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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand Chapitre II. Premières impressions. Rapports de Châteaubriand avec l'Académie de Lyon La procession de la Fête-Dieu à Lyon

Chapitre II. Premières impressions. Rapports de Châteaubriand avec l'Académie de Lyon La procession de la Fête-Dieu à Lyon

Chateaubriand · 26 min de lecture · p. 14–40 · chapitre 3 sur 14

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : A. Fontemoing, 1905, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

C'est au mois d'octobre 1802, que Chateaubriand vit Lyon pour la première fois. Il quitta Paris le 18 pour s'en aller à Avignon saisir une contrefaçon du Génie du Christianisme. Il s'arrêta à Lyon et y séjourna jusqu'au 27 octobre. Le 6 novembre, il écrivait d'Avignon à son ami Fontanes :

« Je vous avoue que je suis confondu de la manière dont j'ai été reçu partout; tout retentit de ma gloire, les papiers de Lyon, etc., les Sociétés, les préfectures ; on annonce mon passage comme celui d'un personnage important. Si j'avais écrit un livre philosophique, croyez-vous que mon nom fût même connu ? Non ! j'ai consolé quelques malheureux, j'ai rappelé des principes chers à tous les cœurs dans le fond des provinces ; on ne juge pas ici mes talents, mais mes opinions. On me sait gré de tout ce que j'ai dit, de tout ce que je n'ai pas dit, et ces honnêtes gens me reçoivent comme le défenseur de leurs propres sentiments, de leurs propres idées. Il n'y a pas de chagrin, pas de travail que cela ne doive payer. Le plaisir que j éprouve est, je vous assure, indépendant de tout amour-propre : c'est l'homme et non l'auteur, qui est touché1 ».

1 Lettre publiée par M. l'abbé Pailhès, Chateaubriand, sa femme et ses amis, p. 109. ↩

A Lyon, le Génie du Christianisme était vraiment, comme le dira bientôt Chateaubriand lui-même, dans sa véritable patrie.

Le calme était revenu dans la grande cité; Bonaparte avait rendu la paix à la F'rance, et partout renaissait la confiance dans les destinées de la nation. Lyon, particulièrement, ressentit les bienfaits de l'ordre nouveau. Vers la fin de 1801, Bonaparte premier consul, orné des lauriers de la victoire et de la paix, comme on disait alors, annonçait son arrivée à Lyon ; deux ministres devaient l'accompagner, et pendant qu'il y recevrait les préfets de presque un tiers de la France, une assemblée nombreuse, une Consulta, devrait y réunir l'élite des citoyens de la République cisalpine, appelés à délibérer sur la constitution de leur patrie. L'âme lyonnaise, soulevée comme au-dessus d'elle-même, célèbre avec lyrisme l'heureuse nouvelle; écoutez le ton dithyrambique du Journal de Lyon et du Midi1:

1 Journal rédigé parJ.-B. Dumas et Fr.-Ant. Delandine, membres de l'Athénée; il a existé, du ¡er nivôse an X (22 décembre 1801), jusqu'au 27 ventôse de la même année. ↩

« Lyon était hier le boulevard contre lequel l'anarchie dirigeait ses hordes et ses flambeaux ; aujourd'hui c'est un sanctuaire où les peuples se pressent pour jouir des fruits de la paix et des arts : Lyon était hier une arène où des tigres assouvissaient leurs fureurs ; aujourd'hui c'est le temple où Trajan promet au monde de se sacrifier à sa félicité.

«..... Habitants de Lyon, appréciez votre situation; accueillez les bienfaits du Gouvernement, et, remontant dans votre souvenir, mesurez par la pensée l'intervalle immense qui sépare votre position actuelle du moment où les barbares voulaient passer la charrue sur vos édifices2.i

2 Numéro du 13 nivôse an X. ↩

Le sentiment religieux, refoulé dans son expansion extérieure pendant les sombres jours de la persécution, se manifesta, dès que cessèrent les mesures de rigueur contre les catholiques et les prêtres non assermentés. L'auteur d'une brochure anonyme intitulée : Tableau historique du rétablissement du culte à Lyon1, nous montre les oratoires s'ouvrant plus nombreux en 1800 et plus vastes, « où tous les fidèles étaient reçus indistinctement, et où les offices étaient célébrés d'une manière régulière; la chapelle de l'ancienne Commanderie de Saint-Antoine, qui était devenue propriété privée, put même se transformer en église, desservie par un curé, sans que l'autorité intervînt ; vers le même temps, M&' d'Aviau, archevêque de Vienne, se rendait à Lyon dans une maison située près du quai Saint-Clair, et ordonnait douze prêtres.

1 D'après des documents inédits et les témoignages des contemporains, par l'auteur de Fourvière au xIx siècle (Lyon, Pélagaud, 1853). ↩

La tolérance religieuse se faisait de plus en plus grande; à la fin de l'année 1801, trois églises étaient déjà rendues au culte, et desservies par des prêtres non constitutionnels : Saint-Bruno des Chartreux, les Augustins, Saint-Pierre.

Quant parvint à Lyon (24 avril 1802), la nouvelle officielle de la proclamation du Concordat, une religieuse agitation s'y produisit. « Des témoins oculaires, dit l'auteur du Tableau historique, nous ont raconté que ce fut une sorte de délire. On courait dans les rues, avide de se rencontrer, de redire la bonne nouvelle, de la répéter mille fois : C'est la paix qui nous est rendue, ce sont nos églises ouvertes, nos autels, nos prêtres, gloire à Dieu! On se pressait dans les oratoires, le Te Deum retentissait de tous les côtés, la ville entière était comme un temple, d'où montait incessamment vers le ciel une immense acclamation de reconnaissance. Quelques-uns, emportés par leur ardeur, couraient d'un oratoire à l'autre et ne pouvaient se rassasier de redire l'hymne de la délivrance. Puis on s'arrêtait pour écouter les sons graves du bourdon de la cathédrale qui se fit entendre plusieurs fois pendant la journée, et l'on savourait en quelque sorte ces accents dont chaque vibration, retentissant jusqu'au fond de l'âme, en faisait jaillir un tressaillement nouveau » (p. 65).

Dans son livre du Sentiment, Ballanche avait déjà proclamé son impatience de fuir dans la solitude des temples, de se réfugier à l'ombre des saints autels; quelques jours après, un poète connu pour avoir écrit plusieurs pièces de théâtre et une traduction de Goldoni, Amar Durivier, publiait un poème en quatre chants, le Culte rétabli et l'Anarchie vaincue : l'aurore des temps nouveaux allait se lever sur Lyon et l'horizon pouvait s'enflammer des lueurs éclatantes du Génie du Christianisme1.

1 Remarquons cependant comme le Journal de Lyon et du Midi, faisant un compte rendu du livre d'Amar Durivier, évite de prononcer le nom de christianisme : « Le troisième chant surtout, y lit-on, renferme de belles images, de grandes vérités et les principes d'une morale juste et universelle, que des sophistes peuvent obscurcir dans certaines sociétés, mais jamais effacer du cœur de l'homme » (3 pluviôse an X, 23 janvier 1802) : c'est le déisme vague du xvII® siècle, la morale de Voltaire et de Housseau. ↩

Il y avait bien une ombre au tableau : la place faite au clergé constitutionnel par le Concordat. Le Concordat avait été connu officiellement à Lyon le 24 avril 1802 ; et dès le 29 juillet, les curés desservants de plusieurs églises paroissiales écrivaient en leur nom et en celui de Lous leurs confrères non retraités du département une lettre à M. de Mérinville, évêque de Chambéry, administrateur du diocèse de Lyon : ils se plaignaient des conditions qu'on voulait mettre à leur réunion avec leurs confrères insermentés2. Ces dissensions s'apaisèrent, grâce à l'intervention directe du Premier Consul, qui manda à Paris les principaux représentants du clergé de Lyon (octobre 1802), et quand Chateaubriand passa pour la première fois à Lyon, il ne vit aucune trace de mésintelligence : tous les cœurs s'unirent dans un unanime hommage à l'auteur du Génie.

2 Ces préventions contre un traité suspect de favoriser des accommodements presque scandaleux se montrent bien dans ce fragment d'une lettre, écrite quarante ans après par l'abbé Montagnier, vicaire général de M& de Pins : « Lors de l'organisation du diocèse par le cardinal, J'étais sur les lieux. Ce fut d'abord un véritable crèvecœur pour tous les catholiques, quand nous vîmes à côté de Son Eminence, sur les marches du trône pontifical, en qualité de vicaire général, le chef du clergé constitutionnel de Lyon (l'abbé Renaud). Nous ne comprenions rien non plus au placement si prompt et si universel de quantité de prêtres qui avaient marqué dans ce parti. C'était comme un gémissement général dans tous ceux qui avaient le schisme en horreur. » (Lettre publiée par M. Tabbé Vanel, le Père Lacordaire, Mgr Affre et l'abbé Cattet, dans le Bulletin historique du diocèse de Lyon, janvier ıgo3.) ↩

Ce que fut son séjour à Lyon, Chateaubriand nous l'a raconté lui-même dans ses Mémoires. Avec quelle fraîcheur ces lointains souvenirs sont-ils encore gravés dans son imagination ! Chateaubriand jouissait avec ivresse de sa jeune gloire ; il ouvrait sur les hommes et sur les choses des yeux indulgents et ravis ; la lumière du Midi, la majesté du Rhône et ses colères sauvages qui arrêtaient le bateau de poste, le spectacle pittoresque des coteaux, des amphithéâtres, des deux fleuves, tout le transportait :

« Lyon, dit-il, me fit un extrême plaisir. Je retrouvai ces ouvrages des Romains que je n'avais point aperçus depuis le jour où je lisais dans l'amphithéâtre de Trèves quelques feuilles d'Atala, tirées de mon havresac. Sur la Saône passaient d'une rive à l'autre des barques entoilées, portant la nuit une lumière ; des femmes les conduisaient ; une nautonière de dix-huit ans, qui me prit à son bord, raccommodait, à chaque coup d'aviron, un bouquet de fleurs mal attaché à son chapeau. Je fus réveillé le matin par le son des cloches. Les couvents suspendus aux coteaux semblaient avoir recouvré leurs solitaires. Le fils de M. Ballanche, propriétaire, après M. Migneret, du Génie du Christianisme, était devenu mon hôte : il est devenu mon ami. Qui ne connaît aujourd'hui le philosophe chrétien dont les écrits brillent de cette clarté paisible sur laquelle on se plaît à attacher les regards comme sur le rayon d'un astre ami dans le ciel1 ».

1 Mémoires d'Outre-Tombe, édit. Biré, t. II, p. 307. ↩

L'Académie de Lyon qui comptait plus de cent ans d'existence, et qui venait de renaître avec le siècle sous le nom d'Athénée n'avait pas encore, après les vacances de l'été, repris ses séances lors du passage du grand écrivain. Mais l'un de ses membres, Ballanche, se fit dans le Bulletin de Lyon l'interprète des sentiments de ses collègues et avec cette éloquence emphatique, mais harmonieuse et fièrement déployée, dont il avait le secret, il s'écriait :

« Arrête-toi dans nos murs, illustre voyageur ; nous te montrerons nos sites romantiques, nos jardins, nos riches coteaux, nos vallées enchanteresses ; nous te ferons remarquer les souvenirs du peuple-roi se perdant derrière les souvenirs plus augustes de la religion, et, par delà encore tous ces antiques souvenirs, la mémoire confuse des temps druidiques. Nous te ferons admirer dans nos manufactures le développement le plus étonnant de l'industrie humaine. Nous te dirons que les meilleurs mœurs qu'elle puisse obtenir dans l'état de la civilisation, nous les avons. Peut-être aussi nous te parlerons de la conduite noble, généreuse et sublime des habitants de Lyon pendant la Révolution. Tu peindras alors nos ruines encore fumantes d'une foudre sacrilège, les arbres de nos bocages empreints de témoignages affreux ; tu errerais sur les rivages de nos fleuves ; et, parmi le mugissement des eaux, au milieu du bruit des vents se brisant sur nos coteaux, tu t'abandonnerais à de profondes rêveries1. »

1 Cette épopée lyonnaise qu'il voulait faire entendre à Chateaubriand, Ballanche avait essayé de l'écrire, avant même de composer son livre du Sentiment. En 1833, dans la préface générale qu'il mit en tête d'Antigone, il s'exprimait ainsi : « Elevé au milieu des terreurs de la Révolution, et témoin de l'héroïsme de mes concitoyens, j'imaginai de raconter, dans une sorte de composition épique, toutes les circonstances de l'insurrection lyonnaise en 1793, du siège qui en fut la suite, des effroyables malheurs qui pesèrent sur ma ville natale. » ↩

Des confidences de Chateaubriand permirent à Ballanche de saluer le livre que projetait alors l'auteur du Génie et qu'il ne devait pas écrire. Il s'agissait d'une sorte de Voyage en France, auquel il n'est pas douteux que Chateaubriand ait songé en 1802, car dans la même lettre à Fontanes, déjà citée, il disait :

« J'ai un dernier projet ; si on ne fait rien de moi, ce qui est très probable, je proposerai à votre ami (Bonaparte) de me faire faire le voyage de France en détail. Il me donnera un peintre et nous aurons un ouvrage complet sur ce vaste empire dont il n'existe pas une description passable. Cet ouvrage a manqué au siècle de Louis XIV. J'en ai tous les plans et toutes les parties dans la tête1. »

1 Cf. Pailhès, id. - Ces quelques lignes avaient paru déjà dans le Catalogue Bovet, séries V et VII, p. 288. - Avant de quitter Paris, le 15 octobre, Chateaubriand annonçait en ces termes son voyage à Chénedollé alors en Normandie : « Mon cher ami, je pars lundi pour Avignon... je reviens par Bordeaux et par la Bretagne. J'irai vous voir à Vire et je vous ramènerai à Paris. » Cf. Mémoires d'Outre-Tombe, édit, Biré, t. II, p. 307, note. ↩

Ballanche ne doutait pas que le talent singulier de Chateaubriand, pour les descriptions ne fût à l'aise dans un pareil sujet et que la France ne l'inspirât aussi bien que ce Nouveau-Monde dont il avait rapporté le tableau enchanteur :

« Quel autre mieux que lui, disait-il, pourrait s'emparer de ces tableaux si riches et si animés qu'offre chaque contrée de la France? Quel autre aurait la même magie de style et le même charme d'expressions pittoresques ? Qui pourrait mieux saisir ces harmonies qui existent entre les événements, les institutions, les monuments, les mœurs et les sites? Qui pourrait mieux dessiner, avec les couleurs mélancoliques du sujet, ces ruines de différents âges dont les unes, encore apparentes, pendent en divers accidents et menacent de couvrir entièrement celles qui déjà s'effacent? »

Quelques mois après, Chateaubriand fit un nouveau séjour à Lyon. Nommé secrétaire de légation à Rome auprès du cardinal Fesch, il quitta Paris, quelques jours avant l'ambassadeur, et l'attendit à Lyon. Il y arriva le 28 mai 1803, veille du dimanche de la Pentecôte, comme en témoigne la lettre suivante qu'il écrivit à Chénedollé et à Joubert :

« Lyon, dimanche de la Pentecôte, 1803. Je suis arrivé hier au soir à II heures. Si le cardinal m'avait suivi d'aussi près qu'il l'avait dit, il serait ici actuellement. Ainsi, je conclus qu'il n'est pas parti, et Dieu sait quand il arrivera! Je crains bien d'être ici pour une huitaine de jours1. »

1 P. Raynal, les Correspondants de Joubert, p. 176. ↩

En réalité, il ne devait repartir que le 15 juin, car le cardinal Fesch retarda son départ de Paris, n'arriva à Lyon que le jeudi 2 juin et décida d'y passer quelques jours, avant une absence qu'il prévoyait durer de longs mois. Pourtant Chateaubriand n'eut pas lieu de regretter ce retard comme on va le voir ; il allait recevoir des Lyonnais un accueil digne de sa brillante réputation. Son premier voyage, il l'avait fait, pour ainsi dire incognito ; cette fois les corps officiels rivalisèrent d'empressement auprès de lui.

Le mercredi ler juin, M. Bérenger, proviseur du Lycée, associé de l'Institut, entouré de tous les savants et de tous les littérateurs de Lyon, le reçut dans la Bibliothèque de la ville. On ne nous a pas conservé les discours qui furent échangés ; seuls, quelques vers improvisés pour la circonstance ont été reproduits dans le Bulletin de Lyon, du 15 prairial an XI (4 juin).

M. Petit, en présentant un de ses ouvrages à Chateaubriand, improvisa ce quatrain :

Au philosophe aimable, à l'orateur chrétien,

Dont l'éloquence au savoir réunie De la Religion fit aimer le Génie,

Par tous les prestiges du sien.

M. Bérenger fut plus prolixe sinon plus éloquent; voici quelques vers de sa longue improvisation :

Ton livre m'apparut, ô révolution !
O prodige divin de ma religion !
Jamais je ne la vis si belle...

La terre se rattache au ciel ; Je retrouve l'antique chaîne Qui la balance aux pieds de l'Eternel.

C'en est fait : le Génie, il me parle et m'entraîne

A sa hauteur il me soutient...

Oui, Chateaubriand, ton Génie Me rend à l'espérance et console ma vie ; J'embrasse avec orgueil le doux nom de chrétien. Chateaubriand se prêta de bonne grâce à toutes ces manifestations où son génie se confondait inévitablement avec celui de la religion1. Il ambitionna même l'honneur d'être mis en rapport avec l'Académie de Lyon.

1 Ce même jour, 12 prairial (1° juin), il écrivait à Fontanes : « Je suis comblé de marques d'intérêt et d'amitié dans cette bonne ville. On va jusqu'à me proposer de me donner une petite maison au bord de la Saône, si je veux me fixer ici...». Cf. Abbé Pailhés, Chateaubriand, sa femme el ses amis, p. 126. ↩

Le 18 prairial (7 juin, mardi), M. Bérenger offrit à l'Académie, au nom de Chateaubriand, la nouvelle édition du Génie du Christianisme avec cette lettre d'envoi :

Messieurs, Depuis longtemps Lyonnais par le cœur, la place qui me rapproche aujourd'hui de votre digne archevêque m'a presque rendu votre concitoyen. C'est à ce titre que j'ose vous présenter mon faible ouvrage, en le soumettant à vos lumières et à votre indulgence. L'église de Saint-Irénée fut le berceau du christianisme dans les Gaules, et cette même église a sauvé la foi dans les derniers jours de nos calamités. La cendre des martyrs de Lyon a été deux fois jetée dans le Rhône, et deux fois la religion est sortie de cette semence sacrée. Le Génie du Christianisme est donc ici dans sa véritable patrie ; mais en vous faisant l'hommage de mon livre, je n'ignore pas, Messieurs, que je l'expose à une dangereuse épreuve ; car plus vous êtes persuadés de l'importance du culte de nos pères, plus vous sentirez combien je suis resté au-dessous de mon sujet.

J'ai l'honneur, Messieurs, d'être... etc.

De Chateaubriand.

Lyon, 18 prairial, an XI (7 juin 1803.).

Séance tenante, M. Bérenger propose de nommer M. de Chateaubriand associé libre de l'Académie : ce fut le point de départ d'une discussion très curieuse, et que J.-B. Dumas, dans son Histoire de l'Académie de Lyon (t. II, p. 16g) a insérée textuellement.

Les Académiciens de Lyon n'eurent pas le mauvais goût de mettre en doute une gloire que la France entière avait acclamée ; ils étaient sensibles à l'énergie et au courage de celui qui avait entrepris la défense de la religion chrétienne, dans le temps où ses ministres étaient proscrits, et ses persécuteurs investis du pouvoir ; ils vantaient le style animé et séduisant de l'auteur, son érudition, ses tableaux pleins de grâce et de poésie. Quelques-uns même le comparèrent à Pascal, à Bossuet, à saint Augustin dans son livre de la Cité de Dieu.

Mais l'Académie comptait dans son sein des savants, et non seulement des littérateurs ; or, les savants ne voulaient pas oublier que le Génie du Christianisme dépréciait les travaux des savants, contestait même la certitude de la géométrie. De plus, tous, savants et littérateurs étaient Académiciens et, à ce titre, ils ne pouvaient oublier que le Génie s'ouvre (rer chapitre) par une diatribe contre les Académies de province appelées des « foyers de mauvais goût et de factions ».

Comment concilier le respect dû i l'écrivain du Génie et la rancune si légitime à l'adresse d'un détracteur ?

Les habiles suggérèrent un moyen qui sauvait la situation : un article du règlement ne permettait de procéder à une nomination que dans la dernière séance de floréal (mai), et dans la dernière de frimaire (décembre) ; on fit encore observer que « toutes les demandes d'agrégation doivent être inscrites à leur date, examinées ensuite par un Comité de présentation et jugées dans l'assemblée générale, convoquée pour cet effet à jour déterminé »

Néanmoins l'Académie n'osa pas recourir à ce moyen héroïque, et, après avoir affirmé « qu'une Société est dissoute, quand elle n'a plus de règlement et qu'elle ne peut jamais en avoir, s'il est permis de les enfreindre au gré des circonstances » elle délibéra mûrement, suivant la formule, et procéda de suite à la nomination. Chateaubriand fut élu.

Les considérants relevés par J.-B. Dumas sur le registre des délibérations, lui font payer cher cet honneur, car ils rappellent son mépris pour les sciences et pour les Académies de province. Cependant, tout ce ressentiment tombait devant la gloire de l'écrivain, et l'on se plaisait à voir dans l'hommage du Génie « l'exception la plus flatteuse » en faveur de l'Académie de Lyon : en conséquence « l'honneur de l'Académie exigeait que cette exception fût constatée sans délai et par tous les moyens possibles »

Le secrétaire fut chargé de lui annoncer sa nomination au titre de membre associé.

Deux jours après (20 prairial), Chateaubriand remerciait l'Académie par la lettre suivante, lue dans la séance du 25 prairial :

Monsieur.

Je m'empresse de vous remercier de la lettre que vous avez bien voulu m'écrire. Moins je mérite les éloges que vous me donnez, plus je suis sensible à Thonneur que l'Académie de Lyon m'a fait en m'admettant dans son sein. Je vous supplie, Monsieur, d'être l'interprète de mes sentiments auprès d'elle, et de recevoir, en particulier, l'assurance de la haute considération avec laquelle je suis, Monsieur,

Votre très humble et très obéissant serviteur.

De Chateaubriand1.

1 Lettre inédite. Cf. Académie de Lyon, correspondances, t. 1, manuscrit, n° 274. ↩

Chateaubriand connut-il les difficultés que son admission avait rencontrées? Bien plus qu'aurait-il dit s'il avait appris que, moins de deux mois avant le succès relatif obtenu par son livre à l'Académie, celle-ci avait entendu la lecture de la première partie d'un ouvrage sur le véritable génie du christianisme? L'auteur, M. Piestre, chef de division aux bureaux de la préfecture1, présentait son livre sous la forme d'une instruction donnée verbalement à un jeune homme, qui, après avoir fait de bonnes études, désire fixer ses idées sur la diversité des religions : dans la première partie, il traitait de l'origine de nos idées et de la nature de nos connaissances: « Toutes les opérations de l'âme et toutes les facultés, dit le compte rendu de la séance, y sont analysées, distinguées et définies avec autant de clarté que de précision. »

1 Piestre a rédigé le Journal de Lyon et du département du Rhône, qui exista du 2 janvier 1810 au 31 décembre 1813 (4 vol. in-4°). ↩

Cette lecture avait été faite le rer germinal (22 mars) ; un mois après la délibération relative à Chateaubriand, M. Piestre lisait à ses collègues la deuxième partie de son livre, et le secrétaire termine ainsi l'analyse consciencieuse qu'il inscrivit au registre des séances : « Ceux qui ont entendu M. Piestre ont dû prendre une idée aussi avantageuse de son cœur que de ses talents2.i

2 Séance du 2 messidor au X1 (21 juin). ↩

Coïncidence ironique due au seul hasard : avant l'arrivée et après le départ de Chateaubriand, l'Académie de Lyon applaudissait le véritable génie du christianisme; Chateaubriand n'en sut jamais rien et, dans une lettre à Joubert, datée de Turin, il ne lui cachait pas sa satisfaction :

« Vous savez déjà, lui écrivait-il, que l'Académie de Lyon m'a fait l'honneur de m'admettre au nombre de ses membres. Voici l'aveu : si le malin esprit y est pour quelque chose, ne cherchez dans mon orgueil que ce qu'il y a de bon ; vous savez que vous voulez voir l'enfer du beau côté? Le plaisir le plus vif que j'ai éprouvé dans ma vie, c'est d'avoir été honoré, en France. et chez l'étranger, des marques d'intérêt inattendu1. »

1 Lettre du 17 juin 1803. ↩

Pour se distraire, Chateaubriand visita la banlieue lyonnaise, el notamment, comme il dit lui-même, « l'abbaye des Deux-Amants et la fontaine de J.-J. Rousseau ». Les coteaux de la Saône lui parurent plus riants et plus pittoresques que jamais.

Entre temps, Chateaubriand ne négligeait pas ses intérêts d'auteur ; à Lyon, il retrouvait Ballanche qui lui proposa de faire une nouvelle édition du Génie. Chateaubriand y consentit et en prévint aussitôt son libraire de Paris, Migneret, par la lettre suivante :

« Je suis arrivé à Lyon, mon cher Monsieur, et je me hâte de vous prévenir des nouveaux arrangements que j'ai faits avec Ballanche. Il va entreprendre une édition in-18 en neuf volumes. Il fera cette édition, tandis que vous travaillerez à la vôtre in-8°, en quatre volumes, avec gravures après la lettre. Il vous enverra en échange des exemplaires de son édition pour des exemplaires de la vôtre et vous joindrez son nom à votre édition comme il joindra votre nom à la sienne, etc... ».

Quelques jours après, se produisit un événement qui fut une véritable surprise pour les Lyonnais, et qui enchanta l'imagination de Chateaubriand ; c'est la fameuse procession de la Fête-Dieu, faite à Lyon le 12 juin 1803.

L'année d'avant, une procession avait été faite à Lyon, dans le cloître des Chartreux ; mais cette manifestation intérieure ne suffisait pas à l'élan religieux des fidèles. Le cardinal Fesch prit sur lui de satisfaire la piété des Lyonnais. A peine descendu de voiture, il avait fait appeler près de lui, nous dit-on, le commissaire général de police. Monsieur, lui avait-il dit, j'ai l'intention de faire dimanche la procession du Saint-Sacrement, et cette procession sera générale : toutes les paroisses de la ville se rendront à Saint-Jean, afin de faire partie du cortège, prenez en conséquence

vos mesures pour que tout se passe convenablement1.

1 Tableau historique du Rétablissement du culte, p. 10o ; cf. Vie de Mor. Fesch, par Lyonnet. ↩

Toutes les objections du commissaire se brisèrent devant la ferme volonté du prélat, qui disait avoir le consentement du Premier Consul2.

2 Un article du Concordat interdisait les manifestations extérieures du culte dans les villes où se trouvait un consistoire protestant. Mais on ferma les yeux sur la violation de cet article, et des processions furent organisées, non seulement à Lyon, mais à Marseille et à Bordeaux : cf. Mémoires historiques sur les affaires ecclésiastiques de France pendant les premières années du XIX° siècle, t. I, p. 246. ↩

Le dimanche suivant, à deux heures de l'après-midi, la procession s'ébranla et pendant près de six heures parcourut, au milieu des fidèles prosternés, dans les rues tendues de tapisseries, ornées de guirlandes, pavées de fleurs, les quais de la Saône, la place des Terreaux, les quais du Rhône et la place Bellecour, où un reposoir splendide avait été dressé: « Le spectacle qui s'offrait à l'œil, dit l'auteur du Tableau historique, était imposant et sévère. Toute cette longue ligne de maisons qui s'étend au nord de la place était garnie de draperies. Du côté opposé, de vieux arbres, seuls vestiges de l'ancienne magnificence de ces lieux, étalaient leurs rameaux séculaires et formaient le fond du tableau. A droite et à gauche, des ruines, muets mais éloquents témoins des malheurs qui avaient désolé la cité. Sur ces ruines, dans l'espace qu'elles encadraient, dans les alentours, partout, des milliers de personnes dans un recueillement pieux. Au centre, des enfants couronnés de roses, des lévites à la tunique blanche, les restes de l'ancien clergé mêlés et confondus avec les prémices du sacerdoce renaissant, un prince de l'Eglise revêtu de riches ornements, le Dieu des miséricordes enfin qui bénissait toute cette foule agenouillée. Voilà ce qui faisait tressaillir les spectateurs de cette grande et religieuse scène, ce qui les remuait jusqu'au fond de l'âme, humectait leurs paupières de larmes que le souvenir du passé semblait rendre plus douces encore » (p. 104).

L'impression fut profonde. Quelques jours avant (19 prairial), le proviseur du Lycée, Bérenger, publiait dans le Bulletin de Lyon une Lettre sur les Processions, dédiée à M. de Chateaubriand ; il y décrivait les cérémonies dont la Fête-Dieu est le signal en Provence, où le culte parle si vivement à l'imagination, et il terminait :

« C'est à vous, peintre, poète, orateur et vrai philosophe, à vous dont l'immortel et délicieux ouvrage porte à la fois l'empreinte de tant de savoir et d'inspiration si sublime ; c'est à vous de décrire ces pompes chrétiennes dans la capitale qui en fut le berceau1. »

1 Le même n° du Bulletin de Lyon contient une pièce de vers signé L.. M., sur la Fète-Dieu : voici le début : Grâce au nouveau Cyrus, quel triomphe s'apprête ! Le tumulte des chars a cessé pour la fele ; Mille divers tapis aux portes sont tendus ; Sous des voiles flottants dans les airs suspendus Des autels sont dressés, dont l'ordre et l'industrie Dessinent l'appareil et la pompe fleurie... Comme on le voit, cette manifestation religieuse fut le résultat d'une conspiration générale ; les vœux de la plupart des Lyonnais en devancèrent la réalisation. ↩

Chateaubriand n'attendit pas d'être à Rome pour décrire ces pompes chrétiennes : le lendemain même du spectacle inoubliable, dont il venait d'être le témoin, il écrivait à Ballanche une belle lettre pour lui communiquer ses émotions :

« Quelle est, s'écriait-il, cette puissance extraordinaire qui promène ses cent mille chrétiens sur ces ruines? Par quel prodige la croix reparaît-elle en triomphe dans cette même cité où naguère une dérision horrible la traînait dans la fange ou le sang? D'où renaît cette solennité proscrite? Quel chant de miséricorde a remplacé si soudainement le bruit du canon et les cris des chrétiens foudroyés? Sont-ce les pères, les mères, les frères, les sœurs, les enfants de ces victimes qui prient pour les ennemis de la foi et que vous voyez à genoux de toutes parts, aux fenêtres de ces maisons délabrées et sur les monceaux de pierres où le sang des Martyrs fume encore? Les collines chargées de monastères non moins religieux parce qu'ils sont déserts ; ces deux fleuves où la cendre des confesseurs de Jésus-Christ a si souvent été jetée ; tous les lieux consacrés par les premiers pas du Christianisme dans les Gaules ; cette grotte de saint Pothin, les catacombes d'Irénée n'ont point vu de plus grands miracles que celui qui s'opère aujourd'hui. Si, en 1793, au moment des mitraillades de Lyon, lorsqu'on démolissait les temples et que l'on massacrait les prêtres, lorsqu'on promenait dans les rues un âne chargé des ornements sacrés et que le bourreau, armé de sa hache, accompagnait cette digne pompe de la Raison; si un homme eût dit alors : Avant que dix ans se soient écoulés, un prince de l'Eglise, un archevêque de Lyon, portera publiquement le Saint-Sacrement dans ces mêmes lieux ; il sera accompagné d'un nombreux clergé ; des jeunes filles vêtues de blanc, des hommes de tout âge et de toutes professions suivront, précèderont la pompe avec des fleurs et des flambeaux ; ces soldats trompés, que l'on a armés contre la religion, paraîtront dans cette fête pour la protéger : si un homme, disons-nous, eût tenu un pareil langage, il eût passé pour un visionnaire, et pourtant cet homme n'eût pas dit encore toute la vérité1 ».

1 Cf. Ouvres complètes, édit. Pourrat, t. VIII, p. 185. - Le texte que nous reproduisons diffère sur quelques points de celui qui fut publié en 1803. Cette description est justement célèbre ; et même elle laisse loin derrière elle le passage du Génie (partie IV, livre I, chap. vIII), où Chateaubriand a peint la procession des Rogations. N'est-ce pas cette page qui contient ce détail de mauvais goût : « Etonnés de ces cantiques, les hôtes des champs sortent des blés nouveaux et s'arrêtent à quelque distance pour voir passer la pompe villageoise. » ↩

A ce même spectacle assistait Silvio Pellico qui, lui aussi, nous a raconté ses impressions de cette journée dans ses Poésies catholiques, et le lyrisme du poète complète agréablement la page éloquente de Chateaubriand :

« Je ne l'oublierai point, s'écrie-t-il, jour lointain des jeunes années que je passai sur les bords du Rhône.

«... L'opulente cité élevait des trônes et des arcs de triomphe sur le passage du Tout-Puissant redescendu sur la terre... Le canon se fait entendre : c'est un signal, tout se tait. En ce moment l'auguste assemblée sortait du temple... Lorsque l'on vit briller à l'entrée de la rue la première croix, au frémissement de la multitude succéda un nouveau silence. Qui n'eût été attendri à la vue de cette ineffable et mystique harmonie de tant d'objets divers, alors que tant de bouches et tant de cœurs chantaient l'hymne religieuse, et que des milliers de flambeaux étincelants symbolisaient la résurrection de l'amour! Qu'il était beau de voir couler des larmes de bonheur, des pleurs brûlant de charité et d'allégresse1. »

1 Silvio Pellico et Chateaubriand ne se virent pas ; Collombet, rendant compte des Poésies catholiques de Silvio Pellico, s'était plu à imaginer la rencontre de ces deux hommes, dans une pareille circonstance ; Silvio Pellico lui écrivait à ce propos : « Je voudrais que vous eussiez deviné dans la supposition que vous faites que j'ai vu M. de Chateaubriand à Lyon, dans ma jeunesse. Nous ne nous sommes jamais rencontrés, ni alors, ni depuis. Mais ce que vous devinez c'est que le Génie du Christianisme est un des ouvrages que j'ai lus avec transport et que j'aime toujours. Que de fois quand cet ouvrage a paru et que j'entendais de malheureux Voltairiens le baffouer (sic), j'ai disputé pour en faire remarquer le beau littéraire et moral! Les incrédules osaient prédire que le Génie tomberait bientôt dans l'oubli. Je soutenais que cet ouvrage terrasserait Voltaire, et j'avais raison.i (Extrait d'une Lettre inédite de Collombet à Chateaubriand, datée du 28 septembre 1837. - Bibliothèque de la ville de Lyon, manusc. fonds Coste, 1113-8.) ↩

Chateaubriand emportait donc de ce séjour, qui d'abord lui avait paru maussade, une excellente impression. Tout l'avait conquis, dans cette cité lyonnaise, dont l'accueil est d'autant plus généreux et enthousiaste qu'il est très réservé au premier abord et qu'il ne se prodigue pas indistinctement. En partant, il écrivait à Fontanes :

Mercredi, 26 prairial an XI :

Je quitte Lyon, mon cher ami, comblé d'amitié, d'honneur et presque d'argent. Du moins, j'emporte deux cents louis en or, fruit d'une édition inédite. Les libraires m'auraient donné ce que j'aurais voulu.. Je suis à merveille avec le cardinal. Nous avons fait une procession qui a ravi les Lyonnais1.

1 Pailhès, Chateaubriand, p. 135. ↩

Le 17 juin, il arrivait à Turin et envoyant à son ami Joubert une relation de son voyage, il débutait ainsi :

Je n'ai pas pu vous écrire de Lyon, mon cher ami, comme je vous l'avais promis. Vous savez combien j'aime cette excellente ville, où j'ai été si bien accueilli l'année dernière et encore mieux cette année2 !

2 Voyage en Italie, éd. Pourrat, t. XIII. p. 3. ↩

Tels sont les souvenirs que Chateaubriand gardait de ce premier contact avec l'âme lyonnaise : à Lyon, il avait oublié son impatience de débuter sur la scène diplomatique et de fixer sur lui l'attention des hommes d'Etat. Le charme discret de notre ville avait opéré sur cette imagination puissante, exaltée par les visions des solitudes américaines, et avide de vibrer au spectacle des merveilles de Rome, la cité des Césars et la capitale du monde chrétien.