Mr violet faisant danser les sauvages. N.J. Philippart Éditeur
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : N.-J. Philippart, 1862, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Voir le fac-similé.
voyages. I. 1er)
Chateaubriand corrigeant un soldat Turc.
Chateaubriand voulant visiter les ruines de Troyes, l'antique cité de Priam, son guide, d'accord avec son drogman et son janissaire, s'y refusèrent sous prétexte que cette route était impraticable. Il insista pour être conduit aux Dardanelles. Là-dessus e guide secoua sa barbe de rage et déclara nettement qu'il le conduirait à Kircawagh devant l'aga de cette ville. Voici comment il raconte cette entrevue :
« L'aga était à demi-couché dans l'angle d'un sofa, au fond d'une grande salle assez belle, dont le plancher était couvert de tapis. C'était un jeune homme d'une famille de visir. Il avait des armes suspendues au-dessus de sa tête ; un de ses officiers était assis auprès de lui. Il fumait d'un air dédaigneux une grande pipe persane et poussait de temps en temps des éclats de rire immodérés en nous regardant. Cette réception me déplut. Le guide, le janissaire et le drogman ôtèrent leurs sandales à la porte, selon la coutume; ils allèrent baiser le bas de la robe de l'aga et revinrent
« La chose ne se passa pas si paisiblement à mon égard; j'étais complètement armé, botté, éperonné; j'avais un fouet à la main. Des esclaves voulurent m'obliger quitter mes bottes, mon fouet et mes armes. Je leur tis dire par le drogman qu'un Français suivait partout les usages de son pays. Je m'avançai brusquement dans la chambre. Un spahis me saisit par le bras gauche et me tira de force en arrière. Je lui cinglai à travers le visage un coup de fouet qui l'obligea de lâcher prise. Il mit la main sur les pistolets qu'il portait à la ceinture; sans prendre garde à sa menace. j'allai m'asseoir à côté de l'aga dont l'étonnement était risible. Je lui parlai français; je me plaignis de l'insolence de ses gens; je lui dis que ce n'était que par respect pour lui que je n'avais pas tué son janissaire ; qu'il devait savoir que les Français étaient les premiers et les plus fidèles alliés du Grand-Seigneur; que la gloire de leurs armes était assez répandue dans l'Orient, pour qu'on apprit a respecter leurs chapeaux, de meme qu'ils honoraient les turbans sans les craindre ; que j'avais bu le café avec des pachas qui m'avaient traité comme leur fils; que je n'étais pas venu à Kircawagh pour qu'un esclave m'apprît à vivre et fût assez téméraire pour toucher la basque de mon habit. »
L'aga fit servir du café au noble voyageur et lui rendit justice.
(Itinéraire de Paris à Vérusalem.)
Chateaubriand malade chez un Albanais.
En allant, par une journée fort chaude du mois d'août 1806, faire une visite à un Albanais qui demeurait à Kératia, aux environs d'Athènes et qui était de la connaissance de M. F'Fauvel, notre Consul de France à Athènes, Chateaubriand est tout à coup saisi d'une fièvre violente qui l'oblige de passer la nuit dans la cabane de l'Albanais.
« Le lendemain, je passai la journée couché sur ma natte, tout le monde était allé aux champs; Joseph même était sorti ; il ne restait que la fille de mon hôte. C'était une fille de dix-sept à dix-huit ans, assez jolie, marchant les pieds nus et les cheveux chargés de médailles et de petites pièces d'argent. Elle ne faisait aucune attention à moi; elle travaillait comme si je n'eusse pas été là. La porte était ouverte, les rayons du soleil entraient par cette porte et c'était le seul endroit de la chambre qui fût éclairé. De temps en temps je tombais dans le sommeil ; je me réveillais et je voyais toujours l'Albanaise occupée à quelque chose de nouveau, chantant à demi-voix, arrangeant ses cheveux ou quelque partie de sa toilette. Je lui demandais quelquefois de l'eau : nero! elle m'apportait un vase plein d'eau ; croisant les bras, elle attendait patiemment que j'eusse achevé de boire, et quand j'avais bu, elle me disait : kalo? est-ce bon? et elle retournait à ses travaux. On n'entendait, dans le silence du midi, que les insectes qui bourdonnaient dans la cabane et quelques coqs qui chantaient au dehors. Je sentais ma tête vide, comme cela arrive après un long accès de fièvre; mes yeux affaiblis voyaient voltiger une multitude d'étincelles et de bulles de Inmières autour de moi; je n'avais que des idées confuses mais douces. »