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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand Appendice Sainte-beuve et Chateaubriand

Appendice Sainte-beuve et Chateaubriand

Chateaubriand · 23 min de lecture · p. 215–234 · chapitre 12 sur 14

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : A. Fontemoing, 1905, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Il a été souvent question au cours de ce volume de Sainte-Beuve et du jugement qu'il a porté sur Chateaubriand. Nous demandons la permission de reproduire ici une étude sur les rapports des deux écrivains, parue dans Minerva, numéro du rer décembre 1902.

Sainte-Beuve ne passe pas pour avoir excité de bien vives sympathies : son intelligence alerte attirait, mais son scepticisme et sa mobilité d'humeur rebutaient les meilleures volontés. Le premier mouvement de sa nature le portait avec ardeur vers les personnes comme vers les idées ; dans la ferveur de ses nouveaux sentiments, il s'ouvrait et se donnait sans réserve ; puis le désenchantement venait, l'inlassable curiosité de son âme relâchait des liens qu'on aurait cru solides, et l'inconstant ami portait à d'autres son admiration. L'histoire de Sainte-Beuve enregistre une série de liaisons qui se remplacent et de ruptures qui se succèdent. Dubois, Victor Hugo, Lamennais, et tant d'autres connurent, et à de courts intervalles, les transports de son amitié, et les duretés de son indifférence.

Chateaubriand ne fut pas, à proprement parler, l'ami de Sainte-Beuve : l'âge, la gloire, la situation sociale mettaient entre eux une distance que le sentiment même ne pouvait remplir. Du moins Chateaubriand eut un goût assez vif pour Sainte-Beuve, et il l'admit à l'honneur de le voir et de l'entendre dans l'intimité de l'Abbaye-aux-Bois. Or, le grand écrivain, après sa mort, n'eut pas, nous dit-on, de plus violent détracteur que Sainte-Beuve.

Nous ne voulons pas renouveler la polémique suscitée par le livre récent de M. l'abbé Bertrin, la Sincérité religieuse de Chateaubriand (1900). La cause est entendue : Sainte-Beuve, traité de faussaire, a été rétabli dans sa réputation de critique honnête ; s'il a porté contre Chateaubriand un arrêt sévère, du moins il n'a pas fabriqué les documents accusateurs.

Mais a-t-on marqué assez exactement l'évolution des sentiments de Sainte-Beuve à l'égard de Chateaubriand? Nous ne le croyons pas. La postérité, certes, ne saura jamais les véritables raisons qui, dans ce cas particulier, transformèrent l'enthousiasme de la première heure en malveillance. Nous n'avons pas sur ce point reçu les confidences des intéressés : Chateaubriand n'a jamais, de son vivant, soupçonné cette hostilité ; quant à Sainte-Beuve, il nous a laissé le soin de chercher son secret.

Essayons de grouper les principaux passages consacrés à Chateaubriand par le critique et de dégager, avant l'explosion de 1848, les sourds grondements, précurseurs de la rupture.

Sainte-Beuve nous a lui-même raconté comment il fut, en 1828, présenté à Chateaubriand par Villemain1. Sainte-Beuve, qui avait alors la manie, n'étant pas encore un grand homme, de se juger indispensable aux grands hommes, se posa, à cette premiere entrevue, en intermédiaire entre Chateaubriand et les romantiques : « Chateaubriand, dit-il, avait fort connu Victor Hugo, mais il ne le voyait pas alors ; je faisais de mon mieux ma fonction de critique-truchement et négociateur. » Pour servir ses desseins, il multiplie les avances à l'auteur du Génie. Comme il n'avait eu l'occasion, au Globe, que d'orner le nom de Chateaubriand des épithètes d'homérique et de sophocléen2, il s'empresse de lui accorder une place d'honneur dans son Joseph Delorme : il le célèbre en vers3, il emprunte des épigraphes à René4, il lui fait hommage de son admiration dans les Pensées qui terminent l'ouvrage5. C'est encore sous le patronage de Chateaubriand que Sainte-Beuve ouvre le livre des Consolations1!.

1 Portraits contemporains, t. I, p. 75. La date de 1829, consignée à cet endroit, n'est corrigée que dans l'errata du tome II. Cependant, M. G. Michaut, signalant un billet inédit de Villemain à Sainte-Beuve, qu'il devait présenter à Chateaubriand, le date du 8 juillet 1829 (Revue d'histoire littéraire, janvier-mars 1902). ↩

2 Cf. C.-A. Sainte-Beuve, par M. d'Haussonville, p. 30. ↩

3 Voir la pièce intitulée Promenade, p. 78 (édition Charpentier, Poésies complètes). ↩

4 Cf. Ibid., p. 97, 100, 103. ↩

5 Ibid., p. 133. ↩

1 Cf. l'épigraphe empruntée en partie à René, et la préface, où il parle du « génie de René », p. 203. ↩

Mais l'union rêvée entre Chateaubriand et Victor Hugo ne s'accomplissait pas. La jeune école romantique, rendue plus audacieuse par ses nouvelles victoires, s'irritait, à la veille d'Hernani, de ne pouvoir arracher à son illustre précurseur une parole d'encouragement. Tout au plus Chateaubriand daigna-t-il, autour de 1830, faire une « distribution calculée, intéressée et médiocrement sincère, de témoignages et de récompenses, de satisfecit, aux différents chefs des jeunes écoles, déjà produites en dehors de lui2 » Sur ces entrefaites, la monarchie de Charles X sombrait, et l'ancien ministre de la Restauration, un moment porté en triomphe par la jeunesse des écoles, prononçait non pas les paroles d'avenir qu'on espérait, mais un adieu attendri au passé et un serment de fidélité en quelque sorte posthume à la monarchie tombée. Sainte-Beuve, qui traversait alors sa crise aiguë de romantisme, crut le moment venu d'exprimer les ambitions qui s'agitaient au sein des jeunes générations, et d'opposer Victor Hugo à Chateaubriand ; il écrivait au Globe, le 19 août 1830 : « Tandis que Chateaubriand, vieillard, abdique noblement la carrière publique, sacrifiant son reste d'avenir à l'unité d'une belle vie, il est bien que le jeune homme (Hugo), qui a commencé sous la même bannière, continue d'aller en dépit de certains souvenirs, et subisse sans se lasser les destinées diverses de son pays. Chacun fait ainsi ce qu'il doit, et la France, en honorant le sacrifice de l'un, agréera les travaux de l'autre. » Cet article émut, paraît-il, les amis de Chateaubriand, qui jugeaient déplacé le mot de vieillard, et qui espéraient faire revenir Chateaubriand sur sa détermination. Mais Sainte-Beuve, dans son désir d'imposer Victor Hugo au libéralisme vainqueur, avait prédit juste : Chateaubriand ne reparut plus dans l'arène des partis.

2 Chateaubriand et son groupe littéraire, t. II, p. 430. Pourtant il ne faudrait pas croire qu'en ce temps-là on fût hostile au Romantisme à l'Abbaye-aux-Bois. Ch. Lenormant écrit, le 8 avril 1830, à J.-J. Ampère, professeur à l'Athénée de Marseille : « Que pensez-vous d'Hernani? En avez-vous parlé à vos six cents auditeurs ? Il me semble que c'est à vous de pousser un peu là-bas l'école nouvelle » (Me Récamier, les amis de sa jeunesse el sa correspondance intime, p. 285). ↩

Sainte-Beuve, emporté par son ardeur hugolâtre, rabaissait même la valeur littéraire de Chateaubriand. « Une bien forte part de sa gloire, écrivait-il en septembre 1831, plonge déjà dans l'ombre... On commence à croire que, sans cette tour solitaire de René, qui s'en détache et monte dans la nue, l'édifice entier de Chateaubriand se discernerait confusément à distance1.i Ainsi se terminait, sur un mot malveillant, la première période de ces relations, qui demeurèrent interrompues près de trois ans?.

1 Portraits littéraires, t. 1, p. 265. ≥ Béranger écrivait le 22 avril 1834 : « Hugo vient de se brouiller avec Sainte-Beuve, qui s'est réconcilié avec Chateaubriand, qu'autrefois il accusait de jalousie contre le chef de la jeune école », cité par Sainte-Beuve, Portraits contemporains, t. 1, 78, note, - En 1833, Sainte-Guizot, alors ministre de l'Instruction publique, pour qu'il donnât à Sainte-Beuve la chaire de maître de conférences à l'Ecole normale (cf. d'Haussonville, p. 94). ↩

II

En 1834, Chateaubriand, résolu à ne publier ses Mémoires qu'après sa mort, voulut cependant pressentir la critique sur son nouveau livre : était-il digne de ses aînés? une autobiographie ne serait-elle pas noyée dans l'immense épopée de la Révolution et de l'Empire? C'est alors que Mme Récamier organisa, à l'Abbaye-aux-Bois, ces lectures, dont les contemporains nous ont laissé l'inoubliable souvenir.

En cette occasion, il était difficile de tenir Sainte-Beuve à l'écart : ses articles de la Revue de Paris et de la Revue des Deux Mondes avaient fortement établi sa réputation de critique ; il était, dans ce genre secondaire, une véritable puissance. Jean-Jacques Ampère, qui avait connu Sainte-Beuve au Globe, et qui l'aimait avec passion, le présenta à l'Abbaye-aux-Bois 1.

Sainte-Beuve, qui d'ailleurs était déjà détaché de

Beuve applaudit à l'acquittement de Chateaubriand, prononcé par le jury; cependant, il terminait son article par cette admonestation au légitimiste impénitent : « A partir de ce jour, M. de Chateaubriand est encore reconquis à la France; mais, qu'il y songe, il n'appartient qu'à elle désormais » ; 1º mars 1833, Chronique littéraire, dans la Revue des Deux Mondes, reproduite dans les Premiers Lundis, t. II, p. 170-184.

1 L'année d'avant, déjà, Ampère avait intéressé Mme Récamier à Sainte-Beuve, la priant d'intervenir auprès de Victor Hugo, fut séduit par le monde brillant dans lequel on l'introduisait ; quel honneur de fréquenter à l'Abbaye-aux-Bois ! et surtout d'être invité aux fameuses lectures ! Nisard n'était pas au nombre des privilégiés, et Jules Janin se fût contenté de se mettre « à genoux sur le seuil de la porte, et de prêter l'oreille, à travers la serrure1 »! Sainte-Beuve pouvait-il ne pas avoir la tête tournée par une distinction si flatteuse ? Pouvait-il garder son indépendance de critique, juger froidement l'œuvre nouvelle, se défendre des frémissements d'enthousiasme qui parcouraient l'auditoire?

1 Lectures des Mémoires de M. de Chateaubriand, p. 93. ↩

« Un soir, dit A. Barbier, au haut de la rue des Saints-Pères je trouvai Sainte-Beuve dans un état de vive émotion. Il venait d'entendre à l'Abbaye-aux-Bois, chez Mme Récamier, la lecture d'une partie des Mémoires de Chateaubriand. Selon lui, c'était magnifique ; jamais le vieux Breton n'avait été si haut2. »

2 Souvenirs personnels et silhouettes contemporaines, p. 315-322. Faisons cependant remarquer que les souvenirs de Barbier sur Sainte-Beuve offensent quelquefois la vérité : d'abord, est-il vrai, comme il le dit, qu'en 1834 Sainte-Beuve songeait à l'Académie (où il n'entrera qu'en 1844) et qu'il voulût s'assurer l'appui de Mme Récamier? ensuite, il ne devrait pas ignorer que c'est à Liège, et non à Lausanne, que Sainte-Beuve écrivit « deux volumes d'éreintement sur le vieux Sachem » ↩

Et Sainte-Beuve était sincère, quoi qu'en dise A. Barbier.

Son admiration s'est épanchée dans l'article publié par la Revue des Deux Mondes, le 15 avril 1834. Cet article, qu'on s'accorde à ne pas lui pardonner, doit être, non pas rapproché de Chateaubriand et son groupe littéraire, mais lu à côté des autres articles faits à l'époque même de ces lectures. Replacé ainsi dans son milieu, il prend un caractère bien différent.

Qui donc fut moins élogieux alors que Sainte-Beuve? Est-ce Edgar Quinet, qui appelait ces Mémoires le « véritable poème héroïque des cinquante dernières années1! »? Est-ce Jules Janin, qui, dans un élan d'admiration quasi filiale, s'écriait : « Qu'avons-nous donc fait à M. de Chateaubriand, nous autres, nous les admirateurs de son génie, nous les enfants élevés sous son regard poétique, nous dont il a préservé la jeunesse du faux scepticisme et de l'ironie voltairienne ? Qu'avons-nous donc fait au grand poète pour qu'il ne nous ait pas admis dans les confidences presque posthumes de son génie2??i Est-ce Nisard enfin, Nisard, moins souple, moins suspect de complaisance que Sainte-Beuve? Nisard, qui n'assistait pas aux lectures, et qui ne tint que deux heures entre ses mains le fameux manuscrit3, écrivit un article aimable, gracieux, lyrique : « A Chateaubriand, disait-il, nous avons donné toutes les louanges que le cœur fait trouver ; nous l'avons mis à la tête de tous les écrivains de notre âge, poètes et prosateurs, et au même rang que les plus grands noms de notre littérature; ... nous l'avons lu et appris par cœur; nous lui avons fait hommage de toutes nos réputations naissantes ; nous avons déposé à ses pieds toutes nos couronnes, comme d'humbles écoliers aux pieds de leur maître'. »

1 Revue de Paris, avril 1834. ↩

2 Revue de Paris, mars 1834. ↩

3 Sainte-Beuve en avait, lui, une « exacte et complète connaissance », comme le dit une note du directeur de la Revue des Deux Mondes, t. 1, III° série, 6° livraison. Ceci, pour l'indiquer en passant, aide à répondre à l'accusation que M. l'abbé Bertrin a portée si à la légère contre Sainte-Beuve, et que M. J. Troubat a définitivement ruinée (Revue d'histoire littéraire, 15 juillet 1900). ↩

Sainte-Beuve, à son tour, a trouvé, pour traduire son admiration, des accents d'une émotion et d'une poésie indéfinissables : « Embrassons, s'écrie-t-il, étreignons en nous ces rares moments, pour qu'après qu'ils auront fui ils augmentent encore de perspective, pour qu'ils dilatent d'une lumière magnifique et sacrée le souvenir. Cour de Ferrare, jardins de Médicis, forêt de pins de Ravenne où fut Byron, tous lieux où se sont groupés des génies, des affections et des gloires, tous Edens mortels que la jeune postérité exagère toujours un peu et qu'elle adore, faut-il tant vous envier? et n'enviera-t on pas un jour ceci ? »

Mais après cette effusion d'un lyrisme pénétrant, Sainte-Beuve reprend le ton du critique. Insistons sur ce point que, seul de tous les articles écrits sur les Lectures, le sien contient une appréciation générale de l'œuvre de Chateaubriand ; Sainte-Beuve, à tout moment, dépasse le cadre d'un simple récit, et c'est bien un portrait littéraire qu'il crayonne. Les traits qu'il distingue, il les reprendra plus tard, en appuyant davantage; mais peut-on dire qu'il modifiera son jugement?

La plupart des réserves que Sainte-Beuve fera dan s. 1 Lectures des Mémoires, préface, p. 4 et 5.

son cours de Liège sont en germe dans cet article ; le ton, en 1849, ne sera plus le même : au lieu de glisser sur le défaut, il insistera, quelquefois avec mauvaise humeur; mais, à travers les atténuations obligées, l'article de 1834 contient déjà la vraie pensée de Sainte-Beuve sur Chateaubriand.

Sur le style divin du « grand enchanteur », et sur la politique du ministre de la Restauration, Sainte-Beuve passe rapidement1.

1 S'il avait eu le loisir d'insister sur le rôle politique de Chateaubriand, il l'aurait montré sous la Restauration « enferré fréquemment dans le chevaleresque et le parti ultra et le dérivant par la louange », Cf. notes prises par Sainte-Beuve sur les Mémoires, et publiées par M. J. Troubat, ibid. ↩

En revanche, il s'attarde longuement aux idées religieuses de Chateaubriand. Nous touchons ici le point délicat, et l'on ne saurait serrer les textes de trop près.

Avant d'être l'auteur du Génie du Christianisme, Chateaubriand avait publié un Essai sur les Révolutions, dont l'inspiration générale est sceptique et même par endroits révolutionnaire. Ce livre sur lequel en 1834 les critiques ont fait un silence absolu, Sainte-Beuve le mentionne à plusieurs reprises ; il le fait rentrer dans l'enceinte du « grand monument poétique, religieux et politique de Chateaubriand » et il retrouve dans les Mémoires l'état d'esprit qui enfanta l'Essai : « Il y a, dit-il, telle page de 1833 qui ressemble plus à telle page de l'Essai que tout ce qui a été écrit dans l'intervalle; les rayons du couchant rejoignent l'aurore2. » Et ce n'est pas dans l'Essai, affaibli et en quelque sorte renié par son propre auteur en 1826, lorsqu'il en publia une édition annotée, que Sainte-Beuve va chercher le point de départ de la pensée de Chateaubriand; non, c'est bien l'Essai, tel qu'il parut à Londres en 1797, que Sainte-Beuve rapproche ainsi des Mémoires : « Il m'arrive à chaque page, dit-il, en lisant l'Essai, d'être de l'avis du jeune homme contre l'auteur des notes, que je trouve trop sévère, trop prompt à se condamner1. » Les contradictions que Saint-Beuve poursuivra plus tard avec une ironie implacable étaient annoncées en quelque sorte dans cette phrase.

2 Lectures, p. 120. ↩

1 Lectures, p. 118. ↩

Est-ce à dire que Sainte-Beuve ne croit pas à la sincérité religieuse de Chateaubriand? Il n'exprime pas sa pensée à cet égard; mais il nous prévient que pour faire l'histoire religieuse de cette âme il faut en demander le secret à cet aveu des Mémoires : « Quand les semences de la religion germèrent la première fois dans mon âme, je m'épanouissais comme une terre vierge qui, délivrée de ses ronces, porte sa première moisson. Survint une bise aride et glacée, et la terre se dessécha. Le ciel en eut pitié; il lui rendit ses tièdes rosées, puis la bise souffla de nouveau. Cette alternative de doute et de foi a fait longtemps de ma vie un mélange de désespoir et d'ineffables délices2. »

2 Cité par Sainte-Beuve, ibid., p. 116. ↩

Ces contradictions, ces luttes entre l'esprit chrétien et le scepticisme n'inspirent à Sainte-Beuve, en 1834, qu'une indulgente sympathie. Lui-même traversait alors sa crise religieuse, et il allait décrire, dans Volupté, avec quelle finesse de style et quelle subtilité d'analyse, les propres combats que se livraient en lui-même ses velléités de croire et les passions du monde. Dans l'âme de Sainte-Beuve, celles-ci l'emportèrent, et voilà pourquoi, en 1849, la confession mélancolique de René lui inspirera moins de pitié que de sarcasmes hautains.

Ne peut-on pas conclure qu'en un temps où les critiques faisaient retentir comme un vaste chœur de louanges en l'honneur de Chateaubriand, seul Sainte-Beuve a insinué des réserves, non pas même sur des points de détails, mais sur le fond même de l'âme de René? Sans doute il n'exprime pas toute sa pensée; il écrit en homme du monde, en invité reconnaissant de cette femme nciomparable qui veillait avec un art consommé sur la gloire de Chateaubriand. Cependant il sait, dans cette relation en quelque sorte officielle des Lectures1, conserver son indépendance, laisser percer des vérités un peu dures, mais qu'il enveloppe de compliments d'ailleurs mérités, et tracer les premiers linéaments du portrait définitif qu'il achèvera devant ses auditeurs de Liège.

1 Remarquons que l'article de Sainte-Beuve précédait la publication du beau fragment des Mémoires, intitulé l'Avenir du monde; par là encore le rôle de Sainte-Beuve était comme tracé à l'avance, une certaine discrétion lui était imposée. ↩

III

Cet article marque le début d'une période, dans laquelle Sainte-Beuve et Chateaubriand rivaliseront de courtoisie, de prévenance, et même d'estime réciproque1.

1 Chateaubriand remercia Sainte-Beuve de son article par la lettre suivante : « Paris, 15 mai 1834. « Votre analyse de mes Mémoires, Monsieur, est un véritable chef-d'œuvre, où vous parez ma vieillerie de tout l'éclat de votre talent et de votre jeunesse. « Croyez que l'amour-propre flatté de l'auteur n'entre pour rien, Monsieur, dans les sentiments de reconnaissance et d'admiration que je m'empresse de vous offrir. I CHATEAUBRIAND. V (Lettre publiée par M. l'abbé G. Pailhès, Chateaubriand, sa femme et ses amis, p. 568; M. Pailhès hésite sur la date, et propose mars ou mai ; mars doit être écarté, puisque l'article de Sainte-Beuve parut le ı5 avril). ↩

Dans Volupté, Sainte-Beuve traduit avec feu les transports d'admiration dont Amaury fut saisi à la lecture de René : « Combien d'autres, depuis vingt ans, s'écrie l'auteur, ont frémi ainsi et se sont crus en face d'eux-mêmes devant ce portrait immortel2? ! i Chateaubriand n'attendit pas d'avoir rencontré dans le livre cet hommage pour adresser à l'auteur ses félicitations : « Je n'en suis encore qu'à la page 51; mais je vous le dis sans flatterie, je suis ravi. Le détail de cette jeunesse et de cette famille est enchanté. Comment n'ai-je pas trouvé le blond essaim au-dessus de la tête blonde, et ces deux vieillards et ces deux enfants entre lesquels une révolution a passé et les torrents de vœux et de regrets aux heures les plus oisives, et cette voix incertaine qui soupire en nous et qui chante, mélodie confuse, souvenir d'Eden, etc... Je pense avec la joie d'un poète que je laisserai après moi de véritables talents sur la terre1!. »

2 Volupté, édition Charpentier, p. 157. ↩

1 Lettre publiée par Sainte-Beuve, Volupté, édition Charpentier, p. 38g (Appendice). ↩

De tels éloges, venus de si haut, allèrent, semble-t-il, jusqu'à griser Sainte-Beuve qui, vers ce temps-là, écrivit à la Revue des Deux Mondes (15 septembre) un article sur Ballanche et y parla, au grand scandale de ses amis du National, de cette « légitimité historique que nul publiciste spiritualiste ne conteste » On eût pardonné à Sainte-Beuve d'admirer l'imagination mystique, le style rêveur et caressant de Ballanche; mais il avait donné assez de gages au parti libéral pour qu'on n'attendît pas de sa part cette brusque évolution. L'Abbaye-aux-Bois exultait, mais au National on boudait : les amis mêmes que Sainte-Beuve avait parmi les rédacteurs du journal n'osaient prendre sa défense. Bastide et Raspail se chargèrent de traduire l'impression générale dans une lettre au National : « Tous les hommes de cœur, disaient-ils, avaient lu avec étonnement et indignation l'article de Sainte-Beuve sur Ballanche. »

La rupture de Sainte-Beuve avec le National ne fit que resserrer les liens qui l'unissaient au salon légitimiste de Mme Récamier. Cet étroit rapprochement nous explique peut-être comment l'Abbaye-aux-Bois laissa passer, sans protestation, la note fameuse que Sainte-Beuve mit à son article de 1834 dans la réimpression qui en fut faite, en 1836, au tome Il de ses Critiques et Portraits : « Mais ai-je tout dit, dans Itinéraire, de ce voyage commencé au port de Desdémone et d'Othello? Allais-je au tombeau du Christ dans les dispositions du repentir ? Une seule pensée m'absorbait, je comptais avec impatience les moments. Du bord de mon navire, les regards attachés sur l'étoile du soir, je lui demandais des vents pour cingler plus vite, de la gloire pour me faire aimer. J'espérais en trouver à Sparte, à Sion, à Memphis, à Carthage et l'apporter à l'Alhambra. » Cette « révélation sincère comme l'appelle Sainte-Beuve, était au moins déplacée, et l'on s'étonne qu'aucun ami de Chateaubriand n'ait signalé publiquement l'indiscrétion. Chateaubriand, pour sa part, ne lisait pas beaucoup ; il travaillait d'ailleurs à son Essai sur la littérature anglaise ; cette année-là, les habitués de l'Abbaye-aux-Bois passaient la belle saison à Dieppe, y menaient une agréable vie, et y entendaient « les chants deux fois divins de Milton1 », c'est-à-dire le Paradis perdu traduit par Chateaubriand. De plus, pouvait-on suspecter un homme qui, au même temps, multipliait les phrases aimables à l'adresse de ses illustres amis : « Dites à M. de Chateaubriand, écrivait-il à Ampère, combien nous sommes assurés que ses ennuis de traducteur nous vaudront un nouveau et unique monument , remerciez-le aussi des particulières bontés dont il m'a honoré dans tous ces temps, et dont je demeure si touché2. »

1 Expression de Sainte-Beuve dans une lettre à Ampère, 15 juillet 1836, publiée par M. d'Haussonville, Sainte-Beuve, p. 95. ↩

2 L'histoire des rapports de Mme Récamier et de Sainte-Beuve sera faite dans une étude sur Mme Récamier, que prépare un professeur distingué, M. E. Herriot. ↩

Cet ouvrage de Chateaubriand ne fut pas honoré d'un article par Sainte-Beuve : « Je me refusai tout net un jour, quoique j'en fusse très sollicité, à parler de l'Essai sur la littérature anglaise... J'en écrivis mes raisons détaillées à Ampère, et M. de Chateaubriand eut le bon goût de ne point m'en vouloir1 »

1 Portraits contemporains, t. I, p. So. ↩

A cette époque se place l'épisode conté en détail par M. l'abbé Pailhès, de la publication des OEuvres de Fontanes : les deux noms de Chateaubriand et de Sainte-Beuve se trouvaient rapprochés en tête du livre, et le vieil ami de Fontanes s'honorait de collaborer avec le critique au « génie merveilleusement doué ».

Entre 1836 et 1840, l'amitié des deux hommes est à son apogée ; aucun nuage n'obscurcit l'éclat de ces années radieuses : le plus jeune offre respectueusement le tribut d'une admiration raisonnée et de louanges exquises; le plus âgé descend des hauteurs de la gloire, et se laisse voir dans le charme de son intimité et la sincérité de son estime. Chateaubriand, seul parmi les contemporains, encourage Sainte-Beuve dans son dessein d'écrire, l'histoire de Port-Royal2, et l'Abbaye-aux-Bois suit de loin, avec un intérêt charmant, le cours de Lausanne : « Nous avons lu avec un plaisir bien vif et bien général votre Discours (Discours préliminaire de Port-Royal), lui écrivait Ampère le g janvier 1838 ; cela transportait un peu auprès de vous et faisait assister à votre cours autant qu'il se peut dans l'éloignement. Tout le monde en a été très content, y compris M. de Chateaubriand. On lui avait dénoncé une phrase comme attentatoire à la majesté du xvIe siècle : c'est celle où vous montrez le xvI et le xVIIe siècle se réunissant en dépit de ce qu'il a interposé entre eux. Mme Récamier et moi avons pris la phrase pour la défendre1 »

2 Port-Royal, t. 1, p. 550. ↩

1 Port-Royal, t. I, p. 518. ↩

Sainte-Beuve, revenu à Paris, continua à fréquenter l'Abbaye-aux-Bois ; le 25 octobre 1839, il écrivait ce joli détail à son ami de Lyon, F.-L. Collombet: « M. de Chateaubriand va à merveille, et son esprit se rassérène de plus en plus comme la cime des grands monts dans les beaux soirs2. » Le charme devait opérer plusieurs années encore.

2 Voir Lettres inédites de Sainte-Beuve, publiées par C. Latreille et M. Roustan (Société française d'imprimerie et de librairie, 1903). ↩

En 1842, l'article de Sainte-Beuve sur Mme de Rémusat3? provoqua un incident curieux ; le critique y citait une page de Chateaubriand datée de 1813, et copiée par lui sur un album de Mme de Rémusat. La citation était précédée de ces mots : « Je saisis avec bonheur et je dérobe une page toute lumineuse signée du nom de Chateaubriand. Rien de ce qui échappe à certaines plumes ne saurait fuir et pâlir. M. de Chateaubriand porte de la grandeur, même dans la grâce ; je me figure qu'Homère eût été Homère jusque dans les proportions de l'Anthologie. Voici l'éclatant fragment. » Le morceau était joli ; Chateaubriand ne voulut pas le reconnaître, et Me Récamier fut chargée de prévenir Sainte-Beuve de son erreur. « Il n'y avait au désaveu de M. de Chateaubriand, dit une note postérieure du critique, qu'une petite réponse à faire et que je fis à peine, c'est que le fragment était écrit et signé de sa main sur le livre où je l'avais copié » On le voit, Sainte-Beuve n'ose pas publiquement contredire le grand homme.

3 Revue des Deux Mondes, 15 juin 1842, inséré dans les Portraits de femmes. ↩

A quelques mois de là, dans une lettre à Collombet (4 février 1843), Sainte-Beuve immole à Chateaubriand toutes les célébrités contemporaines : « Ici rien de bien ; les astres poétiques continuent leurs ellipses ou paraboles. Lamartine s'en donne, Hugo prépare un drame, de Vigny tire par les cheveux des poèmes dits philosophiques. Nous en sommes tous à la troisième décoction de café. Chateaubriand, qui écrit une vie de l'abbé de Rancé, est encore le premier et le dernier. »

Durant cette année 1843, le nom de Chateaubriand revient souvent sous la plume du critique : dans ses Chroniques de la Revue Suisse1, dans ses Portraits de la Revue des Deux Mondes2, dans ses lettres à Collombet. Tant d'éloges n'étaient peut-être pas désintéressés, car Sainte-Beuve convoitait une place à l'Académie, et si ses anciens amis, les romantiques, forçaient vers ce temps-là les portes de la Compagnie, il savait bien qu'il ne pouvait plus compter désormais que sur leur hostilité. En revanche, le salon de l'Abbaye-aux-Bois était une puissance, et Sainte-Beuve, fort de l'appui de Mme Récamier, pouvait espérer le succès. Celle-ci l'avait aidé, en 1840, à obtenir le titre de conservateur à la Bibliothèque Mazarine, et dans sa lettre de remerciements Sainte-Beuve laissait voir ses ambitions secrètes: « Il est certaines choses, disait-il, que je me surprends maintenant à désirer et à croire possibles, avec une audace dont je n'avais pas idée avant-hier1!. »

1 Cf. Chroniques parisiennes, p. 71 (fin juin 1843), p. 133 (3 novembre 1843), p. 153 (3 décembre 1843). ↩

2 Cf. Portraits littéraires, t. II, p. 421 (ou Chateaubriand est appelé « l'éclaireur inquiet, éblouissant, le songeur infatigable ») ; ibid., t. II, p. 516. ↩

1 Lettre citée par M. d'Haussonville, p. 192. ↩

Le calcul de Sainte-Beuve était juste ; le 14 mars 1844, il était nommé académicien, grâce à Chateaubriand, à Molé et à ses amis politiques.

Un mois après (15 avril 1844), il indisposa Mme Récamier dans l'article qu'il fit sur Benjamin Constant et Mme de Charrière. Le portrait de Benjamin Constant ne plut pas à l'Abbaye-aux-Bois : « Mme Récamier, disait plus tard Sainte-Beuve, crut devoir à sa mémoire de le justifier contre des vérités sévères2,i Elle chargea M. de Loménie, très en faveur à l'Abbaye depuis qu'il avait consacré un bel article à Chateaubriand, de protester contre la malveillance de Sainte-Beuve ; Loménie s'acquitta de sa tâche avec chaleur et esprit : « Je ne sais, écrivait-il, sur quelle herbe janséniste avait marché ce jour-là l'élégant auteur de Volupté; mais il me semble, et il semble à beaucoup de personnes qui ont connu Benjamin Constant de longue date, qu'il y avait dans ces lettres matière à une apologie bien plutôt qu'à un réquisitoire3,i Sainte-Beuve ne répondit à cette défense courtoise que le 1° novembre 1845¹; mais, sur l'heure, il n'eut qu'un désir, atténuer l'impression défavorable qu'il avait produite à l'Abbaye-aux-Bois.

2 Portraits littéraires, t. III, p. 282. ↩

3 Galerie des contemporains illustres par un homme de rien, t. VII, p. 12. ↩