Deuxième partie
Chateaubriand lisant ses Mémoires
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à l'Abbaye-au-Bois.
› 'HOMME qui écrit ses Mémoires avec la pensée qu'ils seront publiés seulement après sa mort, éprouve le besoin toutefois de faire connaître son œuvre à quelques intimes, et de juger ainsi quelles peuvent en être la portée et la valeur. C'est une sorte d'épreuve qu'il tente, et où son orgueil trouve une intime consolation. Il se dit qu'il se survivra par ses souvenirs, et qu'il fera encore quelque bruit et quelque figure en ce monde, lorsqu'il reposera sous les gazons du cimetière, et cette pensée atténue pour lui le coup fatal de la mort.
Jean-Jacques Rousseau, après avoir mis la dernière main au manuscrit des Confessions, en 1770, en fit plusieurs lectures à Paris, devant un auditoire choisi, et atteignit le but qu'il se proposait, c'est-à-dire que l'opinion fut saisie de l'existence de son livre fameux.
Chateaubriand, lui aussi, arrivé à la fin de sa carrière, voulut faire connaître à quelques amis, à quelques admirateurs d'élite, les mémoires de sa vie. Depuis de longues années il travaillait dans une sorte de mystère à cet ouvrage de prédilection. Lorsqu'il sentit le fardeau de l'âge, il éprouva le besoin d'en parler, de le révéler, et il livra son secret. Alors eurent lieu des lectures de ces mémoires célèbres, lectures qui constituèrent un événement de très grand intérêt pour le monde intellectuel, et dont on parla dans toute l'Europe.
Nous voudrions, dans cette étude, rappeler les circonstances au milieu desquelles le grand écrivain donna connaissance de son ouvrage, et faire revivre les élans de noble admiration, les impressions esthétiques qui accompagnèrent l'événement que nous signalons. Il y a là pour l'esprit de salutaires réminiscences à évoquer, une trace lumineuse et consolante à suivre.
Chateaubriand commença à rédiger ses Mémoires d'Outre-Tombe en 1811, à l'âge de 43 ans. C'était l'époque où il publiait les Martyrs et l'Itinéraire de Paris à Jérusalem, et où son talent avait atteint son apogée. Il n'avait cessé d'y travailler ensuite dans les différentes phases de sa carrière, et dans les hautes situations politiques qu'il occupa à Berlin, à Londres, à Paris.
C'était là pour lui une besogne favorite, qui lui rappelait son noble métier d'écrivain, au milieu des intrigues des cours, des agitations mondaines et des combinaisons diplomatiques. Celui qui sait tenir une plume de poète et d'historien juge de haut le monde et la société où s'agitent tant de vanités et d'ambitions. Il pénètre les désirs secrets des personnages qu'il rencontre, il aperçoit le ressort caché des passions, et il sourit parfois, malgré lui, des tristes réalités qui s'agitent sous des apparences pompeuses, du néant qu'abrite l'étourdissant éclat des prétentions humaines,
Il lui est doux alors, quand le bruit des fêtes a cessé, et quand leur fragile décor a disparu, de rentrer dans son cabinet de travail, de s'isoler, et d'écrire avec sincérité ce qu'il pense et des autres et de lui-même.
C'est là, en résumé, l'histoire et le caractère des Mémoires de Chateaubriand. Une première rédaction en fut achevée en 1833, mais le grand écrivain y travailla, soit pour modifier, soit pour ajouter, jusqu'à sa mort, en juillet 1848.
Cette œuvre immense se compose, on le sait, de quatre ensembles principaux. Le premier, écrit de 1811 à 1822, comprend les trente-deux premières années de Chateaubriand, et s'arrête à 1800 : il renferme neuf livres. Le second ensemble va de 1800 à 1814, et embrasse plus spécialement sa carrière d'écrivain : il est composé de cinq livres. Dans le troisième ensemble, qui va de 1811 à 1830, est racontée la carrière politique ; cette partie ne renferme pas moins de quinze livres. Enfin, le récit des événements qui suivirent la Révolution de 1830 forme le quatrième ensemble, et comprend neuf livres : c'est la conclusion des Mémoires.
Notre but n'est pas d'analyser ici et de juger cette œuvre extraordinaire, qui a eu un retentissement considérable, est entrée dans les études de fond de tout homme qui pense, et semble devoir l'emporter - parce qu'elle est plus humaine - sur les autres ouvrages de l'écrivain.
Nous rappellerons simplement, avec M. Nisard, que les Mémoires d'Outre-Tombe apparaissent comme l'épopée de tout un siècle. « Le style est celui des hommes privilégiés qui racontent ce qu'ils ont fait : il est simple, net, avec des couleurs naturelles et des images qui viennent d'elles-mêmes pour vêtir des pensées solides, et non pas en déguiser de maigres et d'équivoques. »
Chateaubriand vit l'ancien monde s'effondrer pendant la Révolution, et le monde nouveau surgir au milieu des convulsions sociales et dans le fracas des guerres épiques de Napoléon. Nature ardente et géniale, il eut toutes les ambitions, traversa toutes les passions du cœur et du cerveau, but à toutes les coupes, et, comme la Salammbô de Gustave Flaubert, « resta mélancolique devant son rêve accompli. »
On comprend l'intérêt qu'un tel homme pouvait mettre dans le récit de ses aventures, de ses aspirations, de ses amours, de ses rêves magnifiques, de ses désirs infinis. Il n'a point déçu le monde de la pensée, attentif à son génie et à sa gloire, et il n'est point téméraire d'affirmer que les Mémoires surnageront à tous les naufrages, parce que les cris de l'âme y sont sincères, la langue superbe, l'homme grand dans l'aveu de ses faiblesses et de ses fautes, dans la dépense de ses énergies, et la tristesse fatale de ses passions.
« Quand la mort baissera la toile entre moi et le monde, dit-il lui-même en résumant son œuvre, on trouvera que mon drame se divise en trois actes. Soldat et voyageur depuis 1800 jusqu'en 1814 ; littérateur, poète sous le Consulat et l'Empire, puis une vie politique jusqu'à ce jour. Les divers sentiments de mes âges divers, ma jeunesse pénétrant dans ma vieillesse, la gravité de mes années d'expérience attristant mes années légères ; les rayons de mon soleil, depuis son aurore jusqu'à son couchant, se croisant et se confondant comme les reflets épars de mon existence, donnent une sorte d'unité indéfinissable à mon travail: mon berceau a de ma tombe, ma tombe a de mon berceau. J'ai mis à composer ces Mémoires une prédilection particulière. Je désirerais pouvoir ressusciter à l'heure des fantômes, pour en corriger les épreuves : les morts vont vite. »
Chateaubriand aimait trop la gloire pour ne pas tenter de faire connaître un travail aussi cher et aussi considérable, du moins à quelques intimes, puisque la grande publicité ne devait avoir lieu qu'après sa mort. Pouvait-il laisser dormir dans ses tiroirs ces pages frémissantes où il raconte son enfance, ses voyages, ses joies rapides, ses fiévreux attachements, son tourment du rêve et de l'action, son orgueil indomptable, le sentiment profond qu'il avait de l'universelle vanité, enfin l'éternelle mélancolie de sa pensée ? Comment résister au plaisir de surprendre l'émotion sur des visages amis, à la lecture de ce dernier et vaste ouvrage où il avait prodigué ses brillantes facultés, où il avait mis la meilleure part de lui-même, où il avait écrit avec la sincérité éloquente que l'homme n'atteint bien que lorsqu'il se parle à lui-même, et a rempli sa destinée ?
Des sa jeunesse, il avait aimé ces lectures littéraires, faites dans un cercle choisi, devant des auditeurs dont il sentait l'admiration, en présence de femmes distinguées dont les suffrages et l'émotion l'ensorcelaient délicieusement. Il avait commencé, à son retour d'Angleterre, dans le salon de la comtesse Pauline de Beaumont, puis il avait continué chez M'ne de Laborde, sous les ombrages de Méréville, puis au château de Fervacques chez Mme de Custine, et au château d'Ussé chez la duchesse de Duras. Il allait finir à l'Abbaye-au-Bois, dans le salon fameux de Mme Récamier, sa dernière amie.
M. Désiré Nisard semble avoir été, en 1833, un des premiers confidents de Chateaubriand pour la communication des Mémoires. Avant les lectures célèbres de l'Abbaye-au-Bois, dont nous parlerons plus loin, et auquel il n'assista point, le critique avait eu la faveur d'entendre le grand écrivain, et en sa présence, dans le logement de la rue d'Enfer, il avait été autorisé à feuilleter le manuscrit de l'ouvrage.
« M. de Chateaubriand, raconte-t-il, avait bien voulu, à deux reprises, me lire quelques pages de ce ton simple, doux, grave, qui ne cherche point à faire illusion sur les choses, qui n'enfle rien et découvre tout, et, pour nombre d'auditeurs, diminuerait l'effet au lieu de l'augmenter. Mes vœux allaient plus haut : ravi des fragments que j'avais entendus, mais ne voulant point disposer à la fois de l'auteur et du livre, j'osai demander à M. de Chateaubriand la grâce de me recevoir quelques heures chez lui, et là, pendant qu'il écrirait ou dicterait, de m'abandonner son portefeuille, et de me laisser m'y plonger à discrétion, tout le temps que je ne me jugerais pas importun. Il y consentit. Au jour fixé (je pourrai dire ce jour), j'allai rue d'Enfer ; le cœur me battait ; je suis encore assez jeune et assez candide pour sentir des mouvements intérieurs à l'approche d'une telle joie. »
Chateaubriand fit donc apporter le manuscrit des Mémoires, qui était volumineux, et, ce jour-là, lut les sommaires des chapitres à son visiteur. « Je ne l'arrêtais pas dans sa lecture, raconte ce dernier : je ne disais rien ; je trouvais déjà un vif intérêt à ces simples énoncés des matières , mon imagination se plaisait à rêver le magnifique chemin dont ils étaient comme les bornes milliaires. Enfin, il en vint au Voyage à Prague. Une grosse et sotte interjection me trahit ; du fruit défendu c'était la partie la plus défendue. Je demandai donc le Voyage à Prague. M. de Chateaubriand sourit, et me tendant le manuscrit : « On ne montre cela qu'aux hommes comme vous, » me dit-il, m'imposant ainsi la discrétion sans me la demander, ou plutôt voulant me donner une marque particulière de confiance et de bonté. »
Pendant deux bonnes heures, M. Nisard dévora librement l'œuvre dont il avait les prémices, tandis qu'à côté de lui Chateaubriand annotait, corrigeait, modifiait d'autres parties. Le silence était profond. On n'entendait d'autre bruit que celui de la plume du maître qui ravageait le papier, et dénotait la vigueur de sa pensée.
Désiré Nisard, à la fin de son récit, écrit avec modestie : « Je passai deux heures ainsi ; deux heures qui compteront plus dans ma vie que bien des jours entiers où je n'ai eu à m'alimenter que de mes propres ressources, deux heures que mes amis m'ont déjà fait raconter bien des fois, et que j'ai marquées dans l'histoire de mon humble vie avec deux petits cailloux blancs, comme Horace faisait de ses jours heureux. »
Ces dernières lignes sont touchantes : elles attestent quel affectueux respect Chateaubriand inspirait aux écrivains de son temps. Ce témoignage, et beaucoup d'autres analogues que nous pourrions citer, indiquent que l'auteur des Martyrs était considéré, à la fin de sa carrière, comme un patriarche littéraire qui avait traversé de grands jours, et accompli de grandes choses, comme une divinité poétique qui communiquait le frisson lyrique, et donnait le feu sacré à ceux qui avaient le bonheur de l'approcher.
Les lectures faites à l'Abbaye-au-Bois eurent lieu au mois de février 1834, dans le modeste salon de Mme Récamier. Chateaubriand était alors âgé de 66 ans, il avait encore 14 ans à vivre. Mme Récamier, de son côté, atteignait sa 57° année.
Celle-ci, après avoir jeté un vif éclat par sa beauté troublante, après avoir resplendi dans l'opulence et le faste, avait perdu presque toute sa fortune, et, à l'automne de sa vie, s'était vue forcée à mener une existence simple avec quelques débris de ses richesses évanouies. Elle s'était retirée dans une maison paisible, située rue de Sèvres, et appelée l'Abbaye-au-Bois, maison de retraite toute spéciale qui a traversé le XIX° siècle, mais qui a été démolie au commencement du vingtième.
C'est en 1667 que le couvent de femmes des Dix-Vertus, fondé en 1640, prit le nom d'Abbaye-au-Bois. Pendant la Révolution, ce couvent servit de maison d'arrêt. Rendu plus tard à sa destination première, il devint, en dehors du cloître proprement dit réservé à des religieuses, un asile de repos pour les dames du grand monde, qui pouvaient goûter là le charme de la solitude, sans renoncer cependant tout à fait aux plaisirs de la société.
L'architecture de cette retraite, disparue aujourd'hui, était simple et sévère. Au-dessus de la porte d'entrée s'élevait une croix. « La paix monastique, a écrit M. de Lavergne, règne dans les cours, dans les escaliers, dans les corridors, mais sous les voûtes de ce lieu se cachent aussi d'élégants réduits qui s'ouvrent par intervalle aux bruits du monde. Cette habitation se nomme l'Abbaye-au-Bois, nom charmant et pittoresque d'où s'exhale je ne sais quel parfum d'ombre et de mystère, comme si le couvent et la forêt y confondaient leurs paisibles harmonies. »
Dès 1814, Me Récamier, battue par la tempête, était venue se réfugier là, et n'avait pas tardé à y former, suivant les besoins de sa nature, un foyer intellectuel, à y rayonner par le charme de sa personne et la bonté de son cœur, bref à y avoir un salon. L'esprit ne perd jamais ses droits, et il surnage à l'opulence perdue.
C'est dans ce salon que Lamartine vint lire ses premières Méditations, et Victor Hugo, à peine sorti des bancs du collège, y fut proclamé poète de génie par Chateaubriand. Toutes les réputations naissantes dans le monde des lettres recevaient là leur baptême et leur consécration.
A dater de 1825, l'oracle du salon de l'Abbaye-au-Bois fut Chateaubriand. Il avait beaucoup aimé jadis Mme Récamier, et, aux jours d'éclat et de splendeur, il avait essayé, ainsi que nous l'avons dit déjà, de « l'entraîner sous son char, comme il avait fait de tant d'autres, mais, quoique très attachée à lui, elle avait été prudente, et c'est un problème de savoir si elle était allée plus loin que l'amitié. Elle avait échappé à ses troublantes séductions par la fuite, suivant en cela le sage conseil de Mentor à L'Télémaque. »
Les considérations que nous venons de présenter, les faits que nous avons rappelés, font comprendre au lecteur l'intérêt et l'importance des lectures des Mémoires, en 1834, et le bruit qu'elles eurent non seulement à Paris et en France, mais dans toute l'Europe.
Elles durèrent une quinzaine de jours, sans interruption. Quinze personnes, y compris Chateaubriand, y assistaient : Mme Récamier, Mme Amable Tastu,
CABINET DE TRAVAIL DE BUFFON DANS LE PARC DE MONTBARD (ÉTAT ACTUEL) LE CHATEAU DE COPPET, SUR LES BORDS DU LAC LÉMAN
Me A. Dupin, puis le prince de Montmorency, le duc de la Rochefoucauld-Doudeauville, le duc de Noailles, Ballanche, Edgar Quinet, l'abbé Gerbet, Sainte-Beuve, M. Dubois, ancien directeur du Globe, J.-J. Ampère, Charles Lenormant, et enfin M. Léonce de Lavergne, brillant publiciste qui habitait la province, et écrivait dans la Revue du Midi.
Le tableau de Gérard, représentant Corinne, ornait, à cette époque, un des murs du salon de Mme Récamier. Corinne, dans cette toile remarquable, est assise au cap Misène, sur un rocher, elle regarde le ciel, son bras tombe en tenant une lyre. Elle vient d'achever son chant, mais son regard est encore inspiré, et ceux qui l'entourent, l'admirent avec amour. En face de ce tableau était la cheminée ornée d'une glace, et supportant des girandoles et des fleurs. Des deux autres murs, l'un disparaissait presque tout entier sous des rayons chargés de livres ; l'autre était percé de deux fenêtres laissant voir les jardins paisibles de l'Abbaye-au-Bois. Le mobilier était assez élégant. Dans un coin, on remarquait une harpe, qui semblait incarner les aspirations de la maîtresse du logis, et le lyrisme sentimental de ses visiteurs et de ses amis.
Le fameux salon était situé au premier étage, et on y pénétrait après avoir monté le grand escalier et traversé deux petites pièces assez sombres. « La lumière, écrit M. Edmond Biré, ménagée par de doubles rideaux, laissait ce salon dans une demi-obscurité, mystérieuse et douce. La première impression avait quelque chose de religieux, en rapport avec le lieu même et avec ses hôtes : salon étrange, en effet, entre le monastère et le monde, et qui tenait . de l'un et de l'autre, d'où l'on ne sortait pas sans avoir éprouvé une émotion profonde, et sans avoir eu, pendant quelques instants fugitifs et inoubliables, une claire vision de ces deux choses idéales, le génie et la beauté. »
Les lectures commençaient vers deux heures après-midi, et se prolongeaient dans la soirée jusqu'à l'heure du dîner. Chateaubriand ne lisait pas lui-même, ou lisait peu. Ce soin était réservé à Ampère et à Lenormant, jeunes alors, et doués d'une bonne voix. Le grand homme s'asseyait près de la cheminée à gauche, sa place accoutumée, en face de Mme Récamier, le silence se faisait, et, comme aurait dit André Chénier, on entendait se développer « le tissu des saintes mélodies. «
L'émotion était grande, et le plaisir extrême. Pour en juger, il faut se rappeler combien Chateaubriand a été l'homme de son temps, et avec quelle magie il a su en exprimer les espoirs, les sensations, les idées, les ivresses.
Presque tous les assistants étaient des écrivains : ils ont raconté leurs impressions, et ce sont ces documents aussi (devenus rarissimes) qu'il faut consulter, afin de ressusciter ces moments fortunés dans tout leur artrait et tout leur prestige.
Mme Tastu fit des vers en l'honneur de Chateaubriand. C'est presque une déclaration d'amour, mais elle n'était plus compromettante, car l'écrivain, nous l'avons dit, avait 66 ans. Écoutons cette muse, qui eut son heure de célébrité.
Oui, si dans mes beaux jours, comme aujourd'hui, poète, Vous m'étiez apparu, mains jointes devant vous, Vous alors, à mes yeux, ange, saint ou prophète,
J'aurais courbé la tête Et fléchi les genoux !
Hélas ! à chaque pas nous sentons sur la route De ses jeunes respects le cœur se délier; L'oreille est moins flexible à la voix qu'elle écoute,
Et le genou sans doute Moins facile à plier !
Me Tastu, dans les strophes qui suivent, dit combien elle a été enthousiasmée en entendant les Mémoires d'Outre-Tombe, et, pour témoigner sa reconnaissance, elle s'écrie en terminant :
Alors, mes mains encor se joignent, et ma tête S'incline pour saisir jusques aux moindres sons, Et mon genou se ploie à demi, quand je prête,
Enchantée et muette, L'oreille à vos leçons !
Mme A. Dupin exprime en prose la même admiration. Les lectures qu'elle a entendues ont remué son âme, et elle voudrait communiquer son émotion au monde entier.
« Oh ! dit-elle, ce livre est un livre rare ! Tantôt vous croyez entendre la voix d'un poète sacré, quand l'auteur des Mémoires vous dit : « Tous mes jours sont des adieux » Tantôt le vol de l'hirondelle, qui ne laisse dans les airs aucune trace de son passage rapide, lui inspire un rapprochement plein d'une tristesse éloquente avec les débris que l'homme a semés derrière lui avant de finir le rêve de la vie. Voilà bien la pensée, mais où est l'expression ? Demandez-la, cette expression divine, à celui qui a compris le sublime des Écritures et admiré Dieu dans toutes les merveilles de la création ; lui seul peut vous le dire, car la langue qu'il parle est encore une langue ignorée. L'éclair qui illumine la nue, la feuille qui tombe, l'oiseau qui bâtit son nid, l'oiseau qui va chercher une autre patrie pendant la saison des orages, tout ce qui passe inaperçu dans la vie des autres êtres, est pour lui, homme d'élite, le sujet de belles méditations ; c'est la nature qui fournit à ses écrits des images et des descriptions vraiment sublimes... Les autres ont écrit pour être lus pendant leur vie, lui ne veut être lu qu'après sa mort; et assistant par la pensée à cette époque de haute révélation, il se dépouille de toute passion contemporaine, il s'efface, il se pose juge à son tour. Une fois la vérité aura donné à des confidences intimes l'inflexible autorité de l'histoire. »
On raconte que partout, dans les salons de Paris, Mme Dupin et Me Tastu étaient invitées, recherchées pour qu'elles racontassent ce qui s'était passé à l'Abbaye-au-Bois, et fissent revivre, autant qu'elles le pouvaient, l'impression des lectures. On portait envie à ces privilégiées, et on les écoutait comme des oracles : elles avaient vu, elles avaient entendu le dieu.
Sainte-Beuve, Edgar Quinet, Ballanche, Léonce de Lavergne ont, eux aussi, consigné, dans des pages superbes, l'événement de ces lectures mémorables. Ils ne furent pas les moins émus, et on retrouve, dans leurs souvenirs, je ne sais quel frémissement de vie que seule peut donner au poète, à l'écrivain, à l'artiste, la réalité d'un grandiose spectacle. Chateaubriand avait fait un bon choix d'auditeurs, et tous ceux que nous avons nommés étaient dignes de l'entendre.
Personne, mieux que Sainte-Beuve, ne pouvait parler de la fête intellectuelle dont le salon de Mme Récamier fut le théâtre. Il était bien l'homme de ces confidences, de ces révélations délicates, de ces plaisirs de lettré, d'érudit et de penseur. Plus nous allons, et plus la science littéraire, le talent, le charme de Sainte-Beuve s'accusent, plus ses œuvres sont appréciées.
« L'idée de M. de Chateaubriand écrivant ses Mémoires, dit-il, a été de se dépeindre, sans descendre jusqu'à la confession, mais en se dépouillant d'une sorte de convenu inévitable qu'imposent les grands rôles joués sur la scène du monde ; c'est une des raisons qui le portent à n'en vouloir la publication qu'après lui. »
Il nous introduit chez Mme Récamier, nous le suivons dans ce salon modeste, et ressentons quelque chose de sa joie. Il entre dans des détails précis : « Le grand poète, raconte-t-il, ne lisait pas lui-même ; il eût craint peut-être à certains moments les éclats de son cœur et l'émotion de sa voix. Mais si l'on perdait quelque accent de mystère à ne pas l'entendre, on le voyait davantage ; on suivait sur ses vastes traits les reflets de la lecture, comme l'ombre voyageuse des nuages aux cimes d'une forêt. Celui qui fut tour à tour René, Chactas, Aben-Hamet, Eudore, l'Homère du jeune siècle, il était là, écoutant les erreurs de son Odyssée. Les plis de ce front de vieux nocher, la gravité de la tête du lion, l'amplitude des tempes triomphales ou rêveuses, ressortaient mieux dans l'immobilité. Tantôt sa main passait et se posait sur les paupières, comme pour plus de ressemblance avec ces grands aveugles qu'il a peints, et dont la face exprime le repos dans le génie; il dérobait quelque pleur involontaire. Tantôt son œil se rouvrait avec la flamme du jeune aigle, et ce regard humide et enivré jouait dans le soleil, dont quelque rayon, à travers le bleu des franges, le poursuivait obstinément. »
Cette fine analyse nous révèle quel prix Chateaubriand attachait à son œuvre, et quelle noble volupté il ressentait en la faisant connaître. Ce n'était point chez lui une puérile vanité, ni une stérile manifestation personnelle. C'était, au contraire, une haute leçon de philosophie qu'il donnait à ses auditeurs, et par eux au monde de la pensée tout entier. Tels autrefois Socrate et Platon enseignaient la sagesse, en racontant leur vie à leurs disciples ravis.
Sainte-Beuve ne pouvait s'y tromper, aussi remarquons-nous dans son récit cette réflexion profonde : « En présence de l'œuvre et de la vie de M. de Chateaubriand, j'ai senti combien il sied à la faculté puissante, au génie, d'enfanter de longues espérances, de se proposer de grands buts, d'épouser d'immenses causes... Quand sa marche est loyale et fidèle à certaines règles, il ne faillit pas. Il enflamme derrière lui des émulations généreuses et des passions qui régénèrent; il est pour beaucoup dans toutes les nobles pensées de ses contemporains et du jeune avenir. »
Paroles admirables ! Par elles qui ne serait réconforté ? Elles nous disent qu'il faut fuir l'ironique et inutile scepticisme, croire à l'action, et lui consacrer généreusement et avec droiture les facultés, les énergies que la nature nous a données, et qu'a dévelopdées l'éducation. Lamartine l'a dit :
Hommes de peu de foi, les flots vous porteront !
Edgar Quinet, de son côté, a raconté les lectures des Mémoires, et là comme toujours son style et sa pensée ont de grandes allures. Son témoignage mérite aussi d'être rappelé. « Il n'est pas un homme, dit-il, de ceux qui ont assisté à ces lectures qui ne considère cette fête d'imagination comme un événement important dans sa vie... On se sentait frêle et mortel à côté d'un immortel écho, et cette impression n'était pas moins douce. Ces paroles qui vivront quand personne ne vivra plus de ceux qui les entendaient, vous atteignaient par mille chemins, et vous auriez voulu y attacher à chacune votre âme tout entière pour renaître et durer avec elles... Ces murs d'abbaye étaient faits pour recevoir cette confession du génie. On était là dans un lieu qui n'était ni le monde ni la retraite, comme les choses qu'on entendaient n'appartenaient ni à la vie ni à la mort. Les femmes cachaient leurs larmes ; les arbres soupiraient sous le vent dans le jardin. De temps à autre, à travers les frémissements et les surprises des assistants, la grande figure de Chateaubriaad se détachait dans l'ombre sur son récit, et l'horloge du couvent qui sonnait l'heure, avait l'air de dire à chaque coup : C'est pour vous et non pour lui.i
Le récit laissé par M. Léonce de Lavergne, qui représentait la province, est écrit avec un enthousiasme que les hommes de notre temps ne connaissent plus. On sent là des sentiments généreux, une noble fierté, des aspirations élevées, un respect filial pour les hommes supérieurs, I foi dans l'idée, et aussi un don précieux et rare, la naïveté dans l'admiration. Ah ! quels accents trouve la sincérité pour raconter, pour captiver, pour émouvoir !
M. de Lavergne n'avait jamais vu Chateaubriand. Son cœur battait pendant l'attente. « Il parut enfin, dit-il, celui dont le nom avait réuni un tel auditoire, et toutes les têtes s'inclinèrent. A ce frémissement qui précède en nous les grandes émotions, je l'avais reconnu sur-le-champ sans l'avoir jamais vu. Ce n'était pas encore un vieillard, mais c'était mieux et plus qu'un homme dans la force de l'âge ; son front avait toute la dignité des cheveux gris, mais ses yeux vifs brillaient de jeunesse, et l'expression bienveillante de son sourire jetait une grâce inexprimable sur la grandeur de ses traits. Il portait à la main, comme un pèlerin ou un soldat, un paquet enveloppé dans un mouchoir de soie. Cette simplicité me parut merveilleuse dans un pareil sujet, car ce noble vieillard, c'était l'auteur des Martyrs, du Génie du Christianisme, de René ! Ce paquet du pèlerin, c'étaient les Mémoires de M. de Chateaubriand. »
Telles furent les lectures des Mémoires d'Outre-Tombe, au mois de février 1834, à l'Abbaye-au-Bois. Elles tinrent suspendue l'attention publique, et constituèrent, nous le répétons, un événement comme Paris seul en fait éclore. Les publications du temps, journaux, revues, livres même, en portent la trace intéressante et éloquente. Il nous a été doux de la découvrir et de la suivre, et de laisser parler les témoins eux-mêmes.
Souvent, cependant, au cours de nos recherches, nous avons senti un regret, celui de n'avoir point été assis à côté de Sainte-Beuve, en face de Chateaubriand, tandis qu'Ampère lisait les pages consacrées par l'immortel écrivain à la femme qu'il aima le plus au monde, et qui mourut à Rome dans ses bras, à la tendre, à l'incomparable, à la divine comtesse Pauline de Beaumont.
VII un séjour a Palerme
Notes et Impressions.