Chapitre VIII. (Suite)
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F.Z-. Collombet est le porte-parole des catholiques de
1850. - Jugements qu'il porte sur le Génie du Christianisme. - Sur la politique de Chateaubriand. - Sur son talent d'écrivain.
L'étude de Collombet sur Chateaubriand, ainsi préparée par de longs travaux antérieurs, et par l'échange de lettres, où le grand homme avait dévoilé quelques-unes de ses pensées intimes au critique lyonnais, nous paraît importante; parce qu'elle fut non pas seulement le jugement d'une intelligence individuelle, si compétente qu'elle fût, mais encore l'opinion de tout un parti. Ce livre fut comme le lieu où se réunirent quantité de bons esprits : c'est pourquoi, dans l'histoire de la critique chateaubrianesque, il mérite d'être remarque.
Le parti, qui se reconnut dans l'ouvrage dont nous parlons, comprenait les catholiques, très fermes sur les principes, mais qui pourtant au milieu des luttes religieuses défendirent leur pensée des exagérations et du fanatisme. Le 16 avril 1853, Th. Foisset écrivait à Collombet : « Sur M. de Chateaubriand, je crois en vérité que je suis de votre avis d'un bout à l'autre ». Or, Th. Foisset est connu par beaucoup de publications, que les catholiques tiennent en grande estime. Collombet eut également le bonheur de plaire à tous les prêtres, qui, intransigeants en matière de foi, n'avaient cependant pas abdiqué l'indépendance de leur jugement. L'abbé Gorini, auteur d'un livre d'érudition solide contre les erreurs des historiens modernes1, lui écrivait : « Je me suis procuré les Causeries de Sainte-Beuve et les Portraits de Planche : comme ils vous dépècent Chateaubriand ! Votre livre était nécessaire pour s'opposer à la réaction. Hoffmann et Morellet ne sont pas morts; ils n'ont que changé de nom, et ils font maintenant des Portraits et des Causeries. Au moins sans faire l'apothéose de l'illustre écrivain, sans adorer même les taches de ce soleil, vous lui rendez la justice qu'il mérite. » (10 juin 1851).
1 Défense de l'Eglise contre les erreurs historiques de MM. Guizot, Aug. et Am. Thierry, Michelet, Ampere, Quinet, Fauriel, Aimé Martin, etc., 3° édit., 4 vol. in-8, 1864. ↩
Il est inutile de multiplier ici les citations; nous avons simplement voulu prouver, par ces deux exemples, que le livre de Collombet eut quelque écho dans l'opinion, et qu'il satisfit, sinon les hérauts de la critique parisienne auxquels un modeste provincial ne parvient jamais, au moins des catholiques cultivés et indépendants. L'article enthousiaste que Lenormant avait consacré aux Mémoires d'Outre-Tombe, lorsque la tombe de Chateaubriand venait à peine de se fermer, était suspect, à bon droit, parce que l'éloge s'y étalait démesurément ; Sainte-Beuve commençait contre Chateaubriand cette petite guerre d'escarmouches, prélude de la grande bataille, dans laquelle il devait, en 1860, porter un coup si violent à la gloire de Chateaubriand. Quant à ceux que les Mémoires d'Outre-Tombe malmenaient, le public n'écoutait leurs plaintes et leurs récriminations qu'avec une attention ironique. Donc pendant que la critique s'égarait dans des éloges hyperboliques ou dans des rancunes personnelles, il était bon qu'un esprit solide, comme Collombet, vint au nom de tout un parti, déterminer la triple influence religieuse, politique et littéraire que Chateaubriand exerça sur son siècle.
Pour établir la biographie de son héros, Collombet s'est beaucoup servi des Mémoires d'Outre-Tombe qui paraissaient au moment même où il travaillait à son livre. Ce n'est pas qu'il leur accordât toute confiance; au contraire, il sait combien ces longs Mémoires renferment « de faits inexacts, d'appréciations injustes ou légères, de contradictions flagrantes » (p. 400). Cependant sur l'enfance de Chateaubriand, sur les années de Combourg, sur le voyage en Amérique, sur l'émigration, sur l'exil d'Angleterre, il accepte sans restriction le récit que Chateaubriand nous a fait. C'est aussi dans les préfaces de Chateaubriand, dans ses œuvres (Essai sur les révolutions, articles du Mercure, etc.), qu'il a puisé la matière de cette biographie, rapide, limitée aux dates principales et aux événements essentiels. Collombet connaît les œuvres et la vie des principaux écrivains avec lesquels Chateaubriand fut en contact : Joubert, Benjamin Constant, Fontanes, Mme de Staël; mais il n'a pas eu, comme Sainte-Beuve, le privilège de fouiller dans les papiers inédits de Fontanes et de Chênedollé, et nulle part il n'apporte à la biographie de Chateaubriand des contributions sérieuses. Ainsi il n'élève aucun doute sur la véracité du Voyage en Amérique; quand il cherche les motifs qui ont déterminé le voyage d'Orient, il fait une allusion discrète à la fameuse phrase relevée par Sainte-Beuve, en 1834, sur le manuscrit des Mémoires : « Nous savons, dit-il, qu'un écrivain distingué a donné à cette détermination de Chateaubriand un motif tout profane, regrettable même et triste à dire, mais nous ne voudrions y croire que sur des preuves incontestables, et la célébrité qu'il aurait fallu s'acquérir dans cette misérable hypothèse lui était venue déjà par des œuvres antérieures aux Martyrs » (p. 208). Cependant, à propos de l'Itinéraire, il a lu la critique assez vive dirigée contre l'exactitude de Chateaubriand par le D'Avramiotti1; et il souhaite même que les observations d'Avramiotti soient « ajoutées aux futures éditions de l'Itinéraire, comme utile et curieux correctif ». Ailleurs il relève avec aigreur deux affirmations erronées de Quinet, qui, dans le Christianisme et la Révolution française et l'Ultramontanisme, avait prétendu que le Génie du Christianisme fût mis à l'interdit par Pie VII.
1 Alcuni cenni critici, 1817, Padoue, - A-t-il connu directement l'ouvrage d'Avramiotti? Assurément non. Comme Sainte-Beuve il s'est contenté d'en lire l'analyse publiée dans les Annales Encyclopédiques de Millin, t. II,, p. 15g et sqq. ↩
Ainsi n'allons pas chercher dans Collombet des indications neuves sur la biographie de Chateaubriand. Ce travail d'ailleurs reste encore à faire, malgré les nombreuses publications parues sur Chateaubriand ; l'édition même des Mémoires d'Outre-Tombe qui vient d'être achevée par M. Biré n'a pas tenu ce qu'on pouvait en attendre. Une fois que M. l'abbé Pailhès aura achevé la publication des lettres inédites de Chateaubriand et de ses amis, qu'il possède en si grand nombre, l'œuvre pourra être utilement entreprise. Si le livre de Collombet n'était pas suivi des lettres que nous avons analysées, nous dirions au futur biographe de Chateaubriand qu'il peut le négliger sans aucun scrupule.
II
Au contraire, dès qu'il s'agit d'apprécier Chateaubriand comme apologiste de la religion chrétienne, le livre de Collombet peut rendre des services appréciables.
Nul ne pouvait démêler avec une érudition plus sûre les origines du Génie, nous dire en quoi cet ouvrage, comparé aux polémistes religieux du XVIIIe siècle, était une nouveauté, et le rattacher à l'ensemble du mouvement catholique, dont fut marqué le début du xix° siècle.
Quand nous prêtons l'oreille aujourd'hui aux échos de la lutte que les philosophes et les croyants soutinrent les uns contre les autres, nous n'entendons plus que la voix ironique et spirituelle de Voltaire, ou les déclamations insolentes des encyclopédistes ; mais Collombet rend justice aux obscurs et aux simples qui, en ces temps d'impiété, défendirent la religion : « Non, s'écrie-t-il, les défenseurs du christianisme au xvII® siècle n'eurent pas en partage le charme de langage qui attirait vers deux ou trois de leurs adversaires ; mais il faut dire à leur louange et à leur justification qu'ils ne donnèrent pas à l'erreur le droit de prescrire, qu'ils ne laissèrent passer aucun mensonge sans le réfuter, aucune folie sans la relever, aucune ignorance sans la démasquer1. » Ces athlètes inconnus étaient légion : le Franc de Pompignan, l'abbé Dubois de Launay, Barruel, le P. Paulian, l'abbé Nonotte, T'abbé François, le P. Hyacinthe, l'abbé Bergier, l'abbé Duvoisin, et vingt autres, dont les livres sont cités par Collombet et analysés rapidement. Quel critique de Chateaubriand pouvait, avec l'autorité de Collombet, écrire cette préface au Génte et soutenir qu'avant le Génie du Christianisme tout était dit, mais qu'il fallait le dire autrement2?? Ce n'était pas Sainte-Beuve, lui qui aimait à citer à ses amis, pour montrer qu'à la fin du xvi° siècle la gangrène dévorait au cœur beaucoup de pauvres religieux, le cas du P. Dotteville, « connu par quelques traductions d'auteurs latins, et qui se permettait d'infâmes sourires contre le sacrifice des autels, et, au lit de mort, se faisait réciter pour suprême consolation ces vers d'Horace :
1 P._ıоõ. ↩
2 P. 111. ↩
Eheu ! fugaces, Posthume, Posthume,
Labuntur anni1 ».
1 Ce propos est rapporté par Collombet lui-même (Revue du Lyonnais, t. VIII, p. 377, 1838). ↩
Ce n'était pas Villemain qui ne trouvait à citer que Fréron parmi les défenseurs du christianisme et qui ajoutait qu'au xvm° siècle « le prêtre, partagé entre l'intolérance et la frivolité, ne sut pas réparer par la science les pertes de la foi2 ».
2 Cours de littérature. française au xvm° siècle, t. II, P• 77- ↩
Cependant Sainte-Beuve, voulant déterminer exactement l'influence du Génie du Christianisme, n'oubliera pas de rappeler le mouvement catholique, ou, pour mieux dire, la renaissance religieuse qui se manifeste en France au commenment du xix° siècle, et il citera les noms de Bonald, de Joseph de Maistre, de l'abbé Frayssinous (p. 329, t. I). Ces noms-là, Collombet les avait prononcés avant Sainte-Beuve, et il avait même étudié si longuement les écrits des deux premiers, que le rapporteur du concours à l'Académie de Lyon voyait dans ce livre non moins l'éloge de J. de Maistre et de Bonald que celui de Chateaubriand.
Longtemps avant Collombet, les érudits catholiques avaient énuméré les erreurs et les lacunes du Génie ; sur ce point encore, Collombet est beaucoup mieux renseigné que ses prédécesseurs1. Les pages dans lesquelles il traite cette question sont parmi les plus solides qu'il ait écrites. On sait quelles étaient les prétentions de Chateaubriand : « Je connaissais, dit-il, les ouvrages des Pères, mieux qu'on ne les connaît de nos jours ; je les avais étudiés même pour les combattre, et entré dans cette route à mauvaise intention, au lieu d'en être sorti vainqueur, j'en étais sorti vaincu. » (Mém., t. III, p. 272.) Un profane serait obligé d'en croire Chateaubriand sur parole; les nombreuses citations des Pères de l'Eglise, dont son livre est semé, font illusion, mais Collombet n'est pas dupe : « Ce qu'il dit des illustres docteurs de l'Eglise, écrit-il, nous montre que, s'il les connaissait mieux qu'on ne les connaît de nos jours, où l'on n'en fait pas l'objet d'excessives études, il n'était pas descendu très avant dans leurs œuvres. Ses notes rapides sur les Pères nous semblent bornées et mesquines, en comparaison de la grandeur et de la fécondité d'un sujet facile à creuser, après tout » (p. 131). Et les preuves suivent, abondantes et précises : Collombet, l'érudit biographe de tant de saints et des Pères, tressaille de regret, à la pensée des pages inspirées que l'imagination d'un Chateaubriand aurait enfantées, si elle se fût imprégnée plus profondément de la grande poésie chrétienne. Nous ne rêvons pas d'un Génie du Christianisme corrigé et augmenté par Collombet: à vivre ainsi dans le voisinage immédiat d'un grand génie, on risque, et à bon droit, de scandaliser les gens de goût, qui ne souffrent pas qu'un maladroit commentateur vienne à chaque instant les interrompre pour leur dire que leur émotion se trompe. Cependant Collombet eût pu donner un utile supplément au Génie et cet appendice aurait rendu de grands services aux futurs annotateurs de Chateaubriand.
1 En 1837, il écrivait dans la Revue du Lyonnais (t. V, p. 228) un article sur le P. Michel Desgranges qui avait publié en 1806 des Réflexions intéressantes sur l'ouvrage qui a pour titre : Génie du Christianisme (Turin). - La brochure contient l'indication rapide des erreurs et des méprises qui se trouvent dans l'ouvrage de Chateaubriand. ↩
L'érudition ecclésiastique de Collombet, certes, était supérieure à celle de Chateaubriand. Mais l'on est agréablement surpris de voir combien Collombet a été heureusement inspiré, en signalant quelques erreurs du Génie, relatives à la littérature ancienne. Collombet avait vécu dans une intimité familière avec tous les écrivains de la Grèce et de Rome; et ses préoccupations religieuses ne l'empêchent pas de rendre justice aux écrivains profanes : il a plus d'une fois relevé l'exagération de Chateaubriand, voulant « faire honneur au christianisme de richesses qui ne lui appartiennent pas » (p. 119). Soutient-il, par exemple que la poésie descriptive était inconnue à l'antiquité? Collombet en appelle aussitôt à Homère, dont le héros s'arrête, mélancolique, au bord de la mer retentissante, aux Troyennes de l'Enéide, qui regardent en pleurant la mer profonde, aux tableaux champêtres d'Horace, le poète gracieux et enchanteur : « Les anciens, conclut-il, comprennent la nature et la sentent à merveille, mais ils ne tracent que les grandes lignes, ne jettent que quelques traits rapides, tandis que nous épuisons les couleurs el nuisons à l'effet, en délayant nos pensées » (p. 121). Collombet consent à trouver l'Andromaque de Racine plus sensible, plus intéressante que l'Andromaque antique ; cependant les beaux vers de l'Enéide lui paraissent peindre une mère, à qui rien n'a manqué de la tendresse maternelle et de la délicatesse de sentiments. Collombet est allé jusqu'à prendre contre Chateaubriand la défense de la science : « Est-il bien vrai, s'écriait celui-ci, que l'étude des mathématiques soit si nécessaire dans la vie?... Plusieurs personnes, continue-t-il, ont pensé que la science entre les mains de l'homme dessèche le cœur, désenchante la nature, mène les esprits faibles à l'athéisme, et de l'athéisme au crime1. » Erreur profonde, répond Collombet ; condamner les sciences, c'est condamner la civilisation elle-même ; au reste, ajoute-t-il, « il ne faut jamais confondre la science avec celui qui la professe ; les erreurs ou les vices de quelques savants ne sont pas plus le fait de la science que le fanatisme, la licence ou les crimes d'un ministre de l'autel ne sont celui de la religion » p. 130).
1 Génie, 3° partie, liv. II, chap 1. ↩
C'est ainsi que, pour avoir voulu tout ramener à sa thèse favorite, l'auteur du Génie donna prise à la critique nette, sensée, judicieuse de l'honnête Collombet. Contre Chateaubriand, il a défendu les Pères de l'Eglise, l'antiquité païenne, les sciences mathématiques, physiques et naturelles, et l'on doit reconnaître que ces protestations nécessaires n'ont peut-être jamais été faites si consciencieusement.
Le Génie soulève de plus hautes discussions, et récemment encore on consacrait tout un livre à établir la sincérité religieuse de Chateaubriand1.
1 L'abbé Bertrin, thèse de doctorat, 1900. ↩
Cette sincérité, Collombet l'admet sans restriction : « Chateaubriand, dit-il, à l'époque où il commença le Génie du Christianisme, croyait aux vérités dont il parlait avec tant de séduction ; les preuves matérielles subsistent encore, preuves écrites de sa main, échappées à l'intimité et destinées à voir le jour (p. 114). » « Elles sont aux mains de Sainte-Beuve, » ajoutait-il dans une note, et il faisait allusion aux confidences que Sainte-Beuve avait pu lui faire d'après cette fameuse lettre de Chateaubriand à Fontanes qui permettra plus tard à Sainte-Beuve d'être si affirmatif2. Collombet ne s'attarde donc pas à prouver une sincérité qui ne lui paraît pas discutable; cependant il relève dans les Mémoires bien des passages étranges sous la plume d'un restaurateur de la religion ; n'a-t-il pas écrit, en effet, qu'« une alternative de doute et de foi a fait longtemps de sa vie un mélange de désespoir et d'ineffables délices »? Collombet condamne ces doutes, dont la légèreté ou une indiscrétion vaniteuse arrachent l'aveu à l'auteur du Génie; mais il ne croit pas que l'âme de Chateaubriand en ait été ébranlée sérieusement : « Nous nous obstinons à croire, dit-il, M. de Chateaubriand meilleur qu'il ne se fait auprès du public, et nous l'avons entendu qui disait, en 1826, que, s'il n'était pas chrétien, il ne se donnerait pas la peine de le paraître1. » Les inconvenances qui déparent la Vie de Rancé ne diminuent pas la confiance de Collombet dans la sincérité de Chateaubriand; il y condamne avec sévérité « le ton leste et profane qui a justement choqué les personnes chrétiennes et devant lequel se sont récriés les hommes du monde » (p. 348) ; mais il avait présente à l'esprit la belle lettre que Chateaubriand écrivait au Lyonnais Claudius Hébrard, le 31 juillet 1844 :
2 « Le ton, disait Sainte-Beuve, en est certainement étrange, le style exagéré; celui qui l'a écrite est encore sous l'empire de l'exaltation, mais la sincérité de cette exaltation ne saurait être mise en doute un moment » (t. I, P. 171). ↩
1 Essai, édit. de 1826, t. 1, p. 47. ↩
Pardonnez-moi, Monsieur, si je viens vous remercier du bel article sur la Vie de Rancé, que vous avez. imprimé à Lyon, dans l'Institut catholique. Ce ne sont pas les éloges, tout flatteurs qu'il sont, que vous avez. bien voulu donner à ma triste personne qui m'engagent à vous importuner aujourd hui. Mais je suis heureux de trouver que vous ne doutez pas de la sincérité de ma foi. Je n'attache d'importance qu'à ce que je pense, nullement à la manière dont j'exprime ma pensée. Ce n'est pas quand on va bientôt quitter la terre qu'on s'amuserait à mentir. Si j'avais le malheur de ne plus croire, je ne me ferais aucun scrupule de le déclarer. Je n'attache aucun prix à l'opinion humaine.
Je vous prie de croire, Monsieur, à toute ma reconnaissance et d'agréer mes sincères félicitations, sur la manière dont vous exprimez vos belles pensées. Vous voyez, Monsieur, que je suis obligé de dicter, ne pouvant plus écrire ; le ciel me punit d'avoir trop écrit.
Chateaubriand1
1 Institut catholique, t. VI, p. 65. ↩
Quelques mois après, dans l'Institut catholique (décembre 1844), Collombet pouvait lire encore cette belle lettre adressée par Chateaubriand à un poète :
Si j'étais à recommencer ma vie, je n'écrirais pas un seul mot et je voudrais mourir complètement ignoré; mais je serais toujours chrétien comme je l'ai été. Tout compté, il ne reste dans la vie qu'une chose : la religion.
C'est elle qui donne l'ordre et la liberté au monde, et, après cette vie, une vie meilleure. Sans doute j'ai eu, dans les chagrins de mon existence, des moments d'incertitude et de langueur, mais en avançant vers le terme où j'arriverai bientôt, mes pas se sont affermis et j'ai d'autant plus foi dans cet accroissement de mes forces, que mon esprit n'a rien perdu de la vigueur de la jeunesse. Je suis resté tel que j'ai toujours été.
J'ai cru avant tout dans la politique à la liberté. Je l'ai voulue par les rois, parce qu'il me semblait que, venant du principe du pouvoir, elle effrayerait moins et serait mieux ordonnée. Si les rois n'en ont pas voulu, ce n'est pas ma faute, et je leur ai assez souvent prédit leur sort quand ils ont pris une fausse route. Maintenant, les rois tombent, je leur reste fidèle par l'honneur plutôt que par goût. La vie n'a quelque dignité que dans son unité et sa droiture. Voilà, Monsieur, où j'en suis.
Je me prépare à mourir citoyen libre, royaliste fidèle et chrétien persuadé. L'avenir du monde est dans le christianisme, et c'est dans le christianisme que renaîtra, après un ou deux siècles, la vieille société qui se décompose à présent.
En définitive Collombet croit que le Génie est une œuvre de conviction ; il croit aussi que le livre a heureusement modifié l'état d'esprit des générations modernes. Nul ne sait mieux que lui ce que les catholiques regrettent de ne pas trouver dans l'ouvrage ; mais, dit-il, « Chateaubriand fit ce qu'il y avait possibilité de faire. Il fit goûter le charme de la religion chrétienne à des esprits passionnés uniquement pour Athènes et pour Rome ; il la présenta avec ses divins attributs, ses pompes touchantes et releva dans cette religion des richesses inaperçues, des harmonies particulières, de nouvelles sources de splendeur et de beauté, de poésie et d'imagination; lui donna une lyre plus poétique que celle d'Homère et dont les cordes répondent à toutes les affections du cœur, aux célestes pensées de la vierge, aux soupirs du jeune homme solitaire, aux soupirs de l'âme qui rêve et attend un bien inconnu1 ». Qu'après cela un incrédule comme Sainte-Beuve vienne malicieusement faire observer que le Génie n'a infusé qu'une religion superficielle en beaucoup d'esprits, Collombet pouvait lui objecter qu'il a déposé dans d'autres âmes les germes d'un christianisme profond : « Je suis l'obligé du Génie du Christianisme, lui écrivait Foisset, le 11 avril 1853. Après Dieu, après mon père, c'est à cet ouvrage que je dois la conservation de ma foi; j'espère bien ne l'oublier jamais. » Les chrétiens de la trempe de Foisset sont l'exception au XIX° siècle ; le plus grand nombre, selon la spirituelle expression de l'abbé Montfat, un autre correspondant de Collombet, « croient avoir fait beaucoup lorsqu'ils ont répudié Voltaire, plaint Jean-Jacques, et levé leur chapeau à la Croix » (20 juin 1851). Cette attitude extérieure, qui n'engage pas la pratique, serait-elle le seul résultat d'un livre comme le Génie que l'auteur aurait encore le droit de se poser en défenseur de la religion1.
1 Peu de temps avant sa mort, Collombet écrivant un article sur Mgr Frayssinous, défendait encore le Génie du Christianisme. Frayssinous lui-même n'avait-il pas compris qu'un nouveau genre d'apologétique devait être inauguré, lorsqu'il commençait en 1803 ses Conférences de Saint-Sulpice? ↩
1 L'abbé Christophe, dans son article nécrologique sur Collombet, cite comme étant de Collombet un jugement sur le Génie qu'il faut restituer à son véritable auteur, à Cesare Cantu. Nous le donnerons ici avec toutes les incorrections de langue, qui lui rendent sa saveur : « Je crois que Chateaubriand a fait du bien par son Génie du Christianisme, c'est un bon livre d'occasion. Il fallait opposer quelque chose à la fatuité des philosophes, quelque chose de léger comme leurs attaques. Ce n'est pas un livre de profonde conviction ; il n'a pas même entrevu la puissance historique et sociale du christianisme; rien de son organisation, rien de l'explication qu'il a apportée aux grands problèmes de la société, et des leçons de liberté, par lesquelles il a régénéré le monde accroupi dans un cloaque, comme était la société humaine. Il n'y a vu que le beau ... ce n'est qu'un côté de la vérité... Mais, enfin, il a osé parler religion quand tous les esprits en sentaient le besoin et que personne, dans la bonne compagnie, n'osait l'avouer ». ↩
Ceux-là mêmes que scandalisent le plus les sévérités de Sainte-Beuve à l'égard de Chateaubriand s'accordent à rendre hommage à la finesse du jugement qu'il a porté sur son génie d'écrivain. On apprécie mieux encore les pages incomparables du livre de Sainte-Beuve, quand on a lu le Chateaubriand de Collombet : c'est être créateur encore que de pénétrer aussi avant que Sainte-Beuve dans l'analyse du génie de Chateaubriand ; il n'appartient qu'au goût le plus vif, à l'imagination la plus riche, à la pensée la plus subtile, de célébrer avec tant de charme les merveilles d'Atala, de René ou des Martyrs. Toutes les appréciations que Sainte-Beuve a portées de Chateaubriand écrivain sont définitives et toujours on ira chercher, sous les médisances dont le livre est obscurci, les fleurs radieuses de goût et de poésie nées sous la plume du grand critique.
Collombet a distingué les qualités supérieures de Chateaubriand, mais il n'a trouvé pour les définir aucune de ces formules, qui ouvrent des perspectives sur l'étendue de tout l'horizon littéraire et qui s'imposent aux méditations de chaque lecteur. La plupart du temps, il substitue à son propre jugement celui que d'autres avaient prononcé avant lui; pour le Génie, pour les Martyrs. pour l'Itinéraire, il fait défiler sous nos yeux la liste des contemporains qui ont attaqué ou défendu l'auteur. Certes, cette documentation est indispensable à la critique: pour juger de l'originalité d'un livre, il faut appeler en témoignage les contemporains ; il faut leur demander quelles impressions ils ont reçues d'une œuvre, et là même où ils se sont trompés, ils nous fournissent des indications utiles pour asseoir une plus équitable appréciation ; mais il faut que l'esprit du critique ainsi encombré de citations ne se laisse pas alourdir par le poids de cette érudition et qu'il recouvre toute son indépendance. « Soyez une source, disait Joubert à Chateaubriand, et non pas un tuyau ; » le critique assurément tire d'autrui la substance de ses études, mais dans des œuvres de seconde main il peut mettre plus ou moins de personnalité.
Aussi Collombet a-t-il mérité le reproche, qui lui fut fait à l'Académie de Lyon, de manquer de lyrisme. Il se montre critique instruit, sagace et consciencieux ; mais nulle part, la poésie de Chateaubriand ne lui a inspiré un de ces beaux mouvements d'enthousiasme, une de ces expressions frappantes qui sont l'honneur de la grande critique.
Cependant sachons gré à Collombet de n'avoir pas, par puritanisme religieux, fermé les yeux aux beautés neuves et fortes de Chateaubriand. Un de ses correspondants s'étonnait qu'il eût été aussi indulgent. « Pourquoi, lui écrivait l'abbé Montfat, ne pas punir Chateaubriand de la scène scandaleuse d'Atala, de Velléda, des légèretés de Cymodocée, qui n'ajoutent rien à sa beauté littéraire et gâtent son caractère moral? Et René ne mérite-t-il pas de grands reproches pour avoir donné, comme l'observe Saint-Marc Girardin, le mauvais exemple aux fous du romantisme, pour avoir exposé le tableau d'une passion incestueuse ? » Collombet n'a pas confondu la littérature avec la morale ; après avoir fait quelques restrictions que la simple morale laïque elle-même fait à propos de Chateaubriand, il n'a pas hésité à nous dire la puissance d'enchantement de cette Atala qui, depuis un demi-siècle, fascinait le public, et à laquelle Chateaubriand devait donner des sœurs immortelles, Amélie, Blanca, Cymodocée, Velléda.
Collombet a subi l'ascendant de cette prose magique de Chateaubriand, qui faisait éprouver à Mme de Beaumont « une espèce de frémissement d'amour ». Avant Sainte-Beuve, quoique d'une manière moins pittoresque, il a regretté que l'auteur d'Atala n'ait pas marié plus habilement les couleurs indiennes au génie de notre langue (p. 79); mais il ajoute que « les hommes qui avaient en leur esprit un instinct novateur prirent parti pour ces merveilles d'imagination et de style » (p. 83). Il juge d'une façon intéressante la gracieuse nouvelle du Dernier Abencérage, où Sainte-Beuve était tenté de reconnaître le chef-d'œuvre de Chateaubriand : « M. de Chateaubriand, dit-il, y est plus sobre de détails que dans Atala et dans René, les touches sont moins ardentes, les contours plus voilés; et le style où l'auteur déploie tant de souplesse et d'harmonie est élevé sans effort, simple avec noblesse, varié et prenant tous les tons ; l'auteur n'a rien écrit de plus suave, de plus pur de forme, de plus épanoui » (p. 92).
Collombet a déjà quelques-uns des scrupules scientifiques de la critique contemporaine ; pour apprécier dans le détail le travail de style auquel se livrait Chateaubriand, il souhaite une édition comparée du Génie du Christianisme (p. 147), et il signale, par exemple, les retouches que l'auteur a fait subir à un remarquable fragment sur le chant du rossignol. Ce vœu de Collombet, un critique le formulait récemment1 ; car cette édition Variorum en apprendrait plus que les considérations les plus ingénieuses sur l'écrivain qui sut élever la prose à la dignité de la poésie.
1 M. Victor Giraud dans la Revue d'Histoire littéraire, t. III, p. 160. Dernièrement M. Albalat étudiait les corrections manuscrites de Chateaubriand : cf. le Travail du Style, A. Colin, 1903. ↩
L'Itinéraire, que le public de 1811 accueillit froidement, est rétabli dans ses droits par Collombet ; il a jugé ce livre avec bonheur : « On trouve, dit-il, chez M. de Chateaubriand des couleurs plus rembrunies que chez beaucoup d'autres voyageurs, mais la raison en est toute simple : c'est que, sur cette terre travaillée par les miracles, il a vu la vengeance de Dieu gravée en traits de flammes, et qu'il a entendu retentir partout la voix menaçante des Voyants d'Israël. Son génie aussi se prend volontiers à ces grandes images de mort, et se plaît à errer sur les ruines. On aimerait cependant que les sombres tableaux de la loi ancienne fussent plus souvent éclairés par le jour suave et pénétrant de l'Evangile » (p. 215).
Ce fut comme un mot d'ordre pour la critique de 1850, d'être sévère aux Mémoires d'Outre-Tombe ; Collombet lui aussi, dit que le « mécompte a été universel » ; ces Mémoires avaient été trop loués par les intimes de l'Abbaye aux Bois, et après les avoir lus, Collombet écrivait sévèrement : « Il est vrai que le temps, le lieu, le choix même des chapitres, mille secrètes influences commandaient à des juges excellents d'ailleurs, une admiration à laquelle le public n'est pas engagé par les mêmes motifs, et dont les privilégiés n'ont eu que trop le temps de revenir » (p. 398). La postérité seule devait rétablir l'équilibre entre les panégyriques de 1834 et les dénigrements de 1850.
On trouve déjà dans Collombet l'idée familière à Sainte-Beuve, celle que Chateaubriand est un écrivain de décadence : « Qu'est-ce que cette décadence relative à laquelle il n'a pas échappé? C'est la recherche de l'esprit, c'est l'excès du beau, le manque de cette force dans la simplicité, qui est le propre des grandes époques littéraires et philosophiques. C'est la décadence des deux Pline et de Tacite, le trop d'art et d'effet ; ou bien, quand le ton est simple, je ne sais quoi là dessous qui sent la recherche et l'étude » (p. 378). Formulée ainsi, l'opinion n'a rien de choquant et peut être acceptée par ceux-là même qui, subjugués par l'incomparable beauté de style de Chateaubriand, se prosternent devant lui en s'écriant comme Dante à Virgile : « Tu duca, tu signore e tu maestro. »
En définitive, si Chateaubriand ne paraît pas à Collombet avoir joué le rôle de chef d'école parce qu' « il lui manquait l'esprit de prosélytisme », il reste un précurseur, « aussi grand par sa parole dans cette ère prodigieuse de l'Empire, que Napoléon par son épée ». « Il appartient, dit-il, à cette petite famille d'écrivains initiateurs, qui, ouvrent à leur siècle des voies nouvelles et qui apparaissent de loin comme des phares lumineux » (p. 369). Ce que Chateaubriand a de vraiment supérieur, c'est « sa parole dominatrice et grande avec simplicité, son accent de chevalier français, le dernier de tous, et cette rêverie qui se met si vite de la partie, ces traits historiques jetés en avant avec à-propos, ces retours brusques et soudains, ces pensées de mort qui frappent, comme Bossuet » (p. 373).
IV
A l'Académie de Lyon, le premier rapporteur du concours, Th. Grandperret, disait du manuscrit de Collombet : « La partie politique est peut-être moins heureusement abordée; l'auteur s'y montre timide sur certains points et, au contraire, âpre et injuste sur d'autres i. L'impression est juste : Collombet a fait un panégyrique perpétuel de la politique de Chateaubriand, et il a pris parti avec lui contre tous ceux qui ont entravé sa carrière politique et qui ont méconnu ses qualités d'homme d'Etat.
Il accepte pleinement la déclaration que Chateaubriand formulait dans sa brochure De la Restauration et de la Monarchie élective (1831) : « J'étais l'homme de la Restauration possible, de la Restauration avec toutes les sortes de libertés. Cette Restauration m'a pris pour un ennemi; elle s'est perdue ». Le rêve politique de Chateaubriand était d'unir les royalistes et les libéraux dans la fidélité commune à la monarchie légitime, rétablie sur le trône, mais limitée par la charte. Cette réconciliation était-elle possible? Pouvait-on attendre d'un gouvernement d'émigrés les satisfactions que la France libérale réclamait? En admettant même que Louis XVIII voulût sincèrement le respect de la Charte et des garanties constitutionnelles, aurait-il pu imposer sa volonté à son entourage, à ces nobles que l'exil avait irrités, sans leur rien enseigner? Les violences du parti des ultras ne se firent pas attendre ; Louis XVIII au début tint bon contre les fanatiques de la chambre introuvable; mais le ministère sincèrement libéral de Decazes, qu'il avait fini par imposer, glissa comme on sait, dans le sang du duc de Berry ; et désormais l'opposition libérale dut lutter sans merci pour contenir la réaction dans des limites acceptables. Avec un roi moins franc et moins résolu que Louis XVIII, on mesura bien vite les inconvénients du régime: les fameuses ordonnances de Juillet ruinèrent cette Restauration, que les vœux presque unanimes de la nation saluaient seize ans auparavant.
Faisons l'hypothèse d'une Restauration libérale; Chateaubriand était-il l'homme de ce gouvernement? A consulter les Mémoires d'Outre-Tombe, on croirait que Chateaubriand est toujours en scène, qu'il a mené la Restauration et que celle-ci est morte de s être séparée de lui; l'historien impartial de cette période rencontre souvent le nom de Chateaubriand, mais réduit sa part d'action à ce qu'elle fut en réalité : décousue, contradictoire et finalement restreinte.
Le pamphlet de Buonaparte et les Bourbons que beaucoup considèrent comme un crime contre la patrie et contre Napoléon, eut un grand retentissement; Chateaubriand, par le prestige de son langage divin, exalta la dynastie des Bourbons et acheva la conquête de l'opinion. Si les violences de la pensée, les emportements du style en rendent aujourd'hui la lecture pénible, disons pour l'excuser que Chateaubriand confondit comme tant d'autres dans la même haine le despotisme de Napoléon et l'éclat dont son génie illustrait la France.
A partir de ce jour-là, Chateaubriand se crut l'homme indispensable, le premier ministre futur de la monarchie, comme il avait été par le Génie le premier apologiste de la religion. On sait l'histoire de ses déceptions : Louis XVIII, qui ne l'aimait pas, le lint toujours à un rang secondaire ; quand les circonstances le lui imposèrent, il le subit, en attendant l'occasion de s'en débarrasser. Charles X dès son avènement lui fit des avances qu'un malentendu empêcha Chateaubriand d'accepter ; quand le ministère Martignac amena au pouvoir les amis de Chateaubriand (janvier 1828), il reçut l'ambassade de Rome; il la quitta à la chute du ministère Martignac (8 août 1829) ; enfin la Révolution de Juillet le rendit à la vie privée.
Sur toute cette période de la Restauration, • Collombet a écrit des chapitres très intéressants, remplis de faits, enlevés d'une plume alerte ; il s'y révèle polémiste presque brillant : on dirait qu'il a pris à Chateaubriand lui-même quelque chose de sa manière serrée, vive et spirituelle. C'est en réalité l'histoire de Louis XVIII et de Charles A faite par un ultra de 1815 et puisée aux bonnes sources ; et même, quittant le ton du critique, il se laisse entraîner aux violences de la polémique; ainsi à propos des discussions religieuses qui s'élevèrent sous Charles X, il écrit comme un appendice à son Histoire de la suppression des Jésuites au xvie siècle. Par endroits, on ne sait plus si Collombet fait l'histoire de Chateaubriand ou celle de Thiers. Assurément il était difficile, dans ce travail, de se borner au seul Chateaubriand ; mais Collombet dépasse les bornes, et la forme aisée de ses digressions ne rachète pas leur longueur et surtout leur inutilité. L'appréciation de Collombet est un éloge continu de la vie publique de Chateaubriand : « Homme d'Etat, disait celui-ci dans la conclusion de ses Mémoires d'Outre-Tombe, je me suis efforcé de donner aux peuples le système de la monarchie pondérée, de replacer la France à son rang en Europe, de lui rendre la force que les traités de Vienne lui avaient fait perdre1. Collombet prend ces déclarations au pied de la lettre et fait honneur à Chateaubriand de tous les résultats heureux que la Restauration dut à l'habileté de Talleyrand, de Decazes et de Villèle. C'est Talleyrand qui, au Congrès de Vienne, eut l'honneur de remettre la France sur le pied d'égalité avec les grandes nations victorieuses, l'Angleterre, la Russie, l'Autriche et l Prusse. C'est Decazes, qui par sa fermeté, brisa pour un temps les entreprises réactionnaires de l'extrême droite ; c'est de Villèle qui, resté plus de six ans au pouvoir, servit la France par une politique d'habileté, d'énergie et d'intelligence, avant d'encourir le juste mécontentement de tous les partis.
1 Edit. Biré, t. VI, p. 474. ↩
Un seul acte important fut conçu, préparé et dirigé par Chateaubriand : la guerre d'Espagne. Notre armée s'y couvrit de gloire : « la cocarde blanche était réhabilitée », comme dit Chateaubriand ; mais Ferdinand VII ne gagna rien en popularité, et la malheureuse péninsule fut écrasée sous un despotisme aussi rigoureux qu'avant ; l'influence de la France au delà des Pyrénées fut compromise plutôt que fortifiée et surtout cette expédition violait, comme l'a dit Guizot, « le principe tutélaire de l'indépendance intérieure des nations ». Cette expédition, que Chateaubriand appelle magnifiquement le René de sa politique lui enfla le cœur d'une si grande vanité qu'il se crut digne de la présidence du Conseil : il prit envers M. de Villèle une attitude telle, que celui-ci manœuvra pour l'obliger à donner sa démission (6 juin 1824). L'Achille de la légitimité1, comme dit spirituellement Collombet, exhala sa colère dans les colonnes du Journal des Débats ; du 21 juin 1824 au 18 décembre 1826, il mena contre le ministère une campagne retentissante, avec un talent que Sainte-Beuve lui-même, rebelle au génie politique de Chateaubriand, ne peut se défendre d'admirer. « On doit l'en blâmer, dit Collombet : il affiche un tel dédain pour les grandeurs, qu'il pouvait bien sortir du ministère sans jeter tous ces éclats de colère, ni șe ranger avec les démolisseurs de la monarchie. Néanmoins si un sujet fidèle est tenu i des devoirs envers son roi, il nous semble que la royauté n'est jamais dégagée de tout égard envers un serviteur, surtout quand il se nomme Chateaubriand, et c'est ce qui atténue grandement à nos yeux les torts incontestables de l'écrivain, trop jaloux de venger le ministre » (p. 28g.)
1 Cette expression a été reprise par Sainte-Beuve, mais légèrement modifiée : « l'Achille du Royalisme » (t. I], p. 418). ↩
Nous ne nous arrêterons pas aux autres événements de la vie politique de Chateaubriand. Il est juste de proclamer combien Chateaubriand fut le serviteur dévoué de la légitimité en exil ; avec un désintéressement de chevalier, il resta debout dans sa fidélité aux Bourbons de la branche aînée, alors que tant d'autres violaient leurs serments. Dans sa vie publique, il fut, selon son expression un homme de liberté et d'honneur1 ; mais il n'eut pas, comme Grandperret le fait justement observer, « le respect, le culte du principe d'autorité ». Nous ne lui reprochons pas de n'avoir pas donné son adhésion aux gouvernements successifs : « Il y a des hommes, disait-il superbement, qui après avoir prêté serment à la République une, indivisible, au Directoire en cinq personnes, au Consulat en trois, à l'Empire en une seule, à la première Restauration, à l'Acte additionnel, aux constitutions de l'Empire, à la seconde Restauration, ont encore quelque chose à prêter à Louis-Philippe : je ne suis pas si riche ?.i
1 Mémoires, éd. Biré, t. V. p. 60g. · Id., t. V, p. 425 (citation tirée de la brochure intitulée : De la Restauration et de la monarchie élective, ↩
Chateaubriand n'a pas pratiqué l'art des volteface et des trahisons, et c'est pourquoi il reste le dernier chevalier servant de la légitimité, mais il faut bien reconnaître que le parti dont il a ambitionné d'être le chef n'a jamais pu avoir pleine confiance en lui : ultra déterminé, il lance contre Decazes et les libéraux modérés son pamphlet de la Monarchie selon la Charte ; il froisse tous les esprits indépendants, dans son livre sur la Vie et la mort du duc de Berri; entré au ministère, il ne rêve que de séparer son action de celle de ses collègues ; après sa chute, il entre en coquetteries réglées avec l'opposition, et lance à l'assaut du ministère Villèle les forces coalisées de l'extrême-droite et de la gauche ; Béranger et Carrel deviennent les amis de celui qui applaudissait à l'expulsion de Manuel; le triomphe de la monarchie de Juillet le ramène violemment à ses idées ultra-royalistes, et il est avec excès, si l'on peut dire, le dévot de la légitimité au renversement de laquelle il a contribué. A partir de ce moment, il est irréductible ; il tire avec bonheur l'horoscope de la monarchie bâtarde de Juillet, il donne aux exilés de Prague des conseils empreints d'une profonde sagesse et d'un véritable esprit politique. Mais il eût mieux fondé sa gloire d'homme d'Etat s'il avait eu l'art de diriger un parti, de suivre dans l'opposition comme au pouvoir une ligne inflexible, de plier son caractère aux mécomptes de la vanité, d'immoler ses rancunes à l'intérêt supérieur du pays ou même de la légitimité.
Dans un morceau fameux, Chateaubriand cherchait à déterminer ce que serait l'Avenir du monde1. Les prédictions de ce genre sont un amusement dangereux, et l'avenir se charge d'infliger un démenti à tous les prophètes, qui ont cru lire son secret dans les rêves de leur imagination. Chateaubriand n'a pas échappé à cette loi commune; pourtant, il a compris les symptômes de transformation sociale que son temps portait en lui ; il a répété que l'Europe allait à la démocratie, il a pressenti la crise que subirait la propriété, et, sévère pour les générations futures, « sans foi politique et religieuse », il n'a vu en elles que « des générations de passage, intermédiaires, obscures, vouées à l'oubli, formant la chaîne pour atteindre les mains qui cueilleront l'avenir ».
1 Ces pages parurent dans la Revue des Deux-Mondes du 15 avril 1834. Plus tard, dans ses Mémoires, il les reproduisit, mais avec des modifications notables. ↩
Que l'on croie ou non à l'intervention de la Providence, on ne peut se défendre d'admiration devant le spectacle de cette pensée, cherchant à pénétrer le mystère de l'avenir, s'ouvrant à quelques-uns des problèmes modernes, et s'inclinant devant la naissance providentielle d'un monde nouveau. Voilà par où la politique de Chateaubriand, étroite, mesquine, rancunière, s'élève, en définitive, au-dessus des petites intrigues, atteint aux larges perspectives des horizons lointains, et enrichit de conquêtes réelles la pensée humaine.
Collombet n'a pas signalé ces magnifiques en - voléesde l'imagination de Chateaubriand ; lui que les revendications romantiques avaient, un temps, ému d'enthousiasme, il eût été digne de suivre Chateaubriand dans ces voies nouvelles ; il a mieux aimé demander à Bossuet et à F'Fénelon des leçons de politique, leçons excellentes, certes, à l'époque pour laquelle elles furent faites, mais que le xix° siècle avait complètement désavouées pour le plus grand bien de la France et de l'humanité.
Telle est cette étude sur Chateaubriand, étude un peu touffue, se perdant en digressions, « âpre et injuste » chaque fois qu'il s'agit de dire leur fait aux libéraux de 1850 ou à ceux qui paraissent abandonner, comme Lamartine et Lamennais, quelque chose de leurs anciennes croyances religieuses; Collombet n'en a pas moins écrit un livre d'une grande probité littéraire. Il a jugé Chateaubriand avec infiniment de respect, mais sans chercher les formules d'une obséquieuse admiration. Sans qu'il ait atteint à la perspicacité lumineuse, à l'analyse pénétrante, à la manière poétique de Sainte-Beuve, il a, dans un livre sérieux, fait tenir toutes ses qualités de jugement, de goût, d'érudition, et, nous le répétons volontiers, un tel livre, écrit au lendemain de la mort de Chateaubriand, honore son auteur.