Premiere partie
Secrète pour Prague (suite 2)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Lévy, 1858, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Rien du reste n'était plus simple que le message de M. de Chateaubriand. Du moment que la courageuse et imprudente captive de Blaye annonçait à ses augustes parents l'union, qu'elle leur avait cachée jusque-là, tout obstacle à la recevoir, quand elle serait libre, tombait de lui-même; et l'envoyé de la Princesse devait faire aisément accueillir ses excuses, et même ses conseils.
Mais quels conseils pouvait-il donner? Quelle influence exercer sur cette éducation transférée de la tutelle de Mer Tharin à la direction du sage et vertueux évêque d'Hermopolis? Déjà M. de Chateaubriand avait indiqué son plan d'études : c'était d'enlever le jeune enfant au milieu, où il était né, de le jeter ailleurs, parmi d'autres enfants, pour l'y faire grandir dans le travail et l'égalité, ne le destinant à rien et le préparant à tout. Ce sont là de ces utopies, que leur simplicité même rend impossibles. Le jeune Henri ne pouvait échapper à son nom : et le meilleur système était encore de l'élever en prince, avec les soins les plus actifs et cette arrière-pensée, que la volonté seule achève les leçons de l'étude, et rend l'aptitude des hommes égale à leur espérance.
Que du reste M. de Chateaubriand n'ait pu, comme 1l le souhaitait, exposer ses vues sur la déclaration de Majorité du jeune Prince, devant le conseil du Roi, attendu que M. de Blacas formait tout seul ce conseil, nous ne pouvons nous en étonner. C'était, dans le vient Roi, la sagesse de l'inaction, la seule qui reste à l'impuissance.
A part donc les froids sifflements des petits groupes rivaux, qui murmuraient l'un contre l'antre, dans le château de Prague, l'intérêt du voyage, l'appui que M. de Chateaubriand devait chercher était dans la duchesse d'Angoulême, dont il avait si noblement dit, que « ses malheurs étaient une des grandeurs de la monarchie » Cette Princesse ayant quitté Prague, pour aller prendre les eaux, M. de Chateaubriand se rendit près d'elle aux sources minérales des montagnes de Bohême. La petite fille de Marie-Thérèse, la captive du Temple, cette femme qui, avec tant de malheurs et tant de vertus, était restée comme inachevée dans l'héroïsme, se trouvait là, mieux à sa place, que dans la pompe d'une cour heureuse, cu dans l'oisive étiquette d'une cour émigrée. Son âme haute et fière, trop comprimée par la douleur, son esprit cultivé dans le cercle de la foi, se montrait là plus vif et plus libre.
Cette visite aux eaux de Carlsbad, dans la vallée de Tœplitz, sera pour l'avenir une des pages originales de l'auteur. Elle met en scène, au milieu de tant de caractères effacés, une personne royale, que Napoléon appelait « Le seul homme de sa famille. » Étrangère au coup d'Etat des ordonnances de juillet, toujours victime de malheurs qu'elle n'avait pas faits, usant une âme forte dans une insipide retraite, cette princesse intéresse surtout la curiosité historique, par l'influence qu'elle aurait pu prendre. Malgré sa résignation austère, elle n'était pas insensible à l'idée d'un grand rôle; et le nom de Reine la flattait. L'ambition pour autrui est un sentiment qui peut survivre, dans l'âme la plus sainte et la plus détachée. Au cœur de la duchesse, ce sentiment était une passion fervente, et explique, en partie, le degré de sécheresse ou d'irritation, que M. de Chateaubriand nota parfois dans l'accent de la Princesse parlant de sa sœur imprudente et captive.
Ainsi se passa la première entrevue de l'éloquent Publiciste et de madame d'Angoulême; ainsi, le lendemain, leur courte promenade dans la vallée de Tœplitz; ainsi, la dernière audience de la Princesse remettant à M. de Chateaubriand une lettre pour sa sœur. C'était là que le négociateur s'était réservé de faire un dernier effort, en énonçant son plan principal. Il s'agissait d'un Conseil de régence, et de quelques noms à exclure ou à présenter. M. de Chateaubriand proposait pour ce conseil, avec son propre nom, ceux de MM. de Villèle et Lainé. Madame consentit- . à tout, au blâme, comme à l'éloge, en félicitant M. de Chateaubriand de sa générosité à désigner M. de Villèle, qui ne lui semblait, dit-elle, qu'un administrateur habile : Madame est trop sévère, reprit avec vivacité l'impartial conseiller. M. de Villèle est un homme d'ordre, de comptabilité, de modération, de sang-froid, et dont les ressources sont infinies. S'il n'avait eu l'ambition d'occuper la première place, pour laquelle il n'est pas suffisant, c'eût été un ministre à garder éternellement dans les conseils du roi. ›
Il y a là bien du dédain dans la louange. Un homme d'ordre, de comptabilité ! Singulière recommandation et titre médiocre pour la destinațion politique projetée par l'auteur ! On y sent, il faut le dire, moins l'oubli que le souvenir du passé.
« O curas hominum ! O quantum est in rébus inane !
Au moment même, où M. de Chateaubriand croyait être si généreux et si écouté, on lui faisait mystère de l'arrivée du duc de Bordeaux attendu, le soir même, à Carlsbad; et on n'était pas fâché qu'il repartît le lendemain matin, sans avoir vu le jeune prince.
Le retour par les fraîches vallées de la Moravie, le passage du Rhin, près Manheim, la rentrée en France par Metz et l'arrivée rue d'Enfer, le 6 juin, après une course de poste à peu près continue, ne peut intéresser que sur le carnet de voyage de l'illustre écrivain, qui jette encore çà et là quelques brillantes esquisses, quelques fantaisies de langage, tantôt charmantes, tantôt bizarres. Que le grand artiste, courant nuit et jour l'Allemagne, pense à Italie, qu'il se plaise a nommer Cinthie, pour se distraire du jargon de quelques percepteurs qui lui ouvrent une barrière, on le conçoit sans peine. Mais l'homme éloquent, par complaisance pour la fausse imagination, quelque temps, à la mode, devait-il écrire? « Législatrice du monde, Rome assise sur la pierre de son sépulcre, avec sa robe de siècles, projette le dessin irrégulier de sa grande figure dans la solitude lactée. » Ah! combien ce travers dans un esprit si éminent nous fait regretter, pour lui, l'occupation virile de la pensée et la mâle simplicité, que lui donnait la politique, quand il avait toute son âme engagée dans d'importants débats, avec la passion d'un citoyen ! Mais, cette longue chaîne d'espérances trompées, que traîne après soi une noble cause malheureuse, égare souvent ceux qui la prennent pour guide.
On ne peut se défendre de cette idée, en lisant le Mémoire que, le 30 juin, M. de Chateaubriand adressait à la duchesse d'Angoulême, avec une visible préférence pour elle, entre tous les débris qu'il venait d'honorer. « Je cherche, dit-il, à rallier près du trône antique ces idées modernes qui, d'adverses qu'elles sont, deviennent amies, en passant par ma fidélité. » Puis, il supplie l'auguste et sainte femme « de présider à cette consécration d'un édifice unique rebâti avec les matériaux divers de la Monarchie et de la République, et d'ouvrir d'une main pure et bénie les portes du nouveau temple. »
Quelle influence ce poétique langage pouvait-il avoir sur la raison ferme, altière, un peu sèche de le Princesse qui bravait, en mars 1815, la défection armée des troupes de ligne à Bordeaux? Maintenant, le poids du malheur, plus lourd avec les années, n'eût pas, devant le péril, plié davantage cette tête blanchie. Mais, la fille de Louis XVI ne pouvait goûter un tel langage, ni beaucoup s'y confier.
Deux mois après, une autre épreuve venait réclamer le même zèle, sans y donner une occasion plus effective. Sortie de la citadelle de Blaye, sous un nom nouveau, mais animée du même esprit, la mère du duc de Bordeaux, revenue à Naples, ne songeait plus qu'à se rendre à Prague; et elle y souhaitait près d'elle son négociateur. Elle mandait M de Chateaubriand, d'abord à Venise.
Reparti de Paris le 3 septembre 1833, revoyant l'Italie qu'il avait visitée, à des titres si divers, le grand écrivain n'était pas, quoi qu'il voulût, un duc d'Ormond, un Berwick occupé de combiner des plans de bataille et des chances d'attaque, pour le rétablissement d'une cause perdue. Il semblait plutôt un dilettante des Monarchies en ruines, regrettant assez peu celle qu'il avait servie, et prédisant, pour se consoler, la chute de toutes les autres.
Un vrai chef de parti, arrivant alors à Venise, n'aurait pas eu le loisir de tant considérer la prison de Silvio Pellico, et de méditer sur Rousseau et Byron. L'imagination est un grand charme; mais, il ne faut pas qu'elle paraisse un amusement cherché, pour remplacer l'intérêt sérieux qui manque, ou distraire du devoir qui fatigue. Ce n'était pas ainsi qu'entre les cavaliers et les puritains, la fidélité était comprise, dans les dernières luttes des malheureux Stuarts.
Lorsque la Convention de Dundée, en Ecosse, eut reconnu la nouvelle Royauté britannique, et que Claverhouse, sortant comme égaré de l'assemblée infidèle, répondait à un ami, qui, frappe de son trouble, lui demandait où il allait : « Je vais où me conduit l'ombre de « Montross. » Certes, l'imagination ne manquait pas à ce royaliste d'une âme héroïque; mais, elle se confondait avec sa passion même; et cette passion était tout entière à sa cause, à sa foi politique, à son sacrifice volontaire et prémédité.
Le même sérieux n'appartient pas à d'autres temps. On le voit trop par le récit, où, à travers toutes les diversions de l'Italie, M. de Chateaubriand rencontre à Ferrare, dans les flots de la foule, la princesse qui lui tend la main, avec ces mots, pour signe de reconnaissance: « Mon fils est votre Roi; aidez-moi done à passer. » Ce que lui-même ajoute à cet incident, n'a pas plus de gravité; et les retours sur sa propre renommée, les souvenirs du carnaval de Venise et du souper des sept rois détrônés, dans le Candide de Voltaire, ne corrigent pas ici la première impression du lecteur. Maintenant, est-il permis de rire du malheur, quand on y est fidèle? Il faut en juger, d'après les Mémoires d'Outre-tombe. Le biographe étranger ne peut exprimer qu'un regret de cette moquerie sceptique, fatale à toutes les causes, et qui ' ne laisse de place et presque de droit qu'à la force, tant qu'elle dure.
Au milieu du récit trop piquant de cette entrevue dans Ferrare, ce qui paraît le plus incontestable, c'est le désir, qu'avait alors M. de Chateaubriand, de ne pas porter plus loin son rôle de médiateur, de ne point braver une seconde fois les froideurs de Prague, mais de revenir, au plutôt, dans sa retraite de Paris. Il partit, cependant, pour suppléer celle dont il avait dû préparer la voie. Ce second voyage vers Prague, parsemé, dans le récit original, d'incidents plus ou moins romanesques, n'a pour l'histoire que l'intérêt même du but. Le grotesque, appliqué par l'humeur de l'écrivain, laisse voir la réalité, sans doute, la maladie commençante de Charles X, l'abattement moral du Dauphin, la vaine démonstration de quelques jeunes gens venus à Butschirad, pour célébrer la Majorité du jeune prince. Dans tout cela, nul roman; rien de plus prosaïque en ce monde que la fin de toute grandeur. Le témoin de cette agonie royale n'essaye pas même de la relever par quelque illusion. Deviner et peindre les petitesses d'une cour exilée, les tracasseries de réfugiés désunis par le malheur, la vanité du zèle dans la complète impuissance, ce n'est rien entrevoir sur les chances mobiles de l'avenir.
L'histoire du passé, à elle seule, en disait davantage. Soixante-cinq ans, après la déchéance de Jacques II, un représentant de son nom a pu soulever des districts de l'Angleterre, marcher à la tête de bandes rebelles, où s'était enrôlé comme bon et fidèle puritain, le futur historien Robertson, et livrer bataille, dans Gulloden, à la maison de Hanovre et à sa royauté protestante et légale. Tant un droit, ou même un préjugé antique, conserve de puissance et peut agiter encore le pays même, qu'il ne domine plus!
Mais, dira-t-on, le monde change plus vite de nos jours. Le dernier des Stuarts avait trouvé des montagnards écossais, avec le même vêtement et la même foi que leurs -aïeux. Il arrivait fort de cet arrière-ban, à lui : et cependant, il était vaincu. A bien moindre distance de temps, quel secours, quel asile la duchesse de Berry avait-elle trouvé dans la Vendée? Une cachette dangereuse et bientôt trahie. Quelles mains avaient béni son passage? Celles qui devaient bénir successivement tout autre Pouvoir.
M. de Chateaubriand revint, pour plusieurs années. s'enfermer, à Paris, dans de nouvelles études distraites seulement par quelques liaisons d'intime amitié, ou de parti politique. Une de ses avances les plus marquées fut pour l'énergique et brillant publiciste, Armand Carrel. M. de Chateaubriand, qui déjà l'avait beaucoup remercié de quelques louanges littéraires, lui écrivit, en mai 1834, une lettre toute admirative sur sa polémique et ses doctrines de libre examen : « Vous vous élevez bien haut, Monsieur, lui disait-il! vous commencez à vous isoler, comme tous les hommes faits pour une grande renommée. » Puis, à la suite d'un procès de presse, où M. Armand Carrel avait été frappé de quelques mois de prison, M. de Chateaubriand réitéra ses marques de vif intérêt et d'estime, par de fréquentes visites au jeune écrivain, dont l'entretien spirituel et passionné, simple de ton et plein d'idées, ne commandait pas moins l'attention que ses rapides et nerveux écrits.
Cette affection de M. de Chateaubriand pour Armand Carrel, était au reste, la plus naturelle et la plus vraie des amitiés nouvelles, que le changement du monde politique donnait à l'ancien ministre des Bourbons. L'ex-condamné de 1822, le jeune officier devenu journaliste était, par le caractère et le talent, un des hommes les plus rares de son temps. Ceux qui l'ont vu secrétaire d'Augustin Thierry, écrivant sous sa dictée et l'aidant à corriger ses épreuves, furent frappés de tout ce qu'il devint, en si peu de temps, sous un tel maître. Il ne servit pas lui-même, comme on l'a dit avec une injuste légèreté, à la perfection des écrits de ce maître; il ne lui donna ni une pensée, ni une image. Mais, il apprit son art, en l'écoutant, et fut comme transformé par ce noviciat. Silencieux, attentif, modeste, comme une fière et noble nature qui n'a pas encore toute sa force, il sortit écrivain de cette école, où il était entré copiste. Un court et nerveux précis sur l'histoire d'Angleterre attesta, peu de mois après qu'il eut quitté M. Thierry, combien il avait profité à le voir faire. Bientôt, ce talent d'écrire avait redoublé d'éclat, en passant de l'histoire un peu systématique et des allusions indirectes au combat politique de chaque jour. Au début du National, ce précurseur d'une Révolution, M. Carrel, avait d'abord sa place à côté d'hommes, que la polémique préparait au pouvoir. Il fraya la route avec eux, et ne les suivit pas. D'un esprit moins juste et d'une ambition plus hautaine, il ne s'associa point au gouvernement nouveau, dont il avait aidé l'avénement; et il continua cette polémique, qui devient facilement une attaque excessive, quand elle n'est plus une défense nécessaire. Mais, là même, M. Carrel à l'énergie du talent, à l'accent élevé, sans déclamation, joignit souvent de nobles instincts de justice, et parfois cette modération qu'inspire la nohesse d'âme. De bonne heure, on le sent, il dut adhérer par l'admiration, du moins, à M. de Chateaubriand. Epris de son talent, il le fut encore plus peut-être de son altier dépit, de ses mécontentements et de ses prédictions chagrines sur une société, où Armand Carrel se trouvait mal à l'aise. Dès lors, cette relation se forma, s'accrut par de mutuels égards et, sinon par l'adoption d'un même but, au moins par la sympathie des mêmes aversions.
Avec l'abbé de Lamennais, son compatriote, son ancien collègue au Conservateur, son émule, et d'abord un peu son élève dans la défense du Christianisme, M. de Chateaubriand resta toujours froid et gêné; il s'inquiétait de ce zèle violent, d'abord pour la souveraineté du Pape, puis pour celle du peuple. Le grand talent même de Lamennais lui paraissait monotone; et, ce qui est extraordinaire, disait-il, monotone, en changeant du blanc au noir. Mais il aimait Carrel; il goûtait sincèrement la mâle vigueur, le talent mélancolique et fier de ce jeune brave destiné à mourir sitôt, et qui semblait porter avec lui ce pressentiment. Il était entré même dans le secret de la vie et des pensées intérieures de cet ami nouveau. C'était beaucoup pour M. de Chateaubriand. Du reste, tout n'était pas, comme on l'a dit, disparate dans ce rapprochement. Les sentiments généreux de Carrel, son horreur du jacobinisme sanglant, le courage serein et digne avec lequel, au milieu même de son parti, il brava et repoussa certains plagiaires utopistes de la terreur, atteste, par quel point, il touchait à d'autres nobles âmes. Durant ses visites à Sainte-Pélagie, M. de Chateaubriand, qui souvent le voyait entouré de jeunes fanatiques aigris encore par des condamnations, lui sut gré d'avoir dédaigné leur exemple et refusé d'illuminer, le 21 janvier, sa cellule de prison. D'autres marques bien plus sérieuses attestaient l'indépendante raison de Carrel, et se seraient produites avec éclat, s'il eût vécu. La mort qui le frappa dans un duel, le 22 juillet 183š, émut vivement l'illustre ami, qu'il s'était fait. A la nouvelle du danger, M. de Chateaubriand vint le lendemain à Saint-Mandé, et ne put voir le blessé. Deux jours après, il suivit ses obsèques, portant un des coins du drap mortuaire, et certes le plus noble, comme un des plus affligés témoins de ce deuil inattendu. M. de Chateaubriand garda toujours un triste souvenir d'Armand Carrel. Il n'en parlait pas sans émotion; et il allait chaque année visiter, dans le cimetière de Saint-Mandé, sa modeste tombe et en faire renouveler les fleurs funèbres.
Désormais, la retraite de M. de Chateaubriand devenait toute littéraire. Les distractions assez rares qui s'y mêlaient, ses visites habituelles, ses amitiés, ne se rapportaient guère qu'à ses ouvrages et à sa renommée d'écrivain. C'était là ce qui, parfois, l'amenait dans une réunion fort simple, chez Augustin Thierry, pour y lire quelques fragments de ses Mémoires. C'est là que j'entendis, vers la fin de 1834, un charmant récit de ses années d'enfance, mêlé de deux contes de revenants qui ne se retrouvent pas dans l'ouvrage imprimé, soit que la main de l'auteur, ou celle des éditeurs ait retranché cette fantaisie. M. de Chateaubriand semblait alors tout entier à ce plaisir, ou à cette consolation de l'étude. Sans être adouci pour le Pouvoir nouveau, sans reconnaître avec assez d'équité ce qu'il donnait de libres garanties, il était plus calme dans ses jugements. Les grands talents qui s'élevaient dans les Chambres lui arrachaient parfois de vives approbations, et lui faisaient regretter pour eux une autre époque, et comme il disait, un autre principe.
Séparé de M. Royer-Collard, par une dissidence assez amère, il n'en avait pas moins beaucoup loué deux de ses discours fort différents de sujet et de but, la défense de l'hérédité de la Pairie et l'attaque contre les lois de septembre. Il n'y a qu'une chose, disait-il, qui eût plus honoré M. Royer-Collard : le refus de serment et le si- - lence.
Quant aux hommes nouveaux nés ou grandis, avec la Révolution de 1830, il voyait volontiers l'éclat de leurs talents et de leurs rivalités. Les voix, encore aujourd'hui toutes vivantes, mais sans libre auditoire, dont s'honorait alors la tribune française, lui étaient chères, disait-il, comme une partie de l'honneur public; et, malgré sa répugnance pour le gouvernement nouveau, il reconnaissait ce que la liberté du débat, ce que le droit de discussion ramène d'intégrité dans les choses et d'élévation dans les idées. Parmi les orateurs de ce temps, la fermeté d'esprit de l'un d'eux, la véhémence et la gravité de son langage, sa logique ardente, sa passion dans la défense de l'ordre, lui paraissaient dignes des plus grands éloges et des meilleures causes. Il n'appréciait pas moins, dans un autre orateur de la même époque, des qualités différentes, la compréhension rapide et le développement lumineux des détails, la souplesse et la variété, la science des affaires et particulièrement la passion intelligente de la guerre. A dire vrai même, une certaine complaisance de son esprit le portait de préférence vers cette politique plus aventureuse et plus jeune.
Il était de ceux qui crurent que, dans deux occasions, la Royauté de 1830 aurait pu entreprendre ou accepter la guerre et frapper un grand coup. En 1835, il approuvait la hardiesse du Ministre, qui voulait une nouvelle expédition de la France sur l'Espagne, en accord, cette fois, avec l'Angleterre. En 1840, il souhaitait la réalité de ce qui fut à peine un simulacre, l'alliance du Pacha d'Egypte, la rupture avec les diplomates de Londres : il eût conseillé l'attaque contre la flotte anglaise.
La source de ces spéculations était dans la fierté patriotique, dont M. de Chateaubriand eut toujours le sentiment; elle se rapportait aux plans, que lui-même avait formés, durant son ministère : elle était plus dans l'imagination que dans le faits : et, M. de Chateaubriand eût mal dirigé ce gouvernement qu'il n'aimait pas, s'il avait été à même de lui persuader une entreprise, qui devait trouver • debout et ranimer promptement toutes les défiances et toutes les forces de la Coalition européenne. La durée du temps est une grande puissance dans la politique : et ce qui est devenu possible ne l'était pas pour la Royauté constitutionnelle de 1840.
CHAPITRE XXII DERNIERS TRAVAUX DE M. DE CHATEAUBRIAND. — SON HISTOIRE DU CONGRÈS DE VÉRONE. - SES ÉTUDES ANGLAISES ET SA TRADUCTION DU Paradis perdu. -
DÉCLIN DE SES FORCES : SON OUVRAGE SUR LA VIE DE RANCÉ. — NOUVILLES PREOCCUPATIONS POLITIQUES : VOYAGE A LONDRES. - RETOUR A PARIS : IN-
FIRNITÉS DE SA VIEILLESSE. — SA FORCE D'ANE, SES AMITIÉS, SA CHARITÉ. - ASSISTE A LA RÉVOLUTION DE FÉVRIER 1848 ET Y SURVIT DE QUELQUES NOIS.
HONNEURS RENDUS A SA MÉMOIRE. - SON RANG IMMORTEL DANS LA LITTÉ- RATURE ET LA TRADITION POLITIQUE DE LA FRANCE.
Sous cette Monarchie légale, cependant, sous le contrôle de ses Chambres et le libre examen des affaires publiques, chaque jour s'accroissaient les forces de la nation. Plus industrieuse et plus riche que sous l'Empire, la France redevenait aussi capable de guerre. L'Algérie, complétement soumise, lui préparait une excellente armée et une suite de généraux, que l'exil a pu décimer, sans que la veine en soit tarie. Tout, enfin, se trouva prêt pour que la France soutînt la plus dangereuse des épreuves, tombât dans l'anarchie, sans y rester, et, se soulevant au-dessus de l'abîme par la puissance de trente ans de liberté civile et d'organisation, pût bientôt agir sur l'Europe, sans l'effrayer, et, redevenue paisible au dedans, gagner des batailles au loin. Ce problème résolu atteste ce qu'un régime de constitution et d'ordre légal avait amassé de ressources à la France. C'est l'honneur du dernier règne, sinon du dernier roi, dont la vieillesse a failli devant la surprise d'un danger inférieur à ceux qu'il avait dominés d'abord.
A part cette épreuve si brusque, cachée encore dans l'avenir, M. de Chateaubriand n'avait pas cessé de porter, sur la Monarchie de juillet, plus d'un pronostic inspiré par la haine. Il entrevit avec justesse quelques-unes de ses fautes, la complaisance pour certains souvenirs, l'apothéose d'un nom redoutable, l'erreur dans le choix de quelques appuis, la résistance trop absolue à des vœux, qu'il fallait habilement satisfaire. Selon le privilége donné parfois à la passion, il pressentit ce qu'il souhaitait; mais, il se trompait dans la conséquence générale, et dans cet avénement d'une démocratie sans limites, dont il semblait tantôt menacer, tantôt flatter l'Europe.
A ces méditations d'un grand esprit mécontent vin- 'rent du moins se mêler encore des distractions plus douces et de nobles travaux. Charles X était mort, le 15 novembre 1836. Le politique intérieure de sa famille exilée n'empruntait rien aux conseils de l'illustre publiciste. Sans se détacher de sa cause, il n'avait donc guère à s'en occuper. C'était le moment de se renfermer dans les lettres seules et de rajeunir par l'étude. Il revint même à ce goût des vers, sa première ambition. C'est ainsi qu'il composa cette tragédie de Moïse, dont la pompe élégante et froide nous paraît confirmer un ancien jugement de M. de Fontanes sur le talent poétique de l'homme, dont il admirait tant l'imagination et l'éloquence. Nous ne parlons pas d'autres vers surpris ou confiés, mais qui appartiendraient plus à la biographie secrète de l'auteur qu'à son histoire.
A part le travail souvent repris de ses Mémoires, ce qui l'occupa le plus alors, ce furent deux études, l'une de politique tout à la fois spéculative et personnelle, l'autre de critique et d'art. L'ouvrage sur le Congrès de Vérone et la guerre d'Espagne, publié en 1838, n'est pas seulement le récit précieux et authentique d'une part très-honorable de la carrière politique de l'auteur; c'est un monument d'histoire diplomatique, et un récit plein de verve. Plus simple que d'autres écrits de M. de Chateaubriand, ce livre n'en offre pas moins l'intérêt le plus piquant. Nulle trace de la fatigue ou de l'âge ne s'y fait sentir; et il marque une forme nouvelle de ce talent qui semblait plus éclatant que varié.
L'antre étude de M. de Chateaubriand, Milton et l'Essai sur la littérature anglaise, était bien faite pour exercer cette grande sagacité de critique, une des vocations de l'auteur, mêlée parfois avec tant d'éclat à la vigueur originale de ses premières peintures. Mais, soit que le temps eût déjà refroidi les touches de cette main puissante, soit qu'elle se laisse égarer par un faux système de style, plus fâcheux qu'un faux goût de jeunesse, le grand écrivain français des Martyrs paraît souvent l'interprète bizarre et forcé de Milton. Par la plus trompeuse des imitations, il substitue à la hardiesse inspirée le mot à mot systématique : et, cette lave corinthienne encore toute brûlante qui, dans les vers du poëte anglais, roule, sous un ruisseau de flammes, les trésors confondus de l'art antique, n'est plus qu'un amas de scories inégales et glacées. Çà et là seulement, la main du poëte a reparu ; et quelques accidents heureux se détachent, comme ces jeux admirables de la nature et du hasard qui se rencontrent parfois sous des ruines.
Avec d'autres défauts, et surtout ceux qui naissent d'un examen trop incomplet et trop rapide, l'Essai sur lu littérature anglaise offrait toutefois des fragments d'un prix inestimable, ces vues fécondes, ces traits rapides, auxquels la science et le goût n'atteignent pas, sans l'éclair du génie. Les deux ouvrages publiés, sans frapper beaucoup les esprits distraits par le débat politique, parurent encore dignes de l'auteur.
La vie de Rancé marquait davantage le déclin. Ce n'était plus ici la difficulté d'une tâche, ou l'erreur d'un système, qui parfois forçait et gênait la main d'un grand artiste. L'auteur avait devant soi ce qu'il connaissait bien, ce qu'il avait éprouvé, le roman et l'histoire de la vie, le rêve des passions et le tourment, ou le repos de l pénitence. Ces peintures et ces leçons se personnifiaient pour lui, sous une physionomie originale, celle du précoce traducteur d'Anacréon, du contemporain des grandes dames de la Fronde, de l'austère abbé de la Trappe, l'ami de Bossuet et de Saint-Simon, et, par là, communiquant encore avec tout ce siècle, qu'il avait fui. Il faut le regretter ; mais ce sujet n'a pas été rempli, malgré les conditions même de génie, de satiété mélancolique, d'âge et de solitude, qui semblaient le mieux y répondre. On peut réserver seulement quelques pages charmantes, qu'une spirituelle et sévère critique a justement louées.
C'était un avis pour l'auteur de se resserrer sur lui-même, de ramener sa chaleur éteinte à ce qui avait occupé sa vie, de revoir, de parfaire, d'achever ses Mémoires, à la fois privés et publics, où devaient se retrouver, avec l'histoire de ses travaux, tant d'événements de son siècle. Ne nous étonnons pas que cette tâche difficile et longuement remplie ait pris toutes les dernières années du grand écrivain. En blâmant ce qu'il y mêla d'inexact et d'injuste, apprécions les vues élevées encore éparses dans ce volumineux testament d'un homme de génie.
Le cours des ans, le mécompte des espérances, le chagrin, dans une âme forte, commençaient à prévaloir sur cette puissante nature. Une infirmité pénible, dont M. de Chateaubriaud était comme humilié, avait roidi ses membres et lui rendait la marche presque impossible. C'était dix ans après l'avénement du Pouvoir, auquel il s'était promis de survivre. Fidèle à son antipathie contre ce Pouvoir, même dans cet état d'immobilité douloureuse, il ne refusa pas un voyage, qui lui paraissait conforme, sinon à tous les vœux, du moins à la dernière vocation de sa vie. Il se rendit à Londres, où l'héritier d'une race antique, parvenu non plus à cette majorité factice, établie pour les Couronnes, mais à la majorité naturelle de la jeunesse et à l'âge des résolutions hardies, recueillait des hommages et dénombrait des auxiliaires. Là, le grand écrivain fut accueilli, comme il méritait de l'être : et il put s'assurer de l'heureux démenti de quelques-unes de ses craintes sur cette éducation, où ses avis n'avaient eu guère d'empire.