Première partie
Le chateau de Méréville dessin de deroy. (lith. de motte)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Ambert, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
soldat, et qui s'élèverait au milieu d'un petit bois, non loin de sa demeure. Rude alors exécuta ce chef-d'œuvre qui s'appelle la Résurrection, ou le Réveil à l'Immortalité. L'inauguration eut lieu le 19 septembre 1847.
Un écrivain de l'époque le décrit ainsi : « La base du monument est le roc de Sainte-Hélène, masse abrupte, calcinée, hérissée de pointes aiguës d'où pendent des chaînes, morne au milieu des flots qui l'enserrent. Sur les flancs du rocher un aigle expire, l'aile étendue convulsivement. Plus haut, on distingue gisant dans l'ombre, la couronne de chêne de Campo-Formio, l'épée d'Iéna et le chapeau d'Eylau. Au sommet, Napoléon est couché dans son manteau de Marengo. L'Angleterre l'avait enchaîné là, et cloué vivant comme sur une tombe, et c'est de là qu'il va s'élancer libre. Il est mort, son immortalité commence ; d'ignobles chaînes le retenaient, son âme les brise ; son aigle ne volera plus, et lui prend l'essor. Le voici qui se réveille du trépas, qui se redresse lentement sur son roc, et, d'une main, soulève au-dessus de sa tête le linceul dont il est enveloppé, son long manteau de guerre. Il est encore à moitié couché et enseveli dans des plis funèbres ; mais déjà sa poitrine se découvre vêtue du glorieux uniforme, son buste se hausse, son bras s'étend, sa main cherche l'espace, tout son corps semble frémir et monter ; déjà ses yeux demi-clos nagent dans une autre lumière, et son front couronné aspire et touche à d'autres cieux ; encore un moment, et un souffle supérieur l'emportera bien loin du rocher de Sainte-Hélène. »
En compagnie du poète des Grands Cœurs, j'approchai respectueusement de ce bronze fameux. Nous le regardions en silence, évoquant l'épopée du héros de tant de batailles, de tant de grandeur et de tant de gloire. Rude vraiment a été, par l'exécution, à la hauteur de l'idée géniale qu'il avait conçue. On est impressionné jusqu'au fond de l'être par ce Réveil à l'Immortalité; on sent passer dans son âme et dans sa chair un frisson magique; on admire, et on se tait. Je comprends que de tous les coins du monde on vienne contempler ce monument. D'aussi loin qu'on débarque, il vaut le voyage. L'étincelle du génie est là doublement.
M. Liégeard me raconta que les plus grands personnages des pays étrangers s'arrêtaient souvent à Dijon, pour visiter le Napoléon de Fixin, et il me cita des princes, des princesses, des grands-ducs, des hommes d'Etat, des ministres.
Lorsque Rude mourut, en 1855, le commandant Noisot, qui lui survécut, voulut que le souvenir de son ami fût consacré aussi dans son petit bois, sur la colline. Il lui fit élever un buste en bronze, non loin de l'Empereur. Enfin, quand l'intrépide Noisot succomba à son tour, ses héritiers, selon ses derniers vœux, le firent enterrer à un endroit déterminé, dans le voisinage des deux premiers monuments. Un bronze magnifique, où revivent ses traits mâles, décore la tombe ; sur la stèle funèbre de ce fidèle et de ce brave, on a gravé ces simples mots : « Ici repose un soldat de Napoléon. »
Détail impressionnant : Noisot voulut, par testament, que son cercueil fût déposé verticalement dans la terre, afin, disait-il, « qu'il put monter ainsi une garde éternelle en face de son Empereur. »
Ah ! me dit Stéphen Liégeard, saluons la mémoire de pareils hommes, et souvenons-nous qu'ils turent nos pères !