Étude sur le tome deuxième des Mémoires d'outre-tombe (suite 6)
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P. 11. Dieu de grandeur et de miséricorde.
Prière de 1846, imitée de la sublime prière des meilleurs jours; et je la répète ici pour nous purifier de toutes les images équivoques que l'auteur vient d'accumuler : -«Toi qui donnas ta vie et ta mort aux hommes, toi qui aimes ceux qui pleurent, exauce la prière de l'infortuné qui souffre à ton exemple! soutiens le fardeau qui l'écrase ! sois pour lui le Cyrénéen qui t'aida à porter la croix sur le Golgotha. » - Et, s'il me fallait une réponse sérieuse a certains critiques, égarés par l'excès ou la mobilité de l'imagination de l'auteur, qui n'ont pas craint de l'accuser de peu de foi catholique, je trouverais un argument péremptoire dans cette touchante et pieuse inspiration.
P. 14. Je ne tardai pas à recevoir le châtiment de ma vanité d'auteur, la plus détestable de toutes, si elle n'en était la plus bête.
« Quand on parle de soi en français, » me disait M. de Chateaubriand, « ce qui a toujours assez mauvaise grâce, soit que l'on raconte sa vie, soit que l'on donne son propre jugement sur les actes ou les ouvrages d'autrui, il faut baisser son style de plusieurs crans, et maintenir le ton familier de la conversation, qui admet les digressions, comme les réticences. »
P. 19. Quand M. Joubert lisait, il déchirait de ses livres les feuilles qui lui déplaisaient; ayant de la sorte une bibliothèque à son usage composée d'ouvrages évidés, renfermés dans des couvertures trop larges.
J'ai connu moi-même un homme d'un esprit éclairé, mais fantasque, lequel s'était créé une collection pressée et portative de tous ses feuillets préférés. Il les détachait des livres nombreux qu'avaient ainsi torturés ses lectures ; il brûlait le reste; mais lui seul pouvait se reconnaître dans ce qui échappait à la flamme. L'auteur m'a dit souvent que M. Joubert était le plus aimable des hommes excentriques qu'il eût jamais rencontré.
P. 19. Platon à cœur de La Fontaine.
C'est encore de M. Joubert qu'il s'agit. Un jour, devant moi, M. de Chateaubriand lui disait : « Les anciens sont les vrais modèles; vous me l'avez appris. Il ne faut suivre que les anciens. Je crois qu'on ne doit imiter ni Bossuet » (et ici l'auteur semblait s'adresser à lui-même un reproche indirect), « ni aucun écrivain moderne. » M. Joubert confirma la sentence de son ami, et ajouta avec cette finesse spirituelle qui lui était propre : « En littérature, rien ne rend les esprits si imprudents et si hardis que l'ignorance des temps passés et le mépris des anciens livres. » - «Joubert, » interrompit M. de Chateaubriand en bâillant, « il me semble que j'ai déjà lu cela dans vos pensées manuscrites, et que moi-même j'en ai dit autant quelque part en imprimé...... Mais, dans trente ans, qui donc lira vos réflexions et mes conseils? Le siècle nous emporte avec nos meilleures maximes : il s'ennuie, et veut du neuf. »
P. 20. Madame Victorine de Chastenay.
Madame V. de Chastenay avait autant d'esprit que de gracieuse naïveté; elle m'accueillit avec bienveillance à mon retour d'Angleterre, sans doute en souvenir de M. de Chateaubriand, et me donna les ouvrages qu'elle achevait de publier. Elle vient de mourir dans une retraite éloignée de Paris, où les pensées et les regrets de ses nombreux amis l'avaient suivie. M. de Chateaubriand en parlait comme d'un agréable souvenir qui avait traversé sa vie sans s'y arrêter.
P: 22. Les écrits de mon ami M. de Fontanes vous entraînent par un cours heureux ; l'esprit éprouve un bien-être et se trouve dans une situation harmonieuse où tout charme et rien ne blesse:
Plus tard, dans l'intimité, M. de Chateaubriand disait parfois que les ouvrages de M. de Fontanes étaient châtiés de style sans doute, mais dénués d'imagination et de feu : Pour écrire, l'art ne suffit pas, » ajoutait-il, « il faut aussi l'âme. Et Fontanes qui avait un cœur si chaud pour ses amis, n'avait pour le public qu'une plume refroidie. » Si l'on voulait juger à son tour l'auteur, ne faudrait-il pas retourner la sentence? On lit plus haut : « Transporter sous les yeux du lecteur l'action matérielle, le crime besognant ou le gibet avec sa corde, lui paraissait des énormités. » - Ainsi me disait lui-même l'écrivain : La passion pour les bancroches et les édentés, la tendresse pour les plaies et les verrues, le penchant pour le difforme, sont les véritables maladies de l'imagination de nos plus robustes romanciers. Ne croient-ils pas se rapprocher de la nature en étalant sous nos yeux tout ce qu'elle cherche à cacher? Arrière cette école matérialiste et brutale, si loin de l'antique et du beau ! » - Et un peu plus loin : « M. de Fontanes revoyait sans cesse ses ouvrages. » - N'aurait-il pas communiqué cette méthode à son ami? Mais quoi! Platon, près de mourir, retouchait encore l'exorde de sa République!
P. 23. M. de Bonald avait l'esprit délié, on prenait son ingéniosité pour du génie... Il regardait les anciens comme des enfants en politique et en littérature ; et il prétendait, en employant le premier la fatuité du langage actuel, que le grand maître de l'Université n'était pas encore assez avancé pour entendre cela.
Je ne puis reconnaître M. de Bonald à ce portrait. Je ne lui ai jamais vu cette « fatuité » dont parle l'auteur, et il n'exerçait pas son a ingéniosité » aux dépens de ses amis. Voici ce qu'il avait dit du Génie du Christianisme :
« Il est du petit nombre des heureuses productions qui joignent à tous les genres de mérite celui de l'à-propos, et qui sont à la fois des ouvrages de tous les temps et des ouvrages de circonstance. Il prouve que la littérature peut être redevable à la religion d'ornements graves, de beautés majestueuses et sombres, qui sont la parure de toutes les choses nobles et élevées. »
Mais, lorsque sa disgrâce de 1824 sépara l'auteur de la Monarchie selon la charte, de l'auteur de la Législation primitive, l'humeur prit la place d'une amitié qui n'avait jamais été bien confiante. Cette humeur a sans doute dicté ce qu'on vient de lire. M. de Bonald, de son côté, m'a souvent peint le caractère de M. de Chateaubriand sous des traits fidèles et observés avec cette intuition profonde que lui donnait une grande expérience des hommes. On aurait dit qu'il avait lu par avance les Mémoires d'Outre-Tombe, publiés dix ans après sa mort. Mais ces traits en core graves dans mon souvenir, il ne les a jamais publiés.
P. 23. Il avait rêvé sa politique métaphysique à l'armée de Condé, dans la forêt Noire.
Voici l'auteur de la Théorie du Pouvoir bien plus sainement jugé dans les lignes suivantes :
« Puisque vous voyez tous les jours M. de Bonald, » m'écrivait madame la duchesse Charles de Damas, « dites-lui que, pour remettre de l'ordre et du vrai dans mes « idées, je relis son œuvre ; ce sont les meilleurs moments de ma journée. Tout porte dans cet écrit l'empreinte de la simplicité sublime dont Dieu a marqué les siens. Créateur de l'homme, source de la société dont il a tracé les lois fondamentales; comme tout vient de lui, il doit être l'objet de toutes les actions, puisqu'il en sera la récompense. Ce développement magnifique des vues du Très-Haut met l'âme dans un état si doux et si conforme à sa nature, qu'on sent ses désirs s'apaiser, ses craintes disparaître, l'admiration et l'amour remplir et charmer toutes les facultés. Après avoir contemplé la vérité dans son essence, il est cruel de retomber sur un pays qui en est si éloigné. Cependant, comme M. de Bonald démontre que les révolutions ne sont que des maladies menant à la santé, je veux trouver aussi de l'espérance dans ce livre, auquel je dois tant de sentiments consolateurs.
« Dites-lui encore que son merveilleux chapitre sur les idées m'a fait refeuilleter les plus fameux métaphysiciens. J'ai un peu plus étudié Locke que Descartes. Le premier satisfait par une logique serrée ; mais ai-je tort de trouver que, comme Condillac, son imitateur, il donne trop aux sens, trop à la matière? Ils nous font de l'homme une machine. La statue de Condillac, les sens, source unique- de l'idée chez Locke, sont des efforts pour tout expliquer en dehors du premier moteur, et sans ce rayon divin qui anime l'homme physique comme l'homme moral! Il y a là cette teinte du matérialisme qui se répandait dans les écrits et dans les opinions du dernier siècle, même à l'insu des meilleurs esprits. Ce n'est pas à dire que j'adopte l'idéalisme et l'obscure philosophie de Kant. Mon Dieu! je ne sais rien, je ne décide rien, je ne suis qu'une faible femme à demi morte; mais je me sens portée vers ceux qui nous rappellent à notre superbe origine et à notre divin avenir. J'aime qu'on me fasse venir de haut et qu'on ne soumette pas les opérations de mon intelligence aux calculs d'un rouage mécanique. C'est là que ces singuliers génies nous menaient ; ils restaient en chemin, étonnés peut-être eux-mêmes des conséquences de leurs principes. Mais en suivant la route jusqu'au bout, voyez ce qu'on a trouvé, ce qu'on a osé établir, comme toute spiritualité a été enlevée à notre être, comme il est devenu sec, faible, misérable, dès qu'on a cessé d'y reconnaître la main du Créateur. J'avoue que ces mêmes philosophes que je lisais avec avidité dans ma jeunesse me sont en aversion à présent que j'ai senti l'abus qu'on pouvait faire de leur doctrine. »
Que penser de ces réflexions et de ce style? Y avait-il donc tout près d'une madame de Staël, si célébrée, une seconde madame de Staël méconnue, aussi méditative et plus chrétienne encore que la première? Elles avaient de l'attrait l'une pour l'autre ; et je me souviens de les avoir vues réunies.
P. 25. Nulle part désormais ne se rassembleront sous un même toit tant de personnes distinguées appartenant à des rangs divers et à diverses destinées, pouvant causer des choses les plus communes comme des choses les plus élevées. Simplicité de discours qui ne venait pas d'indigence, mais de choix.
Charmante esquisse de la société mourante au début de ce siècle, et de cette bonne compagnie dont M. Molé, qui en avait gardé l'empreinte et les traditions, me faisait, il y a trois ans, le même tableau.
P. 32. Le lieu où j'avais vu ces étoiles sur les bois de Savigny, et les lieux où je les revoyais, la mobilité de mes destinées, ce signe qu'une femme m'avait laissé dans le ciel pour me souvenir d'elle, tout cela brisait mon cœur. Par quel miracle l'home consent-il à faire ce qu'il fait sur la terre, lui qui doit mourir?
Poëtes qui vous croyez de son école, essayez donc de chanter sur cette lyre!
P. 42. Talma marchait, forçat de la destinée, enchaîné entre la fatalité et la terreur.
Ces derniers traits sont d'une pompe trop théâtrale même pour Talma, et ne sauraient convenir qu'à un héros.
P. 42. Sans Talma une partie des merveilles de Corneille et de Racine serait demeurée inconnue.
Oui, sans Talma en 1800, et sans Rachel, quarante ans plus tard. N'étais-je pas chez madame Récamier le jour où l'illustre tragédienne, après une scène de Polyeucte, nous fit entendre la prière d'Esther? Ému, mais ralenti par l'âge, M. de Chateaubriand se souleva sur ses genoux tremblants, et, s'approchant de l'admirable actrice : Quel chagrin, lui dit-il d'une voix affaiblie, de voir naître une si belle chose quand on va mourir! » - Mais, monsieur le vicomte, » lui répondit Rachel d'un ton animé et pénétrant comme si elle continuait la prière, « il y a des hommes qui ne meurent pas. »
P. 44. On imite, à tromper l'œil, des fauteuils et du velours, quand on ne peut plus peindre la physionomie de l'homme assis sur ce velours et dans ces fauteuils. Une fois descendu à cette vérité de la forme matérielle, on se trouve forcé de la reproduire, car le public matérialisé lui-même l'exige.
Réflexion fine et merveilleusement exprimée, dont la justesse ne pourrait être mise en doute quand on voit jusqu'où les peintres de décors et les costumiers de nos jours ont porté la perfection de leur art. C'est le plaisir des yeux substitué au plaisir de l'esprit :
Migravit ab aure voluptas Omnis ad incertos oculos, et gaudia vana.
P. 46. Madame de Staël se méprit sur l'avenir de mes études religieuses.
Il y a quelque malice ici de la part de l'auteur dans ce souvenir : « Madame de Staël, » me disait en 1840 M. de Chateaubriand, « a une place marquée dans les lettres. Mais il y aurait erreur à lui faire une trop grande part dans leur rénovation, telle quelle, au début de notre siècle. Elle n'en a ni le mérite ni le tort. Sa Corinne ne nous a pas inoculé l'essor enthousiaste de la poésie italienne, ni son Oswald la correcte froideur de la prose anglaise; et, grâce à Dieu, ses écrits sur l'Allemagne ne nous ont pas rendus Allemands. Le lourd et le nébuleux tudesques s'allieraient mal à notre légèreté et à notre passion pour l forme. Or la forme ou le style, c'est tout; et sans cette forme, de ce côté-ci du Rhin, les ouvrages les plus pensés sont destinés à mourir de leur belle mort. Les Considérations sur la Révolution, dernier ouvrage de madame de Staël, ont été réfutées par mon ami M. de Bonald avec plus de logique que de courtoisie. Il ne faut jamais oublier que, même lorsqu'elle endosse la robe de docteur, une femme est toujours femme, et celle-ci est une femme de génie. Mais si, en politique, madame de Staël a légué à ses descendants et à ses admirateurs une sorte de doctrine qui va mal à notre esprit vif et droit, en littérature, elle n'a point fait école. Madame George Sand, plus puissante encore de style et de coloris, a pesé bien davantage et bien plus dangereusement sur son siècle, quand madame de Staël du moins ne lui a laissé que de grands exemples de courage, et de nobles leçons. ›
Il est sans doute curieux, chez un critique d'une si puissante sagacité, de confronter le jugement préparé pour le public avec celui que laisse échapper la confiance. Mais, en cette occasion, l'un et l'autre ne diffèrent entre eux que de date.
P. 50. Il n'y a pas de grimaud sortant du collége qui n'ait rêvé être le plus malheureux des hommes, de bambin à seize ans qui n'ait épuisé la vie, qui ne se soit cru tourmenté par son génie, qui, dans l'abîme de ses pensées, ne se soit livre au vague de ses passions.
Cette révolution en littérature opérée par le vague des passions, Werther l'avait commencée, René l'acheva.
P. 53. S'il y avait dans le Génie du Christianisme innovation de style, il y avait aussi changement de doctrine.
M. de Bonald avait dit : « Beautés d'ensemble et de détail, d'inventions et d'aperçus ; pensées souvent profondes, sentiments toujours tendres et mélancoliques, style original répandu partout. » Ce style innové ou original dont M. de Chateaubriand avait gardé pour lui les vertus, il en avait inoculé les défauts à ses élèves, de telle sorte que, si l'on ne craignait d'être aussi sévère envers ses œuvres qu'il l'a été lui-même, on pourrait dire qu'il s'est montré à la fois le dernier grand écrivain de la bonne école, et le premier de la mauvaise.
P. 60. Si, à force d'entendre rabâcher du gothique, on en meurt d'ennui, ce n'est pas ma faute.
« En architecture, » me disait un jour M. de Chateaubriand, « j ai donné l'idée, et on l'a bientôt dénaturée, la vogue soufflant. Aujourd'hui, dans sa fureur pour le gothique pur, le siècle irait jusqu'à démolir Saint-Pierre, ou le Parthenon. »
P. 62. Qui voudrait, s'il en était le maître, acheter à de pareilles conditions les avantages incertains d'une réputation qui vous sera contestée pendant votre vie, que la postérité ne confirmera pas, et à laquelle votre mort vous rendra à jamais étranger?
Après avoir soutenu en thèse générale le bonheur des succès littéraires, ce retour rapide sur soi-même est l'un des reflets où l'auteur a fait le plus fidèlement relire son propre caractère.
P. 67. Le Génie du Christianisme étant encore à faire, je le composerais tout différemment.
Cette nouvelle forme à donner au Génie du Christianisme ne pouvait guère s'entrevoir en 1801, et date au moins de 1837, quand l'auteur, moins occupé du présent, devinait l'avenir. Mais il est permis de douter que « le « christianisme présenté comme le seul fondement de l'égalité sociale, contre-balancée par la nécessité du devoir correctif de l'instinct démocratique, » eut comporté, sous ce métaphysique appareil, les magnifiques développements qui ont fait le succès mérité du livre et ont fondé la renommée de l'écrivain régénérateur.
P. 68. Le Verbe ne s'est point fait chair dans l'homme de plaisir, il s'est incarné à l'homme de douleur, dans le but de l'affranchissement de tous, d'une fraternité universelle et d'une salvation immense.
Je réunis à ce dernier mot deux autres néologismes : tombale, » inventé pour varier l'adjectif sépulcrale; l'incroyance, » quand nous avions déjà l'incrédulité ; enfin vient « salvation, » d'une latinité suspecte, terme de pratique détourné de son acception habituelle dans le jargon de la chicane; et pourtant ici cette expression ne me choque qu'à demi.
P. 69. Dans la supposition que mon nom laisse quelque trace, je le devrai au Génie du Christianisme.
Cela est parfaitement juste; et l'auteur, de son vivant, a bien pressenti sa renommée : « De mes trois principaux ouvrages, » me disait-il en 1840; « le moins bien fait, le Genie du Christianisme, me lit le plus d'honneur; les Martyrs, le plus perfectionné, ajoutèrent peu à ma faveur auprès du public. L'Itinéraire, qui me coûta le moins de peine et qui pourtant est resté mon favori, eut beaucoup plus de succès. Le reste de mes travaux appartient à l'histoire et sera diversement apprécié; mais il me semble à moi-même que j ai écrit sur l'histoire, mais que je ne suis pas historien. »
P. 72. Madame de la Briche, dont le bonheur n'a jamais pu se débarrasser.
Cela veut-il dire qu'elle n'a jamais cessé d'être heureuse? Ajoutons, nous qui l'avons connue, que sa charité ingénieuse et inépuisable répandait aussi autour d'elle le bonheur .
P. 12. A Champlâtreux, une superbe patte d'oie de tilleuls avait été coupée. Mais une des trois avenues existait encore dans la magnificence de son vieux ombrage. On l'a mêlée depuis à de nouvelles plantations. Nous en sommes au peupliers.
Autre effet des révolutions : on vent des arbres qui ne survivent pas au planteur; il faut jouir; nul ne se fie au lendemain; et le chêne ne va qu'aux successeurs.
Tout le sel de la réminiscence est dans les derniers mots : le peuplier éphémère à la place des arbres vainqueurs des ans ; l'existence rapetissée au lieu des grandeur s traditionnelles. Les Turcs aussi, par crainte du sultan, héritier universel, ne bâtissent que des maisons de bois.
P. 74. Je l'ai vue plus blanche qu'une Parque, vêtue de noir, la taille amincie par la mort, la tête ornée de sa seule chevelure de soie, je l'ai vue me sourire de ses lèvres pâles et de ses belles dents.
Il s'agit ici de madame de Custines, l'une de « ces nobles. enthousiastes » (p. 8) qu'avait captivées l'auteur d'Atala, et il pouvait se dispenser d'ajouter à ces cruelles réminiscences les rimes un peu trop lestes attribuées à Henri IV. Mais quoi! puisque nous sommes en voie d'imiter les monarques, lisez plus bas ce que fit le bon roi René (p. 92). Il avait peint dans une des salles du couvent des Célestins un squelette ; c'était celui d'une femme d'une grande beauté qu'il avait aimée. » Les rois ou les poëtes qui repaissent leurs regards de ces lugubres images devraient-ils done étaler devant le publie, avec ces mystères du cœur, la froideur et l'inconstance de leurs attachements ?
P. 76. M. de Saint-Martin.
M. de Saint-Martin, auteur d'un grand nombre d'ouvrages philosophiques. Le plus remarquable de ses écrits, intitulé : Des erreurs et de la vérité, par « un philosophe inconnu, » laissa ce sobriquet à son auteur, et n'en est pas plus intelligible pour cela.
P. 76. Madame de Clermont-Tonnerre m'attira chez elle. Nous avions une grand' mère commune, et elle voulait bien m'appeler son cousin.
Il me disait à ce propos : « Ce n'est plus par des originalités empruntées à l'Italie, ni par des dominations de caractère, que les femmes de nos jours peuvent exercer sur la société une influence heureuse. C'est par une bienveillance infatigable et par la douceur du langage unie à la supériorité de l'esprit. Ma cousine a un cercle de trois ou quatre affidés qui chassent de chez elle tous les autres. Mesdames de Duras et de Montcalm, au contraire, tiennent une cour qu'elles dirigent et qui les aime. » Quant à madame de Clermont-Tonnerre, sa cousine, depuis marquise de Talaru, M. de Chateaubriand avait toujours eu peu de goût pour elle et riait volontiers, comme ici, de ses étranges « cavaliers servants. ».
P. 78. Le célèbre Gall me prit pour une grenouille.
Dans un dîner où je me trouvais à Londres, en 1823, avec le docteur Gall, il se défendit vivement de sa bévue envers M. de Chateaubriand que celui-ci m'avait racontée, et il prit fort au sérieux l'affaire de la grenouille.
P. 80. J'avais aperçu madame d'Houdetot et Saint-Lambert au Marais.
La haine de M. de Chateaubriand contre toute la société directement ou indirectement philosophique qui a précédé la Révolution française éclatait sans cesse dans sa conversation comme dans ses écrits, et sous toutes les formes. On a cru généralement qu'il avait calqué sur madame d'Houdetot le portrait de la femme athée qu'on lit avec effroi dans le Génie du Christianisme, et cette terrible prosopopée qui commence ainsi : « Le jour vengeur approche; le temps arrive, menant la vieillesse par la main. Le spectre aux cheveux blancs, aux épaules voûtées, aux mains de glace, s'assied sur le seuil du logis de la femme incrédule ; elle l'aperçoit et pousse un cri, » etc.
P. 86. Une nautonière de dix-huit ans, qui me prit à son bord, raccommodait à chaque coup d'aviron un bouquet de fleurs mal attaché à son chapeau.
Ces nautonières de l'île Barbe ont vieilli et disparu dans la fumée que fait à l'entrée de Lyon la vapeur sur ses voies d'eau ou de fer ; et l'auteur se prend à les regretter comme s'il y voyait autant de sylphides.
P. 93. La Diane, sœur de l'Apollon du Belvédère.
Plus tard, M. de Chateaubriand mettait cette Diane et même son frère fort au-dessous de la Vénus de Milo. Un jour que nous venions d'en admirer le plâtre dans le vestibule de sir Th. Lawrence, il me disait : «.....Pourquoi lui chercher un titre? Victorieuse, Mère, que sais-je? Comme Cicéron, je ne puis souffrir ces fausses dénominations de statues, Odi falsas inscriptiones statuarum. Elle est Vénus.. . C'est tout dire..... Nul ne s'y trompe. Il n'y a rien après..... C'est la beauté par excellence, la beauté divinisée..... Chaste dans sa nudité !..... gracieuse et déesse..... élégante et dominatrice..... Type essentiellement grec..... Mélange de l'idéal des âges antiques et de la mélancolie des temps modernes..... Elle est bien plutôt philosophique que voluptueuse..... Elle appartient à l'école de Platon plus qu'aux mœurs d'Alcibiade..... Elle fait rêver sans fin..... Elle m'eût inspiré quelque chose de plus pur, de plus homérique et de plus chrétien à la fois que Cymodocée, si, dans l'Archipel, j'avais heurté, comme vous, ce tronçon de marbre qui devait révéler la divinité..... Elle fera naître de nombreux panégyristes, mais jamais d'heureux imitateurs.. .. Notre siècle dégénéré analyse et ne sait pas inventer..... Epoque mesquine ou sanglante !..... Les révolutions étouffent le génie des arts... Nous n'aurons pas plus désormais de ces Vénus de Phidias que des Vierges de Raphaël ou des vers de Racine. »
P. 100. Les Mémoires d'Alfieri.
L'auteur lisait volontiers, pour se distraire dans ses voyages, bien plus que pour les imiter, les Mémoires d'Alfieri; Et c'est ce qui explique, sans l'excuser peut-être, cette digression : « J'aime mieux, » me disait-il, « ses mémoires que ses tragédies. Là, au moins, on trouve de temps en temps du naturel, et il n'y en a d'aucune sorte sous le a style roidi, froid et pompeux de ses drames. »
P. 101. Je suis aussi allé chercher Jean Reboul. Je me défiais de ces ouvriers poètes qui ne sont ordinairement ni poëtes ni ouvriers. Réparation à M. Reboul. Je l'ai trouvé dans sa boulangerie.
Ici les Mémoires sautent de 1802 à 1838. Ma première entrevue à Nîmes avec le poëte Reboul, deux ans avant celle de l'auteur, fut parfaitement identique, tout obscur visiteur que j'étais. Mais j'avais oublié ce que nous rappelle ici M. de Chateaubriand, que Plaute, au dire de Varron et d'Aulu-Gelle, après avoir perdu tout ce que lui avait valu son double talent d'auteur et d'acteur, avait été obligé de se mettre aux gages d'un meunier pour tourner la meule. J'aimais mieux rapprocher de M. Reboul mon compatriote Jasmin, que j'ai trouvé également dans son atelier de coiffure, mais dont M. de Chateaubriand, ne pouvant comprendre son énergique et sonore langage, n'a jamais rien dit.
P. 102. Entre Nîmes et Montpellier.
Ici on lit dans l'édition in-8° des Mémoires d'Outre-Tombe un paragraphe sur les usages et statuts de la ville d'Aiguesmortes, qui ne se trouve point dans le feuilleton de la Presse du 13 juin 1849. La fin en est telle, qu'il faut savoir gré au rédacteur du journal de l'avoir supprimé; et il nous reste à imiter son silence.
P. 107. Cujas ; l'inconstante Suzanne sa fille ; Pibrac, apologiste de la Saint-Barthélemy, Raymond de Saint-Gilles.
Que de noms et de souvenirs historiques réunis pour faire honneur à Toulouse, Capitolino signataque nomina saxo !
P. 108. Mademoiselle Honorine Gasc, Malibran future.
Mademoiselle Honorine Gasc chante toujours admirablement; mais ce n'est plus à Toulouse; c'est à Bordeaux ou à Paris, sous le nom de Ol de Kop, qu'elle partage avec le consul de Danemarck, son époux ; et ses talents, contre lesquels M. de Chateaubriand la mettait en garde, ne lui ont point, que je sache, « porté malheur. »
P. 110. Je regagnai Paris.
On voit ici comment en 1802, de même qu'en 1838, l'auteur voyageait à travers la France; comment il entremêle les souvenirs des deux époques, suivi du cortége de nombreuses études préalables qu'il complétait au retour. Il regardait peu les villes, encore moins les hommes; mais beaucoup les campagnes. Il se nourrissait des réminiscences de l'histoire, allait vite, et méditait sur les ruines et sur soi-même, chemin faisant.
P. 113. Plus l'oppresseur est vil, plus l'esclave est infâme. Si M. de Chateaubriand, qui châtiait si assidûment ses Mémoires, a redit ici un vers cité déjà dans le volume précédent (p. 328), c'est sans doute que le sens et l'énergie de ce vers peu connu de la Harpe revenaient plus d'une fois à sa pensée.
Que conclure de ce portrait si voisin de la caricature où le peintre déploie autant de verve grotesque qu'il en a prêté à son modèle, et où le caractère intime de cet « homme supérieur au second rang, » est toujours en jeu quand son talent d'écrivain y est à peine apprécié? Une seule chose me paraît en résulter, à la louange du critique converti; et, contre son habitude, l'auteur n'en a pas fait assez ressortir le contraste : c'est, chez la Harpe, l'orgueil du philosophe effacé par l'humilité du chrétien.
P. 126. Je ne vaux rien du tout en seconde ligne.
Ceci était déjà vrai en 1803.
P. 127. Au reste, les belles manières de M. de Talleyrand faisaient contraste avec celles des marauds de son entourage... aux yeux d'un brutal guêpier la corruption des mœurs semblait génie.
« Maraud » est un terme un peu vif; et je ne vois ni à qui s'adresse ni ce que signifie le mot guêpier. Je ne l'ai jamais rencontré pris en ce sens; faudrait-il lire guerrier!
P. 127. Ce n'est pas même chose d'être au-dessus ou au-dessous des crimes.
Le nom de M. de Talleyrand ne tombe jamais de la plume de l'auteur sans y avoir été marqué d'un fer chaud à son passage. Et, à propos de ces crimes, il est curieux de lire ce qu'en dit M. de Talleyrand lui-même par la bouche de Lamartine :