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L'Enchanteur 1768—1848
De Châteaubriand à Ernest Renan Lamartine. L'amour dans Lamartine

Première partie

Lamartine. L'amour dans Lamartine

De Châteaubriand à Ernest Renan · 5 min de lecture · p. 108–112 · chapitre 9 sur 34

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Ambert, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

, UAND ce nom, Lamartine, est prononcé devant une nombreuse assemblée, il n'est personne qui ne ressente une commotion particulière, et n'éprouve un élan de sympathie pour le grand homme qui l'a rendu illustre. Les uns ont lu sa prose étincelante, les autres se souviennent de ses admirables discours ; ceux-ci se rappellent son courage, ceux-là les luttes pénibles de ses derniers jours ; tous entendent chanter dans leur mémoire quelque strophe de sa lyre sublime, sinon quelque poème entier enfanté par son génie.

La jeune fille, la femme, fiancée, épouse, amante, évoquent sa mémoire avec une, admiration mêlée de tendresse et de respect. N'a-t-il pas exprimé, dans une langue magique, leurs aspirations secrètes, leurs désirs les plus chers, leurs rêves les plus doux, leurs espérances, leurs tristesses, bref leur idéal d'amour, de passion, de dévouement ?

Et le jeune homme, l'homme fait, le vieillard ? N'ont-ils pas trouvé en lui un Mentor affectueux qui assigne à leur ambition un but élevé, un moraliste indulgent qui compatit à leurs désillusions, et les réconforte, un consolateur et un sage qui les entretient des vérités éternelles, et leur apprend à mourir, après leur avoir enseigné l'art de la vie.

C'est le grand lyrique du dix-neuvième siècle. Tous les sentiments qui agitent le cœur humain, qui le bouleversent, qui lui arrachent des cris de douleur, de triomphe ou de révolte, Lamartine les a ressentis : de là cette éloquence qui déborde de ses vers, et nous remue, et nous empoigne jusqu'au fond de l'être. Les orages des passions ont ravagé son âme, les énigmes philosophiques du berceau et de la tombe lui ont donné l'angoisse, toutes les ambitions de la terre ont tenté son ivresse intellectuelle, toutes les misères de l'humanité l'ont ému, toutes les beautés de l'univers l'ont séduit, toutes les coupes enchantées ont enivré sa lèvre.... De là ces accents inconnus jusqu'à lui ; de là son œuvre si vaste, si multiple, si admirable ; de là le prestige de son génie.

En face de lui, il faut s'incliner, car c'est un maître, un grand homme, un sublime poète. La Patrie française peut être fière d'un tel fils : elle en a peu, dans son livre d'or, qui soient de sa taille, et méritent comme lui le divin laurier de la gloire.

Il faudrait un volume entier pour examiner, sous toutes ses faces, la personnalité de Lamartine. Nous nous bornerons, dans ces aperçus, à le mettre en relief au point de vue du sentiment, et, autant que nous le pourrons, à le caractériser dans sa façon d'aimer, et d'exprimer les élans de son amour. C'est, à notre avis, le côté le plus intéressant de cet homme extraordinaire.

Je me représente Lamartine à l'âge de trente ans, portant sur son large front l'auréole lyrique, de stature élevée, mince, élégant, s'avançant dans la vie comme un conquérant, comme un jeune dieu. Nous sommes en 1820, les Méditations viennent de paraître, le nom du poète vole de bouche en bouche, ses vers harmonieux sont déjà dans toutes les mémoires, et autour de lui on sent je ne sais quel frémissement, précurseur des hautes destinées.

Le sentiment qui domine dans son attitude, comme dans ses poèmes, c'est la mélancolie, la tristesse, et une révolte naissante contre les fatalités de l'existence, la contingence des choses, la durée éphémère de notre bonheur.

Et pourtant il est au nombre des heureux : une mère adorable l'a élevé et veille sur lui ; il a des sœurs qui l'environnent de tendresse, son père l'aime, est fier de sa muse, et stimule son ambition ; des amis, dignes de ses confidences, le consolent ; les salons les plus renommés lui sont ouverts ; les plus doux sourires lui sont prodigués... D'où vient donc en Lamartine cet abattement, ce découragement même, en face de l'avenir ? Écoutez sa plainte touchante, dans la pièce l'Isolement, qui ouvre les Méditations : après avoir décrit le charme du soir, il s'écrie : Mais à ces doux tableaux mon âme indifférente N'éprouve devant eux ni charme ni transports; Je contemple la terre, ainsi qu'une ombre errante : Le soleil des vivants n'échauffe plus les morts.

De colline en colline en vain portant ma vue, Du sud à l'aquilon, de l'aurore au couchant, Je parcours tous les points de l'immense étendue, Et je dis : Nulle part, le bonheur ne m'attend.

Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières, Vains objets dont pour moi le charme est envolé ? Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères, Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé!

Que le tour du soleil ou commence, ou s'achève, D'un œil indifférent je le suis dans son cours; En un ciel sombre ou pur, qu'il se couche ou se lève, Qu'importe le soleil? je n'attends rien des jours.

Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière, Mes yeux verraient partout le vide et les déserts : Je ne désire rien de tout ce qu'il éclaire ; Je ne demande rien à l'immense univers.

Ces strophes sont caractéristiques : elles indiquent combien l'âme du poète a été froissée déjà, au contact de la réalité ; combien elle a trouvé de disproportions entre son idéal sublime, trop sublime même, et les ébauches de ce monde ; combien il y a loin de son rêve enthousiaste et charmant aux brutalités de l'exil que nous traversons.

Ah ! je reconnais bien là le poète de race, qui se forge des félicités brillantes et durables, et pleure ensuite, quand la pierre du chemin le meurtrit dans sa course. Quel noble élan il veut donner aux énergies qui surabondent en lui ! Quel essor vont prendre ses vingt ans, sa jeunesse ! Comme les jours, les mois, les ans se colorent à ses yeux d'une clarté pure et consolante, d'un rayon magique que rien ne doit faire pâlir !

C'est là sa grandeur, mais, hélas ! c'est aussi la source de son infortune. Son rêve est trop beau, trop parfait pour ce fragile et mouvant univers ; Lamartine ne tarde pas à s'en apercevoir.

Son cœur aimant s'était attaché à une jeune femme rencontrée à Aix-les-bains : c'est une passion véritable qui le dévore, et va bientôt lui inspirer des vers immortels, le Lac, A Elvire, d'autres pièces encore. Liaison admirable, s'il en fut jamais. Ces amants étaient dignes de s'aimer et de s'adorer. Leur bonheur fut court, il ne dura qu'une année, l'impitoyable mort arracha Elvire à son poète si cher, qui ne put même, parait-il, assister à ses derniers moments. Ce fut le médecin qui lui annonça la fatale nouvelle. Il devint inconsolable : tel un peuplier superbe, orgueil du vallon, que la foudre frappe et brise du sommet à la base.

Après ce deuil d'une amante chérie, le plus poignant peut-être qui existe, on s'explique la tristesse infinie de l'Isolement. Lamartine, dans son désespoir, ne veut plus rien demander à la terre, vide pour lui désormais. Il contemple le ciel, et achève son poème de la façon suivante :