Étude sur le tome huitième des Mémoires d'outre-tombe (suite 6)
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« En fait de hâblerie, » me disait l'auteur qui me lisait ce passage, « M. de Sémonville était sujet à caution. » J'adoucis le terme. « Souple à tous les régimes, « ajoutait-il, « il a passé du Sénat à la pairie héréditaire, puis déshéritée; peu lui importent les hommes pourvu qu'il garde ses traitements. Populus me sibilat, at miki plaudo.... »
P. 241. Les bers avec lesquels s'enlèvent et sur lesquels glissent les gouvernements.
« Si vous étiez né à Saint-Malo comme moi, » continuait-il, « vous sauriez que les bers, terme d'arsenal, sont ce berceau composé de soliveaux et de poutres sur lequel se construit le vaisseau. Il flotte quelque temps autour du navire qu'on vient de jeter à l'eau, le suit un moment; puis la mer l'engloutit, car il n'est plus bon à rien. Ne vous semble-t-il pas que je suis le véritable bers de la légitimité? »
P. 247. Révolution de 1830. Je donnai l'hospitalité à sept ou huit fugitifs. Je leur obtins des passeports par l'intermédiaire de mon voisin, M. Arago.
Le laboratoire de l'astronome touchait au cabinet de l'auteur, rue d'Enfer. « Je suis si las, » me disait-il un jour, « des misérables intrigues des hommes que je les abandonnerais volontiers pour me perdre dans le ciel avec mon voisin !. Arago, ou pour tomber dans un puits comme l'astrologue de la Fontaine :
Charlatans, faiseurs d'horoscope,
Quittez les cours des princes de l'Europe.
P. 270. Donnons à la France l'exemple de l'honneur et de la loyauté... le péril s'évanouit quand on ose le regarder.
C'est sur ce même ton que M. de Chateaubriand m'a toujours raconté cette scène, et quelques autres de la même époque. « En vain, » me disait-il, « j'avais recouru au roi; il me renvoyait à M. de Mortemart. L'épée venait de se briser dans les mains de Marmont. La plume était sans force, les presses désertes : on se battait, on ne lisait plus. Le pouvoir fuyait; l'opposition se cachait. Et comme dans mon désespoir j'errais dans la ville, cherchant une idée ou une balle, voilà qu'on me porte en triomphe malgré mes cris de Vive le roi! Tout ce qu'un zélé serviteur pouvait faire je l'avais tenté. Disgracié de la cour, abandonné par mes anciens amis, repoussé par les nouveaux, il ne me restait plus qu'à protester « contre la supercherie tramée dans l'ombre, et à braver toutes ces peurs intrépides et ces impatiences de parjure. Je le fis en quelques mots d'abord, plus longuement ensuite. Mais tout resta muet. Jamais je ne me sentis plus irrité contre l'espèce humaine, et plus humilié de tant d'ingratitude. »
P. 282. Singes lads et étiolés, libertins avant le pouvoir de l'être, cruels et pervers, ces petits héros des trois journées se livraient à des assassinats avec tout l'abandon de l'innocence.
Portrait hideux et ressemblant des gamins de Paris dans les journées des barricades; et tout le talent des acteurs les plus fêtés sur les boulevards a eu grand'peine à les réhabiliter.
P. 285. Saint-Cloud. Scène, Monsieur le Dauphin et le maréchal de Raguse. Le roi arrangea tant bien que mal cette affaire, d'autant plus déplorable, que les acteurs n'inspiraient pas un grand intérêt.
S'il en est ainsi, pourquoi en parler ? M. de Chateaubriand est-il généreux et juste, lui qui mettait à si haut prix les succès de la guerre d'Espagne, quand il en représente le triomphateur sous un jour si défavorable? Quel besoin avait-il de répéter dans ses propres Mémoires une scène qui n'a rien a de bien intéressant, s et dont il n'a pas été témoin? Il sera tout aussi rigide à Prague envers le même prince à qui l'histoire, au milieu de tant de vertus, ne pourra reprocher jamais qu'un excès de déférence et l'exagération du respect filial.
P. 290. Le filou, pendant le trouble et les malheurs d'un incendie, dérobe subtilement les objets les plus précieux d'un palais brûlant sans écouter les cris d'un enfant que la flamme a surpris dans son berceau.
C'est la colère d'un vengeur de l'orphelin et le cri de l'honneur indigné ! Eh bien, dans sa conversation intime la verve flétrissante de l'auteur allait plus loin encore. - Et sur ce sujet quand je n'ai pu tout supprimer, j'ai du moins beaucoup adouci.
P. 300. Étrange rencontre si Charles X et Philippe se fussent retrouvés dans le même port, sur le même vaisseau, l'un expédié à la rive étrangère par les bourgeois, l'autre par les républicains !
La rencontre ainsi entrevue dans les ténèbres de l'avenir a eu lieu dix-sept ans plus tard. Rencontre non des hommes sans doute, mais des destinées.
P. 318. Lord Stuart entrait chez moi en bottes à toute heure, crotté et vêtu comme un voleur, après avoir couru chez les dames qu'il payait mal, et qui l'appelaient Stuart.
Je laisse un moment tomber la toile sur les tristes commentaires d'un cruel récit; voici un entr'acte d'un tout autre genre. L'auteur a négligé de citer la source où il a puisé ces détails biographiques concernant sir Charles Stuart, ambassadeur britannique à Paris pendant son ministère. Je vais y suppléer. Cette source, c'est moi-même. C'est moi, en effet, qui osai soulever à ses yeux, mais pour son édification privée, un coin du voile qui cachait ces mystères galants de la diplomatie. J'avais reçu à Londres dans mon cabinet attenant à la chancellerie, la visite de deux élégantes Parisiennes unies alors sans nulle rivalité dans un même vouloir. Elles me demandaient d'envoyer à Stuart, c'est, en effet, ainsi qu'elles l'appelaient, pour leur être remises ensuite par ses mains, quelques étoffes anglaises prohibées chez nous, à qui notre portefeuille bishebdomadaire pouvait seul faire franchir sans péril la ligne de nos douanes. N'ayant à exhiber aucuns pleins pouvoirs réguliers de sir Charles Stuart pour leur négociation, ni même la moindre lettre qui eût trait direct à la circonstance, ces dames me communiquèrent confidentiellement plusieurs billets de sa main qui leur étaient personnellement adressés, et où le vous si strictement observé en Angleterre avait fait place au tu employé plus spécialement dans certains cas à Paris. Je pris l'affaire ad referendum; je la soumis à mon conseil qui se composait alors de deux secrétaires et de quelques attachés, devenus plus tard pairs de France et ambassadeurs eux-mêmes. Le cas délibéré, ces officiers, chargés de l'expédition dudit portefeuille, me représentèrent, 1° que les jupons des lorettes de cette époque souilleraient par leur contact ou leur voisinage les robes si pures que nous adressions aux vraies duchesses et marquises nos compatriotes; 2° que nos dépêches officielles ballottées elles-mêmes entre ces chiffons compromettants pouvaient souffrir de leur approche; enfin que le portefeuille (bag) anglais, deux fois plus large que le nôtre, était le véhicule naturel de ces gros paquets dirigés vers Stuart (quel nom mêlé à ces frivoles détails !), et que pour céder la place à des robes beurre frais (c'était alors la couleur à la mode), les faisans et les quartiers de daim acheminés vers la friande ambassade britannique de Paris pouvaient seuls suspendre leur trajet périodique convenablement. Je me rendis à ces excellentes raisons, et je prononçai un refus qui valut, à moi, de la part des dames intéressées, une froide révérence accompagnée de quelques grimaces, et à Stuart des plaintes, des bouderies, etc. Pour toute vengeance, je m'amusai à faire sourire M. de Chateaubriand du récit de l'aventure, tel que je le transcris en ce moment. Il se croisa dans ses mains avec la nouvelle de notre entrée à Madrid. Qu'il me soit permis de le dire, je m'étonne parfois moi-même de passer si vite « du grave « au doux, du plaisant au sévère. » Mais je ne suis pas le maître de régler ou de coordonner ma marche ; je vais où l'on me conduit ; je n'écris pas une biographie régulière, j'accompagne un écrivain dans toutes les sinuosités de son œuvre, et je ne le quitte jamais.
P. 321. Les ambassadeurs qu'on laisse trop longtemps à la même cour prennent les mœurs du pays où ils résident.
Tout ce paragraphe ne pouvait être écrit que par un homme du métier. Les idées que l'auteur y exprime sur le rôle de la diplomatie à notre époque datent de Londres ; je les y ai vues poindre, comme son système d'agences consulaires pour tenir lieu d'ambassadeurs.
P. 330. L'attention devint très-vive quand le prince fit cette déclaration : « Aussitôt que les deux chambres seront constituées, je ferai porter à votre connaissance l'acte d'abdication de S. M. le roi Charles X. Par ce même acte, Louis-Antoine de France, Dauphin, renonce également à ses droits. i
« J'ai poussé la fidélité jusqu'au scrupule, » me disait M. de Chateaubriand, « et je n'ai assisté à la séance du « 3 août que parce que tout était encore provisoire. La déclaration de Philippe reconnaissait « les droits du Dauphin, » auxquels celui-ci venait de renoncer. Le duc de Bordeaux en avait de tout pareils et de meilleurs puisque son père et son oncle les proclamaient. Qu'en a fait l'anti-roi ? » Terrible logique !
P. 333. Philippe, son gouvernement, tout cet ordre de choses impossibles et contradictoires, périra par des complications d'intérêts intérieurs et extérieurs, par l'apathie et la corruption des individus, par la légèreté des esprits, l'indifférence et l'effacement des caractères.
Il ne faut pas oublier que ceci a été écrit en 1840.
P. 341. Le général Pajol se croyait bien perdu lorsqu'il fut forcé de se mettre à la tête de cette multitude.
Le général Pajol m'a dit à moi-même, peu de temps avant sa mort, que dans sa longue carrière militaire il ne s'était jamais cru si près de subir une défaite.
P. 362. Mademoiselle d'Orléans. « Je ne vous plains pas, « monsieur de Chateaubriand, je ne vous plains pas. »
Je ne dirai rien de ces deux dialogues que l'auteur raconte d'un style si ingénu ; tout le monde les connaît. Mais dans ce dramatique récit des fatales journées, surnommées un moment glorieuses, il faut remarquer le rôle que par pressentiment l'historien fait jouer à la République; il faut aussi garder note de ces traits :
« L'ambition dont on n'a pas les talents est un crime. » (P. 192.)
« Une révolution est un jubilé : elle absout de tous « les crimes, en en permettant de p'us grands. » (P. 222.)
- « Dans ce pays fatigué, les plus grands événements ne sont plus que des drames joués pour notre divertissement : ils occupent le spectateur tant que la toile est levée, et, lorsque le rideau tombe, ils ne laissent qu'un vain souvenir. »
P. 368. Ceux qui out forgé l'épée de la nouvelle royauté ont introduit dans sa lame une paille qui tôt ou tard la fera éclater.
La paille découverte par l'auteur a obéi à sa voix prophétique le 24 février 1848.
P. 570. Quoi ! ceux qui ont reçu les bienfaits de Charles X dans sa prospérité vont le déserter dans son infortune !
On peut le dire en plus d'un sens : « le déserter » semble n'être pas français ; on déserte une chose inanimée ou abstraite, comme une ville, une province, un régiment; mais déserter un roi, quel énergique solécisme !
P. 371. Que le vent tourne, et ils déposeront l'usurpateur auquel ils se préparaient à jeter la couronne.
Le vent a tourné, les girouettes aussi; et jusque sur le dos de la pairie, « triple réceptacle des corruptions de la « vieille Monarchie, de la République et de l'Empire, » l'historien flagelle encore impitoyablement le Sénat.
P. 376. Discours du 7 août. Fille de nos malheurs et esclave de notre gloire, la hberté de la presse ne vit en sûreté qu'avec un gouvernement dont les racines sont déjà profondes. Une monarchie, bâtarde d'une nuit sanglante, n'aurait-elle rien à redouter de l'indépendance des opinions? Cette monarchie sera débordée et emportée par le torrent des lois démocratiques, ou le monarque par le mouvement des factions.
L'un et l'autre sont advenus. Qui donc a jamais mieux prédit que cet « inutile Cassandre?»
P. 382. Je propose le duc de Bordeaux tout simplement comme une nécessité de meilleur aloi que celle dont on argumente... Je me contenterai de remarquer que, lorsque le peuple a disposé des trônes, il a souvent disposé de sa liberté... Vous choisissez un roi aujourd'hui, qui vous empêchera d'en choisir un autre demain? La loi, direz-vous ? et c'est vous qui la faites... Les vainqueurs s'emparent de l'arme qu'ils ont brisée! dangereux tronçons qui blesseront leur main sans les servir.
Ici la véhémence et l'inspiration prophétique s'unissent à la logique de la controverse. Et quand les passions seront tombées, mais le temps n'en est pas encore venu, cet éloquent plaidoyer pour le droit et l'infortune figurera sur les bancs des écoles de rhétorique à côté des meilleures harangues de Démosthènes ou des plus belles oraisons funèbres de Bossuet.
P. 385. Je reconnais au malheur toutes les sortes de puissance, excepté celle de me délier de mes serments de fidélité ; après ce que j'ai écrit pour les Bourbons je serais le dernier des misérables si je les reniais.
Et nous qui n'avions rien écrit, fortifiés par les nobles paroles et l'exemple de M. de Chateaubriand, nous avons voulu rester fidèles par habitude et par droit de naissance.
P. 390 Mon domestique emporta la défroque de la pairie; et j'abandonnai, en secouant la poussière de mes pieds, ce palais des trahisons où je ne rentrerai de ma vie.
L'art de l'écrivain et du peintre se révèle ici tout entier dans ces minces détails et dans ces termes vulgaires accumulés pour faire image et pour mieux faire ressortir les grands traits.
P. 397. Il arriva au roi Philippe des adresses de province, envoyées au roi Charles X pour féliciter celui-ci.
Les félicitations à Charles X arrivèrent surtout des gouvernements de l'Europe ; et, pour s'être trompées de date, elles furent suivies d'un long silence. Elles me rappelaient ce solliciteur corse qui, voulant présenter, en 1815, au marquis de Rivière, une requête fondée sur un éternel dévouement aux Bourbons, tira de sa poche une requête qu'il avait voulu, quelques mois auparavant, offrir au duc de l'Padoue, toute pleine d'un attachement éternel à l'Empire. L'habit d'étiquette qu'il n'avait pas mis depuis les Cent-Jours l'avait trahi, car la poche recélait les deux pétitions à la fois. En ma qualité d'aide de camp du gouverneur je fus chargé de restituer au solliciteur imprudent l'édition mauvaise, de réclamer la bonne et de consoler sa confusion.
P. 408. Maintenant on rétrograde de la royauté héréditaire dans la royauté élective; de la monarchie élective on glissera dans la république.
Vit-on jamais plus clair dans l'avenir? - « Ai-je exagéré, » dit-il plus loin, « les provenances futures des trois journées? »
P. 416. Mes correspondances diplomatiques valent, je crois, mes compositions littéraires : il est sûr qu'elles sont équipollentes.
L'auteur a cherché un terme scientifique pour déguiser son air de vanterie; et pourtant il ne dit rien que de vrai. Réunissez tout ce que nous font lire ici les Mémoires d'Outre-Tombe aux lettres et dépêches que l'Histoire du Congrès de Vérone et la Politique de la Restauration ont mises sous vos yeux, et vous aurez une sorte de manuel de l'art de la Négociation écrite. On ne rend pas encore une justice complète à la direction imprimée alors à la France par M. de Chateaubriand, à cette correspondance intime qu'il adressait, toute de sa main, aux quatre coins de l'Europe ; enfin à son action personnelle toujours mise en avant et à la place de l'action de ses collaborateurs subalternes : l'exercice sans doute en a été trop court; ou peut-être l'éclat de ses œuvres littéraires a-t-il fait pâlir cette part de sa renommée; mais, en la signalant à nos jeunes successeurs, qui fréquentent aujourd'hui le vestibule du métier, les archives des Affaires Etrangères, nous ne nous lasserons pas de leur dire que nul athlète, dans les temps modernes, n'a tenu d'une main plus ferme et porté plus avant les armes du combat, politique et le sceptre de la diplomatie.
Il faut bien le dire d'avance, ce qui nous reste à commenter des Mémoires d'Outre-Tombe ne se maintient pas toujours au niveau de ce qu'on vient de lire dans les neuf premiers volumes : et, si l'on me trouvait coupable de critiques trop minutieuses ou trop vitupératives dans les deux derniers tomes, je répondrais que parfois je me suis adressé en secret le même reproche, et que pourtant je n'ai pas dû laisser passer sans les relever des négligences trop marquantes ou des accès d'humeur plus fréquents. Au déclin de l'âge, le talent de l'auteur n'était plus le même. L'aigle ne volait plus si haut. La misanthropie et l'ennui avaient voilé le génie. Sans doute l'instinct poétique se réveille encore de loin en loin, et la diction demeure toujours élégante et harmonieuse ; mais le mépris pour la société des hommes a amené la satire, et avec elle un style plus acerbe, plus hyperbolique et moins naturel.
P. 9. De quel œil j'aurais regardé ces parjures s'érigeant en juges d'un parjure, si mon ami le prince Polignac m'eût choisi pour son second! « Quoi ! » leur aurais-je dit, « c'est vous qui, tout souillés de vos serments, osez lui faire un crime d'avoir perdu son maître? »
Ce langage provocateur substitué aux plaidoiries des défenseurs de M. de Polignac, qui venait de redevenir l'ami de l'auteur par la grâce de l'infortune, n'eût pas fait condamner l'accusé à une plus forte peine ; et peut-être l'eût-il fait absoudre. - « Savez-vous, » me disait M. Canning en 1825, «ce qui vous manque en France et ce qui commence à nous manquer en Angleterre? C'est cet élément essentiel duquel dépend en entier la stabilité du gouvernement, élément si difficile à trouver chez vous, et que nous appelons en anglais consistency. Vos monarchie, démocratie, oligarchie, consulat, dictature, empire, monarchie, puis encore empire, puis encore monarchie, enfin ces trente années de révolution, à une constitution par lustre, ont jeté une telle incertitude dans vos esprits, tant de variété dans vos doctrines, ont tellement multiplié les défections, les faiblesses ou les parjures, que de toutes les vertus la plus rare en France, c'est la constance politique. Et cependant, c'est elle qui fonde, et conserve les Etais. Souvenez-vous de cet ange incorruptible que Milton place dans l'armée de Satan. » (Ici le grand orateur prononça de sa voix sonore et cadencée les vers du grand poëte. ) « Abdiel, trouvé fidèle, parmi les infidèles ; fidèle seul chez d'innombrables imposteurs, immuable, inébranlé, non séduit, non terrifié, 1l garda sa loyauté, son amour et son zèle ; ni le nombre ni l'exemple ne purent le contraindre à s'écarter de la vérité ou à altérer la constance de son esprit. »
Traduction de M. de Chateaubriand qui est bien loin d'égaler la beauté du texte.
Mais à propos du prince de Polignac, je dois rétablir ‚un feuillet de mon journal que j'en avais détaché dans une publication précédente.
J'étais, un soir de janvier 1830, dans le salon du ministère des Affaires Etrangères, chez le prince Jules de Polignac, écoutant dans l'embrasure d'une fenêtre quelques réflexions que m'adressait M. de Bonald sur la politique du jour. M. de la Ferronnays vint se mettre en tiers dans notre conversation. « Eh bien, monsieur de Bonald, » dit-il à mon interlocuteur, « vous qui vous êtes effrayé de notre système à la dernière session, que dites-vous de celui qui nous remplace? » - « Mais je ne vois là aucun système, » répondit l'auteur de la Législation primitive. - Quoi ! ce ministère ne vous semble-t-il pas fou? -- Hélas ! non, très-peu fou. La folie, c'est l'excès des idées. Et ici, je ne remarque que leur absence. » Et, après ces mots prononcés en souriant, le philosophe s'éloigna. « Parbleu, » me dit alors M. de la Ferronnays, « venez, nous allons régaler Jules de ce compliment. » Puis, s'approchant avec moi de M. de Polignac, et l'entraînant dans une pièce qui, sans être l'antichambre, n'était pas encore le salon, « Tiens, Jules, » lui dit-il, « je pars demain pour Rome, et Dieu sait quand nous nous retrouverons; mais, avant de nous quitter, il faut que tu saches ce que pensent de ta direction des affaires tes partisans. » Et les paroles furent répétées sans atténuation. « Bah ! bah! » répondit le ministre, « les choses vont d'elles-mêmes, et nous n'avons besoin de personne.» Alors M. de la Ferronnays, prenant M. de Polignac par la main, le mena vis-à-vis d'une pendule qui était sur la cheminée de ce premier salon, et représentait Phaéton foudroyé; puis il lui dit : « Écoute, Jules, j'ai quitté, il y a un an, ce ministère sur des béquilles, épuisé, succombant à la tâche ; mais toi, tu en tomberas bientôt tel que ce téméraire Phaéton : adieu. » Et, comme il sortait après ces mots : « Garde bien à Rome ta bonne humeur, » * lui cria M. de Polignac. - « J'en aurai grand besoin, » répliqua M. de la Ferronnays. Et ces deux hommes qui se comprenaient si peu, mais chez qui l'exil et une fidélité commune avaient laissé une longue familiarité, emportés tous les deux par la même tempête, ne devaient plus se revoir.
P. 11. Un archevêque qu'on noie doit être une chose plaisante ; cela fait faire un si grand pas à la liberté et aux lumières !
La grande Révolution égorgeait les archevêques. La Révolution de juillet pillait les archevêchés et jetait leurs bibliothèques à l'eau; enfin un archevêque martyr immolé sur les barricades n'a pas été d'un grand profit à la courte république de 1848.
P. 14. Un extrait d'une petite brochure qui se perdra : De la Restauration et de lu Monarchie élective.
La petite brochure ne s'est pas perdue. Elle fait partie des œuvres qui demeurent immortelles.
Apôtre du cercueil, défenseur du niant,
Tu viens jeter aux nains ton manteau de géant.
(BARTHÉLENY, Némésis )
P. 15. La monarchie de juillet vit par la presse, et la presse la tue. Sans gloire, elle sera dévorée par la liberté : si el'e attaque cette liberté, elle périra.
Ici ce n'est plus la voix de Cassandre méconnue des Troyens; c'est le chant de la sibylle prophétique. « Vous « le voyez, » lui disait devant moi M. de Lamennais, « ce régime dure encore ! » - « Oui, » répondit M. de Chateaubriand ; « mais c'est un arbre qui ne fleurit point, parce qu'on l'a planté avec des racines gangrenées. »
P. 17. Ce despotisme durera peu, à cause de l'âge avancé des lumières ; mais il sera rude, et une longue dissolution sociale le suivra.
L'oracle a toujours parlé sur ce ton. On retrouve la même prophétie consignée, sous d'autres termes, six ans plutôt dans le Congrès de Vérone, tant le coup d'œil de l'observateur est ferme et son intuition profonde ! « Je pénètre, » va-t-il dire, « plus hardiment dans l'avenir que personne. » Et ici il exprime ce que pensent tous ses lecteurs.
P. 18. Les souffrances de madame la Dauphine sont montées si haut, qu'elles sont devenues une des grandeurs de la Révolution.
Chaque fois que M. de Chateaubriand touche la fille de Louis XVI de la plume, c'est pour tirer de la lyre un son immortel.
P. 19. Il y a des hommes qui après avoir prêté serment à, etc., etc., ont encore quelque chose à prêter è Louis-Philippe : je ne suis pas si riche... - Il y a des peureux, etc. : j'attendrai l'infirmité; si elle m'arrive, j'aviserai.
L'auteur tire à droite et à gauche et tue à chaque coup. - « Enfin, il y a de loyaux chevaliers qui ont dans leur a poche des permissions d'infidélité. Je n'en ai point. s Ceci est à l'adresse du duc de Fitz-James, lequel m'a dit ne s'être jamais pardonné d'avoir prononcé le serment à Louis-Philippe, même pour garder le privilége de faire entendre à la France quelques paroles généreuses; et cet aveu, je l'ai recueilli a naples, en 1852, comme le signalement d'un récif à éviter; il m'engageait alors à ne jamais faire valoir les droits que me donnaient à la pairie du gouvernement de Juillet les lois et les antécédents. M. de Chateaubriand me répétait sans cesse ce conseil. J'ai suivi le précepte de l'un, l'exemple de l'autre; et, même au prix de quelques rancunes politiques ou littéraires, je ne saurais regretter de leur avoir obéi.
P. 25. Etudes historiques.
C'est pendant qu'il écrivait ce « dernier travail de sa vie » que l'auteur me dit un jour avoir envie de connaître le style et le genre de composition de Tzetzès dont les Chilades se représentaient bien souvent dans le cours de ses recherches, toujours nommées, mais citées rarement : et, comme il n'y en avait aucune traduction française, et qu'il avait perdu de vue, disait-il, la langue grecque assez pour lui rendre la lecture du texte lente et pénible, il me pria d'y suppléer. Je me bornai à lui soumettre l'une des nombreuses historiettes de ce chroniqueur mythologique, écrivant en plein douzième siècle, dont le titre le fit sourire en lui rappelant le nom de son fidèle secrétaire ; et je , m'attachai à laisser à ces vers tout leur négligé, leur prosaïsme, et leur décousu comme leur forfanterie.
Sur Hyacinthe. « Lebel Hyacinthe était frère de Cynortas. Il avait pour père Amyclos, pour mère Diomède, et il était natif d'Amyclée, territoire des nobles guerriers de Lacédémone. Apollon et Zéphyre aimaient l'adolescent. Or, comme un jour Apollon lançait le disque avec lui, Zéphyre, d'un souffle violent, détourna ce disque qui vint frapper la tête du beau jeune homme et le tua. La terre alors donna en échange la fleur qui porte ce nom, ainsi qu'elle avait fait de Narcisse, en commisération pour sa beauté. Car l'allégorie est évidente : il tomba dans les eaux qui le noyèrent; et, pour se consoler de sa perte, ses partisans disent qu'il glissa dans l'onde par amour de son ombre. Ces fictions sont claires en ce qui concerne les plantes, les arbres, les astres même, et autres choses pareilles. Les amis des mourants et leurs proches, pour entretenir leurs regrets, ont adopté des allégories toutes semblables; ici ils ont signalé les rivaux adorateurs de l'excellente beauté du jeune homme, en disant que le Soleil l'admirait en se tournant vers lui, et que même les haleines des vents s'en sont éprises. Or, comme en jouant avec un autre adolescent, Hyacinthe fut frappé à la tête d'un disque que le vent avait détourné, ils prétendirent que Zéphyre, jaloux du Soleil, le ravit ainsi à l'éclatant luminaire et à la vie. Nicandre en fait l'histoire dans ses Thériaques.
« Mais quoi? chercher et vous écrire ce que déjà les savants ont raconté, c'est hors de propos ; et c'est la plus inutile des choses pénibles. Car vous ne désirez pas avoir ce travail de Tzetzès pour votre instruction, ou pour montrer votre gratitude en vous rangeant au nombre de ses bienfaiteurs, mais pour vous effrayer de sa science et vous en éloigner. Vous êtes pareil i un premier ingrat dont j ai déjà fait l'épreuve; vous savez bien parfaitement que je connais tous les livres et que je suis toujours prêt à en traiter de souvenir ou de bouche. Dieu, parmi tous les hommes qu'il a créés et qu'il crée encore, n'en fit jamais de plus mémoratif que Tzetzès ; c'est un don que j'ai reçu, et j'en remercie le donateur. Quoique je mène la vie d'un pauvre, moi qui remonte à la chaîne de la race primitive, je veux, oui, je veux le répeter, je ne vois, comme disait Esculape, que de l'ineptie dans la vie humaine. Aussi ai-je choisi une existence obscure (φιλογώνιον, amie des recoins). Que si l'un des vivants d'aujourd'hui se croit doué de la mémoire des choses, je ne refuse point de me mettre en sa présence; je n'éviterai pas le défi. Qu'il vienne chez moi, car j'ai adopté la vie sédentaire (οἰκουροκαθέδριον, terme d'une grécité moderne ainsi que i le précédent), tel qu'Achille de Scyros pour l'école de Chiron, mais non comme Donnas pour les carrefours et le seuil des cabarets. Apprenez ainsi quelle est ma nature, et dites avec moi : Bientôt nous ne serons plus que poussière, ombre et cendre. Comme le répète Salomon, en pleurant sur l'homme, j'ai vu l'éclat du monde, les douceurs de la vie, tout ce qui est sous le soleil, et tout n'est que vanité. Néanmoins, lorsque vous désirerez apprendre ce que nous ont dit tous les savants, prêtez une oreille attentive à mes discours, et écoutez-moi; mon cœur n'est pas de fer, mais il est plein de miséricorde. »
Après la lecture de ce fragment, M. de Chateaubriand me dit : « C'est là une étrange méthode de narration. Cet entrelacement des retours intimes de l'écrivain sur lui-même et des souvenirs de sa propre existence avec les événements fabuleux qu'il raconte m'a choqué d'abord; et ici, surtout en vers, tout ce déploiement d'amour-propre est grotesque. Mais le système a du bon aussi. Il me semble que je me retrouve quelque peu dans ces réflexions de Tzetzès sur l'existence isolée, sur le néant de l'humanité, même dans ces néologismes que vous avez pris soin de signaler : et je ne suis pas bien sûr qu'on ne m'accuse un jour des mêmes défauts, car j'ai fréquemment mêlé mes propres aventures à mes récits historiques, surtout dans mes Mémoires d'Outre-Tombe, mais là, cela va de soi-même; je n'ai jamais prétendu y ouvrir un cours d'histoire. J'ai voulu seulement, à tort ou à raison, apprendre à mes lecteurs mon jugement sur les hommes et les choses, et mes impressions, sans réticence. »