Première partie
VII Ernest Renan. Mai 1891
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HAQUE époque renferme quelques person-
nalités rayonnantes, dont le rôle consiste
à éclairer et à guider les contemporains,
dont l'influence s'exerce sur les jeunes
esprits qui naissent la vie intellectuelle, et dont la destinée ainsi revêt un caractère plein de grandeur et de charme.
Au XVIIe siècle, c'est le grand Condé qui, déjà sur l'âge, attire à Chantilly les écrivains et les poètes, et s'intéresse à leurs travaux. Au XVIIe, c'est Diderot, c'est Voltaire, c'est Jean-Jacques Rousseau qui deviennent, en France, des foyers lumineux vers lesquels se tournent les intelligences. En Allemagne, c'est Gœthe et Schiller qui remplissent cette haute mission. En même temps, les salons, créés et animés par quelques femmes supérieures, commencent à jouer un rôle important dans l'histoire de la pensée.
Un historien a écrit à ce sujet : « Avant de parler de ces demeures brillantes où mon intelligence, avide de connaître, cherchait avec tant d'empressement les esprits d'élite et les talents supérieurs, mon souvenir remonte, malgré moi, au foyer paisible où mon cœur s'éveilla au milieu de parents attentifs à développer dans le bien l'âme nouvelle qui venait d'éclore. »
Au XIXe siècle, après la période militaire de l'Empire, trois grands poètes, Alfred de Musset, Lamartine, Victor Hugo acquièrent rapidement, mais non sans batailler, l'influence entraînante qui nous occupe.
Nous nous rappelons avoir vu, à notre arrivée à Paris, en 1875, Victor Hugo vieilli, et revenu d'exil, exercer encore cette magistrature intéressante, et réunir dans son salon l'élite de la société contemporaine, non seulement de notre pays, mais de toute l'Europe.
Depuis sa rentrée en France jusqu'à sa mort, tous les étrangers de distinction, écrivains, hommes d'Etat, gens du monde, artistes, vinrent saluer Victor Hugo, lorsqu'ils se trouvèrent de passage à Paris.
« Comme un vieil olivier, entouré de ses rejetons, écrivions-nous alors, l'auteur des Misérables voit grandir autour de lui ceux qu'inspira son intrépide génie. Les jeunes poètes lui dédient leurs vers, et activent leur flamme à la sienne ; les lettrés de toute sorte, les hommes politiques, les savants, viennent goûter l'attrait de sa causerie, et écouter l'histoire de ce siècle qu'il a parcouru avec tant de gloire. »
A la mort de Victor Hugo, un grand vide s'est fait, et la famille intellectuelle, agissante et pensante, s'est trouvée un moment dispersée. Mais bientôt, elle s'est retrouvée d'instinct auprès d'autres foyers à la chaleur bienfaisante. Comme les lieutenants d'Alexandre, ils furent quatre ou cinq à se partager son héritage de rayonnement et de prépondérance ; à leur tête on peut citer M. Ernest Renan.
L'auteur de la Vie de Jésus est un charmeur qui a su, par ses œuvres subtiles et pénétrantes, conquérir l'attention des femmes, et tenir en éveil les ambitions de la jeunesse. S'il ne résout rien, s'il se garde avec soin de porter des jugements absolus, et de s'enfermer dans des formules inflexibles, il soulève néanmoins, à chaque page de ses livres, le voile des problèmes les plus troublants de l'existence, et il nous force de la sorte à des discussions du plus haut intérêt.
Toutes les Revues, anglaises, italiennes, allemandes, américaines, ont consacré à M. Renan des études approfondies, et ont ainsi affirmé l'influence qu'il exerce sur le mouvement des idées contemporaines. En France, ce ne sont pas seulement les Revues, mais ce sont aussi les journaux quotidiens qui entretiennent chaque jour le public de ce savant, de ce sage, et qui popularisent ainsi son action philosophique.
Tout esprit, tourmenté par le problème de la destinée de l'homme, sait qu'il trouvera, dans M. Renan, des éléments d'entretiens utiles, des développements pleins de sagacité et de profondeur, et il va à lui résolument. Quelques exemples feront mieux saisir ces considérations.
› Je me souviens qu'à Naples, un soir, sur le bord de la mer, plusieurs hommes de lettres discutaient sur le bonheur, la vertu, la sagesse. Chacun exposait ses théories et évoquait ses souvenirs. L'un de nous tira de sa poche, avec calme, un petit carnet rempli de notes, et se mit à en faire la lecture. C'était un recueil de pensées empruntées à l'œuvre immense de M. Renan, et embrassant les vastes questions qui nous préoccupaient.
Le bonheur, la vertu, la sagesse! - Qui ne s'est demandé, qui n'a intérêt à savoir où, en quoi et par quoi on les peut découvrir ?...
M. Renan met dans la bouche d'un de ses personnages les paroles suivantes : « Il n'y a que les simples qui s'amusent. L'amour est la perle pour laquelle on donne tout le reste, et l'amour n'existe guère que pour le peuple. Le plus grand prince, avec tous ses trésors, ne saurait acheter l'amour que l'artisane, la villageoise donnent gratis au jeune artisan ou au jeune villageois1. »
1. L'Eau de Jouvence, par E. REVAN. - Calmann Lévy, éditeur. ↩
Effroyable vérité, n'est-ce pas ! En effet, plus nous nous éloignons de la nature, plus nous agrandissons le cercle de nos connaissances, plus nous étudions l'histoire, plus nous comparons, plus nous nous enfiévrons aux descriptions magiques, aux cris de passion des poètes, et plus aussi nos désirs grandissent, plus nous trouvons pâle notre destinée, plus notre vanité se donne carrière, plus les besoins de la civilisation nous dévorent, plus nos naïvetés fortunées s'évanouissent, plus la difficulté d'être heureux s'accentue, plus l'amour sûrement se dissipe et s'évapore.
En définitive, qu'ont fait les pessimistes, Hartmann et Schopenhauer, entre autres ? Ils se sont bornés à ériger en système les élégies des poètes, les amertumes de Byron et de Shelley, les désolations harmonieuses d'Alfred de Musset, les désillusions de presque tout Européen civilisé, dont M. Renan, à son tour, s'est fait le séduisant et éloquent interprète.
Ailleurs, le subtil écrivain fait dire à son héros : « La vertu est une gageure, une satisfaction personnelle, qu'on peut embrasser comme un généreux parti, mais la conseiller à autrui, qui l'oserait ? - On hésite, en pareil cas, comme si l'on mettait dans la main de quelqu'un une pièce d'un aloi douteux. M'étant peu amusé quand j'étais jeune, j'aime à voir s'amuser les autres. Ceux qui prennent ainsi la vie sont peut-être les vrais philosophes. Qui sait si le dernier résultat du grand effort qui se fait en ce moment pour percer l'infini, n'est pas que tout est vide, si bien que le dernier mot de la sagesse serait de s'étourdir ?i
Ce sont là les réserves du sceptique, qui connaît bien la comédie humaine, qui a sondé les profondeurs de l'égoïsme, qui nulle part n'a trouvé une satisfaction véritable, qui de tous côtés a vu la fourberie et la pourriture, qui se promène dans la vie en hochant la tête comme Montaigne, en répétant la devise ironique : Que sais-je ?
S'il rencontre sur sa route l'honnêteté, le désintéressement, s'il entend une bonne parole, s'il assiste à une bonne action, tant mieux, il applaudira, il se réjouira en songeant qu'il y a, malgré tout, des cœurs droits, de belles âmes ; mais sa grande préoccupation consiste à n'être point dupe. Il n'attend aucune consolation des philosophies. Il est en défiance contre les combinaisons politiques et sociales. Le meilleur, après tout, est peut-être de chanter, de rire, de boire, d'aimer, de s'étourdir, en un mot. Enfants, amusez-vous ! Couples, oubliez l'heure dans les vergers, sous l'ombrage, au fond des bois !
Les indécisions de M. Renan, son hésitation à se prononcer nettement sur les problèmes qu'il aborde, son ton enjoué, ont soulevé des polémiques et irrité les amis de l'absolu. Tout récemment, un érudit écrivait à ce propos : « Qui peut saisir, en lisant ces pages, l'état philosophique de l'auteur ? Il parle de l'Éternel, et prodigue son nom à toutes les lignes. Y croit-il ? Il parle du pays d'outra-tombe, du purgatoire à la douce clarté, de ses bosquets propices aux amours. Croit-il à l'immortalité de la personne humaine ?... »
Nous pourrions multiplier ces citations intéressantes, empruntées aux ouvrages anciens ou nouveaux de l'illustre académicien. Celles que nous avons faites suffisent pour caractériser son influence sur ses contemporains. Quoi qu'il en soit des discussions soulevées autour de son œuvre, un fait est constant : il apporte' à l'homme moderne des matériaux considérables pour édifier un système de vie, suivant son éducation et son milieu ; il alimente ses émotions et ses désirs ; il nous préoccupe tous, dans la tourmente des idées, comme le phare préoccupe le pilote au milieu des ténèbres de la nuit : bret, il est et il restera un foyer intellectuel considérable.