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L'Enchanteur 1768—1848
De Châteaubriand à Ernest Renan Demeures célebres deuxième partie demeures célèbres les beaux jours du château de Coppet (suite 3)

Deuxième partie

Demeures célebres deuxième partie demeures célèbres les beaux jours du château de Coppet (suite 3)

De Châteaubriand à Ernest Renan · 22 min de lecture · p. 269–286 · chapitre 21 sur 34

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Ambert, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Mme de Staël éprouva une consolation intime, en constatant quels regrets sincères étaient accordés à la mémoire de son père, mais combien elle se sentit isolée d'abord, dans le château de Coppet, où ce grand deuil l'avait ramenée ! Son point d'appui lui manquait, Necker était son conseiller, son guide dans les volontés importantes, comme dans les petites décisions qu'elle prenait librement. De plus, elle s'en remettait à lui de la direction de ses intérêts. Que taire sans ce sage, sans ce Mentor affectueux ?

Son courage lui revint, à la pensée qu'il fallait assurer le sort de ses deux fils et de sa fille, et elle se mit à administrer avec soin la grande fortune de trois millions, laissée par l'ancien ministre.

Suivant ses derniers vœux, Necker avait été déposé près de sa femme, dans le monument funéraire qui décorait le parc de Coppet. Sa fille voulut lui élever un autre monument plus durable encore, en écrivant son livre : Du caractère de M. Necker et de sa vie privée, livre dont la forme littéraire est parfaite, et dont chaque page est pénétrée d'une émotion contenue, mais d'autant plus éloquente.

Plus de dix ans après l'avoir écrit d'une main tremblante, elle s'écriait : « Je ne dois de reconnaissance véritable sur cette terre qu'à Dieu et à mon père ; tout le reste de mes jours s'est passé dans la lutte ; lui seul y a répandu sa bénédiction....

« Tout ce que j'ai gagné par moi-même peut disparaître ; l'identité de mon être est dans l'attachement que je garde à sa mémoire. J'ai aimé qui n'aime plus ; j'ai estimé qui je n'estime plus ; le flot de la vie a tout emporté, excepté cette grande ombre qui est là sur le sommet de la montagne, et qui me montre du doigt la vie à venir. »

Elle acheva, le 25 octobre 1804, le livre sur Necker, et respira plus librement. C'est là le bienfait des actions que nous considérons comme un devoir à accomplir. La douleur même, si lourde, si accablante parfois, en semble allégée, et ainsi nous reprenons goût à l'existence.

L'entourage de Mme de Staël s'ingéniait à la distraire, et petit à petit elle renaissait à une vie nouvelle. Le chagrin avait comme épuré son âme. Le commerce des gens d'esprit redevint un besoin pour elle. De tous ses amis, celui qui sut la consoler le mieux fut le fervent chrétien, Mathieu de Montmorency. « Cet ami incomparable arrive après-demain, écrivait-elle à Gérando, et je ne puis vous exprimer le trouble que j'éprouve, ce sentiment de joie si étranger à mon cœur déchiré, cette douleur qui se ranime précisément parce qu'il va me faire du bien, parce que je repousse et j'appelle ce céleste secours.... Oh ! comme le cœur bouleverse la vie. »

Coppet continua donc à être une maison hospitalière, où tous les esprits indépendants désiraient être accueillis. Les rigueurs de Bonaparte grandissaient le séjour de l'exilée, et lui donnaient, dans toute l'Europe, un relief extraordinaire. Aussi, il y régnait un mouvement perpétuel d'arrivées et de départs, sans que toutefois le généreux accueil fait à tous dégénérât en prodigalités et en désordre.

La maîtresse de la maison, raconte un historien, était, en ce qui la concernait, si simple et si facile à contenter, que seulement après la publication de Corinne, elle se procura un bureau convenable. « J'ai bien envie d'avoir une grande table, dit-elle alors à sa cousine, il me semble que j'en ai le droit à présent. » Jusque-là, elle écrivait comme elle pouvait, à l'angle d'une cheminée, ou sur ses genoux.

Elle n'avait pas d'habitudes tenaces, et presque pas de besoins matériels. Sa chambre, à Coppet, n'était pas plafonnée, et on y voyait les poutres. Un jour qu'on lui faisait remarquer la chose : « Voit-on les poutres? dit-elle; je n'y avais jamais pris garde. Permettez que cette année, où il y a tant de misérables, je ne me passe que les fantaisies dont je m'aperçois. »

Ces détails sont touchants. Ils révèlent la compassion d'un grand cœur, en même temps que la simplicité d'un talent supérieur.

Mme de Staël avait visité l'Allemagne. L'idée lui vint de faire un voyage en Italie. N'était-ce pas le meilleur moyen d'endormir les peines de l'exil ? Informé de son dessein, le Premier Consul, tout-puissant dans la péninsule, donna des ordres pour que partout elle fût dignement accueillie. Il l'éloignait de Paris, mais toutefois il tenait à ne pas méconnaître sa supériorité. Il dit même qu'au moindre outrage qui lui serait fait, « il ferait marcher vingt mille hommes à son secours. » Cet hommage du héros devait être au fond très doux au cœur de Mme de Staël.

Ce fut en novembre 1804, qu'elle fit ses adieux à Coppet, et franchit les Alpes. Ce voyage qui dura jusqu'en juin 1805, fut un long triomphe. Quels lauriers n'avait-elle pas à cueillir, puisque l'épée de Bonaparte veillait sur elle ! Elle marchait d'ovations en ovations ; les merveilles artistiques de l'Italie, son beau ciel, ses souvenirs incomparables éblouissaient son âme. De cet éblouissement fortuné devait surgir un chef-d'œuvre, Corinne, par lequel elle entra définitivement dans la grande renommée.

A partir de cette époque, Coppet devint un lieu tout à fait consacré. Plus Napoléon apparaissait puissant à la tête de ses armées, et étonnait le monde par l'éclat de ses victoires, et les créations de son génie, plus aussi les regards se portaient vers le petit coin de terre où respirait la femme bannie par le conquérant. Ses œuvres, ses voyages, les hôtes nombreux et distingués de tous les pays, qu'elle avait reçus, créaient autour d'elle une atmosphère glorieuse, un courant d'universelle sympathie.

Il n'y avait pas un esprit cultivé en Europe qui ne demandât avec une sorte d'affection : « Que fait, que devient Mme de Staël ? » Ecoutons Sainte-Beuve :

« Ce que le séjour de Ferney fut pour Voltaire, dit-il, celui de Coppet l'est pour Mme de Staël, mais avec bien plus d'auréole poétique, ce nous semble, et de grandiose existence. Mais l'un dans sa plaine, du fond de son château assez mince, en vue de ses jardins taillés et peu ombragés, détruit et raille. L'influence de Coppet est toute contraire ; c'est celle de Jean-Jacques continuée, ennoblie, qui s'installe et règne tout près des mêmes lieux que sa rivale ; Coppet contre-balance Ferney, et le détrône à demi. Nous tous du jeune siècle, nous jugeons Ferney, en descendant de Coppet. La beauté du site, les bois qui l'ombragent, le sexe du poète, l'enthousiasme qu'on y respire, l'élégance de la compagnie, la gloire des noms, les promenades du lac, les matinées du parc, les mystères et les orages inévitables qu'on suppose, tout contribue à enchanter pour nous l'image de ce séjour. Coppet, c'est l'Elysée que tous les cœurs, enfants de Jean-Jacques, eussent naturellement prêté à la châtelaine de leurs rêves. »

Le voilà bien, en effet, le lieu privilégié, l'idéal rivage de la poésie, de l'intelligence, et disons-le, de l'amour ! Qui de nous n'a laissé son désir et son rêve y errer quelquefois, en retournant la tête vers les jours lumineux du passé, devenus de l'histoire ?

A son retour d'Italie, Mme de Staël, parée de la magie d'une brillante auréole, continua à recevoir à Coppet la société la plus distinguée de l'Europe. Benjamin Constant y resta jusqu'en septembre (1805). Deux princes alliés à la cour de Weimar y vinrent à leur tour, le prince de Mecklembourg et le prince Frédéric de Saxe-Gotha. Enfin, un des maîtres de la littérature française, le plus grand de l'époque, Chateaubriand, annonça son arrivée. Le séjour de Coppet lui parut enchanteur, et il félicita l'auteur de Delphine de pouvoir habiter de si beaux lieux. A ses yeux, le bonheur était là.

Mme de Staël, elle, ne l'y plaçait pas, aussi écrivait-elle à Mme Récamier : « Ah ! que M. de Chateaubriand connaît mal le cœur, en me trouvant heureuse ! Il dit qu'il n'écrirait plus s'il avait de l'argent, et il considère le bonheur sous ce même point de vue. C'est un côté vulgaire, dans un homme d'ailleurs bien supérieur. »

L'éminente femme en parle fort à son aise. On voit bien, à son langage, qu'elle n'avait jamais connu les embarras d'argent, la gêne, les privations de toute sorte. Elle avait toujours plané au-dessus de ces misères, grâce à la fortune de Necker, et ne connaissait que les tourments du cœur, et les blessures de l'ambition. Chateaubriand aurait pu lui raconter les angoisses de sa jeunesse, s'il était demeuré long-temps à Coppet, et lui dire qu'il avait souffert de la faim, à Londres, et s'était vu dans le dénûment le plus complet. Peut-être alors eût elle compris sa conception du bonheur ? En réalité, pour se bien juger, deux êtres, si grands qu'ils soient, doivent avoir la même expérience de la vie.

L'auteur des Martyrs a raconté sa visite à Mme de Staël. « J'allai, dit-il, la voir à Coppet ; je la trouvai seule au fond de son château, qui renfermait une cour attristée. Je lui parlai de sa fortune et de sa solitude, comme d'un moyen précieux d'indépendance et de bonheur. Je la blessai. Mme de Staël aimait le monde, elle se regardait comme la plus malheureuse des femmes, dans un exil dont j'aurais été ravi. Qu'était-ce à mes yeux que cette infélicité de vivre dans ses terres, avec les conforts de la vie ? Qu'était-ce que ce malheur d'avoir de la gloire, des loisirs, de la paix, dans une riche retraite, à la vue des Alpes, en comparaison de ces milliers de victimes, sans pain, sans nom, sans secours, bannies dans tous les coins de l'Europe, tandis que leurs parents avaient péri sur l'échafaud ? Il est fâcheux d'être atteint d'un mal dont la foule n'a pas l'intelligence. Au reste, ce mal n'en est que plus vif. On ne l'affaiblit point en le confrontant avec d'autres maux, on n'est pas juge de la peine d'autrui ; ce qui afflige l'un fait la joie de l'autre ; les cœurs ont des secrets divers, incompréhensibles à d'autres cœurs. Ne disputons à personne ses souffrances, il en est des douleurs comme des patries, chacun a la sienne. »

Chateaubriand l'emporte sur l'exilée de Coppet. Il s'élève à une hauteur telle qu'il découvre et comprend toutes les souffrances de l'humanité.

Pendant l'été de 1805, Mme de Staël ne tarda pas à regarder du côté de la France, et chercha à pénétrer dans la zone de quarante lieues qui lui était assignée autour de Paris, comme barrière infranchissable. Mais la surveillance était active, et elle dut se replier sur la Suisse. Au printemps de 1806 seulement, elle put obtenir un passeport, mais avec défense expresse de toucher Paris.

C'est à ce moment que lui vint l'idée d'organiser pour son entourage, à Genève d'abord, puis à Coppet, des représentations théâtrales où elle et ses amis jouèrent les principaux rôles. C'est ainsi qu'elle parut avec un grand succès dans les pièces qu'elle aimait, Mérope, Alzire, Zaire de Voltaire, puis Phèdre de Racine, et une scène biblique, Agar dans le désert. Au dire de ceux qui l'entendirent, elle se révéla comme une véritable artiste, et aurait pu passer pour une élève de Talma, qu'elle admirait, du reste, au suprême degré. Elle faisait verser des larmes aux spectateurs, et par son expression remuait le fond des cœurs. C'est là tout l'art dramatique.

Au printemps de 1807, Corinne parut. Ce fut la consécration définitive de sa gloire littéraire. Elle espérait par là désarmer Napoléon, mais il restait inflexible pour le séjour de Paris. Elle explora les villes françaises où on voulait bien la tolérer, elle vint même à Paris dans le plus grand secret. Fouché l'ignora, mais l'empereur le sut. Il lui fallut partir en grande hâte, elle ne revint dans la grande cité qu'à la chute de son terrible proscripteur.

Rentrée à Coppet, elle reçut la visite de Mme Récamier, qui passa tout l'été auprès d'elle. Ensemble elles tentèrent une ascension du mont Blanc. Elles voulaient contempler les merveilles des hautes cimes, mais elles s'arrêtèrent à mi-chemin, exténuées de fatigue. Le prince Auguste de Prusse vint la voir sur ces entrefaites, et resta son hôte pendant plus d'un mois. La beauté de Mme Récamier le fascina à un tel point, qu'il lui proposa tout simplement de quitter son mari et de se marier avec lui. On dit que la coquette Juliette ne se montra point tout d'abord indifférente aux hommages de ce Hohenzollern, mais elle finit par lui opposer un refus.

En l'honneur de ce prince, Mme de Staël joua, sur le théâtre de Coppet, dans Mahomet, Mérope, Pyrrhus, Andromaque, Phèdre et enfin les Ploideurs. Ce fut une brillante série de succès, qui firent un peu oublier les rigueurs de son exil à l'héroïne de ces chefs-d'œuvre.

Après ces fêtes, Camille Jordan lui écrivait : « Coppet finit-il par se faire aimer de vous, après que vous l'avez fait tant aimer aux autres ? Il n'est bruit que des enchantements que vous avez su y transporter. Mais, qu'est-ce que tout cela, je le crains, pour apaiser tout ce qui remue au fond du cœur qui fit Corinne !... »

Disons encore qu'à la fin de cette année 1807, elle exerça une salutaire influence sur un jeune homme qui vint la voir, et qui lui plut, M. Prosper de Barante. Il devait bientôt se faire un nom dans les lettres. Il se souvint toujours de Coppet, où il avait senti passer le souffle supérieur de l'art et de la poésie.

L'hiver et le printemps de 1808 furent consacrés à un second voyage en Allemagne. Mme de Staël avait emmené ses deux plus jeunes enfants et leur précepteur, Schlegel. Comme la première fois, elle fut choyée et admirée. Le vieux Wieland notamment, âgé de 75 ans, fut conquis par sa simplicité, son esprit, sa grâce, son savoir. Il la vit à Weimar, et raconta dans de belles lettres l'heureuse impression qu'elle avait produite sur lui.

La voyageuse revenait avec tous les éléments utiles à son grand ouvrage sur l'Allemagne, dont le plan était depuis longtemps dans sa tête, et qui déjà était commencé. Elle rentrait dans le pays de Vaud, semblable à l'abeille qui a butiné dans les champs fleuris, et revient chargée de miel, à sa ruche paisible et abritée.

Une déception l'attendait au retour. Benjamin Constant s'était marié. C'était l'éloignement fatal de cet ami, dont l'esprit, sinon le cœur, correspondait si bien au sien, et qui pendant dix années avait donné tant de relief aux fêtes, aux réceptions, aux conversations de Coppet.

« On n'a point connu Mme de Staël, raconte Sismondi, si on ne l'a pas vue avec Benjamin Constant. Lui seul avait la puissance, par un esprit égal au sien, de mettre en jeu tout son esprit, de la faire grandir par la lutte, d'éveiller une éloquence, une profondeur d'âme et de pensée qui ne se sont jamais montrées dans tout leur éclat que vis-à-vis de lui, comme lui aussi n'a jamais été lui-même qu'à Coppet. Quand, après la mort de Mme de Staël, je l'ai vu si éteint, j'aurais à peine pu croire que ce fût le même homme. »

Sainte-Beuve, admirateur fervent de Mme de Staël, et qui eut des relations avec quelques-uns de ses hôtes, a laissé des pages émues sur la vie qu'on menait à son château, d'après les renseignements directs de ces témoins d'un glorieux passé.

« Les conversations philosophiques et littéraires, dit-il, toujours piquantes ou élevées, s'engageaient déjà vers onze heures du matin, à la réunion du déjeuner ; on les reprenait au dîner, dans l'intervalle du dîner au souper, lequel avait lieu à onze heures du soir, et encore au delà, souvent jusqu'après minuit... »

Le célèbre critique, après avoir donné quelques détails, et rappelé que parfois il y avait trente personnes au château, étrangers et amis, ajoute :

» Ce qu'on ne peut exprimer de Coppet aux années les plus brillantes... c'est le secret de l'entre-croisement des pensées de ses hôtes sous les ombrages ; ce sont les entretiens du milieu du jour, le long des belles eaux voilées de verdure... Laissons le temps s'écouler, l'auréole se former de plus en plus sur ces collines ; les cimes, de plus en plus touffues, murmurer confusément les voix du passé ; et l'imagination lointaine embellir un jour, à souhait, les troubles, les déchirements des âmes, en ces Edens de gloire. »

Mme de Staël ne perdit pas complètement Benjamin Constant, elle le revit de loin en loin, mais les beaux jours étaient passés. Elle se réfugia dans le travail, mit la dernière main à son livre : De l'Allemagne, et coordonna les matériaux de ses Considérations sur la Révolution française.

Les visiteurs de Coppet n'étaient plus tout à fait les mêmes. L'élément étranger y dominait. Dans ses voyages à travers l'Europe, l'exilée avait connu d'illustres personnages, et les avaient invités à s'arrêter sur les bords du Léman. Ils tenaient à honneur de venir apporter leurs hommages à celle qu'on commençait à appeler partout la fière Corinne. Néanmoins, ce n'était plus l'animation d'autrefois. Dans une lettre à Mme Récamier, Mme de Staël parle de Coppet, jadis si animé, comme d'un lieu solitaire et grave. Le petit théâtre était fermé, l'entrain des fêtes avait fui. Le labeur silencieux de l'écrivain avait remplacé l'éclat des réceptions et des longues causeries dans le parc.

En octobre (1808), Mme de Staël reçut la visite du poète danois, Adam hlenschlæger, admirateur passionné de Gœthe, auteur d'un poème connu, Aladin ou la Lampe merveilleuse, et aussi celle du poète bavarois, Zacharias Werner. Leur séjour se prolongea, leurs entretiens enthousiastes sur le mouvement littéraire de l'Europe amenèrent des lecteurs dans le salon du château, et firent renaître les représentations dramatiques. C'est ainsi que devant un auditoire choisi de Genevois et d'étrangers, Werner déclama ses poésies, Schlegel lut le Prince Constant de Caldéron, le comte de Sabran lut le Wallenstein de Benjamin Constant, puis il y eut des lectures des Euménides d'Eschyle, d'Ædipe à Colone de Sophocle, de l'Iphigénie et du F'Faust de Gœthe, enfin des représentations de Minna de Barnheim et d'Emilia Galotti.

Le baron de Voght, philanthrope danois, et le comte de Kotschubey, ancien ministre de l'empereur de Russie, Paul, assistèrent à ce renouveau dramatique, qui se termina par la mise en scène de Sapho, œuvre de Mme de Staël elle-même.

Werner, racontant à un de ses amis sa réception à Coppet, s'exprime ainsi : « Mme de Staël est une reine, et tous les hommes d'intelligence qui vivent dans son cercle ne peuvent en sortir, car elle les y retient par une sorte de magie... Elle est d'une taille moyenne, et son corps, sans avoir une élégance de nymphe, a la noblesse des proportions... Elle est forte, brunette, et son visage n'est pas, à la lettre, très beau. Mais on oublie tout, dès que l'on voit ses yeux superbes, dans lesquels une grande âme divine, non seulement étincelle, mais jette feu et Hamme. »

De son côté, hlenschlæger a laissé un récit curieux de sa visite. « Mme de Staël, dit-il; vint avec bonté au-devant de moi, et me pria de passer quelques semaines à Coppet, tout en me plaisantant avec grâce sur mes fautes de français. Je me mis à lui parler allemand ; elle comprenait très bien cette langue, et ses deux enfants la comprenaient, et la parlaient très bien aussi... Il y avait dans l'éclair de ses yeux noirs un charme irrésistible... Elle écrivait alors son livre sur l'Allemagne, et nous en lisait chaque jour une partie... Si l'on ajoute à toutes ses qualités, qu'elle était riche, généreuse, on ne s'étonnera pas qu'elle ait vécu dans son château enchanté, comme une reine, comme une fée, et sa baguette magique était peut-être cette petite branche d'arbre qu'un domestique devait déposer chaque jour sur la table, à côté de son couvert, et qu'elle agitait pendant la conversation. »

Dans l'automne de 1808, raconte lady Blennerhassett, le sculpteur Frédéric Tieck, un frère du poète, vint à Coppet, et modela le buste de Mme de Staël, dont elle fit présent à la duchesse Louise. Il est placé aujourd'hui dans la bibliothèque de Weimar, et garde dans les traits une expression de jeunesse. Par la même occasion, Guillaume Schlegel fut reproduit par le marbre, Zacharias Werner par le dessin, et la statue de Necker préparée pour le tombeau que sa fille voulait lui faire élever plus tard, dans l'église de Coppet.

Ce furent là les derniers reflets de cette demeure célèbre, qui, pendant une douzaine d'années, avait abrité les plus grands esprits de l'Europe.

Un des derniers hôtes de Coppet, en 1809, fut Cuvier. Comme tous, le savant naturaliste fut sous le charme, et s'en alla ravi. Le livre De l'Allemagne, enfin achevé et corrigé avec soin, parut en 1810. II fut aussitôt saisi en France. Mme de Staël, alors dans le département de Loir-et-Cher, ne put même sauver le manuscrit de son ouvrage, que grâce à la bienveillance personnelle du préfet, le baron de Corbigny.

Frappée au cœur par cette persécution, elle songea pour la troisième fois à s'en aller en Amérique. Des difficultés imprévues surgirent, et elle fut obligée d'y renoncer définitivement. Il lui fallut donc se rabattre sur Coppet, comme le pigeon de La Fontaine, » traînant l'aile et tirant le pied », l'âme navrée. Cependant, le soir de son arrivée, elle vit un arc-en-ciel au-dessus du château, elle le considéra comme un heureux présage.

Jusqu'à la chute de Napoléon, elle vécut dans une sorte d'apaisement relatif, elle paraissait plus résignée, plus penchée sur elle-même, et jouissait davantage de la félicité présente. En 1811, elle épousa le genevois, Jean de Rocca, descendant d'une ancienne famille patricienne émigrée en Piémont, au temps de la Réforme. Ce mariage tenu secret ne fut révélé qu'après sa mort.

« Elle a pris désormais son parti, écrivait alors Sismondi, elle ne songe plus à Paris, elle a oublié son livre, et n'en a point d'autre dans la tête ; elle vit dans le présent, sans faire de projets, sans renoncer à ceux qu'elle a faits, car ce serait presque disposer de l'avenir que d'en effacer ce qu'elle y avait mis précédemment. Elle me confond tous les jours davantage ; je n'aurais jamais espéré ce repos d'esprit qu'elle a trouvé ; je n'aurais su quel conseil lui donner pour l'atteindre, et il m'étonne si fort, que je ne sais comment compter sur sa durée. »

Cependant, la surveillance impériale se resserrait autour d'elle. Le moment approchait où un poste militaire monterait la garde devant son château. Elle parvint à s'échapper, et entreprit un voyage en Autriche et en Russie. Nous ne la suivrons pas dans ses pérégrinations, ni dans son retour à Paris, quand Napoléon succomba. Aux Cent Jours, elle revint en Suisse, mais haletante, inquiète, avide de repartir.

Nous voulons terminer ces aperçus par deux souvenirs poétiques qui se rattachent à Coppet, celui de Lamartine et celui de lord Byron. - En 1815, le jeune Alphonse de Lamartine, alors âgé de 25 ans, habitait chez une de ses amies, dans le voisinage de Mme de Staël. Il eût bien voulu se présenter au château, mais à quel titre ? Et comment la voir, elle, même un moment ?

« Un jour, raconte-t-il, en sortant, comme à l'orninaire, pour aller au lac, je pris la grand'route de Coppet, et je me postai à l'ombre d'un saule, sur le revers du fossé, au bord du chemin, J'avais emporté avec moi un volume de Corinne, comme pour me porter bonheur ; le livre et le jour me portèrent en effet bonheur. Après avoir attendu une grande partie de la journée, sans apercevoir autre chose sur la route que les petits nuages de poussière, soulevés par le vent d'été, qui soufflait du lac dans les montagnes, le soleil baissait, j'allais reprendre tristement le chemin pour rentrer, quand un nuage de poussière et un bruit de roues attirèrent mes regards du côté de Coppet. Le cœur me battit, le livre me tomba des mains ; j'avais eu le temps de me rasseoir au pied de mon saule, quand deux calèches découvertes, courant au grand trot des chevaux, vers Morges, défilèrent à demi voilées par la poussière devant moi.

« La première ne contenait que des jeunes gens sur le siège et des jeunes personnes dans la voiture ; elles étaient charmantes, mais ce n'était pas la beauté que je cherchais. Dans la seconde, deux femmes d'un âge plus mûr étaient assises seules, et causaient ensemble avec animation. L'une - on m'a dit le soir que c'était Mme Récamier - m'éblouit comme le plus céleste visage qui ait jamais éclairé les yeux d'un poète, trop beau comme un éclair pour être jamais autre chose qu'une apparition ! La seconde, un peu massive, un peu colorée, un peu virile pour une apparition, mais avec de grands yeux noirs et humides qui ruisselaient de flamme et de beauté, parlait avec une vivacité et des gestes qui semblaient accompagner de fortes pensées ; elle se soulevait en parlant comme si elle eût voulu s'élancer de la calèche ; ses cheveux, mal bouclés, s'épandaient au vent ; elle tenait dans sa main une branche de saule qui lui servait d'éventail contre le soleil de juin. Je ne vis plus qu'elle. Elle m'aperçut, et me montra du regard à son amie, qui se pencha à son tour pour regarder de mon côté.

« Est-ce mon costume ? Est-ce mon livre ? Est-ce de l'enthousiasme involontaire exprimé par la rougeur et par la pâleur sur mon visage ? Me prirent-elles pour un étudiant allemand, qui cherchait des fleurs dans la poussière des grands chemins, ou pour un poète italien qui rêvait un sonnet à la liberté, à l'amour, ou à la gloire de Corinne ? Je ne sais... Hélas ! comme tout le monde, je n'ai saisi ma vision qu'au vol, et je n'ai vu l'amour ét la gloire qu'à travers la poudre d'un grand chemin. »

C'est bien là, n'est-ce-pas ? le poète, dont le cœur bat d'espoir et frémit de tendresse. Je me souviens avoir lu cette page magnifique de Lamartine, il y a plus de vingt ans. Je la copiai sur un cahier de notes, que je retrouve avec l'émotion de jadis. Il porte la marque du temps, l'encre en a pâli, et me rappelle que ma jeunesse est loin déjà, hélas ! derrière le coteau, là-bas, dans ma Bourgogne aimée...

En sa course rapide Le Temps prend à nos jours la fleur et les parfums, Et jamais ne remonte à leur source limpide !

L'année suivante (1816), ce fut lord Byron qui franchit la grille de Coppet. Il avait une réputation telle que la romancière, mistress Hervey, qui était présente, s'évanouit en l'apercevant, « comme si réellement elle eût vu sa majesté Satan en personne. » Mme de Staël le reçut avec sa grâce accoutumée. Aussi trouva-t-il « qu'elle avait rendu sa demeure aussi agréable que lieu sur terre puisse le devenir par la société et par le talent. » Plus tard, il lui rendit hommage dans ses Mémoires. De son côté, elle le jugeait l'homme le plus séduisant de l'Angleterre, mais ajoutait : « Je lui crois juste assez de sensibilité pour abîmer le bonheur d'une femme. »

Avec Byron, les dernières personnalités célèbres qui séjournèrent à Coppet furent Hobhouse, son ami, le baron de Stein, le général La Harpe, ami du tzar Alexandre, les lords Breadalbane et Sansdowne, Henry Brougham, Pictet, Saussure, la comtesse Montgelas et Pellegrino Rossi.

M. J. de Norvins, l'historien de Napoléon, fut aussi l'un des hôtes de Coppet. Dans son Mémorial, publié récemment, nous trouvons d'intéressantes particularités :

« Mme de Staël, dit-il, nous permettait d'assister à sa toilette, où elle causait environ deux bonnes heures, en dérangeant toujours tout ce que sa femme de chambre refaisait sans cesse à sa coiffure, quand dans l'abandon de la conversation la tête de sa maîtresse ne lui échappait pas tout entière. Nous étions admis aussi à venir causer près de son lit, où adossée à un grand oreiller elle s'amusait, en nous parlant, à faire rouler dans la plus belle main qu'on pût voir, soit un panier blanc en forme d'allégrador, soit une petite branche d'un arbuste. Ce mouvement gracieux et souvent expressif, suivant l'intérêt qu'elle imprimait ou qu'elle accordait à la causerie, faisait ressortir à chaque instant la perfection de son bras, et parfois dégageait aussi un très beau cou, qu'également elle songeait peu à dérober au regard, tant elle était sûre, et elle avait presque raison, qu'on était auprès d'elle uniquement pour l'écouter et non pour la voir. En cela, elle se traitait trop rigoureusement, car, de plus, elle avait des yeux d'une beauté et d'une expression incomparables. »