Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
De Châteaubriand à Ernest Renan Duchesse Amélie de Weimar peinture du temps

Deuxième partie

Duchesse Amélie de Weimar peinture du temps

De Châteaubriand à Ernest Renan · 5 min de lecture · p. 321–324 · chapitre 25 sur 34

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Ambert, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

quelques amis plus récents. Méréville avait conservé son attrait ; il subsistait avec ses monuments, ses statues, les parures de ses jardins, les délices de de son parc, et il semblait dire aux temps nouveaux, au dix-neuvième siècle commençant, les plaisirs, les goûts, les élégances de l'ancien temps.

Aussi, impressionnait-il vivement les hôtes qui venaient y chercher des réminiscences heureuses et y apporter une consolation. Mme Vigée-Lebrun le visita alors, et fut dans le ravissement. Son témoignage est précieux à enregistrer. « C'est, dit-elle, un séjour vraiment enchanteur. Nulle part, on ne peut voir des sites plus variés, de plus beaux arbres, une végétation plus abondante, et nulle part l'art n'est venu ajouter aux beautés de la nature avec un goût mieux entendu... Les rochers, qui sont immenses, et qui ont dû coûter des trésors, les cascades, les temples, les pavillons, tout est à sa place et concourt au charme du coup d'œil. Sur un des points les plus élevés du parc est une colonne dont la hauteur est peu commune. Du sommet de cette colonne, la vue embrasse l'ensemble du parc et une campagne magnifique dont l'horizon s'étend à vingt lieues... Enfin, il serait trop long d'énumérer tout ce qui fait du parc de Méréville un lieu de délices, qui surpasse selon moi tout ce qu'on peut voir en Angleterre dans ce genre. »

C'était la seconde période des beaux jours de ces lieux magnifiques, période paisible, consacrée souvent à l'évocation du passe, aux regrets qu'enfantent les malheurs imprévus, mais marquée cependant par la reprise de la vie que la nécessité nous impose, et par l'attrait des espérances nouvelles.

Pendant le Consulat et l'Empire, Mme de Laborde et sa fille continuèrent à recevoir dans l'intimité. L'éclat des fêtes ne se manifestait plus à Méréville, mais le prestige de l'intelligence et de la beauté y séjournait encore, et y attirait une société d'élite.

Pendant les étés de 1807 et de 1808, nous y voyons apparaître Chateaubriand, le grand enchanteur de son époque. Il avait été présenté par une de ses admiratrices, Mme de Vintimille, de la maison de Lévis, l'amie de Joubert. Mme de Laborde et la belle Nathalie firent le plus aimable accueil à l'écrivain, et lui demandèrent en récompense de lire, devant une assemblée choisie, les passages les plus captivants des Martyrs.

Chateaubriand était avide, friand même des applaudissements et des suffrages que lui valaient ces lectures, faites sous de beaux ombrages, dans un cadre harmonieux de verdure, de fleurs et de parfums, et devant les femmes les plus intelligentes, par conséquent les plus séduisantes de son époque. Aux réunions de Méréville brillaient, étincelaient Mme de Pastoret et Mme de Lévis. La belle Nathalie ne put résister au génie de l'écrivain, il l'entraîna dans sa carrière de passion et de gloire, et elle fait partie de ce chœur harmonieux de femmes qui l'ont follement aimé.

Dans sa vieillesse, l'enchanteur, ému au souvenir de ces jours prédestinés, ne pouvait retenir ses larmes. C'est alors qu'il dira : « Méréville était une oasis créée par le sourire d'une muse, mais d'une de ces muses que les poètes gaulois appellent les doctes Fées. Ici les aventures de Blanca et de Velléda furent lues devant d'élégantes générations, lesquelles s'échappant les unes des autres comme des fleurs, écoutent aujourd'hui les plaintes de mes années. »

Jusqu'en 1819, Méréville continua à briller d'un reflet discret, et à abriter des femmes de distinction et des hommes de mérite. Mais le déclin était proche. A cette date, le beau domaine fut vendu. En sortant de la famille de Laborde, nous allons le voir passer de possesseur en possesseur, et perdre peu à peu son poétique attrait, son unité artistique, ses monuments, ses parures, ses arbres même, pour devenir une demeure banale, et n'être plus que l'ombre d'un grand nom.

MM. Ters et d'Espagnac furent les premiers acquéreurs. Ils se proposaient de morceler le domaine et de le vendre en détail, mais le courage leur manqua. Ils le conservèrent pendant cinq ans, sans réaliser leur dessein, et le revendirent en 1824 au comte de Saint-Roman, pair de France. Celui-ci le respecta, prit même grand soin de l'entretien du château et du parc, et acheta des terres pour agrandir les fermes. Avec le comte de Saint-Roman finit tout à fait la gloire de Méréville.

En 1866, il est acheté par M. le duc de Sessa, puis, en 1867, il passe à M. Belley, banquier, qui le cède bientôt à la Société Cail de Paris. Celle-ci le garde jusqu'en 1874, puis le vend à M. Hedlé, richissime anglais, qui, en 1889, s'en défait, et le vend à son tour à un banquier de Varsovie, M. Nathanson. Ce dernier garde le domaine un an seulement : il trouve un acquéreur dans le commandant Hériot, qui en donne 2.500.000 francs. Les négociations du marché donnèrent lieu à un procès retentissant qui dura quatre ans ; un arrangement à l'amiable intervint, mais le commandant Hériot ne voulut point habiter Méréville. En 1894, il le céda à un industriel d'Amiens, M. François.

C'était la mort de cette propriété célèbre, qui entra alors dans la période prosaïque des ventes partielles et du morcellement. Les terres furent vendues par fractions, par lopins ; les moulins, les fermes disparurent par lots. Le superbe mobilier du château tut crié et vendu aux enchères publiques ; les objets d'art, les richesses des salons furent dispersées. Ce fut un boulanger qui acheta le petit parc avec sa belle colonne ; ce fut un marchand de bois qui acquit la forêt appelée Bois de Boulogne, et qui, sans plus tarder, se mit à l'exploiter. Le grand parc est devenue la proie d'un négociant qui y a mis la cognée, et a vendu les monuments qui l'ornaient.

A l'heure où nous écrivons, un honnête briquetier est installé dans le château avec sa famille, et peut, le soir, contempler de la terrasse le domaine mutilé.

» Il y a des larmes dans les choses, sunt lacrymæ rerum « disait le mélodieux Virgile. Le philosophe, qui vient méditer sur les bords de la Juine, ne peut que répéter cette parole si humaine du poète latin, devant la grandeur et la décadence de Méréville.