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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand Appendice Sainte-beuve et Chateaubriand (suite 3)

Appendice Sainte-beuve et Chateaubriand (suite 3)

Chateaubriand · 9 min de lecture · p. 253–259 · chapitre 14 sur 14

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : A. Fontemoing, 1905, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Est-ce l'homme, enfin, dont Sainte-Beuve aurait médit? On peut trouver déplacé que Sainte-Beuve ait fait un article sur Chateaubriand romanesque et amoureux, car la postérité juge un écrivain d'après son génie et non d'après ses aventures de cœur ; il nous importe assez peu de savoir si Chateaubriand fut un « homme à bonnes fortunes », pourvu qu'il ait été l'auteur de René et d'Atala. Mais ici Sainte-Beuve était fidèle à son programme critique : « Tant qu'on ne s'est pas adressé sur l'auteur, disait-il, un certain nombre de questions et qu'on n'y a pas répondu, on n'est pas sûr de le tenir tout entier »; et parmi ces questions nécessaires, il indique celle-ci : Comment se comportait-il sur l'article des femmes!? A l'égard rappeler, par exemple, la singulière volte-face de Chateaubriand, d'abord favorable à Louis-Philippe, puis, à quelques semaines de là, violemment hostile contre lui. Cf. Ma Jeunesse, par M. d'Haussonville, p. 220 et 221.

1 Cité par A.-J. Pons, Sainte-Beuve et ses inconnues, de Chateaubriand, Sainte-Beuve promettait d'être discret ; a-t-il tenu parole?

M. l'abbé Bertrin lui en veut d'avoir expliqué ce qu'il appelait poétiquement le « parfum d'oranger voilé ». Mais les amis de Chateaubriand n'y mettaient pas plus de façon. Qui donc a publié ce fragment de lettre du 27 août 1822, qui nous montre Chateaubriand faisant d'actives démarches pour représenter la France au Congrès de Vérone, non pas par ambition politique, par désir de sauver la monarchie, mais bien par impatience de se rapprocher de Mme de Récamier1?

1 Voir surtout la lettre du 27 août 1822, dans Souvenirs et Correspondance de Mme Récamier, t. 1, p. 436. ↩

Sainte-Beuve a cité et commenté une lettre que René écrit à Céluta, vers la fin des Natchez; il croit pouvoir en conclure que Chateaubriand « fait toujours entrer dans l'amour un vœu, un désir ardent de destruction et de ruine du monde » Si nous en doutions encore après avoir lu cette page troublante, le fragment inédit, récemment publié par M. V. Giraud, lèverait nos doutes : « Veux-tu me combler de délices ? s'écrie Chateaubriand sexagénaire à la pure enfant qui s'offre. Fais une chose : sois à moi, puis laisse-moi te percer le cœur2 »

2 Revue des Deux Mondes, 1er avril 1899. ↩

Un dernier grief, le plus sérieux, est celui-ci : Sainte-Beuve a consulté sur Chateaubriand cette Hortense Allart de Méritens, dont les confidences érotiques ont paru sous ce titre: les Enchantements de Prudence. « Sainte-Beuve, qui avait eu communication du manuscrit, dit M. Biré, a longuement remué cette vase pour en faire rejaillir les éclaboussures sur le visage de Chateaubriand1. » Nous ne nous portons pas garant de la véracité de cette infatigable amoureuse; cependant il est sûr que Chateaubriand a entretenu avec elle une correspondance qui va, avec quelques interruptions, de 1829 jusqu'au mois d'avril 1847; Sainte-Beuve a lu ces lettres, et il en a cité quelques-unes, où s'offrent des révélations inattendues. Par exemple, ne regretterait-on pas de n'avoir pas ce beau portrait que Chateaubriand fait à cette femme de son éternelle mélancolie : « (Dimanche, 6 juin 1841.) J'ai fini de tous et avec tout : mes Mémoires sont achevés; vous m'y retrouverez quand je ne serai plus. Je ne fais rien : je ne crois plus ni à la gloire, ni à l'avenir, ni au pouvoir, ni à la liberté, ni aux rois, ni aux peuples. habite seul, pendant une absence, un grand appartement où je m'ennuie et attends vaguement je ne sais quoi que je ne désire pas et qui ne viendra jamais. Je ris de moi en bâillant et je me couche à neuf heures. J'admire ma chatte qui va faire ses petits, et je suis éternellement votre fidèle esclave; sans travailler, libre d'aller où je veux et n'allant nulle part. Je regarde passer à mes pieds ma dernière heure2. »

1 Mémoires, édition Garnier, t. VI, p. 405, note. Hortense Allart a peut-être un peu trop bavardé, mais tous les attachés d'ambassade de Rome connaissaient sa liaison avec Chateaubriand : cf. d'Haussonville, Ma Jeunesse, p. 190 et 213. ↩

2 Lundis, t. II, p. 160. Quelques mois après, à Clausel de Coussergues il écrivait (26 novembre 1841) : « Vous savez que je ne crois plus que dans la religion. Jésus-Christ est désormais mon seul et unique maître. » Cité par M. Bertrin, p. 394. Le rapprochement est piquant! ↩

Sainte-Beuve a commis une médisance, mais on ne peut nier qu'il n'ait éclairé d'un jour singulier les profondeurs de cette âme de René, que Chateaubriand lui-même n'avait montrée qu'à travers le voile de sa phrase magique1.

1 Il écrivait à Joubert, décembre 1803, en lui annonçant son intention d'écrire les Mémoires de sa vie : « Je n'entretiendrai pas la postérité du détail de mes faiblesses... que gagnerait la société à la reproduction de ces plaies que l'on trouve partout? » ↩

N'eût-il pas enfoncé plus avant encore, s'il eût connu le fragment que nous citons plus haut? L'épisode de cette « Vierge des dernières amours » vient confirmer les vues du psychologue ingénieux et pénétrant qui avait lu dans l'âme de Chateaubriand ; oui, il a dit vrai, Chateaubriand n'a pas su vieillir, il n'a cherché dans l'amour que « le regret, le souvenir, le songe éternel, le culte de sa propre jeunesse »; ses aveux passionnés étaient toujours empoisonnés par je ne sais quel germe malsain d'inquiétude, de mélancolie, d'aspiration au néant : « Vieilli sur la terre, sans avoir rien perdu de mes rêves, de mes folies, de mes vagues tristesses ; cherchant toujours ce que je ne puis trouver; joignant à mes anciens maux le désenchantement de l'expérience, la solitude des déserts à l'ennui du cœur et la disgrâce des années, dis, n'aurai-je pas fourni aux démons, dans ma personne l'idée d'un supplice qu'ils n'avaient point encore inventé dans la région des douleurs éternelles2? »

2 Revue des Deux Mondes, 1er avril 1899, p. 657. ↩

VII

Nous pouvons conclure qu'il y a, dans ces articles de Sainte-Beuve, autre chose que l'expression d'une jalousie mesquine. Il est trop facile de le récuser en prétextant son incorrigible manie de curiosité ; en lui le fureteur sagace se doublait d'un critique très épris du vrai ; le vrai, il l'a cherché partout, dans les moindres coins et recoins où il soupçonnait qu'il pouvait se dérober ; merveilleusement doué pour l'investigation, il n'hésitait jamais à livrer au public le résultat de ses découvertes, croyant travailler à cette « histoire naturelle des esprits », par où doit s'enrichir « le trésor de l'observation humaine ».

Il a cru qu'après la mort de Chateaubriand l'heure des flatteries était passée et que la mémoire du grand écrivain avait droit à l'honneur d'un jugement où la vérité ne fût plus déguisée sous les complaisances. Voyez-le célébrant à sa manière, en 1854, T'anniversaire du Génie du Christianisme. Il emprunte à un exemplaire manuscrit de l'Essai sur les Révolutions des notes écrites par Chateaubriand lui-même, et qui donnaient au livre un accent non déguisé d'athéisme. L'auteur du Génie serait-il donc un incroyant? Mais non : Sainte-Beuve possède le document décisif, une lettre que Chateaubriand écrivait à Fontanes, le 25 octobre 1799, dans la ferveur de sa conversion, et cette « réponse victorieuse » aux notes marginales de l'Essai, Sainte-Beuve la publie1. Voilà, si nous ne nous trompons, qui en dit long sur la méthode critique de Sainte-Beuve : un admirateur craintif de Chateaubriand aurait caché les tares de cette âme un instant dévoyée, jeté un voile décent sur ces apostasies de jeune homme. Sainte-Beuve ne croit pas qu'il ait le droit de le faire; certes, la question est délicate : mais plus Chateaubriand paraîtra à ses débuts rebelle à l'idée chrétienne, plus dans la suite son exaltation religieuse tournera à son honneur et à celui de la religion.

1 Cette lettre, il l'avait trouvée autrefois dans les papiers de Fontanes; n'ayant pas demandé à la fille du poète l'autorisation de la publier, il fut accusé d'indélicatesse par ceux-là mêmes, semble-t-il, qui avaient le plus d'intérêt à cette publication (cf. Correspondance de Sainte-Beuve, p. 263 ; Pailhès, Du nouveau sur Joubert). ↩

Quand on a surpris la vraie nature de l'esprit de Sainte-Beuve, on laisse tomber beaucoup des accusations dirigées contre le critique. Mettons-nous en face de son Chateaubriand, et demandons-nous si le livre, en définitive, mérite l'anathème.

Sainte-Beuve l'a surchargé de notes et d'appendices; il voulait rajeunir son Cours vieux déjà de onze années, et dans son ardeur de nouveauté il a souvent dépassé la mesure. Sans aller jusqu'à dire avec les Goncourt que ces notes sont « des nids de vipères1 », on peut être choqué par des sous-entendus perfides, par des interprétations plus malicieuses que justes ; accordons encore aux âmes délicates que la publication du journal amoureux de Mme Allart choque les convenances élémentaires. Mais rappelons qu'en 1860 la majorité des critiques adopta le jugement porté par Sainte-Beuve sur Chateaubriand. Seuls, M. de Loménie et M. de Pontmartin protestèrent'. Mais combien d'approbations reçut l'auteur de Chateaubriand ! A. Peyrat, E. Scherer, J. Levallois. A. de Circourt, Léo Joubert, Hipp. Lucas, Prévost-Paradol furent indulgents au livre, ou même en dépassèrent les conclusions ?. Quelques-uns des admirateurs les plus déterminés de Chateaubriand insinuèrent quelques réserves, mais ne surent pas résister à la séduction du critique »

1 Journal, première série, t. III, p. 198. - « Sainte-Béuve, a dit son ami Juste Olivier (Bibl. univ. et Revue Suisse, 1876, p. 573), me montrait ses papiers, surtout un gros carnet in-4° qu'il appelait ses Poisons, dans lequel il consignait toute espèce de notes, mordantes et crues, telles qu'elles lui venaient. Quelques-unes avaient déjà passé dans la Revue Suisse. Par la suite, il en a mis plusieurs, peut-être toutes, dans ses livres, dans le Chateaubriand, entre autres. » ↩

A notre époque, le livre a subi un assaut redoutable, et son auteur a été qualifié de « ramasseur de petits papiers », d' « infatigable crocheteur de serrures, au sens moral » en attendant qu'on fit planer sur lui l'accusation de « faussaire '». Le voilà qui

• Cf. L. de Loménie, Esquisses historiques et littéraires, p. 221 ; Pontmartin, Semaines littéraires, p. 29.

2 Voir surtout la Correspondance et la Nouvelle Correspondance de Sainte-Beuve.

3 M. Fr. Saulnier, le savant biographe d'Ed. Turquéty, écrivait après une première lecture du Chateaubriand . « Je ne crois pas qu'il ait paru depuis longtemps un livre de critique biographique et littéraire plus attrayant, plus facile à lire, plus nourri d'aperçus fins, de comparaisons ingénieuses, d'appréciations exactes et vraies. » Cf. Fr. Saulnier, Chateaubriand et sa foi religieuse, Vannes, 1900, p. 9, en note.

* L'abbé Bertrin, la Sincérité, p. 15, le Correspondant pourtant reprend la place qu'il doit occuper dans l'histoire de la critique au xix° siècle ; si l'on convient qu'il ne renferme pas le dernier mot sur Chateaubriand, - et qui donc peut se vanter de connaître René? - on rend justice, du moins, au talent de son auteur, et surtout on accepte cette fière déclaration qu'il faisait au lendemain de la publication de son étude : « J'ai voulu plusieurs choses dans ce livre sur Chateaubriand, ou plutôt je n'en ai voulu qu'une : être vrai et rendre le vrai1.

L. c. M. G. Michaut, qui a pris contre M. l'abbé Bertrin la défense de Sainte-Beuve, s'est efforcé d'être mesuré, et il y a réussi peut-être trop. On attendait avec curiosité l'entrée en lice de M. E. Biré ; contrairement à ses habitudes, l'infatigable polémiste a gardé le silence.

1 Lettre du 24 décembre 1860, à M. A. de Circourt, Correspondance, t. I, p. 267. ↩