VIII. Les premières années d'amitié avec Joubert. - Mort de François (suite 3)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de C. Lévy, 1884, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Elle assistait à un spectacle étrange; une sorte de consomption sénile rongeait le Directoire. La France, si redoutable par ses armées, semblait à l'intérieur affaissée sur elle-même. S'il est un document utile à consulter sur cette fin de la Révolution, c'est le Bulletin des lois. Jamais on n'avait tant légiféré, et jamais les lois n'avaient autant parlé dans le vide. On en était arrivé par exemple, le 17 thermidor an vi, à interdire le travail et l'ouverture des boutiques le jour des décadis ou de certaines fêtes civiques, comme celle de la Jeunesse ou des Vieillards, ou de la Souveraineté du peuple ou celle de l'anniversaire du 18 fructidor. On obéissait, mais le mépris gagnait, en même temps que les ressorts s'usaient. Pendant qu'elle se détachait de sa forme de gouvernement, la nation restait au contraire plus passionnément attachée à la Révolution elle-même, aux résultats qu'elle avait produits. La haine de l'ancien régime s'était tellement enracinée dans les cœurs, qu'elle tenait lieu de toute autre conviction. Pourvu qu'on pût garantir d'un retour en arrière la masse des acquéreurs de biens nationaux et ceux qui les avaient vendus, les nouveaux fonctionnaires et les officiers qui avaient conquis leurs grades, on se souciait peu des libertés publiques. • Il est difficile, disait madame de Beaumont, de rendre l'état où nous sommes... Le gouvernement n'a pas un agent qu'il ne soit disposé briser au moindre soupçon, et il n'est pas un de ces agents qui ne sache combien son existence est précaire. C'est pour eux que la terreur existe; méfiants et soupçonnés, envieux et enviés, ils éprouvent tousles sentiments désagréables qu'ils inspirent, et je doute qu'ils en soient dédommagés • par l'exercice d'un pouvoir aussi peu assuré1. »
1. Lettre, décembre 1799. ↩
« Ni jacobins ni émigrés ! tel était le cri public; on était mur pour un chef militaire; on l'appelait. On fut servi à souhait. Depuis la triomphante campagne d'Italie, héroïque et jeune comme un chant d'Homère, un nom passait de bouche en bouche1. Fiévée, retiré en province, à Buzancy, chez M. de Puységur, raconte que, pendant l'expédition d'Egypte, une seule observation le rappelait à la politique. Tout paysan qu'il rencontrait, dans les vignes, dans les champs, l'abordait pour lui demander si l'on avait des nouvelles du général Bonaparte, et pourquoi il ne revenait pas en France. Le 18 brumaire était fait. La nation, loin de s'effaroucher de l'autorité que Bonaparte s'arrogeait, semblait s'irriter de ce qu'il ne s'en arrogeât pas davantage. Tant il est vrai que, pour nous délivrer d'un joug quand il nous pèse, nous ne nous insurgeons pas toujours; nous attendons que le danger vienne soit du dedans, soit du dehors2; alors nous retirons au gouvernement notre assistance, et il s'écroule parce qu'il n'est pas soutenu.
1. Correspondance de Fiévée, introduction. p. 66. ↩
2. Benjamin Constant, Mélanges, p. 77, et Mémoires sur les Cent-Jours. ↩
Jamais ce côté du caractère national n'a été mieux pénétré que par Benjamin Constant; il devait cependant bénéficier de la constitution de l'an viii. Il était appelé au Tribunat avec Riouffe, dont madame de Beaumont avait lu le nom avec bonheur. Elle suivait en effet avec passion les événements; mais ils avaient été traversés par des douleurs nouvelles. Elle ne les comptait plus. Sa cousine, madame de Montesquiou, la veuve de François de Pange, celle qu'elle appelait sa pauvre grande, était morte en 1799, près d'elle, à Paris. Toutes les deux avaient pu, quelques mois auparavant, sauver madame Suard. Frappé comme Fontanes, et prévenu que la Suisse, où il était caché, n'était pas un asile, Suard cherchait un autre refuge en Allemagne. Sa femme rentra en france pour y recueillir quelque argent. Ses appartements avaient été mis sous les scellés. Ses anciens serviteurs tremblaient de la reconnaître. Elle ne savait ou aller. Les deux cousines coururent au-devant d'elle, la logèrent, firent toutes les démarches, et madame Suard put entrer dans sa maison et emporter ce qu'elle était venue chercher. Sans doute madame de Montesquiou et madame de Beaumont eussent continué de vivre ensemble, lorsque la mort les sépara1. Les consolations philosophiques ne pouvaient plus suffire. L seule survivante du passé était partie. Il ne restait plus d'autre ami à Pauline que Joubert, rien que lui.
1. Mémoires historiques sur Suard, par Garât. ↩
Adrien de Lézay. - Le salon de la rue Neuve-du-Luxembourg.
Sa vie fut entièrement modifiée; elle quitta Theil pour toujours ; elle le quittait avec regret. Elle y avait vécu avec beaucoup de douceur une existence souvent fort rude; sa santé y avait été passable, son isolement absolu. Ses affaires, qui traînaient en longueur, la retenaient désormais à Paris. Les formalités nécessaires pour obtenir le divorce étaient minutieuses. « Ma destinée future, écrivait-elle, est un peu plus triste que jamais1. » Joubert lui demandait de venir se reposer à Villeneuve, et, bien qu'il ne fût pas riche, il avait mis à sa disposition, avec un dévouement paternel, son peu de fortune. « Si vous avez besoin d'argent, pardonnez tant de brusquerie, mon frère en a à votre service. Pour mon compte, je n'en ai pas besoin. »
1. Lettre de madame de Beaumont, du 20 avril 1799. ↩
Ce fut dans cette année 1800 qu'elle conquit son indépendance. Joubert ne put dissimuler son contentement. Il était allé embrasser sa vieille mère à Montignac, et la nouvelle du gain du procès intenté par madame de Beaumont vint l'y surprendre en même temps que les événements extraordinaires qui s'accomplissaient.
Il les voyait avec plaisir, et son opinion représente bien l'état d'esprit de la classe moyenne. Cette opinion avait même affermi ou déterminé celle de son amie sur beaucoup de points. Seule héritière d'un nom vénéré parmi les royalistes, depuis que la guillotine avait pris soin d'effacer les nuances, très aristocrate de toute sa personne, madame de Beaumont redoutait les gouvernements populaires. Comme Bonaparte donnait de l'espoir tous les partis, et qu'il laissait même, au début, croire qu'il rétablirait les Bourbons, elle n'acceptait pas les réticences que la clairvoyante madame de Staël mettait à son enthousiasme. La fille de Necker était seule a se préoccuper de cette constitution consulaire, dans laquelle Sieyès avait très artistement anéanti les élections démocratiques. Madame de Beaumont el Joubert prenaient au contraire un intérêt très vif au choix de ces personnages officiels, bien rétribués, divisés en trois corps et nommés les uns par les autres. Joubert, mécontent des associés que Bonaparte avait acceptés, avait craint de ne sortir du règne des avocats que pour tomber sous celui de la librairie. Il était, à l'origine du consulat, persuadé qu'avec une pareille cohue d'avis et de talents divers, on allait changer d'époque sans changer de destinée. Il allait bientôt revenir de cette première impression pour se livrer une complète admiration; car lui aussi, comme la France, fut ensorcelé par le premier consul. « Cet homme n'est point parvenu, il est arrivé; qu'il demeure maître longtemps ! II l'est certes, et il sait l'être. Nous avions grand besoin de lui. » - Madame de Beaumont le jugeait un peu différemment. Par sa passion pour les savants, Bonaparte lui donnait l'idée d'un Louis XIV parvenu. Elle exceptait pourtant de la critique le conseil d'État, composé presque en entier d'hommes qui joignaient la théorie à la pratique.
1. Lettre du 9 février 1800.
Quant au Tribunat, où Sieyès avait fait entrer quelques héritiers de la Gironde, il était voue une épuration certaine. La France de jour en jour reportait sur Bonaparte tout le sentiment national. Les patriotes courageux qui avaient pris au sérieux la constitution de l'an VIII et qui défendaient la liberté mourante avaient même alors contre eux le jugement des esprits éclairés, tant on était épuisé et peureux. Madame de Beaumont, dans une lettre du 2 février 1800, fait allusion à la séance du Tribunat où le signal de l'opposition fut donné par Benjamin Constant. La scène est curieuse.
Le gouvernement, le 1° nivôse an viii, avait renvoyé au Tribunat un projet concernant la formation des lois. Trois jours seulement étaient donnés aux tribuns pour examiner toutes les dispositions, discuter et nommer les orateurs qui les soutiendraient devant le Corps législatif. Benjamin Constant, dans un discours spirituel, attaqua cette proposition, qui rendait impossible tout examen approfondi. Madame de Staël devait, ce soir-là, réunir chez elle plusieurs personnes dont la conversation lui plaisait, mais qui tenaient toutes au régime nouveau. Elle reçut dix billets d'excuse à cinq heures. Elle supporta assez bien le premier et le second, mais à mesure que ces billets se succédaient, elle commença a se troubler. Vainement elle en appelait a sa conscience, elle ne trouvait pas un appui. Fouché, le lendemain, la faisait mander et lui disait que le premier consul la soupçonnait d'avoir excité Benjamin Constant; elle se défendit sans pouvoir convaincre le ministre de la police. Un mois après, Benjamin Constant essayait encore de sauver la plus précieuse prérogative du Tribunat, le droit de pétition. Il ne réussissait pas davantage. Ce n'était plus vers ces rêveurs obstinés, à qui nous devons pourtant le progrès de l'humanité, qu'étaient tournées les oreilles, elles s'emplissaient du retentissement du canon de Marengo, 25 prairial an vIII. Madame de Beaumont, éblouie elle-même, fulmine contre « M. Benjamin, novateur perpétuel, ennemi de tout ordre, de toute modération, que l'on devrait bannir de tout État policé. Il a pensé être envoyé en Suisse et avec lui madame de Staël. Ils ont été quittes à peu près pour la peur: elle est cependant obligée de rester à Saint-Ouen... Voilà ce qu'ils ont retiré de l'impatience enfantine de jouer a l'opposition sans bien savoir, comme dit Riouffe, ce que veut dire opposition ». - Riouffe en parlait à son aise : il allait être nommé préfet de la Côte-d'or, puis de la Meurthe. Quant i madame de Staël, elle n'en était pas seulement quitte pour la peur : elle devait errer pendant dix années sans foyer, fuyant la proscription de royaume en royaume. Madame de Beaumont, si elle eût vécu, se fût mise du côté de la persécutée et elle eût cherché à serrer les mains de Delphine exilée, malheureuse et désespérée.
Nous avons hâte d'entrer dans le petit salon bleu de la rue Neuve-du-Luxembourg. Il est la veille de s'ouvrir. Joubert va se fixer à Paris la majeure partie de l'année. F'ontanes est revenu d'Angleterre. Il a été rayé de la liste des déportés. Il est devenu l'ami de Lucien et de madame Bacciochi. Il a été choisi par Bonaparte pour prononcer l'éloge de Washington, en attendant qu'il soit nommé président du Corps législatif. Rien ne manque à son influence; mais, avant de voir introduire auprès de madame de Beaumont celui qui devait être tant aimé et prendre toute la place, nous ne pouvons passer sous silence un de ces incidents dont l'existence d'une femme d'une grace attirante est semée, souvent malgré elle.
Quelle que soit la force ou l'étendue de son esprit, le visage d'une jeune femme est toujours un obstacle ou une raison dans l'histoire de sa vie. Dans le salon de madame de Staël, madame de Beaumont avait rencontré un homme dont l'ensemble des qualités et des défauts formait un composé piquant et bien près d'être attachant1. Il se nommait Adrien de Lezay. Son père avait été député de la Franche-Comté à l'Assemblée constituante. Ancien officier au régiment du roi, Adrien (comme l'appelait tout court madame de Staël) s'était retiré à Goettingue pendant la Terreur et était rentré immédiatement après le 9 thermidor. Il avait épousé la veuve du marquis de Briqueville, tué à Quiberon. Chose assez bizarre, c'était aussi un maladif, comme François de Pange : il avait sa vigueur d'intelligence, sans posséder au même degré la grandeur du caractère el cette élévation d'âme qui arrachait à madame de Staël cet aveu, qu'il était le modèle de tout ce qu'il fallait être dans l'amitié, l'étude et les affaires. Adrien de Lezay, au contraire, avait dans l'esprit quelque chose de tourmenté et de romanesque qui ne déplaisait pas à des raffinés. Il aimait à pascaliser, suivant sa propre expression2. Joignez à cela de la bonhomie et de la naïveté, mais plutôt dans la tête que dans le cœur, et vous expliquerez le goût qu'avaient pour lui Necker et sa fille, et l'intérêt que lui porta madame de Beaumont.
1. Rœderer, tomes IV et VIII. ↩
2. Lettre de madame de Beaumont à Joubert (12 mai 1798). ↩
Malgré un ouvrage de jeunesse intitulé les Ruines, et un opuscule Sur la nécessité où est le gouvernement de se rallier à l'opinion publique, son nom n'était pas sorti d'un cercle restreint1. Le tact politique lui faisait défaut. Madame de Staël, le 1° août 1796, écrivait de Coppet à Rœderer : « Il faut que je vous blâme d'avoir publié le morceau d'Adrien. Il est certainement très bien fait, très spirituel et très raisonnable; mais le commencement surtout est souverainement impolitique. Nous sommes ici trois personnes d'opinion différente : mon père; Benjamin et moi, nous avons tous les trois sauté d'effroi au début d'Adrien. » En 1797, il prit sa revanche. Au moment où Benjamin Constant publiait les Réactions politiques, Lezay fit imprimer dans le journal de Rœderer des réflexions sur les causes de la Révolution et sur ses résultats. Madame de Beaumont appela aussitôt sur cette publication l'attention de Joubert : « Connaissez-vous le nouvel ouvrage d'Adrien de Lezay? Je ne l'ai point encore lu; je crains bien que le pressentiment de ce pauvre jeune homme ne soit justifié. Il est fort malheureux et fort malade. » Son pamphlet fit sensation. C'était le premier essai d'un système emprunté et adopté depuis par plus d'un historien. Il excusait la Terreur au nom de l'inexorable nécessité. « Ceux qui fondèrent la République en France ne savaient pas ce qu'ils fondaient. C'était, pour la plupart, des hommes perdus de crimes qui sentaient que, dans une démocratie, ce sont les plus factieux que la foule écoute le plus volontiers... La violence a fait un peuple neuf... Rome fut fondée par des brigands el Rome devint la maîtresse du monde. • Cette courte citation suffît pour faire apprécier la thèse. C'est cette idée que nous retrouverons souvent dans la bouche et sous la plume de plus d'un politicien et qui est ainsi formulée : Il fallait le despotisme de la Convention pour préparer les voies à une constitution libre.
1. Paris pendant 1796, n° 78. ↩
Benjamin Constant, dans quelques pages éloquentes, réfuta victorieusement une doctrine fausse en elle-même, dangereuse dans ses conséquences. Il prouva que la Terreur n'avait pas été nécessaire au salut de la République; qu'au contraire la Terreur avait créé la plupart des obstacles dont on lui attribue le renversement; que ceux qu'elle n'a pas créés auraient été surmontés d'une manière plus facile et plus durable par un régime juste et légitime; en un mot, que la Terreur n'avait fait que du mal, et que c'était elle qui avait légué au Directoire des dangers qui le menaçaient de toutes parts1. Il faut séparer, dans l'histoire de l'époque révolutionnaire, ce qui appartient au gouvernement, les mesures qu'il avait le droit de prendre, d'avec les crimes qu'il a commis et qu'il n'avait pas le droit de commettre. Loin d'avoir constitué un esprit public, la Terreur a rendu le peuple indifférent à la liberté et lui a inspiré l'admiration de la force.
1. De la politique constitutionnelle, édition Laboulaye. ↩
Telle était, dès 1798, l'opinion des libéraux. Adrien de Lezay, qui n'était pas un jacobin, avait espéré apaiser les passions soulevées. Il ne réussit pas. La valeur de l'écrivain n'en fut pas diminuée. Ses contemporains le rangeaient comme publiciste au nombre de ceux qui remuent des idées et qui laissent à penser encore plus qu'ils ne disent. La loi de fructidor an v l'obligea de sortir de France parce qu'il n'était pas rayé de la liste des émigrés. Il se rendit en Suisse; Rœderer assure qu'il s'y fit aimer du parti français. Il composa et publia un projet de constitution pour la république helvétique. Madame de Staël, infatigable de dévouement, lui fut utile dans son exil. Quand le 18 brumaire arriva, le premier consul accorda à Adrien de Lezay ce qu'on appelait, en style de police, une surveillance. Une méprise des agents de la sûreté le fit conduire au Temple; ses papiers furent saisis; mais il fut rendu à la liberté par l'intervention directe de Joséphine, dont il était l'allié par les Beauharnais. Il reprit ses visites dans le salon de madame de Staël, dont l'hostilité contre Bonaparte commençait à poindre, et dont il avait reçu ce billet : « Je ne voudrais rien faire que votre noble caractère pût désapprouver, mon cher Adrien, et le désir de conserver votre estime me servirait de guide si mes propres lumières me manquaient. » Il reprit surtout ses assiduités chez madame de Beaumont.
Les plus longues apparences d'oubli (elle l'avouait) ne l'avaient jamais désintéressée de cet homme très remarquable « l parle dignement de votre héros, de Bonaparte, écrivait-elle à Joubert : il le fait admirer. C'est une autre manière de voir que Fontanes, mais c'est le même résultat : grandeur et justesse. » Jusque-là, elle ne s'était expliqué les visites quotidiennes de Lezay que par son désœuvrement; mais il fallut bien se rendre à l'évidence. « Je vous dirai quelque jour la cause de ses assiduités : elle est vraiment plaisante. » - C'est en ces termes qu'elle confiait à son véritable ami son secret. On ne nous l'a pas répété, mais ne nous sera-t-il pas permis de le deviner? Adrien de Lezay avait trente ans, le même âge que madame de Beaumont. Il était difficile, la voyant tous les jours, de ne pas être conquis par sa conversation, par l'éclat de ses regards noyés et tendres, par la sveltesse de sa taille.
Pauline était'au-dessus de la coquetterie par son dédain des passions vulgaires, par son indicible tristesse et par sa résolution énergique de ne donner qu'une fois cette activité fiévreuse qui la dévorait et qui usait sa frêle enveloppe. Le moment était bien mal choisi en vérité, pour frapper à la porte de ce cœur qui venait de se livrer sans défense. O fantaisie inexplicable du destin! Adrien de Lezay, après la démission de Chateaubriand, le remplaça comme ministre plénipotentiaire au Valais, avec mission de préparer l'annexion à la France, et, en 1814, lorsque Chateaubriand était désigné pour accompagner le duc de Berry en Alsace, quel était le préfet, animé soudainement de la ferveur royaliste, qui, après avoir administré depuis 1806 Strasbourg au nom de l'empereur, était tué par ses chevaux emportés, au bruit de la mousqueterie, au-devant d'un fils de France, comme on disait alors? Quel était-il? Le comte Adrien de Lezay.
Jusqu'à l'année 1800, madame de Beaumont était modestement logée à Paris dans un hôtel garni, rue Saint-Honoré, tout près de la famille Joubert. Lorsque son divorce fut prononcé, qu'elle eut réglé ses affaires et quitté définitivement la Bourgogne, un de ses amis nouveaux, M. Pasquier, lui céda l'appartement qu'il occupait rue Neuve-du-Luxembourg. Les fenêtres donnaient sur les jardins du ministère de la justice. C'est là que, pendant deux années, se réunissait presque tous les soirs la société la plus choisie, les débris de ce monde incomparable de l'aristocratie française, madame de Pastoret, madame de Lévis, madame de Vintimille, à côté des esprits lès plus éminents de la génération du Consulat. M. Pasquier, après le 9 thermidor, était sorti de prison, et s'était réfugié avec sa femme dans le village de Groissy, ses ressources étaient modiques ; ses biens étaient séquestrés. Peu à peu, il sortit de sa retraite et connut quelques personnes du voisinage, attendant comme lui les événements. Parmi ses voisins se trouvait un homme qui devint bien vite le meilleur, le plus attaché de ses amis; il s'appelait Julien. Il était fils d'un banquier de la Chaussée-d'Antin, mêlé sous les règnes de Louis XV et de Louis XVI aux plus importantes affaires. Héri- ' tier d'une immense fortune, M. Julien avait pu en sauver une partie et traverser sans trop d'épreuves la Révolution; il habitait a Rueil une somptueuse demeure, dont le parc touchait à celui de la Malmaison¹. Il tenait bon état, convive joyeux, quoique d'une famille où l'on se tuait; intelligemment secondé par sa sœur, une petite personne très spirituelle, qu'une difformité de la taille avait condamnée au célibat, il aimait à donner à dîner. Madame et M. Pasquier devinrent les habitués de la maison de Rueil, et souvent on faisait ensemble des excursions Paris2
2. Nous devons ces précieux renseignements à M. Louis Favre. ↩
Un jour, M. Julien proposa à M. P'asquier, qui
•. Mémoires d'outre-tombe, t. III.
accepta avec empressement, de le conduire chez la comtesse de Beaumont. Pendant les années 1789 et 1790; le fils du banquier avait été mis en rapport avec Montmorin, dont la situation, nous le savons, était gênée. Quand sa fille, seule à se débattre pour sauver quelques épaves de sa fortune, vint à Paris, M. Julien accourut lui offrir obligeamment ses bons offices. Elle lui en avait gardé une amicale gratitude. Présenté par le cher Julien, M. Pasquier avait été reçu de la manière la plus aimable. Il devint l'un des causeurs habituels du salon de la rue Neuve-du-Luxembourg. Joubert y avait introduit Fontanes, et, successivement, Molé, Guéneau de Mussy, en attendant Chênedollé et Bonald. Les relations affectueuses d'autrefois avec madame Hocquart, avec madame de Krüdner, s'étaient aussi renouées. Madame de Staël et sa cousine, madame Necker de Saussure, apparaissaient entre deux voyages en Suisse, à de rares intervalles. Benjamin Constant avait tout gâté.
De toutes les grandes dames que la comtesse de Beaumont retrouva, la plus intéressante, la plus dévouée, comme la plus utile à consulter pour les choses morales, était madame de Vintimille, de la maison de Lévis. Joubert devait s'attacher aussitôt a elle. Il avait même conservé dans sa mémoire deux dates, le 6 mai 1802, jour où il la vit pour la première fois, et le 22 juillet, jour où il s'était promené avec elle dans une certaine allée des Tuileries, qu'il trouvait toujours embaumée de son souvenir. C'était cette promenade qui lui rendit sacré le jour de Sainte-Madeleine. C'était aussi ce qui lui fit tant aimer les tubéreuses, dont il avait donné, ce jour-la, un bouquet a madame de Vintimille. Elle, du moins, vécut de longues années et elle pouvait en 1817 recevoir ce billet adorable, comme on n'en écrit plus :
« Vous étiez plus jeune, il y a vingt ans, lorsque je marchais à vos côtés, à pareil jour, à pareille heure, en parcourant certaine allée que je vois presque de mon lit, et ou, mon très grand regret, je ne puis aller célébrer cet anniversaire. Mais vous n'étiez pas plus aimable. Votre présence et votre souvenir font également mes délices. Continuez à vous faire adorer et aimez-moi toujours un peu. Les tubéreuses ne sont pas encore en fleur cette année. J'avais pris toutes les précautions possibles pour en avoir è mon réveil; mais on n'a pas pu en trouver. J'ai souscrit pour les premières... Souvenez-vous qu'il est de mon essence de penser à vous avec délices et de vous être éternellement attachée1. •
1. Correspondance de Joubert, 22 juillet 1817. ↩
Nous nous plaisons à voir, dans ces deux dernières années de sa vie, de 1801 à 1803, au milieu de son cercle brillant, madame de Beaumont appuyéeće sur la parfaite raison, sur l'heureuse humeur de madame de Vintimille. L'amitié inalté-• rable que Joubert lui voua, après la mort de celle qui les avait rapprochés, était comme un legs commémoratif de ces soirées pleines de jeunesse et consacrées à l'admiration.
Toutes les questions étaient agitées dans ce petit cenacle, à peine éclairé d'une lampe et dont Saint-Germain et sa femme, les témoins des anciennes splendeurs de l'hôtel Montmorin, étaient les serviteurs discrets et sûrs. On n'y discourait pas seulement sur les productions littéraires; l'exposition de peinture, aussi bien que les événements du jour étaient prétexte à une causerie animée. L'art dramatique, qui a toujours passionné l'ancienne société, intéressait autant la nouvelle. Il n'y a rien d'exagéré à dire que le moindre incident se produisant au Théâtre-Français prenait l'importance d'une affaire d'État. Talma était alors arrivé à la plus grande hauteur de l'art du tragédien. M. Julien avait une loge à la Comédie-française, il la prêtait à madame de Beaumont. Plusieurs de ses amis étaient des habitués du foyer des acteurs. On se lança donc chez elle avec frénésie, dans l'engouement d'enthousiasme qui marqua les débuts d'une jeune actrice qui venait de débuter par ordre dans le rôle de Phédre, mademoiselle Duchesnois. Cet engouement devint presque du délire, et, quand le journaliste Geoffroy osa formuler des critiques et prendre parti pour une autre idole, mademoiselle Georges, dans tout l'éclat alors de la jeunesse et de la beauté, ce furent des cris d'anathème partis de toutes les bouches. Nous retrouvons les échos de cette bataille, aujourd'hui oubliée, dans une lettre écrite à ce moment par madame de Beaumont à M. Pasquier1.
1. Nous devons communication de cette lettre inédite à la bienveillance de M. le duc d'Audiffret-Pasquier. ↩
«Je vous dois des excuses, monsieur, d'avoir autant tardé à vous répondre. Mes excuses ne sont malheureusement que trop bonnes. Presque tout mon temps a été consacré à des affaires ou à des adieux. Il ne reste plus que M. Julien et moi de la société dans laquelle vous vous plaisiez cet hiver. Et nous répétons sans cesse à cet appartement si fier autrefois de ceux qui le visitaient :
Déplorable Sion, qu'as-lu fait de ta gloire?
Il va être bientôt abandonné; dans peu de jours, je pars pour les eaux. J'ignore l'effet qu'elles me feront; elles auront à mes yeux une vertu très puissante si elles me tirent de l'état où je suis. C'est la foi qui sauve. Il faut donc tâcher d'en avoir. Je tâche. M. Joubert n'est parti qu'il y a trois jours; il était dans une assez bonne veine de santé.
» J'ai enfin déjeuné avec mademoiselle Duchesnois. J'en ai été enchantée à la lettre. Il m'est impossible de pardonner à ceux qui la trouvaient bête. Elle est simple, naïve et distraite; mais, si vous trouvez moyen d'attirer son attention, vous voyez tout de suite ses yeux s'animer, son visage s'embellir. Alors elle parle bien, et, en peu de mots, elle entend très bien tout ce qu'on sait lui faire comprendre. Il ne s'agit que de trouver la corde sensible.
» Elle est très digne avec les hommes, très respectueuse avec les femmes. Cette conduite n'est certainement pas celle d'une bête. Je n'espère plus la voir jouer avant mon départ el m'étais longtemps flattée d'Ariane. Jugez quelle contrariété !
» J'espère que le redoutable Geoffroy ne viendra pas me persécuter jusqu'au mont Dore; j'y trouverai assez d'ennuyeux et d'importuns sans lui. Vous ne connaissez pas, monsieur, toutes les mâchoires auvergnates. Si Samson en eût rencontré une, il eût fait une hien autre besogne. Jamais plus on n'aurait parlé des Philistins. Pourvu que je ne sois pas forcée de vivre en société, c'est tout ce que je désire. Après la société que je quitte, il n'y a de bon que la solitude, parce que c'est une manière de la retrouver.
» Adieu, monsieur; recevez l'assurance de mon tendre attachement. Je me trouverai bien heureuse si jamais nous sommes encore tous réunis.
I m.-b. (Montmorin-Beaumont)
On voit quelle variété de goûts, quel besoin de " se passionner pour toutes les manifestations du talent possédait cette âme de flamme. Comme on pressent l'attrait irrésistible qui émanait de toute sa personne et la vie que, dans sa débilité, elle savait cependant communiquer au monde distingué et peu nombreux qui l'entourait! On ne pouvait se passer d'elle.
Si la politique n'occupait pas le premier plan dans les conversations, elle n'en était pas cependant exclue. La longue guerre de la Révolution finissait dans la gloire, et la reconnaissance pour le général auquel l'opinion attribuait la paix d'Amiens touchait au fanatisme. Joubert, durant cette éclatante période du Consulat, ne modérait plus ses éloges. Ce n'était plus le même homme qui, sous la Restauration, avait horreur de la politique, à ce point qu'il disait : « La politique ôte la moitié de l'esprit, la moitié du droit sens, les trois quarts et demi de la bonté, et certainement le repos et le bonheur tout entiers. » Fontanes n'était pas le moins entraîné. Il partageait sęs admirations entre Bonaparte et un jeune Breton, à peu près inconnu, dont il parlait comme d'un écrivain de génie. Sa verve ne tarissait pas sur leur amitié à Londres après fructidor, sur leurs longues promenades et leurs rêveries. Il racontait que, attardés souvent dans la campagne, ils regagnaient leur demeure guidés par les incertaines lueurs qui leur traçaient a peine la route, à travers la fumée du charbon rougissant autour de chaque réverbère. l'ontanes s'attendrissait encore au souvenir de la lecture faite, devant son ami et lui, des Mémoires manuscrits de Cléry, le valet de chambre de Louis XVI, et il excitait autant de curiosité qu'il éveillait de sympathies autour de son compagnon d'exil: Il l'appelait à Paris pour achever l'impression d'un beau livre que seul il connaissait. Aussi quelle ne fut pas l'émotion de madame de Beaumont lorsque Fontanes lui annonça que cet ami était débarqué à Alais, dans les premiers jours de mai 1800, qu'il était allé le chercher au fond d'une petite chambre, Jouée par madame Lindsay et Auguste de Lamoignon, dans une auberge, aux Ternes; qu'il l'avait amené chez lui, et l'avait ensuite conduit chez Joubert! Elle allait donc aussi le connaître. Peu de jours après, Fontanes présentait en effet René de Chateaubriand à Pauline de Beaumont.