Conclusion
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : A. Fontemoing, 1905, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
En 1875, la ville de Saint-Malo inaugurait la statue de Chateaubriand. L'Académie de Lyon se fit représenter à cette fête des lettres par son président, Paul Sauzet; quelle voix plus éloquente était digne de célébrer l'admirable écrivain et le chevaleresque homme d'Etat : l'ancien président de la Chambre des députés, dont ce discours devait être le dernier, parla de Chateaubriand avec une religieuse émotion. Il disait :
« L'âme généreuse et prévoyante de Chateaubriand s'était dévouée à la cause de la monarchie traditionnelle et constitutionnelle. Garder les principes qui ne passent pas, satisfaire les besoins qui changent sans cesse, unir la tradition des siècles aux aspirations du siècle, être, enfin, tout à la fois de sa race et de son temps, telle fut la noble et sage devise de Chateaubriand.
« Malgré les fluctuations contraires, il y est resté invariablement fidèle; sa jeunesse a combattu pour ses princes, sa vieillesse s'est dévouée à l'exil. Voilà pour la royauté. Sa carrière publique débuta par la Monarchie selon la Charte et finit à la tribune de la Chambre des pairs en foudroyant les Révolutions et les coups d'Etat. Voilà pour la liberté. »
Les générations d'aujourd'hui sont plus sévères pour Chateaubriand, car si les fêtes du cinquantenaire l'ont remis en pleine lumière, les fissures, pourtant, ont éclaté sur plusieurs points dans le monument littéraire et politique qu'il nous a laissé. On lui a demandé compte de ses inexactitudes et de ses vantardises de voyageur ; on a fait sortir des portefeuilles jaunis certaines correspondances amoureuses de René, où la vanité et l'égoïsme du pauvre grand homme s'étalent dans toute leur misère ; on a soulevé de nouveau la question de sa sincérité religieuse, et on s'est aperçu que Sainte-Beuve ne l'avait pas calomnié quand il faisait de son pèlerinage à Jérusalem un simple rendez-vous d'amour. Seul le grand écrivain est resté debout, et il ne craint rien des révolutions du goût, car il a fait de sa langue une merveille incomparable d'harmonie et de grandeur.
Lyon peut être fier, à bon droit, que son nom se trouve souvent rapproché de celui d'un si puissant artiste. Chateaubriand fit à Lyon de très nombreux séjours, et même, quand les hasards de sa vie errante le dirigeaient ailleurs, il restait en contact avec l'âme lyonnaise par les Lyonnais qui furent ses amis. La mort seule sépara de lui le fidèle Ballanche (12 juin 1847); J.-J. Ampère tint toujours une place dans son intimité ; Ozanam, Quinet, V. de Laprade furent reçus à l'Abbaye - aux-Bois, et contemplèrent l'illustre vieillard dans ce salon immortel, où Me Récamier l'entoura de tant de bonté, de tant de dévouement et de tant de beauté rayonnante. « Quand les cruelles infirmités des dernières années de sa vie, disait P. Sauzet, vinrent emprisonner son corps sans énerver son âme, Chateaubriand retrouva Lyon sous les traits de Me Récamier. Cette célèbre Lyonnaise, qui avait ébloui l'Europe par sa radieuse beauté, dut, trente ans plus tard, à son attrayante bonté, l'honneur d'un second règne qu'elle consacra tout entier à consoler la vieillesse du Génie. Elle en déféra le sceptre à Chateaubriand, il trôna seul environné de cette élite fidèle qui avait remplacé le flot d'adorateurs évanouis avec le passé. Tous les honneurs furent pour sa renommée, tous les dévouements pour sa personne, et quand vinrent les moments suprêmes, son incomparable amie l'entoura des soins si purs, si touchants de la piété filiale, et l'aida à mourir dans la paix, comme elle l'avait fait vivre dans l'encensement de sa gloire. Elle lui survécut peu ; sa mission était finie, il lui semblait qu'elle avait perdu, désormais, le mobile de sa vie; sa douleur affecta les sources mêmes de l'existence et la livra sans défense et en moins d'une année au fléau dévastateur. Ainsi, Lyon avait offert à Chateaubriand sa première palme littéraire, et ce furent des mains lyonnaises qui tressèrent sa couronne funèbre. »
De son côté, Chateaubriand était attentif aux événements de Lyon, et nul peut-être parmi les prophètes politiques n'a si justement et si profondément jugé le soulèvement de 1831. Le 15 décembre 1831, il écrivait aux rédacteurs de la Revue européenne une lettre qui est un chef-d'œuvre : le problème social lui paraît porté à sa forme aiguë par les ouvriers de Lyon, et de la solution du conflit il dégage des conclusions qui dépassent singulièrement les petits calculs et les pronostics mesquins des amis et des ennemis de la légitimité. Cette affaire de Lyon lui apparaît comme le prélude d'une Révolution sociale, qui atteindra la propriété. Quelle intuition de l'avenir, quelle ironie contre l'impuissance radicale de l'heure présente, dans cette page admirable qu'il faut citer tout entière : « Que les diverses oppositions placées en dehors du Gouvernement aient admiré l'ordre établi dans le désordre par les ouvriers de Lyon, cela se conçoit, mais que messieurs les gens de ce Gouvernement soient eux-mêmes tombés en extase ; qu'ils n'aient pas compris que cet ordre les tuait, que cet ordre annonçait la fin d'une société et le commencement d'une autre société, la chose est étrange ! Les ministériels sont entrés en jouissance de la béatitude politique à la vue de ces ouvriers qui avaient chassé une garnison, forcé les gardes nationaux à se dépouiller de leur habit, suspendu l'impôt, obligé à opérer contre eux, en hiver, avec une dépense considérable, le déplacement d'un corps de vingt mille hommes ; de ces ouvriers qui avaient fait du préfet leur secrétaire, qui dictaient aux fabricants leurs conditions ; de ces ouvriers qui négociaient, envoyaient des ambassadeurs, traitaient d'égal à égal avec la monarchie de Philippe; certes, ces bons ministériels ont le cœur aussi pacifique que l'esprit ouvert. Il faut remonter douze siècles en arrière pour trouver dans un autre ordre de faits quelque chose de semblable à ceci, alors que les barbares imposaient des tributs aux empereurs, et que ces empereurs, dont l'orgueil égalait la dégradation, appelaient Attila un général Hun à la solde de l'empire romain.....
« ... Si le mouvement de Lyon eût été politique, il eût emporté la quasi-légitimité, ses ministres, serviteurs, espions et consorts. Ce mouvement n'a été que social; il ne sape que les fondements de la société établie, Dieu soit béni! battez des mains ! le juste milieu est sauvé pour quelques jours! »
Donc, c'est en se fixant sur un événement lyonnais que la pensée de Chateaubriand a produit une de ces divinations qui sont réservées au génie. Ainsi Lyon a fait vibrer en bien des circonstances l'âme d'artiste de Chateaubriand, Lyon a élargi ses conceptions d'homme politique. C'est pourquoi Lyon est inséparable du nom du grand écrivain, moins, assurément, que les forêts vierges et les déserts de l'Amérique, ou que Rome et sa campagne majestueuse et désolée - assez, pourtant, nous l'espérons, pour justifier cette modeste étude d'histoire lyonnaise.