Première partie
Frederic le tombeau d'Alfred de Musset au père-lachaise
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Ambert, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
de tragique épopée que revêtent, aux yeux d'un poète, les événements compris entre l'ouverture des États-Généraux et le 10 Thermidor.
C'est aussi un témoignage de reconnaissance. - Vous vous êtes arrêté devant le groupe imposant de Rude, la Marseillaise, qui décore l'Arc de Triomphe. Rappelez-vous vos impressions ! A peine votre regard est-il tombé sur le bloc palpitant, que vous éprouvez une sorte de commotion électrique, et qu'un frisson particulier vous saisit. D'un coup d'œil vous comprenez et le patriotisme vivace, et le courage intrépide, et les espoirs grandioses de nos pères ; vous revivez leurs stoïqnes élans ; vous sentez s'agiter en vous leur idéal d'indépendance et de justice ; vous êtes attendri, empoigné par leur dévouement désintéressé, et leur terrible énergie, et spontanément un cri de filiale admiration sort de votre poitrine.
Ce cri d'admiration, Lamartine le pousse ainsi que vous : de là son Histoire des Girondins. Comme il partait du fond de l'âme, il trouva un écho dans la France entière qui s'associa à ce fils reconnaissant, fier de célébrer les vertus de ses pères, et de vanter son berceau : notre époque en recueille encore les vibrations qui se prolongent.
L'auteur de ces pages magiques avait cueilli le divin 'aurier de la gloire, le rameau qui orne le front pensif de Dante, de Milton, de Corneille, de Gœthe. Il y ajouta alors les couronnes civiques de la popularité politique. Il apparut comme un tribun sauveur, et pendant la tempête de 1848, fut lancé jusqu'aux sommets du pouvoir suprême.
La gloire, la popularité, l'influence de Lamartine, sont attestées par des preuves connues de tous : elles se trouvent liées, d'ailleurs, à notre histoire nationale. Nous ne répéterons donc point ce qu'ont écrit les historiens, les auteurs de mémoires, les publicistes de tous genres.
La source où nous irons puiser est moins connue, plus intime, et jette une clarté toute particulière sur cette grande et noble figure ; nous voulons parler de sa correspondance, non point celle qu'il écrivit, mais celle qu'il reçut. Il y a là des lettres magnifiques, émanant des personnages les plus en vue, des femmes les plus remarquables de son époque, et qui constituent, pour le philosophe, observateur de la vie humaine, un document d'un intérêt supérieur.
Les lettres adressées ainsi à un écrivain, à un poète célèbre, ont cet avantage de ressusciter pour nous l'état d'âme de ses contemporains éblouis par son œuvre : ce n'est plus là le critique, venant long-temps après analyser cette œuvre et juger celui qui l'a produite. Non, c'est l'émotion d'une génération, c'est la gloire du penseur, son influence, son action, saisies sur le vif. Et quand ces lettres sont signées de noms illustres, quelle lumière n'y trouvons-nous pas pour éclairer notre esprit et réjouir notre âme !
La duchesse de Broglie écrit de Coppet à Lamartine, 28 octobre 1823 : « Je viens de lire vos Méditations. J'y ai reconnu tout votre talent, et cette élévation, ce charme de pensées qui est l'âme véritable de la poésie. L'ode sur Bonaparte m'a particulièrement frappée ; la dernière pensée est bien belle, elle répond à un sentiment bien profond, bien intime, à ce besoin de compter sur la miséricorde divine, qui est si impérieux dans notre âme... Le sentiment religieux est la source la plus féconde de tout ce qui est beau, quand il est sincère et sans intolérance comme le vôtre. »
Au mois de novembre 1828, Villemain était professeur à la Sorbonne, son cours avait alors un éclat retentissant. Pour intéresser et charmer son auditoire, il sollicitait de Lamartine la primeur de ses vers. « Envoyez-moi, je vous conjure, cinquante vers de votre Épître, et puis encore cinquante vers de votre Hymne au matin..... Je compte prolonger sur ces âmes jeunes et vives l'impression de vos beaux vers. Après cette sublime invocation des colonnes du temple, je voudrais lire tout ce que vous me donnerez...
« Je ne sais si vous aurez le temps d'être à cette Sorbonne qui retentit de vous. Je vous renverrai ces trésors. »
Dans une autre lettre, Villemain écrit : « Quand je suis triste, quand je suis las de tout, je lis avec un charme indéfinissable vos vers qu'on ne peut pas plus oublier que votre physionomie. »
De Victor Hugo, 27 février 1829 : « Vous serez aussi puissant à la tribune que dans vos vers ; et c'est le plus éclatant démenti qu'on puisse donner aux gens de peu de valeur qui ne veulent pas que le génie se mêle des affaires, et refusent l'intelligence à l'imagination. Vous avez cette double faculté, et vous arriverez de plain-pied de votre renommée de poète à la Chambre. Ce sera beau et bon.
« En attendant, ne nous faites pas faute. Songez qu'il nous faut des vers, et de vos vers. Ce siècle nie la poésie, et vous êtes encore le seul qui l'y ait fait croire. »
De Chateaubriand, 13 juin 1830 : « Vous ne recevez, Monsieur, d'inspirations que de votre lyre : tout votre talent est à vous. Vos Harmonies religieuses auront encore pour moi un autre charme que l'admiration : elles arrivent à point dans ma vie ; je suis un vieux voyageur ; et vous savez que Platon, notre maître, assure que l'on entend de beaux accords, en approchant de la fin de la course. »
Quel magnifique et délicat éloge ! En ce qui me concerne, je ne puis lire ces dernières lignes, sans me sentir ému jusqu'aux larmes.
D'Alfred de Vigny, 24 mars 1832 : « Je bénirais les révolutions, si elles ne faisaient d'autre mal que de rendre à la solitude les véritables et grands poètes, tels que vous, mon ami. Je suis sûr que chaque jour il tombe de votre front des méditations et des harmonies, comme de beaux fruits d'or. Je les savourerai avec délices, comme les autres »
Delphine Gay, devenue Mme Emile de Girardin, eut avec Lamartine une correspondance étendue. Elle ressentait pour lui une affection, une sympathie qui confinait à la tendresse, oserais-je dire à l'amour ? Que le lecteur en juge par les extraits suivants.
Le poète s'apprêtait à partir pour son grand voyage en Orient. La belle Delphine s'attriste à la pensée de ce départ, et écrit, 26 mai 1832 : « Que je déteste les voyageurs, les gens qui voyagent pour voyager! Qu'il y a d'inquiétudes dans un cœur capable de cette passion ! Je ne comprends un départ que lorsqu'on fuit ou qu'on rejoint quelqu'un qui vous trahit ou qui vous aime. Lord Byron, en quittant l'Angleterre, où il était méconnu, persécuté, fuyait des ennemis, une patrie ingrate qui n'avait plus de charmes pour lui ; mais vous, qu'allez-vous faire si loin ? Chercher des inspirations ; n'en avez-vous pas à revendre ? Quelles images, quels souvenirs, quelles couleurs étrangères, peuvent ajouter à votre talent dont le plus grand mérite est d'être vous, dont l'individualité est toute la puissance, toute la grâce !
» Pourquoi quitter avec dépit un pays où l'on vous admire, où vous avez tant d'amis, et cela pour une terre classique et rebattue, dont on ne veut plus entendre parler, pour de vieux souvenirs fanés par tous les mauvais poètes, et que tout votre génie ne pourrait rajeunir. »
L'épistolière s'enflamme, et trace ces lignes qui durent singulièrement flatter l'amour-propre, sinon toucher le cœur de Lamartine : « Pour moi, je regarde le départ d'un ami comme une offense personnelle, comme une déclaration précise de sa parfaite indifférence.... Est-il vrai aussi que vous ne viendrez pas à Paris un moment, et que vous nous quitterez sans adieu ? Je pleure de colère, quand je pense à cela, car il ne peut y avoir d'attendrissement dans des regrets qui ne sont point partagés, et comment croire aux sentiments de ceux qui nous quittent pour leurs plaisirs ! »
Lorsque Lamartine est loin, l'impatiente amie n'y tient plus, son affection cherche des prétextes pour le ramener, puis elle ouvre son cœur : écoutez-la, 23 décembre 1832 : « En vous parlant du bien qu'il y a à taire dans votre pays, j'espère vous y ramener. J'ai passé l'âge heureux où l'on écrit : « Revenez, car je vous regrette. » Je sais que dans un temps raisonnable comme le nôtre, les sentiments ne comptent plus, et, si j'avais à ramener un infidèle, loin de lui parler de ma douleur, je lui dirais : « Votre légèreté vous fait du tort, elle vous empêchera d'être nommé député. » Je vous donne des raisons solides pour vous engager à revenir, et pourtant j'en pourrais donner une qui serait meilleure que tout cela. »
La fin est vraiment touchante : « Adieu, écrivez-moi, je vous en prie, et ne négligez pas une amitié si pure, déjà vieille maintenant, et qui se grossit du désenchantement des autres ; pensez un peu à votre amie poète, dans le désert de Jérusalem ; quand vous verrez quelque chose de bien poétique, de grand, regrettez-moi »
Que de douceur résignée, que de tendresse profonde et vraie dans ces accents, dans ces plaintes ! Delphine Gay était une des femmes les plus enviées de son temps, car elle rayonnait par la beauté, par l'intelligence, par la grâce, par tous les dons enchanteurs de son sexe. Elle n'en souffrait pas moins, les éloges et la faveur du monde la touchaient peu : ce qu'elle ambitionnait, c'était un regard, un sourire aimable, une lettre affectueuse de Lamartine.
Il faudrait pouvoir citer les innombrables lettres adressées au poète par une toute brillante pléiade, où nous remarquons Mme de Montcalm, Charles Nodier, Léopold II, grand-duc de Toscane, le comte de Marcellus, le duc de Montmorency-Laval, Royer-Collard, Cuvier, M. Thiers, Eugène Sue, M. de Bonald, Edgar Quinet, le comte Molé, Mme d'Agoult, le comte de Montalembert, Louis Napoléon Bonaparte, Béranger, Ponsard, la reine de Hollande, Sainte-Beuve, Michelet, etc., etc. La liste est immense, et ne comprend que des illustrations.
Tous parlent sous le coup de l'émotion que leur a procurée quelque ouvrage nouveau du grand lyrique. Nous tenons à faire connaître encore deux lettres caractéristiques et belles entre toutes.
La première est de Lamennais : il sort de la lecture de Jocelyn, et il écrit, 24 mars 1836 : « Dieu vous a fait poète ; il vous a donné le sentiment, et l'image, et l'expression. Vous avez enrichi notre langue d'une nouvelle et magnifique harmonie, analogue, si je la sens bien, à ces larges ondes sonores qui, naissant les unes des autres, s'enchaînent sans fin avec un charme toujours nouveau, dans la musique céleste de Palestrina. Continuez votre œuvre, elle est trop belle pour être délaissée : mais qu'en planant au-dessus de la terre dans les hautes régions, votre génie ne perde pas de vue les choses d'ici-bas, les choses présentes, cette multitude immense d'hommes altérés du vrai et du bien, qu'un puissant instinct pousse vers un but inconnu pour eux, et dont la poitrine haletante aspire avec effort le souffle de l'avenir ! Soyez aussi leur poète, à eux ! »
La seconde est de George Sand, 29 janvier 1843 : « Votre destin s'accomplit, votre chemin s'élargit de toutes parts, et comme vous êtes de la grande race des hommes de bien, vous devenez plus fort, plus sage et plus généreux à mesure que vous avancez dans la vie, au contraire de presque tous nos grands hommes du siècle, qui s'éteignent dans les misères de l'amour-propre. »
Il ressort de cette admirable correspondance que tous les esprits capables d'exercer quelque influence, s'enthousiasmaient pour Lamartine. Il était donc naturel de voir ensuite les foules marcher à sa suite, et l'acclamer comme on acclamait jadis, à Rome, les généraux victorieux rentrant dans la Ville éternelle.
De nos jours, quelques auteurs chagrins prétendent que le chantre d'Elvire est oublié, et que sa gloire a pâli. Ce sont là des allégations sans fondement. Non, quand un homme, un écrivain, un poète a joué le rôle de Lamartine ; quand il a tenu toute une nation attentive aux sons de sa lyre et aux accents de sa voix ; quand il a fait battre les cœurs et pleurer les yeux par ses chants d'amour, de tristesse et de désespoir ; quand il a atteint, ne fut-ce qu'un moment, les sommets du génie, c'est fini, son nom ne s'efface plus de l'histoire, il est écrit en lettres sans cesse étincelantes au fronton du temple immortel, et il n'a à redouter ni les fatalités de l'oubli, ni la poussière des âges. Tels Homère, Virgile, Dante, Milton, Shakespeare, Corneille, Jean-Jacques Rousseau, Gœthe, Alfred de Musset, Victor Hugo.
Il y a toujours, dans le vaste monde, quelques consciences avides qui se réchauffent et s'éclairent à de pareils flambeaux, et ce culte discret et désintéressé atteste plus éloquemment leur survivance et leur renommée que les applaudissements et les fêtes pompeuses.
Lamartine oublié ! Non, certes ! Est-ce que tous ceux qui le lisent, le relisent et l'admirent dans les délices de la solitude et du silence, vont ensuite le crier sur la place et dans les feuilles publiques ? Est-ce que les femmes élégantes, instruites, et charmantes, qui bercent parfois leurs rêveries au rythme enchanteur de ses vers, prennent pour confidents de leurs émotions ces critiques et ces auteurs malveillants, qui se plaisent à ensevelir périodiquement le chantre d'Elvire dans les flots du plus noir Lethé?
Ces fossoyeurs-là, j'en ai peur, seront depuis longtemps morts tout entiers, que le prince de la poésie qui nous occupe sera plus que jamais rayonnant de vie et d'immortalité.
« Lamartine, dit M. de Vogué, à la fin d'une étude, fut sans doute déchiré par de basses ou d'aveugles colères, mais nous en avons perdu jusqu'à la trace. Si des rivaux obscurs le calomnièrent, qui en prend souci aujourd'hui ? L'aboi joyeux des chiens du poète retentit encore à notre oreille ; elle ne perçoit même plus la rumeur évanouie d'insulteurs ignorés.
C'est là peut-être ce qu'il y a de plus instructif et de plus réconfortant dans la paisible ascension de son astre sur notre horizon.... Cette consolation, nous la devons avec tant d'autres au doux et grand poète qui se dresse derrière nous, comme montent dans la nuit d'août, sur la route parcourue, ces peupliers géants qui semblent porter les étoiles, absorber tout ce qu'elles versent de paix sur le monde, et transmettre au cœur des hommes les flots d'amour continuateur épanchés par ces foyers de vie éternelle. »
Tout récemment, nous avons acheté un exemplaire des Méditations. Qu'avons-nous découvert, en l'ouvrant ? Des fleurs desséchées aux plus beaux passages, des pensées, des roses, des branches d'héliotrope. Il n'est donné qu'à un petit nombre de privilégiés d'être associés ainsi aux intimités mystérieuses de l'âme humaine. C'est là la vraie gloire.