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L'Enchanteur 1768—1848
De Châteaubriand à Ernest Renan Madame angelot dessin de lacauchif

Première partie

Madame angelot dessin de lacauchif

De Châteaubriand à Ernest Renan · 11 min de lecture · p. 97–107 · chapitre 8 sur 34

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Ambert, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

L'esprit s'y affinait, le cœur anxieux y trouvait des sympathies, l'ambition y était sainement stimulée, bref tout l'être y ressentait des émotions douces, dont la trace était ineffaçable, et dont le souvenir embellissait la vie entière.

Le deuxième tableau porte ce titre : « Rachel récitant des vers du rôle d'Hermione, dans la tragédie d'Andromaque.i C'est après la Révolution de 1830, nous sommes sous le règne de Louis-Philippe : Mme Ancelot a perdu beaucoup de ses premiers amis, qui sont partis en exil. Elle a su en attirer de nouveaux, et son salon, fermé pendant plusieurs années, s'est tout à coup rouvert, sous l'empire de ce désir impérieux qu'elle ressentit toujours de revoir et de grouper souvent les mêmes personnes. Il y a là, disait-elle, quelque chose de bon pour l'intelligence, pour l'échange fréquent des idées qui se développent dans la discussion, et de bon aussi pour le cœur, car des relations fréquentes peuvent seules faire connaître ces qualités solides qui inspirent les durables amitiés.

Autour de l'illustre tragédienne, dont l'astre commençait à monter à l'horizon, nous voyons réunie toute une élite, heureuse de l'écouter. Voici Chateaubriand, Stendhal, Jouffroy, de Tocqueville, Mme Récamier la princesse Czartoryska, Viennet, Tourguenieff, Considérant, Jouy, Paul Dupont, Anaïs Ségalas... combien d'autres !

Nous avons longtemps considéré Chateaubriand, assis non loin de Mme Récamier. Les cheveux de René ont blanchi, il semble que l'invincible mélancolie de sa jeunesse a fait place à une résignation enjouée. Que d'émotions, que de tempêtes ont bouleversé cette âme de feu ! Les glaces de l'âge hésitent à refroidir ses fièvres et ses ardeurs. Un sourire semblable, et une grâce infinie animent la physionomie de Mme Récamier, incarnation touchante du bonheur d'être adorée.

Puis, nous avons contemplé cet autre mélancolique, Jouffroy, conscience pure, s'il en fut jamais, « belle âme qui rayonnait dans de beaux yeux bleus » et dans laquelle se livraient des combats terribles de sentiments opposés. « Le ciel lui avait donné, dit Mme Ancelot, un cœur tendre, exalté, passionné jusqu'au délire ; et, dès qu'il était près d'une jeune femme, il l'aimait, sans oser lui exprimer cet amour dont il était tourmenté, et même, quand il pouvait croire que ses sentiments étaient compris et partagés, sa réserve n'excluait pas une jalousie fiévreuse qui le rendait le plus malheureux des hommes.»

Entre autres titres à la célébrité, Jouffroy publia un article dont le souvenir est resté : Comment les dogmes finissent, et prouva ainsi sa force de polémiste et d'argumentateur. C'est lui qui, à la fin de sa vie surtout, aimait aller au sommet des montagnes, et y restait plongé, pendant des heures, dans d'impénétrables rêveries.

Mais le personnage du second tableau, qui nous a le plus fasciné, c'est Stendhal. Il a un vaste front, large et haut, un sourire énigmatique, un regard perçant. On dirait que le bas du visage est celui d'un adolescent, tandis que le front est celui d'un homme mûr, presque d'un vieillard.

Il est confondu, dans le fond du tableau, avec des figures secondaires, il n'avait alors qu'une notoriété restreinte, mais Mme Ancelot paraît avoir deviné l'influence prépondérante qu'il devait exercer sur les intelligences de l'avenir. « Stendhal était ému de tout, et il éprouvait mille sensations diverses en quelques minutes. Rien ne lui échappait, et rien ne le laissait de sang-froid ; mais ses émotions tristes étaient cachées dans des plaisanteries, et jamais il ne semblait aussi gai que les jours où il éprouvait de vives contrariétés. Alors quelle verve de folie et de sagesse . »

Qui eût pensé, en ce temps lointain, que la gloire intellectuelle de cet homme égalerait celle des plus grands, et surpasserait en intensité, sinon en étendue, le magnifique rayonnement de Chateaubriand, assis à quelques pas de lui, et salué partout comme un souverain de l'idée. Par ses divers ouvrages, mais spécialement par le Rouge et le Noir et la Chartreuse de Parme, Stendhal s'est mis à conquérir les esprits de haute culture des générations qui se succèdent, et par eux il est devenu un des maîtres de la pensée moderne.

Dans mon enthousiasme pour ce conquérant de la jeunesse ambitieuse, j'écrivis jadis en son honneur les vers qui suivent :

Stendhal.

Je n'ai trouvé qu'en lui l'orgueil irréductible Qui, pareil aux aiglons, veut gagner les sommets, Et qui souffre partout sans se plaindre jamais, Quoique paré toujours d'un charme irrésistible.

Nul n'a su faire vivre avec plus d'âpreté, Avec plus de profonde et de sombre ironie, L'angoisse d'un grand cœur étouffant son génie Dans un milieu sans gloire et dans la pauvreté.

Nul n'a mis en relief avec plus de puissance L'audace et la fierté, le dur et long tourment, Les sublimes projets, la noble effervescence D'un jeune ambitieux au front pâle et charmant.

Nul enfin, mieux que lui, n'a compris la tendresse De deux êtres unis par le même idéal, Qui, sûrs de leur amour, marchent d'un pas égal, Vers des jours rayonnant de sublime allégresse.

O Stendhal ! doux ami des rêveurs, que de fois, En traversant des l'aube un champ plein de rosée. Ou méditant le soir dans la fraîcheur des bois, Je me suis rappelé ton style et ta pensée !

Que de fois tes héros, étranges visiteurs, Drapés dans un manteau d'infortune et de gloire, Sont venus me conter leur inquiète histoire, Et m'ont fait le récit touchant de leurs malheurs ! Si nous sommes émus quand surgit leur détresse, Si, devant leur espoir, charmés, nous frémissons, C'est qu'une lutte ardente aussi nous intéresse, Et c'est qu'en eux, hélas ! nous nous reconnaissons.

Et c'est là le secret de ta force profonde !

Nous sentons que la vie et que l'humanité Débordent de ton œuvre avec intensité, Comme on voit d'un rocher jaillir une eau féconde.

Donc, souvent je t'ai lu, penseur au front serein, Fidèle compagnon de mes nuits d'insomnie, Entouré justement du respect souverain Qu'inspire une grande âme, et qu'on doit au génie !

Ton école est vaillante, et ceux qui t'ont compris, Fermes par le courage et par le caractère, Laissent crier en vain tous les sots de la terre, Et vont dans la mêlée en soldats aguerris.

Armés par toi d'un haut et puissant scepticisme, Sachant que tout bonheur est fragile, incertain, Ils opposent sans cesse un noble stoïcisme Aux injustes rigueurs de l'aveugle destin.

Jeune homme qu'attendrit un sourire, une larme, Souviens-toi de Stendhal, lis le Rouge et le Noir ! Et vous dont le cœur bat de jeunesse et d'espoir, Amants, lisez parfois la Chartreuse de Parme!

On peut comprendre maintenant quel intérêt avait pour moi le portrait de Stendhal, dans le second tableau de Mme Ancelot.

Quelle tristesse vient à l'esprit, en présence de tous ces personnages qui ne sont plus, et dont le nom a bercé notre jeunesse ! Ces gracieux sourires de femmes se sont éteints, ces fronts rayonnants d'intelligence se sont courbés ; ces yeux si pleins de flamme, de passion, d'ambition se sont fermés à jamais ; la mort a fait son œuvre, et il ne reste que des souvenirs de ses heureux d'autrefois.

Victor Considérant, le réformateur socialiste, et Mme Anaïs Ségalas, le poète des Oiseaux de passage, ont été les derniers survivants de cette pléiade groupée autour d'une femme aimable, dans un salon comme il n'en reste plus de nos jours.

Nous voici en 1848; Mme Ancelot, qui n'a pas cessé de recevoir, et de nouer de nouvelles relations, compose son troisième tableau. Il représente Jasmin disant des vers au milieu d'une nombreuse réunion, dans le jardin de la maîtresse de la maison.

Beaucoup de femmes apparaissent au premier plan. Signalons, parmi elles, la duchesse d'Esclignac, la comtesse de Wagner, de Pons, la comtesse de l'Angle, la baronne de l'Isle ferme, la marquise de Gaucourt, la comtesse de Torsay, la comtesse de Viel-Castel, la baronne de Saint-James. A droite et à gauche se tiennent Mérimée, Élie de Beaumont, Amédée Thierry, le comte de Beaufort, le baron de Larcy, Alexandre Weill, M. Patin, Léonce Lamquet, M. de Mongis, etc.

Malgré l'éclat de ces noms, Mme Ancelot apprécie ainsi, dans son ensemble, le groupe des personnes qui venait alors chez elle. « J'avais une assemblée très agréable où se trouvaient des esprits fort distingués, mais déjà ce n'était plus guère un salon, c'est-à-dire une société intime où l'on vit sous l'empire des mêmes idées, des mêmes habitudes, et où l'on peut causer librement sous la sauvegarde de l'amitié. »

On sent, à cette remarque, combien la société française est bouleversée. La quiétude, le repos, les loisirs ont disparu ; les situations acquises et solides sont devenues plus rares, et les multiples préoccupations de l'existence font envoler le charme de la causerie, la douceur de se connaître, de se voir, de se réunir souvent.

Le poète Jasmin est bien oublié aujourd'hui. II eut son heure pourtant, avec ses premiers vers, auxquels il donna ce nom, emprunté à sa profession : les Papillotes. Se rappelle-t-on qu'il eut des funérailles superbes, dignes d'un monarque ! C'est moins sa gloire littéraire, sans doute, qui lui valut cet honneur suprême, que sa bonté, son amour des pauvres, son habileté à trouver de fortes sommes pour leur venir en aide. Jasmin était un noble cœur, épris d'humanité, le peuple lui témoigna sa reconnaissance, en suivant son cercueil.

Une gloire qui n'a point faibli, c'est celle de Mérimée. Le temps n'a fait que la consacrer, parce que, dans ses livres, « il est élégant sans emphase, simple sans trivialité » et parce qu'il exprime des sentiments humains dans un style clair, pur, bien français.

Il faisait assaut d'esprit avec Stendhal, Eugène Delacroix, le baron de Mareste, et c'était plaisir de les entendre. « Dans ce temps de jeunesse, d'entrain et de gaieté, dit Mme Ancelot, tout éveillait le rire des personnes qui se voyaient fréquemment ; et parfois il se créait tout à coup entre nous un sujet de plaisanterie qui excitait une verve intarissable. »

Parmi les personnages de ce tableau, qui vivent encore (1895), nous citerons MM. Eugène Loudun et Louis Enault. Ils étaient, dans ce temps, à l'aurore de la vie : les années depuis ont blanchi leurs cheveux, et lorsque parfois nous avons le plaisir de les rencontrer, nous évoquons les jours lointains où Mme Ancelot les faisait figurer dans sa galerie d'illustrations. C'est ainsi que les œuvres d'art rattachent le passé au présent, et éveillent tout un monde d'idées dans l'esprit du philosophe.

Les années s'écoulent, des révolutions, des coups d'État ont lieu, les gouvernements se succèdent, la République est remplacée par l'Empire, et Mme Ancelot reçoit toujours, et son pinceau, comme sa plume, continue à consacrer ses impressions et ses souvenirs.

En 1854, elle peint un quatrième tableau représentant une jeune femme disant des vers de sa composition. Parmi les femmes qui figurent sur cette toile, citons Mmes de Curton, Sezzi, Pilté, Dupont, Colmache, d'Outreleau, Ms de Pialat, Huet, Jenny Sabatier.

Les hommes sont : Ponsard, le comte Léon de Béthune, le marquis de Bethisy, Dupin, Rattazzi, le prince de Polignac, Léon Gozlan, Ganesco, Camille Doucet, Carraby, Théodore Véron, Martin Doisy, etc. Notre génération ne connaît que quelques-uns de ces noms, mis en relief par la littérature, Ponsard, Camille Doucet, l'aimable académicien, Léon Gozlan, Rattazzi, célèbre par son grand rôle politique en Italie...

Les autres sont ceux d'esprits très cultivés, très brillants, amateurs plutôt que professionnels, par conséquent plus vite oubliés encore. Il faut des œuvres, des livres surtout, pour faire vivre un nom, et encore, parmi ceux-là, combien peu surnagent sur le flot des âges!

A mesure qu'elle avance dans la vie, Mme Ancelot, fidèle aux habitudes, aux goûts de sa jeunesse, constate avec regret que les salons s'en vont, et que là où on se réunit encore, il n'y a plus le charme indéfinissable des sociétés d'autrefois. « Les réunions deviennent rares, écrit-elle, elles sont trop nombreuses, et l'on y est comme dans un lieu public, où l'on ne fait pas société avec ceux qui nous entourent. On ne cause pas, et il n'y a nulle place pour l'esprit. »

Le cinquième et dernier tableau représente le chansonnier Nadaud, chantant sa romance, l'Eloge de la Vie. Son auditoire est formé de la comtesse de Carfort, mesdames de la Vallée d'Yray, Lachaud, Sangnier, comtesse de Trogoff, etc., et de MM. le marquis de Valori, marquis de Laqueille, Octave La Croix, Oppert, Roux-Ferrand, Mme Lachaud, le grand avocat, Paul Decoux, etc.

Mme Ancelot s'est représentée dans cette dernière toile. On la voit, toujours bonne, douce, aimable, le pinceau à la main, et des fleurs dans les cheveux. Je ne sais quoi d'attendrissant enveloppe son gracieux visage. « Je dois dire, raconte-t-elle, que c'est pour céder à la volonté de mes amis que je me suis placée dans ce dernier tableau : j'y suis représentée occupée à les peindre, et l'on m'y voit le moins possible. Un petit profil seul y donne une idée, un souvenir de ma présence. »

On n'est pas plus modeste. Plus loin, elle ajoute : « La vie de ceux qui ont consacré leur temps aux arts et aux lettres, offre habituellement peu d'événements remarquables ; en général, ils se mêlent peu aux agitations de ce monde, et lorsqu'ils s'y trouvent intéressés, c'est la manière dont ils en sont affectés qui est curieuse à savoir : leur vie réelle, c'est l'histoire de leurs idées et de leurs émotions, la est ce que recherche l'observateur. »

On peut se rendre compte par ces courtes notes, ces citations, ces aperçus, du rôle intéressant qu'a joué Mme Ancelot, en groupant ainsi, autour d'elle , pendant une longue période d'années, les esprits cultivés de Paris ; en mêlant savants, lettrés, gens du monde, poètes, historiens, femmes élégantes, et spirituelles ; en leur donnant à tous l'occasion, le moyen de se connaître, de s'apprécier, de se rechercher, de s'aimer, bref en créant un foyer intellectuel, et en activant sa flamme jusqu'à la fin de sa vie.

De grandes qualités de cœur et d'esprit sont nécessaires pour fonder un salon, maintenir dans une heureuse harmonie ceux qui le fréquentent, et faire qu'ils s'y plaisent, qu'ils pensent à y revenir, et se considèrent comme honorés de le fréquenter. Il faut avoir un grand fond d'indulgence et de bonté, du tact, de la douceur, être heureux du bonheur des autres, comme aussi souffrir de leurs peines.

Telle fut Mme Geoffrin, au dix-huitième siècle ; telle Mme Ancelot au dix-neuvième.