Chapitre III. I. - Voyage au Mont-Blanc avec Ballanche
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II. - Chateaubriand et l'abbé Bonnevie. Comment Château • briand aimait ses amis.
III. - L'accident des pistolets sur la place Bellecour (1806).
A la fin de l'été 1805, M. et Mme Chateaubriand partirent pour la Suisse, afin de secouer le souvenir importun des premières déceptions que la diplomatie et la politique leur avaient causées. Ils vinrent à Lyon par Clermont, Thiers et Roanne. Le 17 fructidor an XII, le Bulletin de Lyon annonçait l'arrivée de Chateaubriand, et la rapprochant du récent passage de Fontanes, Ballanche ajoutait : « Ces deux noms rappellent les honorables amitiés qui régnaient autrefois entre les gens de lettres du siècle de Louis XIV : amitiés que les grands talents faisaient naître, et que l'estime et les succès faisaient vivre ». L'entrefilet était gracieux, et pouvait satisfaire les vanités les plus caractérisées.
Chateaubriand répondit à Ballanche par l'aimable invitation d'accompagner ses amis à Genève et au Mont-Blanc. Ballanche fut donc du voyage, car, comme le dit malignement l'auteur des Mémoires d'Outre-Tombe : «Il allait partout où on le menait, sans qu'il y eût la moindre all'aire1.i
1 Mémoires d'Outre-Tombe, t. II, p. 480. ↩
Ce voyage, Chateaubriand l'a raconté dans un opuscule que ses éditeurs ont publié sous ce titre : Le Mont-Blanc, paysages de montagnes, fin d'août 1805. Une épigraphe inattendue précède le récit : Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable.
Les impressions du voyageur, en effet, sont hostiles à la montagne: on dirait que Chateaubriand a voulu réfuter les pages superbes, dans lesquelles J.-J. Rousseau avait découvert la poésie tour à tour sublime et gracieuse des Alpes et des vallées de la Suisse. Les éloges de Rousseau, conclut-il, tiennent au système de matérialisme de son siècle; il n'était que l'écho de cette doctrine assimilant l'âme de l'homme à une espèce de plante soumise à la variation de l'air, quand il s'écriait : « Sur les hautes montagnes, les méditations prennent un caractère grand, sublime, proportionné aux sujets qui nous frappent ; je ne sais quelle volupté tranquille qui n'a rien d'âcre et de sensuel. Il semble qu'en s'élevant au-dessus du séjour des hommes, on y laisse tous les sentiments bas et terrestres. »
Nos trois voyageurs, hélas ! n'éprouvèrent rien de cette sérénité que, selon J.-J. Rousseau, les monts versent à l'âme ; leurs rêveries et leurs conversations restèrent empreintes de ce tourment indéfini, de cette désolation vague que René avait vainement promenés dans les déserts du Nouveau-Monde, et que Ballanche avait secrètement nourris au fond de son cœur, déchiré par la souffrance physique et par les malheurs de sa patrie.
Ballanche, sans doute, eût pu signer cette diatribe de Chateaubriand contre la montagne ; car, après un court séjour à Lyon, nos voyageurs partirent ensemble pour la Grande-Chartreuse ; et cette fois c'est Ballanche qui va porter la parole et nous communiquer quelques impressions de voyage. Lui aussi, en face des grands spectacles de la nature, ne sait pas se détacher de lui-même ; il ne sait pas, comme Rousseau, absorber son âme dans celle des choses et s'enchanter les yeux et l'imagination à la beauté de la lumière et de la couleur. Devant le monastère désert, la pente de sa rêverie ne le porte pas à la vision de la vie des solitaires, de leurs pieux exercices, de leur sérénité divine ; non, il garde jusqu'à ces hauteurs ses préoccupations de philosophie religieuse, et, devant quelques voyageurs, rencontrés au couvent, il s'épanche en un beau monologue sur le mépris que la religion doit afficher pour la science, sur la fragilité de nos connaissances, sur les contradictions et les misères de notre pauvre humanité. Les plaintes mélancoliques du saint anachorète, expliquant à Chactas que les « douleurs ne sont point éternelles », et qu' « il faut tôt ou tard qu'elles finissent, parce que le cœur de l'homme est fini » (Atala), lui montent aux lèvres, et il peint l'homme impuissant à porter la souffrance: « car, à force de gémir, la source de ses larmes s'est tarie, et il n'en a plus à répandre sur ses propres malheurs1 ». C'est le même désenchantement précoce, le même gémissement, la même plainte contre la destinée ; à peine sorti de l'adolescence, Ballanche est victime du mal de René : « Cette douleur intime qui s'échappe de ses paroles, cette mélancolie de ses habitudes tient à un malaise moral, à une solitude du cœur. Il se croit rassasié de la vie, et il ne l'a pas goûtée encore2.i
1 Ballanche, Fragments, la Grande Chartreuse, près de Grenoble, en 1804 ; cette date doit être fausse. ↩
2 Ce voyage avait été coupé par une apparition hâtive à Bonnevie. Lyon ; Chateaubriand y était venu précipitamment, quittant Genève sans même y coucher : « Des affaires, écrivait-il à Mme de Staël, m'ont forcé de prendre ce parti » ; et dans la même lettre, il ajoutait : « Je pense que vous pourriez prendre de l'inquiétude sur le genre des affaires qui m'ont appelé à Lyon. Ce ne sont que de misérables conditions d'argent et des arrangements de librairie. » (Lettre à Mme de Staël, datée de Lyon, 1er septembre 1805, publiée par M. P. Gautier, Revue des Deux-Mondes, rer septembre ı903)_ , 1 Cf. Pailhès, Me de Chateaubriand, d'après ses mémoires el s2 correspondance, 1887, p. 240, note. ↩
Voilà dans quelles dispositions d'esprit nos voyageurs ont visité ces grands sites, immortalisés par la poésie éloquente de Rousseau; une certaine pose, un peu de déclamation se devine à travers ces imprécations de l'un contre la montagne, de l'autre contre la science ; ils n'étaient pas des voyageurs sincères ; leurs impressions ont été corrompues par l'ironie amère dont leur cœur était plein; en face du Mont-Blanc ou de la gorge pittoresque, qui conduit à la Grande-Chartreuse, ils avaient oublié d'être des hommes, pour rester des désabusés, des mélancoliques, des malades.
Dans l'intervalle de ces deux courses pourtant, ils avaient repris contact avec la vie, et comme le cœur humain, il nous l'ont dit l'un et l'autre, est incapable de porter sa misère sans faiblir, ils avaient joyeusement banqueté chez un Lyonnais très hospitalier, M. Saget. C'est là que nous allons retrouver Chateaubriand avec le joyeux abbé
II
C'est à Lyon, puis à Rome que Chateaubriand et Bonnevie se connurent ; le chanoine séduisit le secrétaire d'ambassade, par sa gaîté, par sa bonne humeur et par la hauteur de son esprit. « L'abbé Bonnevie, écrivait Chateaubriand à M. de la Luzerne, le 8 novembre 1803, est grand vicaire à Lyon, homme d'esprit éprouvé par les malheurs de la Révolution, pensant très bien en matière religieuse, et ayant des manières fort agréables¹ » Sa belle stature, en effet, la distinction de ses manières et les saillies de son esprit lui obtinrent à Rome de grands succès, même auprès du Souverain Pontife, qui l'appelait: «le grand Français ». Bonaparte aurait bien voulu le conserver à Rome; et il écrivait au Ministre des affaires étrangères: « Je désire que vous écriviez à mon oncle pour que l'abbé Bonnevic retourne à son poste. » Le cardinal Fesch fut inflexible.
Bonnevie avait le tort d'être trop lié avec Chateaubriand, et la disgrâce de l'auteur du Génie entraîna celle du vicaire général. Bonnevie rentrait à Lyon à la fin d'avril 1804.
Il supporta mal d'abord ce changement de situation. Chateaubriand répondait à ses regrets et à ses craintes par des encouragements flatteurs : « Comment pourrais-je vous être utile, lui écrivait-il, le 13 décembre 1804? Je suis en Bourgogne depuis quatre mois, il y en a bientôt six que je n'ai vu ni pu voir vos protecteurs. Tout ce que je sais c'est que Mme B acciochi et votre voyageur de Dantzick pensent toujours à vous. Un des frères de Joubert lui a mandé l'autre jour qu'ils vous voulaient toujours tous deux. D'après les politesses qui se sont passées entre vous et les Romains, il n'y a pas lieu de craindre que vous soyez persécuté de ce côté-là. Soyez donc tranquille ; je vous ai toujours dit que vous réussiriez. Memento, Domine, David, quand vous serez dans votre gloire... Je vous dis, en vérité, que vous serez l'honneur du clergé de France1. »
1 Cf. G. Pailhès, Chateaubriand, sa femme et ses amıs, p. 307. ↩
Cependant, la vie que l'on menait au Chapitre de Lyon eut bien vite raison de cette mélancolie. A la fin de l'été 1805, comme nous l'avons vu, M. et Mme de Chateaubriand faisant un voyage en Suisse s'arrêtèrent à Lyon.
Les Mémoires d'Outre-Tombe contiennent de jolis détails sur ce séjour. On dînait chez M. Saget, dont la maison, bâtie sur le coteau de Sainte-Foy, était le rendez-vous des chanoines de Saint-Jean : « Certains jours, à Sainte-Foix (sic) on étalait une certaine tête de veau marinée pendant cinq nuits, cuite dans du vin de Madère et rembourrée de choses exquises ; de jeunes paysannes très jolies servaient à table ; elles versaient l'excellent vin du cru dans des dames-jeannes de la grandeur de trois bouteilles. Nous nous abattions, moi et le Chapitre en soutane, sur le festin Saget : le coteau en était tout noir1. » Comment dans ces « délices de Capoue » Bonnevie eût-il gardé rigueur au sort? « L'abbé Bonnevie est ici, de retour de Rome, écrivait Chateaubriand à Joubert; il se porte à merveille, il est gai, il prêchaille et ne pense plus à ses malheurs2. »
1 Edit. Biré, t. II, p. 488. ↩
2 Id., p. 486. ↩
« Il prêchaille », le mot était dur pour le chanoine, dont les succès aratoires sont restés célèbres dans les fastes de l'histoire locale, et même dans la France entière. Cependant il ne faut pas trop protester, car cette éloquence nous paraît avoir été considérablement surfaite ; les expressions solennelles, les images de convention, les périphrases majestueuses3? s'y pressent, au point d'étouffer l'idée et surtout de lui enlever toute couleur originale ; pour avoir voulu imiter la grande phrase de Chateaubriand, ample, caressante, brillante, il n'atteignait qu'à la fadeur et à la prétention1.
3 Ce goût pour les périphrases lui inspira, un jour qu'il prêchait à Saint-Jean et qu'un chien était entré dans l'église cette interpellation au suisse : « Enfant de l'Helvétie, chassez hors du temple cet importun symbole de la fidélité. » Cité dans les Lettres de Fr. Ozanam, t. 1, p. 38, note. ↩
1 On lit sur Bonnevie ce curieux morceau dans une Biographie contemporaine des gens de lettres de Lyon, pamphletanonyme de 1826 : « Sermonneur à prétentions, M. Bonnevie porte le camail et convoite la mitre. Ses grandes phrases, qui ne disent rien, ont pourtant trouvé des admirateurs. On se rappelle ce brillant éloge qui lui fut donné publiquement par M. Pérenon : Le male Bossuet, le tendre Fénélon, Lorsque dans ses discours un chacun les désigne, 'Sont toujours appelés, l'un de Cambray le cygne, L'autre, l'aigle de Meaux, juste comparaison ; Mais quel nom te donner, éloquent Bonnevie, Puisque tu réunis la force à l'onction. Ah ! je veux désormais qu'en dépit de l'envie, On te nomme partout le lion de Lyon. ↩
Mais l'abbé Bonnevie ne nous intéresse ici que par rapport à son illustre ami, et nous allons chercher quelle place il a tenue dans le cœur de Chateaubriand.
Dès 1804, Bonnevie se plaignait que Chateaubriand ne lui écrivît plus. Mais tous les amis de jeunesse du grand écrivain ont pu lui faire le même reproche : M. de Raynal, l'éditeur des Correspondants de Joubert, signale une « lacune considérable » dans la correspondance de Chateaubriand et de Joubert, puisqu'il passe de l'année 1804 à l'année 1822. Sainte-Beuve avait aussi remarqué que Chateaubriand cessait d'écrire à Guéneau de Mussy dès 1804; on ne connaît que deux lettres de Chateaubriand à Chênedollé, entre 1806 et 1820. M. Pailhès, pour éclaircir ce mystère, cite ce passage d'une lettre inédite de Mme de Chateaubriand à Clausel de Coussergues : « M. de Chateaubriand, à un peu de goutte près, se porte à merveille; il a le corps presque aussi bon que la tête, qui n'a pas faibli d'une idée. Pour le cœur, tant qu'il battra, ce sera pour son Dieu, pour son roi et aussi pour ses amis. Mais il est comme vous, sa constance n'est pas au bout de sa plume, et il aimerait mieux aller savoir de vos nouvelles en Rouergue que de vous en demander par une lettre1. »
1 M de Chateaubriand, p.8 ; lettre du 18 novembre 1840. ↩
Sous cet oubli matériel, l'amitié subsista-t-elle? Les témoignages que nous pouvons indiquer pour défendre la fidélité de Chateaubriand sont en petit nombre.
En 1823, le critique Dussault, dans une lettre à l'abbé Bonnevie, s'exprimait ainsi : « Je supplie M. de Bonnevie de ne pas oublier la recommandation dont il a bien voulu se charger ; je sais que M. de Chateaubriand est plein de bienveillance pour moi, et je suis sûr qu'un mot de M. l'abbé de Bonnevie qu'il aime beaucoup le déterminera à faire une chose à laquelle j'attache le plus vif intérêt1. »
1 Lettre inédite, 9 septembre 1823. ↩
En 1831, M. et Mme de Chateaubriand sont à Genève ; Chateaubriand voudrait bien rentrer à Paris, mais il craint de laisser sa femme seule ; il songe à l'abbé Bonnevie qu'ils avaient eu l'intention, l'année auparavant. d'emmener avec eux, en qualité de « grand aumônier », comme disait spirituellement Mme de Chateaubriand. Il lui écrivait donc de Genève, le 16 août 1831:
« L'abbé, ma femme a reçu votre lettre, mais moi, je n'entends pas raillerie et je vous déclare que je me brouille avec vous si vous ne tenez pas votre parole. Je ne pars que du 25 au 28 ; ainsi vous avez le temps de faire votre octave surmonté (sic) de votre huitaine. Vous serez bien logé, vous aurez une grande chambre. Berthe sera auprès de vous dans la chambre d'Hyacinthe, car il faut que Berthe vienne, ma femme le veut2. Ainsi, vous aurez votre ménage à part. Les médecins de Genève sont les meilleurs du monde ; le mien, M. Coindé vous soignera. Le mois de septembre est superbe ici. Vous ferez des courses avec ma femme. Vous prêcherez partout. Ma présence à Paris vous mettra à l'abri de tout soupçon de machinations avec moi. Enfin, je ne vois pas l'ombre d'une raison pour rester à Lyon. Ma pauvre femme sera seule ; elle est souffrante ; vous devez, comme une bonne œuvre, venir la garder. J'attends ici votre réponse ; qu'elle soit prompte et décisive. J'en accuserai Berthe si elle est négative. Bonjour, ingrat abbé. Hyacinthe est parti cette nuit pour Paris1. »
2 Berthe était la domestique du vieil abbé ; tous les amis du chanoine connaissaient l'empire qu'elle avait sur l'esprit de son maître et parlaient d'elle volontiers. Collombet. écrivant à Chateaubriand le 28 septembre 1837, disait : « Je vois quelquefois l'abbé de Bonnevie qui est toujours un vieillard plein de verdeur. Berthe se plaint, malgré ses chats nombreux, de ne pouvoir prendre les rats de M. le chanoine! La pauvre Berthe est maintenant une ruine. Pardonnez-moi cette digression en faveur du sujet. » Lettre inédite, bibl. de Lyon, Fonds Coste, mscr., 1113-8. - Ges quelques lignes relatives à Berthe détruisent la légende que l'on a voulu récemment accréditer : cf. Une Vie, Aimé Vingtrinier, p. 29. ↩
1 Cf. Pailhès, Me de Chateaubriand d'après ses mémoires, p. 240. ↩
Tel était le grand homme dans l'intimité, gracieux, spirituel, gardant, malgré tout, son grand air et sa plume d'or ; comme on regrette qu'il n'ait pas eu plus souvent à demander des services à l'abbé Bonnevie !
Un biographe de Bonnevie écrivait : « Qui ne sait que le roi de la littérature française écrivait assez souvent à l'orateur lyonnais, qu'il ne passait jamais dans notre ville sans l'honorer de sa visite, qu'il le prenait familièrement bras dessus, bras dessous, pour aller avec lui dans le cabinet de notre jeune littérateur, M. Collombet, encourager ses talents et récompenser ses précoces et nombreux travaux, par sa glorieuse approbation, et couvrir sa modestie de l'éclat de son génie1.i Le tableau est joli, mais il faut ajouter que cette visite de Chateaubriand à Collombet a été unique, et il est à craindre que ses lettres à Bonnevie aient été très rares aussi ; en tout cas, si le biographe a eu sous les yeux cette correspondance, pourquoi a-t-il été si discret? Un an avant cette fameuse visite, en 1837, Sainte-Beuve était passé à Lyon, et avait vu chez Collombet l'abbé Bonnevie. Rentré à Paris, il écrivait à Collombet : « J'ai vu M. de Chateaubriand chez Mme Récamier et lui ai fait part des souvenirs de M. l'abbé de Bonnevie : il y a été très sensible2. » Et c'est tout : encore cette formule de politesse a-t-elle été ajoutée en marge par Sainte-Beuve, probablement par acquit de conscience !
1 Revue du Lyonnais, 2° série, t. 1, p. 305. ↩
2 Cf. Lettres inédites de Sainte-Beuve, publiées par C. Latreille et M. Roustan, 1903. ↩
Les Mémoires d'Outre-Tombe achèvent de nous édifier sur la froideur des sentiments de Chateaubriand pour l'obscur chanoine de Lyon, le « joyeux abbé de Bonnevie » comme il l'appelle1. Il nous a pourtant confié que Mme de Beaumont, à son lit de mort, désira pour confesseur l'abbé Bonnevie : « Je le vis revenir une heure après, dit-il, essuyant ses yeux et disant qu'il n'avait jamais entendu un plus beau langage, ni vu un pareil héroïsme ?. »
1 Edit. Biré, t. II, p. 335. = Id., p. 372, vos amis et sûrement à vous aussi. Croyez que l'air de l'infirmerie vous eût été plus salutaire que les eaux de ↩
De telles obligations se peuvent-elles oublier? Mais Chateaubriand, absorbé par d'autres soins, n'avait pas le temps d'écrire à ses amis : Mme de Chateaubriand, dévouée comme toujours, se substituait à lui pour recueillir cet héritage d'amitié, et c'est elle qui veillait pieusement sur les souvenirs d'un passé auquel elle n'avait pourtant pas été associée. « Mme de Chateaubriand, dit le biographe de Bonnevie, l'estimait et l'aimait comme on aime et comme on estime un homme de bien. Elle accueillait dans sa société, comme des amis, ceux qui se présentaient chez elle avec une simple recommandation de son futur grand aumônier et combien de nos concitoyens, jaloux de connaître l'auteur du Génie du Christianisme, ne jouirent de cette faveur que par la grâce de M. l'abbé Bonnevie1.i
1 Revue du Lyonnais, id., p. 323. Ce fut le cas d'Ozanam : cf. Notice sur Ozanam, par Lacordaire. ↩
Mme de Chateaubriand écrivit à son « cher comte de Lyon » un grand nombre de lettres, dont quelques-unes ont été reproduites par la Revue du Lyonnais et, plus récemment, par M. Pailhès2.
2 Dans Mme de Chateaubriand, lettres inédites à Clausel de Cousserques. - On trouvera dans la Revue du Lyonnais, 2° série, t. 1, 1850, p. 305 et ss., une lettre de juillet 1830, non publiée par M. Pailhès. ↩
En voici une qui a jusqu'ici échappé aux recherches des biographes; on y admirera la plume fine et piquante de cette femme d'esprit :
Mon bon cher Abbé, il faut beaucoup vous aimer pour ne pas vous tenir rigueur : pas un mot de vous pendant et après vos mémorables journées. Ensuite, à vous entendre, ce sont vos amis qui vous ont abandonné, tandis que vous avez été l'objet de l'inquiétude de tous, et que tous vous ont écrit, excepté moi, qui ai passé quatre mois dans mon lit avec deux ou trois maladies mortelles. Enfin, vous nous donnez signe de vie et vous vous portez bien, voilà l'essentiel ; cependant une chose nous fâche encore, c'est qu'après tant de promesses il paraît que vous ne songez pas à venir à Paris; c'est un grand bonheur que vous enlevez à la Charbonnière (sic); mais tout n'est pas perdu si vous le voulez (malgré Berthe) ; voilà le beau temps pour voyager; les grandes chaleurs sont passées et le froid pas encore arrivé; soumettez-vous donc à l'ennui d'une diligence et arrivez-nous vers le milieu de septembre. Si vous faites cela, avec l'intention de passer l'hiver avec nous, je vous donne absolution générale pour tous vos péchés, dont le plus grand, dit votre vieil ami, est de lui nier la belle et longue lettre qu'il vous a écrite il y a quelque temps et dont vous ne voulez pas lui tenir compte. Mme de X... arrive ; elle vous a vu et nous a donné de vos nouvelles. La bonne dame est toujours leste comme à quinze ans, mais sourde comme d'ordinaire à son âge, infirmité qu'elle veut cacher à tout prix, ce qui fait que, lorsqu'on lui dit qu'on est fort souffrant, elle répond qu'elle en est charmée. Adieu, très cher Abbé, ne doutez jamais de la sincérité de notre invariable attachement. Le patron me charge de vous dire que, lorsque vous aurez irrévocablement fixé le jour de votre départ, il vous écrira quatre pages de remerciements. Mille compliments à la bonne Berthe ! 25 août 18311.
1 Lettre autographe tirée de la collection de M. Péricaud. ↩
M. l'abbé Pailhès possède un certain nombre de lettres inédites de Chateaubriand et de sa femme au « cher comte de Lyon », et il part de là pour soutenir la constante amitié de Chateaubriand pour l'abbé Bonnevie.
Cependant, lui-même est obligé de convenir que, la plupart du temps, c'est Mme de Chateaubriand qui tient la plume, et que Chateaubriand se contente d'y ajouter parfois quelques lignes. Ainsi, au bout d'une lettre de sa femme, il écrit un jour : « Eh ! bon Dieu, cher Abbé, vous oubliez toujours que je ne vous oublie jamais, que vous avez cent lettres de moi qui vous le disent et que je vivrais cent ans que mon attachement serait le même. » - Une autre fois, il écrit de sa main ce post-scriptum : « Allons, cher Abbé, recommençons encore une année ensemble; je veux marcher jusqu'au bout avec vous et je vous embrasse tendrement. »
En attendant que M. Pailhès complète les citations qu'il a bien voulu nous communiquer, nous ne pouvons que partager le préjugé courant, qui accuse l'égoïsme de Chateaubriand : les êtres créés par son imagination lui furent toujours des amis plus vivants que les meilleurs de ceux aux - quels son existence avait été mêlée; ses grands rêves d'artiste l'arrachaient à une réalité faite pour les esprits ordinaires. Joubert le savait bien, lui qui, dans une lettre de 1803, disait de Chateaubriand : « Il n'est pas assez occupé des autres et pas assez détaché de lui. »
En terminant la relation de son voyage au Mont-Blanc, Chateaubriand écrivait : « Il y a des montagnes que je visiterais encore avec un plaisir extrême : ce sont celles de la Grèce et de la Judée. J'aimerais à parcourir les lieux dont mes nouvelles études me forcent de m'occuper chaque jour; j'irais volontiers chercher sur le Tabor et le Taygète d'autres couleurs et d'autres harmonies, après avoir peint les monts sans renommée et les vallées inconnues du Nouveau-Monde1. L'année suivante, il réalisait sa chimère de Grèce; le 13 juillet 1806, il quittait Paris à destination de Jérusalem.
1 Édit. Pourrat, t. XIII, p. 142. ↩
Il traversa Lyon avec Mme de Chateaubriand, qui l'accompagnait jusqu'à Venise. Celle-ci, de Venise, écrivait à Mme Joubert, le 26 juillet 1806 : « Vous savez notre histoire de Lyon. A présent, vous comprendrez comment on aime mieux un brigand qu'un pistolet2.i
2 Les Correspondants de Joubert, p. 211. ↩
D'autre part, le Bulletin de Lyon publiait, le 19 juillet, l'entrefilet suivant :
Mercredi dernier, deux pistolets chargés partirent de l'intérieur d'une voiture de poste qui traversait la place Bonaparte. Heureusement personne n'a été blessé. Cet accident, qui aurait pu être très funeste, est un nouvel appel à la prudence.
On aperçoit tout de suite la corrélation entre les deux faits : l'histoire de Lyon, comme dit Mme de Chateaubriand, et l'accident des deux pistolets, rapporté par le journal lyonnais. Le Bulletin, très renseigné pourtant sur les faits et gestes de Chateaubriand, puisque le même numéro, immédiatement après l'aventure en question, signale le passage récent de Chateaubriand à Lyon, n'a pas jugé bon d'être plus explicite ; mais son silence est suppléé par une longue lettre de Joubert à Mme de Vintimille1 ; l'histoire de Lyon y est contée, en détail, avec verve, et l'on s'étonne que le chroniqueur du Bulletin ait perdu l'occasion d'une relation si piquante. A Paris, le matin de son départ, Chateaubriand se fit apporter des armes, pistolets, carabines, espingoles, et en acheta pour 8oo francs. « Il eut besoin, sans doute, de beaucoup d'adresse, dit le narrateur, pour distribuer ce surcroît d'équipage dans sa voiture déjà pleine, et surtout pour l'y cacher aux yeux très pénétrants de Me de Chateaubriand, qui lui avait déclaré, l'avant-veille, en ma présence, qu'en voyage, elle aimerait mieux voir un brigand qu'un pistolet. » A Lyon, il s'arrêta, et, le jour de son départ, il passa la matinée à charger ses armes. Puis « il part ; au moment où la voiture arrivait sur la place Bellecour, un de ses pistolets prend feu sur son repos ; au bruit de l'explosion, Me de Châteaubriand s'évanouit ; les chevaux s'arrêtent ; tout le monde accourt et les environne. On descend ; personne, grâce au ciel, n'est blessé; Mm de Chateaubriand revient à elle, et déjà on se félicite d'avoir échappé au péril, quand tout à coup quelqu'un s'écrie que le feu est à la voiture. Je suppose qu'il en sortait de la fumée et que la pensée que le pistolet parti n'était pas le seul fit craindre à tous une seconde explosion. Chateaubriand ne dit rien de tout cela, mais on l'imagine aisément, car tout le monde prit la fuite, à ce qu'il dit. Alors il se ressouvint qu'il avait caché dans un coin quatre ou cinq livres de poudre. « Heureusement, dit-il, il ne perdit point la tête ; il ouvrit sa voiture, y monta, saisit le paquet fatal, et trouvant que les cordons étaient en feu. il l'éteignit. Sans son courage et son industrie, ajoute-t-il, car l'abominable ose se vanter, plaisanter même, lui, sa femme, la berline, le postillon et les chevaux étaient en l'air ! » Il finit en m'assurant qu'une demi-heure après tout était réparé, et que, de là à Turin, tout s'est passé le mieux du monde. »
1 Les Correspondants de Joubert, p. 212-216. ↩
Le fidèle Ballanche avait promis d'aller à Venise chercher Mme de Chateaubriand. pour la ramener en France. Il se fit attendre quelques jours ; enfin il vint un soir; et, dès le lendemain matin, à cinq heures, sans qu'on lui laissât le temps de voir et d'admirer Venise, les deux voyageurs s'embarquaient pour Fusina1. C'est ainsi que le bon Ballanche « allait partout où on le menait, sans qu'il y eût la moindre affaire » comme disait son ingrat ami.
1 Cf. Souvenirs de Mme de Chateaubriand, dans E. Biré, Mémoires, t. II, p. 506, note. ↩