopin, ne servent à rien. Non. La vérité, dans ses lignes principales, est une ; mais il y a des lignes secondaires qu'il faut abandonner à l'esprit personnel de l'artiste. L'exécution vraiment parfaite ne se rencontre que lorsque la tradition recueillie s'accorde avec l'individualité de l'exécutant, lorsque la nature du maître qui a composé une œuvre est devenue la nature même de celui ou de celle qui nous la fait entendre.
Pour bien interpréter les grands musiciens, comme Chopin, comme Beethoven, comme Bach, comme le divin Mozart, il taut non seulement les comprendre, mais il faut les aimer, étudier leur vie, savoir quelles furent leurs joies, leurs souffrances, et se reconnaître un peu soi-même dans cette noble existence qui n'est plus, dans ce beau génie qui a mérité le laurier de la gloire.
Il en est des musiciens, comme des poètes. Dans leurs strophes, dans leurs poèmes, nous reconnaissons le sentiment qui a fait battre notre cœur, l'espérance qui nous a ranimés, l'indignation parfois qui nous a saisi l'âme, la tristesse qui nous a envahis, et par ce côté vivant de notre nature nous nous attachons à ces chantres mélodieux de l'humanité. L'un s'attendrira avec Racine, le poète des cœurs passionnés ; l'autre avec André Chénier, qui, devant l'échafaud, faisait encore des vers ; celui-ci préfèrera les richesses lyriques de Lamartine, celui-la les évocations profondes de Victor Hugo ; d'autres mettront au-dessus de tous le génie d'Alfred de Musset, qui a vécu tous ses vers avant de les écrire...
Au fond, ces préférences sont basées sur des affinités mystérieuses de notre être, et c'est notre pauvre vie humaine que nous retrouvons derrière nos admirations.
Au mois d'avril 1839, Chopin et George Sand, après avoir passé l'hiver à l'île Majorque, revenaient à Paris, avec l'espérance d'y être heureux. Ce fut le meilleur temps de leur liaison.
Le musicien reprit ses occupations et son travail avec un surcroît d'activité. Ses œuvres, qui se succédaient, l'avaient classé définitivement parmi les maîtres célèbres, et lui attiraient des faveurs marquées. Ainsi, les compositeurs étrangers de passage à Paris, tenaient à saluer l'artiste incomparable. C'est alors qu'il reçut successivement la visite de Shullhot, de Lenz, de Moschelès. Ce dernier était à l'apogée de sa gloire. On a retrouvé, dans son journal, ses impressions sur Chopin. Elles sont intéressantes.
Les deux compositeurs reçurent ensemble une invitation pour aller au château de Saint-Cloud, où se trouvait la famille du roi Louis-Philippe. Il s'agissait d'une réunion tout intime. Moschelès ne manqua pas de consigner dans ses notes cette visite mémorable.
Le lendemain, arrivèrent des présents royaux. Moschelès reçut une précieuse cassette, et Chopin une coupe d'argent artistement ciselée. On y avait fait graver ces mots : « Donné par le roi Louis-Philippe.»
Le soir, au dîner, George Sand voulut y boire, et elle porta un toast aux deux artistes, aux deux frères, ainsi que l'avait dit Moscheles, et, comme on partait pour Nohant, Chopin décida que la coupe royale serait du voyage.
Il y aurait lieu de s'arrêter sur les différents séjours que l'auteur de la Marche funèbre fit dans le Berry. Une amie du maître et son élève, amie aussi de George Sand, Me de Rosières, a justement laissé, à ce sujet, une correspondance précieuse. Elle faisait partie des invités de Nohant, et elle était bien placée pour observer.
Bornons-nous à dire qu'il y avait pour tous, à Nohant, des heures douces et paisibles. C'est qu'on y aimait l'art et le beau sous toutes ses formes. On y admirait, et on y exécutait des chefs-d'œuvre. Sur ce terrain de l'art, il y avait accord unanime, et devant son prestige, on oubliait les misères de l'humanité, la divergence des caractères, les blessures de l'amour-propre, les inquiétudes de la jalousie, les préoccupations de l'avenir.
Il y avait là Mme Viardot-Garcia, Eugène Delacroix, Liszt. Dans le salon du rez-de-chaussée, dont les fenêtres s'ouvraient sur le parc, on se réunissait pour passer la soirée.
Souvent George Sand lisait quelques pages qu'elle venait d'écrire, et où on sentait comme le souffle d'une muse sacrée. Tantôt c'était Frédéric qui tenait ses amis sous le charme de ses compositions ; tantôt, c'était Liszt qui rivalisait avec lui.
C'est durant ses séjours à Nohant que Chopin composa le Prélude en do dièze majeur, plusieurs Polonaises, des Nocturnes, et, gardons-nous de l'oublier, la Sonate en si bémol mineur, qui renferme la Marche funèbre, si impressionnante, si admirable, et dont le souvenir, parfois, obsède l'âme de ceux qui l'ont entendue.
En prêtant l'oreille à ces œuvres superbes, nous sommes bientôt conquis par le maître. Nous rentrons, nous descendons en nous-mêmes, et nous nous disons : j'ai éprouvé cette sensation, j'ai ressenti cette angoisse, j'ai vu luire ce rayon d'espérance !...
C'est lé le cri de l'humanité. Pour nous l'arracher, il faut avoir du génie. Il faut être un grand orateur comme Mirabeau où Lacordaire, un grand poète comme Lamartine ou Alfred de Musset, un grand musicien comme Mozart, Beethoven ou Frédéric Chopin.
Un côté intéressant de la vie de Chopin, c'est celui du professorat. Voici quelques détails que donne un de ses biographes.
Contrairement à la plupart des grands artistes, qui éprouvent pour l'enseignement une insurmontable répugnance, Chopin aimait à donner des leçons, et il n'en faisait pas mystère, pourvu toutefois qu'il rencontrât des élèves appliqués et intelligents.
Ceux, ou plutôt celles qu'il préférait, c'étaient ses compatriotes, plus aptes à saisir sa méthode et à l'appliquer.
Il n'acceptait aucun élève, d'ailleurs, qui n'eût acquis d'avance un certain degré de connaissances techniques et pratiques. Il recherchait surtout la finesse et l'élégance du toucher.
Il aimait à donner des leçons : cependant, dans les dernières années de sa vie, cédant à l'irritation d'un système nerveux surexcité, il se fâchait souvent, et alors malheur aux intelligences paresseuses!
Il lui arrivait de jeter la musique par terre, et, de sa main délicate, de briser une chaise... Mais il s'apaisait bientôt devant la bonne volonté de son élève.
La rudesse du toucher l'irritait d'une façon spéciale. Quand une note dure venait à frapper son oreille, il faisait un grand soubresaut, et s'écriait : « Qu'est-ce donc que ce chien que j'entends aboyer ? »
Le nombre de ses élèves a été considérable parmi les femmes du monde. Elles avaient des affinités avec l'élégance suprême de sa musique, et leur culture intellectuelle s'harmonisait avec la délicatesse de sa pensée artistique.
Citons la princesse de Beauvau, la comtesse Potocka, la princesse Radziwill, la princesse Czartoryska... On comprend, à ses noms, que George Sand dût être jalouse.
• Parmi les élèves de Chopin, il faut citer encore Me Meara, Irlandaise de naissance, qui plus tard devint Mme Dubois. Toute jeune, elle 'se plaça sous la direction du maître polonais, et ne tarda pas à lui faire honneur.
Dès 1844, Mme Emile de Girardin saluait l'apparition de ce jeune talent. Son éloge, dans le style du temps, nous apporte un reflet des élégances parisiennes d'autrefois, reflet pâli comme ces roses d'un frais bouquet qu'on conserve dans un livre, et qu'on retrouve, avec émotion après de longues années.
Chopin devait être fier des louanges accordées à son élève. Le pauvre artiste avait besoin de ces joies que donne la gloire, car les malentendus s'accentuaient entre George Sand et lui, et sa santé déclinait.
Les idées noires alors ne le quittent plus, et une toux suffocante ne cesse de l'abattre. Au physique, il sentait qu'il était un malade, et au moral il était désenchanté et perdait ses dernières illusions. Il ne croyait plus à l'amour partagé. Il était un pauvre être qu'on soignait par charité. Il se sentait humilié, vaincu, et sans force pour rompre des liens qui l'étreignaient par toute la puissance des désirs, et toute la tyrannie des habitudes. Nul ne saura ce que Chopin souffrit alors. Il gardait son mal en lui, parce qu'il savait qu'il en était la principale cause.
Mais ces tourments intimes, ce dépérissement de ses forces physiques, cette lutte incessante entre la fierté, le devoir, la conscience, les scrupules et les instincts de l'humaine nature ; ces meurtrissures du cœur, ces péripéties de l'âme qui se juge, se condamne, et se prend en pitié, tous ces sentiments divers se trahissent dans les œuvres que le génie du grand artiste jette, à cette époque, comme un cri de détresse à la vie.
: La mort, hélas ! passe dans ces œuvres avec ses terreurs, et ses visions funèbres. Elle lui ravit des êtres qu'il aime, son ami Matusezwski, son vieux père qui expire au loin, sans qu'il ait pu l'embrasser une dernière fois. Il est entouré de ces affres sombres, et, par une révolte de sa jeunesse, de son cœur, il voudrait vivre, il voudrait être aimé surtout. Vain espoir ! La réalité ne lui montre que lassitude, ennui, impatience de s'affranchir d'une liaison devenue la plus triste des sujétions.
En 1847, George Sand publia un roman Lucrezia Floriani, qui amena une rupture définitive. Dans le héros du livre, qui s'appelle le prince Karol, et qui est un homme maladif, fier et jaloux, le monde et la critique crurent reconnaître Chopin. Ce fut pour lui un coup terrible.
George Sand protesta contre ce qu'elle appelait « une lâche perfidie. » J'ai tracé, dit-elle, dans le prince Karol, le caractère d'un homme déterminé dans sa nature, exclusif dans ses sentiments. D'ailleurs, le prince Karol n'était pas un artiste, c'était un rêveur, et rien de plus. N'ayant pas de génie, il n'a pas les droits du génie. »
Néanmoins, l'impression ressentie par Chopin était devenue une blessure qui ne se ferma point. Au • mois de juillet de cette année 1847, il quitta George Sand et ne voulut plus la revoir.
Il se portait lui-même un coup mortel ; mais il l'acceptait dans ses conséquences. Il était résigné à tout. Durant deux mois, en effet, après une crise nerveuse effroyable, il resta suspendu entre la vie et la mort. Les soins d'un médecin dévoué lui rendirent un peu de force, mais Chopin était atteint trop profondément et par la maladie et par le chagrin, pour surmonter la crise : il devait y succomber bientôt.
Au mois de mars 1848, dans un salon ami, le hasard remit en présence l'écrivain de Mauprat et l'auteur de la Marche funèbre. Ce fut George Sand qui alla la première à celui-ci. Elle lui tendit la main comme pour une réconciliation. Chopin tressaillit, une pâleur livide se répandit sur son visage amaigri ; son regard croisa le regard repentant de celle qu'il n'avait pas revue depuis leur séparation, puis il se détourna et quitta le salon.
Mme Sand parle de cette dernière entrevue dans son ouvrage : Histoire de ma vie. Voici ce qu'elle dit :
« Je le revis un instant... Je serrai sa main tremblante et glacée. Je voulus lui parler, il s'échappa. C'était à mon tour de dire qu'il ne m'aimait plus. Je lui épargnai cette souffrance, et je remis tout aux mains de la Providence et de l'avenir. Je ne devais plus le revoir. Il y avait de mauvais cœurs entre nous. Il y en eut de bons aussi, qui ne surent pas s'y prendre. i
Ainsi finirent les relations de la femme supérieure qu'était George Sand et du musicien de génie qu'était Chopin. L'âme éprouve je ne sais quelle tristesse particulière, devant ce roman vécu de deux cœurs, qui étaient faits pour s'admirer, mais non pour s'unir.
C'est le cas de rappeler le mot bien connu : Les heureux n'ont pas d'histoire ! Cette liaison, cette rupture firent couler beaucoup d'encre, à l'époque. Les uns accablèrent George Sand, les autres mirent les torts du côté de Chopin.
A quoi bon ces disputes ? Elles n'ont qu'un intérêt bien inférieur, et si j'ai parlé des relations de la célèbre femme de lettres et du compositeur, c'est qu'il était nécessaire de le faire pour bien comprendre l'œuvre de ce dernier.
Chopin est un artiste d'intimité, d'émotion pénétrante, de délicatesse suprême, de tendresse douloureuse et infinie. C'est le devoir de l'analyste et du psychologue de chercher et d'indiquer la source de ces qualités multiples, de cette puissance, de ce prestige. La vie de Chopin doit être connue de quiconque veut le comprendre et l'interpréter, et c'est pourquoi j'ai cru devoir écarter le voile de sa liaison fameuse avec George Sand.
Et, d'ailleurs, comme je l'ai dit déjà, qu'importe de savoir qui a eu raison, qui a eu tort ? Qu'importe les misères de l'humanité pour l'intelligence avide de ce qui est grand, de ce qui est beau, de ce qui doit justement l'arracher aux banalités de l'existence?
L'essentiel pour nous, c'est de nous trouver en présence d'œuvres magistrales qui nous empoignent, qui fassent passer en nous le frisson divin du grand art, et qui parent notre vie d'un reflet de beauté et d'éternelle jeunesse.
Eh bien ! ce bénéfice de l'art, nous l'avons par George Sand, qui a laissé des pages si harmonieuses, qui a décrit avec tant d'éloquence les grâces de la nature... Nous l'avons par Chopin, qui a mis, dans sa musique, une simplicité touchante, une élégance qui ne se dément jamais, et les plus sincères aspirations de l'être humain...
Voilà ce dont nous devons nous souvenir avant tout, devant ce couple prédestiné, qui reste grand, malgré les faiblesses passagères, et qui demeure uni devant l'histoire, malgré les froissements et les malentendus.
La fin de Chopin est émouvante et bien en harmonie avec sa vie tout entière. Il mourut, comme il avait vécu, en artiste supérieur, et avec le signe du véritable grand homme.
Après sa rupture, il était allé à Londres, et là avait cueilli ses derniers lauriers. Il revint à Paris au mois de janvier 1849. Il lui restait encore huit mois à vivre. De ses fenêtres de la rue de Chaillot, il découvrait le beau panorama de Paris, la coupole des Invalides, la Seine, et, au loin, les collines de Sèvres et de Meudon... C'était alors un quartier où l'on respirait l'air libre des champs.
Chaque jour, le cher malade s'affaiblissait. Il avait dû abandonner ses leçons complètement. Aux dernirs jours de septembre, il s'installa au n° 11 de la place Vendôme. Dès lors, ses jours étaient comptés. Les suffocations ne cessaient plus : il demandait la mort, qui lui paraissait lente à venir.
Pour calmer ses tortures physiques par une occupation grave de l'esprit, il priait son élève le plus cher, Guttmann, de jouer quelques-uns de ses airs favoris, ou bien encore il se faisait lire certains passages du Dictionnaire philosophique de Voltaire.
Enfin, il se coucha pour ne plus se relever. Sa sœur accourut de Varsovie, et la princesse Marceline Czartoryska, véritable sœur de charité, s'efforçait de prévenir les moindres désirs du malade.
A mesure que la crise suprême approchait, une résignation chrétienne emplissait son âme restée toujours croyante. Il avait foi dans la miséricorde infinie d'un Créateur tout-puissant, et dans sa justice, et ses souffrances intolérables ne lui arrachèrent aucun murmure.
Le dimanche, 15 octobre, Chopin entra en agonie. Comme le médecin s'efforçait de lui donner courage, il l'interrompit par ces mots : « C'est une rare faveur que Dieu fait à l'homme en lui dévoilant l'instant où commencera son agonie ; cette grâce, il me l'a fait maintenant ; ne me troublez pas ! »
Une dernière joie lui était réservée. La comtesse Delphine Potocka, son élève et son amie, prévenue de l'imminence d'une catastrophe, avait quitté Nice en toute hâte. Lorsqu'elle entra dans la chambre de l'agonisant, semblable à une vision séraphique de Dante, Chopin se souleva, et on eût dit qu'un éclair illuminait ses traits décharnés : « C'est donc cela, dit-il, que Dieu tardait tant à m'appeler à lui; il voulait encore me laisser le plaisir de vous voir! »
Comme la comtesse, radieuse dans sa beauté, et toute pâle d'émotion, lui faisait signe de se taire, il ajouta : « Je voudrais encore une fois entendre votre voix ! »
Comment ne pas satisfaire aux suprêmes vœux d'un mourant ! Delphine Potocka s'approcha du piano, et alors, dans la pièce silencieuse, sa voix s'éleva.
Selon les uns, elle chanta l'Hymne à la Vierge de Stradella ; selon d'autres, un air de la Béatrice de Bellini, que Chopin affectionnait, et qui, pour un moment, sembla l'arracher à la stupeur mortelle où il était plongé. « Que c'est beau ! que c'est beau ! » répétait-il, puis il tomba en syncope, et bientôt après il expira.
Les funérailles du maître furent célébrées à la Madeleine. Il avait demandé que le Requiem de Mozart berçât son dernier sommeil. On l'exécuta. Mme Viardot-Garcia et Castellan s'y surpassèrent. Quand Lablache entonna le Tuba mirum, un frisson parcourut l'assistance. Meyerbeer en personne dirigeait l'orchestre, et Lefébure-Vély tenait l'orgue. Il exécuta les Préludes en si mineur et mi mineur. A ce souvenir pour ainsi dire vivant du grand musicien, toute l'assistance éclata en sanglots.
Chopin fut conduit au Père-Lachaise, où il avait voulu reposer à côté de Bellini. La première terre qu'on sema sur son cercueil, fut cette terre polonaise que, 18 ans auparavant, il avait emportée dans une coupe d'argent, en quittant sa patrie.
Il nous resterait à porter un jugement d'ensemble sur Chopin, à constater son influence, et à déterminer la place qu'il occupe dans le Panthéon de la musique. Cette tâche demanderait des développements que le cadre de cette étude ne me permet pas de donner ici.
Qu'il me suffise de dire qu'il a écrit son nom parmi les plus glorieux. Son prestige est de s'adresser à l'intimité profonde de l'être. Ceux qui l'exécutent, ceux qui l'entendent reconnaissent, dans ses accents, l'idéal d'une vie de sentiment, chère à caresser : c'est la nostalgie de la perfection dans la tendresse, dans l'amour.
L'art de Chopin nous élève, nous grandit, nous transporte : c'est là ce qui assure sa gloire.
Il y a de longues années déjà, j'ai consacré à la mort si touchante de Chopin quelques vers que je tiens à citer en terminant. C'est l'hommage du poète, qui s'incline devant le sublime artiste. Quand il sentit venir l'heure de l'agonie, Chopin voulut entendre une dernière fois Le chef-d'œuvre qu'avait admiré son génie.
Dans un suprême effort, de sa mourante voix : « Que votre main pour moi, dit-il à son Amie, Sur le clavier sonore éveille encor la vie !
Que j'emporte du moins au fond de mon tombeau Un souvenir heureux de mon triste voyage !
Que je ne meure pas sans avoir un lambeau De gloire et de plaisir, sans laisser d'héritage Aux rêves attristés des poètes futurs !
Que l'Art divin, cherché durant mes jours obscurs, Me serve de linceul ! Que le clavier résonne !
Je sens la mort qui vient, et déjà m'environne !... » Et l'Amie, en pleurant, réveilla les accords Qu'il aimait accoupler sur le tremblant ivoire... L'artiste, ainsi témoin de ces touchants efforts, Sentit autour de lui comme un frisson de gloire, Comme un rayon de l'aube annonçant un beau jour, Son âme s'envola dans un élan d'amour !
Chopin mourut comme il avait vécu, en poète, en artiste, en homme d'essence supérieure. Il a écrit son nom à côté de celui de Mozart ; comme lui il sera à jamais admiré et aimé.
II