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L'Enchanteur 1768—1848
De Châteaubriand à Ernest Renan Le salon de Madame angelot

Première partie

Le salon de Madame angelot

De Châteaubriand à Ernest Renan · 10 min de lecture · p. 88–96 · chapitre 7 sur 34

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Ambert, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

u printemps de l'année 1874, quelques mois après mon arrivée à Paris, je fus introduit

par un vieil économiste, que le hasard

m'avait fait connaître, dans le salon de

Mme Ancelot, alors à la fin de sa vie. Cette moderne du Deffand avait quatre-vingt-deux ans. J'ai gardé, vivaces en moi, les souvenirs de ce temps, où, inquiet, avide de me lancer dans la mêlée, n'ayant que des cahiers de vers dans mes tiroirs, par conséquent plein d'adorables illusions, je foulais le pavé de Paris avec orgueil, en me disant : Je vis dans la ville des grands hommes et des grandes choses, à l'œuvre !

Mme Ancelot recevait le dimanche dans l'après-midi. Elle habitait au numéro 35 de la rue de Grenelle-Saint-Germain. Malgré son âge, elle était encore gaie et souriante. Elle avait conservé une sérénité qui faisait penser que cette femme avait dû être très heureuse et très aimée. Elle avait été jadis fort influente à l'Académie française. Ses pièces de théâtre avaient ému et réjoui la ville et la cour.

De plus, elle peignait fort bien, et l'on voyait, dans son appartement, et peints par elle-même, plusieurs tableaux représentant tous les personnages célèbres qui, à différentes époques, de 1824 à 1864, avaient fréquenté ses salons. Aussi, avait-on pu dire d'elle avec justesse, sur une médaille où elle était représentée : « Mores effinxit et vultus, elle sut peindre les mœurs et les visages. » Nous parlerons plus loin avec détails de ces tableaux fameux, qui constituent des documents très intéressants pour l'histoire littéraire de ce temps.

Mme Ancelot était ma compatriote,et dès ma première visite, elle voulut avoir des nouvelles de notre pays, la Côte-d'Or, qu'elle n'avait pas vu depuis une soixantaine d'années. Dijon était sa ville natale.

Parlez-moi, me dit-elle, du beau parc dont Dijon est si fier, et qui est contemporain de celui de Versailles. J'allais m'y promener, quand j'avais seize ans....

Et, comme remontant le cours du temps, et se revoyant jeune fille, elle s'arrêta pensive. Je crus remarquer une larme dans ses yeux.

Je lui parlai de ce parc, magnifique en effet, et que je connaissais bien, pour y avoir souvent promené moi-même la mélancolie de mes vingt ans. A telle place, on a la vue de la rivière, à telle autre est un temple de verdure, et, plus loin, un cadran solaire horizontal extraordinaire. Je lui exprimais le charme que j'avais ressenti sous ces ombrages silencieux, et un peu sévères, comme tout ce qui vient du grand siècle.

Elle m'écoutait attentivement, et je sentais que toute sa jeunesse lui remontait au cœur. « Encore, encore ! » me disait-elle avec la joie d'un enfant heureux. Et la considérant accablée sous le poids des ans, je me rappelais ces belles paroles de Voltaire au marquis d'Argence : « Les arbres qu'on a plantés demeurent, et nous nous en allons ! » Et encore cette lettre admirable du patriarche de Ferney à Mme du Deffand : « Le plus vrai et le plus cher de mes désirs serait de passer avec vous le soir de cette ' journée orageuse qu'on appelle la vie. Je vous ai vue dans votre brillant matin, Madame, et ce serait une grande douceur pour moi si je pouvais aider à votre consolation, et m'entretenir avec vous librement, dans ces moments si courts qui nous restent, et qui ne sont suivis d'aucuns moments. »

Mme Ancelot adorait les vers. Il fallait toujours dire quelques strophes avant de la quitter. Jadis, au temps de sa jeunesse, elle avait réuni dans ses salons, comme nous le verrons tout à l'heure, les grands esprits du siècle, les rois de la pensée, Lamartine, Hugo, Chateaubriand, de Vigny, Ponsard, Alfred de Musset, et bien d'autres, célèbres à des titres divers, peintres, sculpteurs, musiciens, toute l'armée littéraire et artistique de 1830.

Années disparues ! Moissons envolées ! Amis des beaux jours, vieillis, morts, ou dispersés ! Nos vers devaient sembler à cette aimable femme, comme un écho lointain des poèmes qu'elle avait entendus autrefois, au printemps lointain de sa vie heureuse. Elle paraissait y goûter une jouissance mystérieuse et profonde.

Là venaient, en 1874, M. Patin, le savant helléniste, membre de l'Académie française, les poètes Auguste de Vaucelle et Casimir Pertus, M. Eugène Loudun, et d'autres publicistes plus jeunes. Mme Ancelot avait un mot aimable pour chacun. Je me plaisais à l'entendre raconter le passé, et nous faire le récit des batailles littéraires de la première moitié du dix-neuvième siècle.

Je rencontrai là aussi un vieillard, dont j'ai oublié le nom, et qui avait été l'ami intime d'Alfred de Musset et d'Arvers. Je le reconduisais à travers Paris, et il me racontait les fredaines de ses anciens compagnons et les siennes. Musset et Arvers, dans leur beau temps, étaient des viveurs émérites. La Confession d'un enfant du siècle ne nous donne qu'une faible idée de leurs folies de jeunesse.

Une après-midi, dans la semaine, passant rue de Grenelle, j'eus l'idée de monter chez Mme Ancelot. L'excellente femme venait de mourir. Elle s'était éteinte doucement, sans souffrance, comme une lampe qui a jeté un vif éclat, qui a réjoui bien des yeux, et enfin a épuisé l'huile jusqu'à la dernière goutte.

Très peu de temps après, son ami intime, M. Patin, s'éteignait de même, et allait rejoindre sa confidente dans le champ du repos. Puis mouraient successivement Auguste de Vaucelle et Casimir Pertus. Mme Ancelot était la belle-mère de Lachaud, le grand avocat d'assises, qui, lui aussi, s'en est allé, il y a quelques années. Mort enfin, le compagnon de Musset et d'Arvers, qui se plaisait tant à me narrer les aventures de sa jeunesse.

Beaucoup de ceux que j'ai connus, en arrivant à Paris, ne sont plus. La vie ressemble à un chemin dont les côtés sont peuplés de tombeaux. Plus on avance, et plus ils se rapprochent, et plus on en découvre derrière soi, en retournant la tête.

J'ai dit plus haut que Mme Ancelot maniait le pinceau, comme la plume. Ses toiles les plus remarquables, et assurément les plus curieuses, sont celles qu'elle a consacrées aux personnages qui, pendant une période de quarante ans, ont fréquenté sa maison.

Elle a laissé cinq tableaux, où sont groupés ses hôtes et ses amis. Nous voyons successivement son salon sous la Restauration, sous le règne de Louis-Philippe, sous la République de 1848, et enfin sous l'empire de Napoléon III.

Nous allons brièvement passer en revue ces figures, dont toutes furent célèbres jadis. Le temps évidemment a fait son œuvre : beaucoup de ces personnages sont tombés dans l'oubli, mais plusieurs ont inscrit à jamais leurs noms « au temple de mémoire » comme on disait autrefois. Mme Ancelot elle-même nous servira de Mentor, car elle a eu soin de faire l'historique de son propre travail, et de nous laisser un fil conducteur pour nous reconnaître dans son intéressante galerie.

Le premier tableau représente Parceval de Grandmaison, lisant, en 1824, les vers de son poème sur Philippe-Auguste. « Il y avait, raconte Mme Ancelot, de grandes différences entre les positions, les fortunes et les idées des personnes que je recevais ; seulement, les poètes dominaient chez moi à l'époque où Parce val de Grandmaison nous lisait ses vers, et où je choisis une de ces lectures pour sujet de mon premier tableau... Ce sont donc des poètes qui entourent le lecteur, et qui écoutent de plus près les fragments de ce poème de Philippe-Auguste, dont on parlait alors, car Par ce val aussi eut son jour.

« Bien des poètes, même parmi ceux qui avaient du talent, n'eurent pas ce jour où la lumière se fait pour laisser voir une œuvre, et permette de la juger. Parceval fut de l'Académie française, et plus d'un salon s'est rempli d'une foule élégante et intelligente pour écouter ses vers. »

Le poème sur Philippe-Auguste renfermait 24.000 vers, et Parceval de Grandmaison projetait d'en consacrer également vingt-quatre mille à Napoléon, et vingt-quatre mille à Charlemagne. Il mourut avant d'avoir exécuté cet effrayant projet poétique.

A côté du prolixe Parceval, dont pas un vers n'a survécu, est placé Victor Hugo, déjà célèbre, et marié, bien qu'il ne fût âgé que de 22 ans. Mais écoutons Mme Ancelot : « Sa jolie jeune femme est assise à ses côtés ; ils venaient ainsi ensemble, elle radieuse, lui soucieux. Son regard profond semblait plonger dans l'avenir, lors même que le présent avait assez de charme pour l'attacher exclusivement. Son caractère me parut très curieux à observer. Il avait quelque chose de particulier que je cherchai à étudier et à définir, pendant les séances qu'il me donna pour son portrait dans mon tableau. »

Après quelques développements sur l'auteur des Odes et Balades, Mme Ancelot ajoute : « Bien des années ont passé depuis qu'ont cessé mes relations de société avec le chef de l'école romantique. Il avait jeté le trouble dans notre monde littéraire, éveillé des rivalités, amené des discussions, et enfin dispersé ce petit cénacle, où l'on avait fini par ne plus s'entendre ; mais le souvenir de Victor Hugo se rattache ainsi plus particulièrement à ce temps de joyeuses espérances et de brillantes illusions. »

La figure de Saintine semble bien effacée aujourd'hui : cependant, elle est restée sympathique, et son livre Picciola excite encore de douces émotions : ces pages ont surnagé à l'oubli, car qui se souvient des autres ouvrages du même auteur : Les trois Reines, les Contes de Jonathan, le Visionnaire, une Fauvette, la Mort d'un Roi, la Vallée des Ames, etc?

Mme Ancelot professait une grande sympathie pour cet écrivain : voici ce qu'elle disait de lui en 1838, et ce qu'elle confirmait en 1864 : « Je connais un philosophe pratique, sans ambition et sans envie, dont les mœurs sont simples et les idées élevées, qui convient aux esprits supérieurs, et s'arrange facilement des plus ordinaires, qui sourit sans amertume en voyant un sot faire fortune et un intrigant réussir...

« Je l'ai toujours vu heureux, mais d'un bonheur aimable dont le malheur lui-même ne peut s'offusquer. Au contraire, a-t-on le cœur froissé dans le contact avec le monde, est-on trompé dans ses affections, dérouté dans ses projets, blessé dans son amour-propre, qu'on aille le voir au milieu de ses livres, de ses fleurs et de ses amis, on a le cœur soulagé ; son bonheur tient tellement à la sagesse de son esprit, à la modération de ses désirs, à la douceur de ses relations, qu'il console en encourageant... »

Puis vient ce jugement : « Toutes les œuvres de Saintine, pleines d'imagination, de philosophie et de raison, étaient lues avidement, et plaisaient à tous, parce qu'elles portaient le cachet consciencieux du travail de l'homme de bien. »

Une figure effacée aussi, c'est celle d'Alexandre Soumet, qui cependant eut un rayon de gloire. Il avait toutes les beautés, celle de l'âme et celle du visage. Écoutons la gracieuse Mme Ancelot : « Un beau caractère aussi, et une de ces rares exceptions qui sont l'honneur de l'espèce humaine... Tout était poésie dans Soumet, et nous attirait par le charme de l'idéal. Non seulement on l'aimait dès qu'on lui parlait, mais on se sentait aimé de lui ; il semblait que l'affection débordait de son cœur, et allumait autour d'elle tous les foyers d'affection que chacun avait en soi... C'était une des plus nobles intelligences qu'il fut possible de rencontrer, et des plus complètes dans le beau. »

Voici Guiraud, le poète aussi, comme Soumet de l'Académie, incarnant en lui l'activité et l'intrigue, et obtenant succès, renommée, pension, titres, distinctions, avant même que ses confrères fussent arrivés à publier leurs manuscrits. Guiraud, nous apprend Mme Ancelot, se levait matin, se couchait tard, et utilisait toutes ses visites. Il en faisait tant chaque soir, qu'il racontait qu'à la première il arrivait avant que la maîtresse de la maison eut fini de s'habiller, et qu'à la dernière elle se déshabillait déjà, ce qui ne l'empêchait pas, lui, de se taire ouvrir la porte, quelques ordres qu'on eut donnés de la fermer.

A côté de lui, nous voyons Emile Deschamps, esprit gai, toujours en verve, recherché pour ses bons mots et ses fines réparties. Puis, viennent, dans ce premier tableau, quelques amateurs de poésie, se plaisant au milieu des gens de lettres, et écrivant eux-mêmes parfois, pour charmer leurs loisirs : c'est le comte de Rochefort, neveu de Mme de Genlis, l'abbé de Felets, un des derniers abbés de cour, puis voici Lemontey et Auger, membres de l'Académie - qui s'en souvient ? - Baour-Lormian, le traducteur d'Ossian, adoré des femmes dans sa jeunesse ; Pichat, poète tragique mort dans la fleur de l'âge ; Michel Beer, frère du grand Meyerbeer, de La Ville de Mire mont, critique railleur, Jules de Rességuier, avant tout homme du monde, Mennechet, auteur de jolis contes...

Mais voyez ces gracieuses figures de femmes ! La plus belle est Delphine Gay, alors dans tout l'épanouissement de sa grâce juvénile, et à la veille de montrer son brillant esprit, en devenant Mme Emile de Girardin. A côté d'elle, j'aperçois Alfred de Vigny, le poète de l'honneur et de la pitié, qui vécut et mourut noble et fier, isolé des coteries, « sans une souillure à sa robe d'hermine. »

Lorsque le regard s'arrête sur tous ces visages où rayonne l'intelligence, où respirent l'amitié, la joie de se trouver réunis, le plaisir de se connaître, l'âme éprouve comme un regret de n'avoir point connu ces foyers vivants d'une société disparue.