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L'Enchanteur 1768—1848
Album de Chateaubriand N.-j. philippart, Éditeur carle salle. Typographie Ernest Meyer, rue de Verneuil, 22, à Paris

N.-j. philippart, Éditeur carle salle. Typographie Ernest Meyer, rue de Verneuil, 22, à Paris

Album de Chateaubriand · 16 min de lecture · p. 2–7 · chapitre 1 sur 8

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : N.-J. Philippart, 1862, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

François-René de Chateaubriand.

Dans l'impuissance de résumer dans cet article biographique cette vie si glorieuse et si bien remplie, nous croyons devoir reproduire ce que le grand écrivain dit de lui à la fin de ses mémoires d'Outre-Tombe :

« Quatre fois j'ai traversé les mers, j'ai suivi le soleil en Orient, touché les ruines de Memphis, de Carthage, de Sparte et d'Athènes; j'ai prié sur le tombeau de saint Pierre, adoré sur le Golgotha. Pauvre et riche, puissant et faible, heureux et misérable, homme d'action, homme de pensée, j'ai mis ma main dans le siècle, mon intelligence au désert. L'existence effective s'est montrée à moi, au milieu des illusions, de même que la terre apparaît aux matelots parmi les nuages.

« Après avoir campé sous la hutte de l'Iroquois et sous la tente de l'Arabe, après avoir revêtu la casaque du sauvage et le cafetan du mamelouk, je me suis assis à la table des rois pour retomber dans l'indigence. Je me suis mêlé de paix et de guerre ; j'ai assisté à des siéges, à des congrès et à des conclaves, à la réédification et à la démolition des trônes; j'ai fait de l'histoire et je la pourrai écrire, et ma vie solitaire et silencieuse marchait au travers du bruit et du tumulte avec les filles de mon imagination : Atala, Amélie, Blanca, Velleda, sans parler de celles que je pourrais appeler les réalités de mes jours, si elles n'avaient elles-mêmes la séduction des chimères.

« Je me suis rencontré entre deux siècles comme au confluent de deux fleuves..

François Réné de Chateaubriand naquit le 4 septembre 1768 et non 1769 comme on l'a écrit par erreur, à Saint-Malo, dans une maison de la rue des Juifs, transformée aujourd'hui en auberge. Son père avait longtemps habité les îles où il était parvenu à faire sa fortune. Uniquement occupé de rétablir la grandeur de son nom, l'un des plus illustres de la Bretagne1, il avait acheté la terre de Combourg, ancien domaine de sa famille, et s'y était retiré pour y vivre comme un châtelain du moyen âge. Avare dans l'espoir de rendre à sa famille son premier éclat, hautain aux États de Bretagne avec les gentilshommes, dur avec ses vassaux à Combourg, taciturne, despotique et menaçant dans son intérieur, ce qu'on sentait en le voyant, c'était la crainte. Madame de Chateaubriand, qui était lettrée, spirituelle, amie des relations mondaines, et pleine d'une sympathique pétulance, fut comme étouffée dans la froide atmosphère de son mari. Obligée de se taire quand elle eût voulu parler, elle s'en dédommageait par une espèce de tristesse bruyante entrecoupée de soupirs.

(1) Un de ses ancêtres, Geoffroy de Chateaubriand, ayant combattu à la Mansourah, aux côtés du comte d'Artois, obtint de saint Louis de porter pour blason l'ecu de gueules semé de France, c'est-à-dire semé de fleur de lys d'or. ↩

La maison se composait d'un frère aîné, de quatre sœurs, de M. et de Madame de Chateaubriand.

Abandonné aux soins des domestiques, le jeune René passa ses premières années avec les polissons de Saint-Malo et de Combourg, tantôt battant, plus souvent battu, mais toujours déchiré et crotté.

M. de Chateaubriand qui destinait son fils à la marine royale, l'envoya au collége de Dol pour étudier les mathématiques. Les progrès du jeune écolier furent rapides ; mais son caractère commençait, dès lors, à montrer l'indépendance et la raideur bretonne qui ne l'abandonnèrent jamais, Du collége de Dol il passa à celui de Rennes, où il retrouva le Morlaisien Moreau qui devait conquérir une gloire militaire fatalement souillée par la trahison. Un peu plus tard, il rencontra au collége de Dinan son compatriote Broussais, que ses doctrines médicales devaient rendre célèbre. Son père obtint pour lui une sous-lieutenance au régiment de Navarre et il le fit partir sur-le-champ pour Cambrai. Il resta peu de temps au régiment; la mort de son père le rappela bientôt en Bretagne d'où il fut promptement arraché par son frère aîné qui le présenta à la cour. Ce fut pour le jeune sous-lieutenant une cruelle épreuve. Invité à la chasse du roi, il se laissa emporter par son cheval et arriva avant S. M. à la curée du chevreuil, grave inconvenance qui lui fut pourtant pardonnée.

Ayant eu l'insigne honneur d'insérer une idylle dans l'Almanach des Muses, il se lia avec Delisle de Sales, Chamfort, Ginguené, Lebrun, etc. Il vit la prise de la Bastille, le massacre de Foulon et de Berthier ; il dina avec Mirabeau et entrevit Robespierre à l'Assemblée nationale.

Ce fut alors que ses entretiens avec M. de Malesherbes, dont son frère aîné était le petit-gendre, le décidèrent à partir pour découvrir le passage au nord-ouest de l'Amérique. Il s'embarqua avec tout ce qu'il put se procurer d'argent et une lettre de recommandation pour Washington. Il vit Baltimore et Philadelphie, où il dîna chez le fondateur de l'indépendance américaine. Le parallèle qu'il fait de lui avec Napoléon est plein de grandeur et de dignité austère : « Washington, dit-il, a été le représentant des besoins, des idées, des lumières et des opinions de son époque ; il a secondé au lieu de contrarier le mouvement des esprits. Il a voulu ce qu'il devait vouloir, la chose même à laquelle il était appelé. De là, la cohérence et la perpétuité de son ouvrage. Cet homme qui frappe peu, parce qu'il est dans des proportions justes, a confondu son existence avec celle de son pays ; sa gloire est le patrimoine de la civilisation ; sa renommée s'élève comme un de ces sanctuaires publics où coule une source féconde et intarissable. »

Chateaubriand se rend ensuite à New-York et à Boston. Il n'avait point tardé à reconnaître que pour entreprendre avec quelque chance de succès la découverte du passage nord, il fallait d'abord étudier les langues des Peaux-Rouges, s'acclimater, acquérir les connaissances des coureurs de bois. En conséquence, il commença ses pérégrinations par le Niagara. Il s'enfonça dans ces belles et majestueuses solitudes dont il nous a laissé de si magnifiques peintures. C'est là qu'il esquissa jour par jour sous la tente du sauvage dont il était l'hôte, ces chefs-d'œuvre qui s'appellent Atala, René, les Natchez.

Après avoir visité la grande cataracte où il se casse le bras, Chateaubriand apprend sur l'Ohio l'arrestation de Louis XVI à Varennes et se décide à revenir en France qu'il aborde en faisant naufrage. Il va rejoindre sa mère à Saint-Malo. De là il partit pour rejoindre l'armée des princes. En passant par Paris, il fit la connaissance de l'abbé Barthélemy, l'auteur du Voyage d'Anacharsis, et de Saint-Ange, le traducteur d'Ovide.

L'armée des émigrés, commandée par le vieux prince de Condé, était à Trèves. Elle était composée de gentilshommes de tout âge et de toutes provinces qui servaient comme simples soldats. Chateaubriand eut beaucoup de peine à y être admis; on répétait qu'il arrivait trop tard, que la cause était gagnée, qu'avant un mois on serait à Paris. Enfin pourtant, grâce à son cousin Armand, on lui permit de prendre part à la victoire assurée de la noblesse. Le siége de Thionville échoua; l'armée royaliste entra à Verdun qu'elle fut bientôt forcée de quitter. Le découragement gagnait tout le monde; la maladie décimait les rangs; il fallut se disperser. Chateaubriand voulait gagner Ostende et de là Jersey, afin de rejoindre les royalistes de Bretagne. Déjà blessé à la cuisse et miné par la fièvre, il fut attaqué d'une petite vérole confluente. Tombé mourant dans un fossé, il fut relevé par les conducteurs des fourgons du prince de Ligne qui le conduisirent à Namur. Heureusement il y rencontra son frère qui lui procura un logement et lui envoya un médecin. Il n'attendit pas d'être guéri pour s'embarquer à Ostende... A Londres, il trouva une colonie d'émigrés qui vivait comme elle pouvait, en faisant des modes, en revendant du charbon et en enseignant le français qu'elle ne savait pas toujours. Pelletier, l'un des principaux rédacteurs des Actes des Apôtres, lui procura des traductions à faire et un imprimeur pour l'Essai historique; mais toutes ces ressources étaient insuffisantes; il endura dans son exil des privations inouïes; il raconte qu'il ne vécut pendant plusieurs jours que d'un petit pain de deux sous et quelques verres d'eau sucrée.

Enfin le Premier Consul rouvrit aux émigrés les portes de la patrie.

De retour en France, il vécut dans l'intimité de MM. de Bonald, de Fontanes, Chenedollé, Pasquier, Joubert, et de madame de Beaumont, fille du comte de Montmorin. Atala fut publiée en 1801 et arracha à l'Europe un long cri d'admiration. Ce n'était pourtant que l'éblouissante aurore qui annonçait le lever de l'astre. En 1802, parut le Génie du Christianisme qui fut un des plus grands événements du siècle et qui plaça son auteur au premier rang. Cet ouvrage commença la réaction religieuse continuée sous des formes diverses, par MM. de Bonald, de Frayssinous, de Maistre, de Lamennais, etc.

Le restaurateur de la poésie chrétienne dut, dès le début de sa carrière, fixer l'attention du restaurateur de l'église de France. Aussi le Premier Consul voulut le voir et le nomma secrétaire d'ambassade à Rome. Il trouva les plaines de la Lombardie occupées par l'armée française, qui s'y établissait amicalement! « Nous sommes de singuliers ennemis, dit-il à cette occasion ; on nous trouve d'abord un peu insolents, un peu trop gais, trop remuants. Nous n'avons pas plutôt tourné les talons qu'on nous regrette. Vif, spirituel, intelligent, le soldat français se mêle aux occupations de l'habitant chez lequel il est logé; il tire de l'eau au puits, comme Moïse pour les filles de Madian, chasse les pasteurs, mène les agneaux au lavoir, fend le bois, fait le feu, veille à la marmite, porte l'enfant dans ses bras ou l'endort dans son berceau. Sa bonne humeur et son activité communiquent la vie à tout; on s'accoutume à le regarder comme un conscrit de la famille. Le tambour bat-il? le garnisaire court à son mousquet, laisse les filles de son hôte pleurant sur la porte, et quitte la chaumière à laquelle il ne pensera plus avant qu'il soit entré aux Invalides. »

Ce fut à Rome que Chateaubriand eut la douleur de voir mourir madame de Beaumont; sa sœur Lucile lui fut également enlevée peu après.

Revenu à Paris et nommé ministre de France dans le Valais, il se préparait à se rendre à son poste lorsqu'il apprit la mort du duc d'Enghien, fusillé dans les fossés de Vincennes. Il envoya aussitôt sa démission.

Ainsi rendu à la vie privée, Chateaubriand fit plusieurs excursions en Auvergne, au Mont-Blanc, à Lyon où il se lia avec M. de Ballanche. Enfin il se décida à visiter les lieux qui devaient servir de théâtre à sa vaste épopée des Martyrs, ce qui nous a valu l'Itinéraire de Paris à Jérusalem.

A son retour en France, il devint propriétaire du Mercure, qu'il vit supprimer pour un article dans lequel on avait cru voir des allusions politiques. Ce fut alors en, 1807, qu'il acheta une retraite dans la Vallée aux loups, près Aulnai, et qu'il s'y retira pour travailler aux Martyrs.

Ce livre parut en 1809.

Cependant la mort de Joseph Chenier laissait une place vide à l'Académie française; Chateaubriand se présenta et fut nommé à l'unanimité; mais le discours qu'il devait prononcer le jour de sa réception déplut à Napoléon qui le supprima.

La Restauration suspendit les sourdes persécutions auxquelles il était en butte sous l'Empire. Sa carrière politique commença par la fameuse brochure intitulée : Buonaparte et les Bourbons, qui, suivant Louis XVIII, lui valut autant qu'une armée de cent mille hommes. Obligé de fuir pendant les Gent Jours, il suivit à Gand Louis XVIII, qui le nomma ministre de l'intérieur par interim. « Na correspondance avec les départements, dit l'auteur des « Martyrs, ne me donnait pas grande besogne; je mettais facilement à jour ma correspondance avec les préfets, sous-préfets, « maires et adjoints de nos bonnes villes du côté intérieur de nos « frontières; je ne réparais pas beaucoup les chemins et je laissais tomber les clochers. s

A la seconde Restauration, Chateaubriand fut d'abord ambassadeur à Vienne, puis à Londres. Envoyé comme plénipotentiaire au congrès de Vérone et devenu ministre à son retour, il décida l'expédition d'Espagne. Brutalement révoqué en 1824, il fit une guerre à outrance au ministère Villèle et contribua puissamment à son renversement.

Le ministère Martignac le nomma ambassadeur à Rome; ce fut peut-être l'époque la plus éclatante de sa vie. Entouré d'une immense popularité, considéré par tous les partis comme la première puissance du temps, regardé par ses amis politiques comme leur appui nécessaire, par ses adversaires comme leur plus redoutable obstacle, dominant dans la capitale de la chrétienté et des arts au double titre d'ambassadeur de France et de premier écrivain de l'Europe, M. de Chateaubriand brillait alors d'une gloire rehaussée par le titre politique qui se marie le mieux avec elle. Quand la nomination du ministère du 8 août eut rouvert l'abîme des révolutions, il envoya sa démission; elle était prévue, elle n'en fut pas moins un coup de foudre. Il attendit la catastrophe, décidé à ne pas séparer son sort de celui d'une monarchie qui pouvait en partie passer pour son ouvrage. Personne n'ignore comment sa gloire grandit avec nos malheurs, comment vainqueurs et vaincus battirent des mains en 1830 en le reconnaissant au milieu de nos rues sillonnées par la mitraille, comment il résigna à la Chambre des pairs, titres, fonctions, pour embrasser la cause vaincue, balançant seul, à l'instar de l'austère Romain, les dieux et la fortune. On connaît ses cordiales relations avec Armand Carrel, Lamennais, Béranger.

Il fit paraître, sous le gouvernement de Juillet, ses Études historiques, admirables esquisses de l'histoire des révolutions, tracées du milieu de nos fumantes ruines et où les vicissitudes du présent reflètent un jour nouveau sur les catastrophes du passé. L'introduction est un admirable morceau où viennent se fondre par d'harmonieuses nuances les traits épars de la physionomie du xIxe siècle; cette œuvre fut comme le testament politique du grand écrivain. En 1846, en descendant de voiture, il se cassa la clavicule, et à partir de cette époque il ne put plus marcher. En 1847, il perdit sa digne compagne, fondatrice de l'infirmerie de Sainte-Thérèse. Accablé d'infirmités et d'une mélancolie indéfinissable, il vint se retirer à l'Abbaye-aux-Bois, près de son ancienne et toujours angélique amie, madame Recamier, laquelle était devenue aveugle. C'est dans cette calme et délicieuse retraite qu'il s'est éteint doucement le 4 juillet 1848, quelques jours après les sanglantes journées de juin. Il avait appris, deux jours auparavant, la mort sublime de l'archevêque de Paris et avait exprimé son admiration dans les termes les plus magnifiques et les plus chaleureux.

La dépouille mortelle du grand homme repose, d'après sa volonté, non dans une crypte souterraine, mais dans un lieu élevé que rasent en volant les alcyons et que battent à intervalles réguliers les flots de l'Océan, à Saint-Malo, au Grand-Bé, petit promontoire qui domine l'Océan et qui renferme une espèce de grotte où est déposé le cercueil de l'immortel écrivain.

Mort de Julien l'Apostat.

Julien, dans son expédition contre Sapor, roi des Perses, manquant de vivres, harcelé par la cavalerie ennemie, est obligé de commencer la retraite. Dans une escarmouche, combattant sans cuirasse à la tête de ses soldats, une javeline lui rase le bras, lui perce le côté droit et pénètre dans la partie inférieure du foie ; il tombe de cheval, défaille et quand il rouvre les yeux, il juge que sa blessure est mortelle.

Un général, atteint au champ de bataille, expire sur des drapeaux, noble lit, mais que l'honneur accorde souvent à ses fidèles. Ici se présente un spectacle sans exemple : Julien, étendu sur une natte recouverte d'une peau, sa couche ordinaire, est entouré de soldats et de sophistes ; sa mort est la mort d'un héros, ses paroles sont celles d'un sage :- « Amis, dit-il, le temps est venu de quitter la vie; ce que la nature me redemande, débiteur de bonne foi, je le lui rends allègrement. Les philosophes m'ont appris combien l'âme est d'une substance plus fortunée que le corÉs... p

« Je n'ai plus la force de parler. Je m'abstiens de désigner un empereur dans la crainte de me tromper sur le plus digne, ou d'exposer celui que j'aurais choisi comme le plus capable si mon choix n'était pas suivi ; en fils tendre et en homme de bien, je souhaite que la république trouve après moi un chef intègre. »

Après avoir ainsi parlé d'une voix tranquille, il disposa de ses biens de famille en faveur de ses intimes. Ceux qui l'entouraient fondaient en larmes. - Julien les réprimanda, disant qu'il ne convenait pas de pleurer une âme prête à se réunir au ciel et aux astres. On fit silence et il continua à discourir de l'excellence de l'âme avec les philosophes Priscus et Maxime. Sa blessure se rouvrit ; il demanda un peu d'eau froide et expira sans efforts au milieu de la nuit. Il n'était âgé que de trente-trois ans; il avait été vingt ans chrétien. - 361 après J.-C.

Charlemagne enseignant la Musique.

Charlemagne montrait pour la musique le goût naturel que conserve encore aujourd'hui la nation germanique ; il avait fait venir des chantres de Rome; il indiquait lui-même dans sa chapelle, avec le doigt ou une baguette, le tour du clerc qui devait chanter; il marquait la fin du motet par un son guttural qui devenait le diapason de la phrase recommençante. Le moine de Saint-Gall raconte qu'un clerc, ignorant les règles établies et obligé de figurer dans un chœur, agitait la tête circulairement et ouvrait une bouche énorme pour imiter les chantres qui l'environnaient; Charlemagne garda son sang-froid et fit donner à ce clerc de bonne volonté une livre d'argent pour sa peine.

Charlemagne avait créé des écoles de musique; les moines connaissaient l'orgue et les instruments à cordes et à vent. Les séquences de la messe étaient fameuses au dixième siècle; on y poussait le son à toute l'étendue de la voix; elles produisaient des effets si extraordinaires qu'une femme en mourut de ravissement et de surprise. Les séquences, d'origine barbare, portaient le nom de frigdora.

Mort du Duc de Guise.

Ce jour-là même (22 décembre 1588) dans un conseil des chefs de la Ligue, le président de Neuilly conjura le duc, en pleurant, de quitter Blois; le cardinal de Guise était ébranlé; l'archevêque de Lyon s'écria : « Qui quitte la partie la perd. » Guise était bien résolu à ne pas quitter la partie : « Quand je verrais la mort entrer par une fenêtre, dit-il, je ne sortirais point pour la fuir. » Sous ses serviettes, il trouva un billet l'avertissant qu'on machinait sa mort. Il écrivit au bas ces deux mots : il n'oserait. Le même soir, il alla chez la marquise de Noirmoustier (Madame de Sauve) qui lui conseillait de se tenir sur ses gardes. Le duc rentra chez lui à trois heures du matin ; on vint le réveiller à sept en lui annonçant que le roi l'attendait. Ce dernier avait fait monter dans sa chambre les Quarante-Cinq. Le duc entra au conseil où le cardinal son frère l'avait précédé. Les gardes du corps obstruaient la porte de la salle du conseil. Crillon fit fermer les portes du château. Le roi fait mander Guise qui passe de la chambre du conseil dans un cabinet qui donnait sur la cour et où il comptait trouver Henri III. Henri s'était retiré dans l'autre cabinet dont il avait fait changer la clef, tant il craignait que Guise ne pénétrât jusqu'à lui à travers les poignards de vingt assassins. A l'instant où le duc allait soulever la portière de tapisserie du cabinet, un des Quarante-cinq, Monseri, lui saisit le bras droit et lui porta un coup de poignard dans la poitrine; un second, Sainte-Maline, le frappa par derrière, et trois ou quatre autres lui sautèrent au corps et aux jambes et l'empêchèrent de tirer son épée. Il était si vigoureux que, tout crible de coups, étouffé par le sang de ses blessures, il entraîna ceux qui le tenaient d'un bout de la chambre à l'autre, et se débarrassant de leurs mains par un suprême effort, il s'avança, les bras tendus et les poings fermés, vers Lignac, le chef des meurtriers. Lignac le repoussa du fourreau de son épée; il alla tomber expirant aux pieds du lit du roi...

On dit que Henri III, quand il fut bien assuré que Guise ne se relèverait pas, sortit de son cabinet, l'épée au poing, en s'écriant : « Nous ne sommes plus deux! je suis roi maintenant! » et lança un coup de pied à ce corps pantelant.