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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand Chapitre I. Le Sentiment considéré dans ses rapports avec la littérature et les arts, et le Génie du Christianisme : Une question de priorité

Chapitre I. Le Sentiment considéré dans ses rapports avec la littérature et les arts, et le Génie du Christianisme : Une question de priorité

Chateaubriand · 13 min de lecture · p. 2–13 · chapitre 2 sur 14

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : A. Fontemoing, 1905, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Le Génie du Christianisme de Chateaubriand est une grande date à la fois dans l'histoire littéraire de la France et dans son histoire politique ; il est au xIxe siècle l'une des œuvres maîtresses de la pensée; il est aussi le livre qui gagna dans l'opinion la bataille que le Premier Consul engageait sur le terrain de la religion contre l'esprit philosophique et négateur du xvie siècle; paru au lendemain de cette cérémonie de Notre-Dame, qui marqua l proclamation officielle du Concordat (18 avril 1802), il servit puissamment la cause de la restauration religieuse : « Seul peut-être parmi les livres de ce temps, a dit Thiers, le Génie du Christianisme vivra fortement, lié qu'il est à une époque mémorable : il vivra comme ces frises sculptées sur le marbre d'un édifice vivent avec le monument qui les porte1. »

1 Histoire du Consulat et de l'Empire, t. III, p. 430. ↩

Peu s'en est fallu que Ballanche n'ait ravi à Chateaubriand cette gloire ; en tout cas les deux écrivains se sont rencontrés dans l'expression d'idées analogues, et cette coïncidence est assez singulière pour que nous nous y arrêtions. L'histoire des rapports de Chateaubriand avec Lyon commence ainsi avant le premier séjour de l'illustre écrivain dans la ville qu'il appellera plus tard « cette pieuse et fidèle cité que le Rhône ravage et que la Saône caresse2 ».

2 Les Martyrs, livre XXIV. ↩

Dans un article très documenté3 « M. Victor Giraud soutenait récemment que ce titre magique de Génie du Christianisme avait été trouvé par Chateaubriand. L'argumentation serrée et savante du critique répondait à ceux qui attribuaient la belle expression à Ballanche, qui, dans son livre du Sentiment considéré dans ses rapports avec la littérature et les arts l'employait dès 1801. Nous voudrions exposer quelques doutes qui nous restent, après avoir lu M. Giraud. Lui-même d'ailleurs, avec la franchise d'un vrai érudit, reconnaît que la question laisse jusqu'à plus ample information place à une certaine obscurité; après avoir dit qu'il est bien peu vraisemblable que Chateaubriand ait dû son titre à Ballanche, et avoir avancé que l'on pourrait, à l'extrême rigueur, accuser Ballanche d'avoir emprunté à Chateaubriand l'heureuse expression, dont nous cherchons l'inventeur, il conclut sagement : « Il vaut mieux croire sans doute que les deux écrivains l'ont découvert chacune de leur côté ». La vérité est probablement dans cette solution intermédiaire, et nous n'avons que le désir de la fortifier par quelques observations.

3 La Quinzaine, 16 avril 1902 ; article intitulé : Pour le Centenaire du Génie du Christianisme. ↩

Cette question de paternité littéraire avait été nettement tranchée en faveur de Ballanche par J.-J. Ampère, qui écrivait :

« Cette expression même, le Génie du Christianisme, se trouve chez M. Ballanche qui l'a employée le premier et a eu la gloire de l'inventer. »

Or, Ampère affirmait cela, dans les premiers mois de l'année 1848, lorsque s'éteignait doucement l'illustre vieillard dont le livre avait, au début du siècle, magnifié les beautés de la religion chrétienne. J.-J. Ampère, si intimement lié avec Ballanche, avec Chateaubriand et avec tous les habitués de l'Abbaye-aux-Bois, aurait-il risqué, par une telle affirmation, d'encourir le reproche d'inexactitude, de choquer le moribond, ou, si lui-même était indifférent à la gloire littéraire, ceux qui veillaient pieusement sur sa gloire, en première ligne Mme Récamier? La délicatesse même imposait à Ampère l'obligation de ne pas se prononcer aussi catégoriquement, si, pour servir la mémoire de Ballanche, il eût cru diminuer Chateaubriand ; vraisemblablement, le propos avait été entendu par Ampère dans le salon de Mme Récamier, et tous les intéressés y avaient donné leur adhésion.

Ballanche n'était pas, de son côté, si accessible à la vanité littéraire, qu'il puisse être soupçonné d'avoir revendiqué un honneur qu'il ne méritait pas. Son biographe, J.-J. Ampère, a justement vanté sa modestie et sa candeur. Même après avoir fixé la réputation, il s'exprimait sur son propre compte, nous dit-on, dans un langage bien éloigné de toute illusion ; il disait : « D'autres bâtissent un palais sur le sol et ce palais est aperçu de loin ; moi je creuse un puits à une assez grande profondeur, et on ne peut l'apercevoir que lorsqu'on est près'. »

› Ballanche, dans Mélanges d'histoire littéraire et de littérature, t. II, p. 185 et 186 (1867).

M. Giraud a démontré, textes à l'appui, que dès le rer nivôse 1800, Chateaubriand, parlant de son livre, l'intitulait le Génie du Christianisme ou les Beautés poétiques et morales de la religion chrétienne, et que lui-même il s'appelait : l'Auteur du Génie du Christianisme. Or, le Sentiment de Ballanche est signalé pour la première fois dans le Journal typographique du 16 décembre 1801 (25 frimaire an X1). Si donc on lit dans le Sentiment cette expression de Génie du Christianisme2, il est bien peu vraisemblable que Chateaubriand l'ait empruntée à Ballanche.

1 A cette date, le Sentiment devait être très récent, car le Journal de Lyon et du Midi, imprimé chez le père de l'auteur, en rendit compte seulement le 17 nivôse an X (8 janvier 1802) et l'article commence ainsi : « L'auteur étant lyonnais, nous nous empressons de rendre compte . de cet ouvrage qui doit intéresser plus particulièrement ses concitoyens. » ↩

2 « Si je disais que la Religion catholique a inspiré les plus beaux chefs-d'œuvre dont aient à s'enorgueillir les siècles modernes, je dirais une chose que personne n'ignore, mais si j'ajoute qu'elle a aussi contribué à la perfection des ouvrages dont elle n'était pas l'objet, je dis une chose nouvelle, qui est cependant vraie. Je prie le lecteur d'examiner mon assertion, et il sera étonné de ne pas s'être encore aperçu de ce singulier phénomène. Je ne citerai qu'un exemple, l'admirable allégorie de Télémaque ; ce beau livre est fondé tout entier sur une base mythologique ; mais combien de choses, et ce sont les plus belles, qui n'ont pu être inspirées que par le génie du Christianisme! » (Du Sentiment, p. 282). ↩

On peut cependant faire quelques réserves : d'abord il est certain que le livre du Sentiment imprimé seulement vers le mois de septembre 180 1 était fait depuis plusieurs années. En effet, nous avons sur ce point un témoignage formel de Sainte-Beuve, qui, dans son article de 1834 consacré à Ballanche, dit : « Vers l'âge de vingt ans, il écrivit ces pages du Sentiment qui furent publiées en 18011. » Or Ballanche est né en 1776. Le critique continue : « Il lut des fragments de cet ouvrage le soir même du 18 fructidor (c'est-à-dire 4 septembre 1797), au sein d'une Société littéraire de très jeunes gens dont MM. Dugas-Montbel et Ampère faisaient partie2. » Cette coïncidence avait dû frapper Ballanche, et, plus tard, il retrouvait dans sa mémoire ces deux souvenirs liés d'une manière indissoluble, le Directoire cassant les élections royalistes de 49 départements et lui-même débutant dans son métier d'écrivain. C'est de Ballanche seul que Sainte-Beuve pouvait tenir un détail aussi précis, et si nous doutions que Ballanche eût fourni les éléments de son portrait, nous pourrions en croire J.-J. Ampère qui nous dit des biographes de Ballanche, Sainte-Beuve et Loménie, que « tous deux ont pu recueillir ses souvenirs de sa bouche »

1 Dans sa préface, Ballanche s'exprime ainsi : « Laissons venir le temps de la maturité; laissons rouler sur ma jeune tête encore vingt années. » ↩

2 Portraits contemporains, t. II, p. 4 et 6. ↩

Ballanche affirme lui-même que la lecture de la première ébauche du Sentiment eut lieu devant cette Société en l'an V1; la Société ne tarda pas à se dissoudre ; mais la maison de l'imprimeur Ballanche fut toujours le centre de réunions intellectuelles ; Dugas-Montbel, Ampère, Camille Jordan, Degérando, Lenoir, d'autres encore, venaient régulièrement fréquenter le salon des Halles de la Grenette.

1 Du Sentiment, p. 284. Les documents qui restent de cette Société s'arrêtent à 1783 et ne reprennent qu'en 1807, lorsqu'elle se reconstitua sous le titre de Cercle littéraire. Il est étonnant qu'elle n'ait pas été dissoute en 1793, en même temps que toutes les Sociétés savantes. ↩

On sait que le livre contient une citation de Chateaubriand dont le nom est orthographié Châteaubriant, et attribuée à un livre intitulé : Des beautés poétiques du Christianisme2; mais ce fragment n'appartient pas au livre proprement dit, il est dans une note. Nul doute que si les fragments connus en 1801 de l'ouvrage de Chateaubriand eussent été publiés avant que Ballanche eût écrit le Sentiment, il n'en eût tiré un plus grand parti, étant donné la similitude des sujets.

2 Du Sentiment, p. 3r. - M. Giraud s'étonne que Ballanche ne reproduise pas plus exactement le titre du livre cité, mais un article anonyme du Journal de Paris (germinal an X) l'annonce ainsi : « Des Beautés poétiques ou seulement Des beautés du Christianisme ». - Remarquons, de plus, que le fameux titre de Génie du Christianisme n'avait pas encore frappé l'opinion publique. ↩

M. Giraud remarque lui-même que, si le passage cité par Ballanche figurait dans la célèbre Lettre au citoyen Fontanes, sur la seconde édition de l'ouvrage de Mme de Staël (22 décembre 180o), le texte donné par Ballanche diffère pourtant de celui que contient la lettre. Et c'est pourquoi il incline à croire que « l'écrivain lyonnais a dû avoir communication des bonnes feuilles de l'édition inachevée que Chateaubriand avait rapportée de Londres »

Cette supposition est, en effet, la seule admissible; peut-on la fonder de quelque manière? Il n'est pas téméraire d'avancer que Chateaubriand et Ballanche se connurent indirectement avant 1802, et que Fontanes servit de lien entre les deux écrivains.

En 1802, en effet, lors du premier voyage que fit Chateaubriand à Lyon, les deux hommes furent aussitôt liés ; nous verrons de quel ton respectueux, mais amical et intime en quelque sorte, Ballanche salue l'arrivée à Lyon de l'illustre écrivain.

Quant à Fontanes, le séjour qu'il fit à Lyon en 1792, les liens qui l'unissaient à une ville d'où Me de Fontanes était originaire, les services qu'il rendit à Commune-Affranchie en 1793, quand il fit le discours que les députés de Lyon prononcèrent dans la séance du 20 décembre, pour dénoncer les horreurs de Collot-d'Herbois et de Fouché, en avaient fait comme le protecteurattitré des Lyonnais, comme le patron de tous les débutants littéraires '. Il se peut que Fontanes ait reçu le manuscrit de Ballanche, qu'il l'ait communiqué à Chateaubriand qu'il savait occupé d'un

1 L'Académie de Lyon, reconstituée en 1800, offrit à l'ontanes le titre de membre associé, et celui-ci répondit par la lettre suivante :

« Ministère de l'Intérieur,

« 2 brumaire VIII.

« Le comte Fontanes aux membres de l'Athénée de Lyon.

« Citoyens, « J'ai été aussi sensible que je dois l'être à l'honneur que vous avez daigné me faire en plaçant mon nom à côté des vôtres sur la liste des membres de l'Athénée. Lyon est ma seconde patrie. J'ai vu ses malheurs et ses ruines. Sa gloire et sa prospérité me seront toujours chères. Personne n'applaudit plus que moi au zèle du préfet, ami des arts qui les rassemble autour de lui et qui va rendre un nouvel éclat à cette malheureuse ville. Je fais profession d'honorer et d'aimer depuis longtemps quelques-uns de ceux qui le secondent si dignement. J'accepte donc avec reconnaissance le titre de votre confrère.

« Agréez tous les témoignages de ma profonde sensibilité, de mon attachement et de mon respect,

Fontanes

(Lettre inédite, Manuscrits de l'Académie de Lyon, n° 274, Correspondance de l'Académie, t. I, p. 3o.) sujet voisin, et que dans sa réponse à Ballanche il ait ajouté quelques feuilles de l'édition de Londres.

Ces relations de Ballanche et de Fontanes n'ont rien qui doive nous surprendre ; rappelons-nous combien Ballanche était au courant des productions littéraires de son temps. A cet âge d'enthousiasme juvénile, il lisait les écrivains du Nord et du Midi, les anciens et les modernes : Bossuet, Pascal, Richardson, Herder, Adam Smith, Kant, Le Tasse, Mme de Staël, l'auteur anonyme des Considérations sur la France (Joseph de Maistre) sont connus et cités par le bouillant auteur du Sentiment. De plus, le père de Ballanche était imprimeur et, à ce titre, le fils pouvait plus facilement entrer en relations avec les écrivains célèbres.

En tout cas, que Ballanche soit ou non l'inventeur du titre prestigieux Génie du Christianisme, il est incontestable que son livre du Sentiment semble tracer le programme magnifiquement développé par Chateaubriand. Ampère, dans son Essai, se plaît à citer un morceau du Sentiment, où il voit « un résumé éloquent du livre de M. de Chateaubriand », résumé « écrit avant que le livre existât » :

« Ainsi, cette même religion qui a détruit les autels sanguinaires de la superstition, en même temps que l'irréligion des anciens philosophes, qui a défriché nos forêts, qui a aboli l'odieuse institution de l'esclavage domestique, qui a humanisé la guerre, qui a civilisé l'Europe ; qui, par le double précepte de l'humanité et de la charité, a réparé les inégalités de la fortune et les inconvénients de la vie sociale, qui a montré aux hommes le niveau de la justice distributive, qui a fixé les idées de morale et de justice, qui a rendu moins fréquentes les révolutions des gouvernements modernes ; qui a si souvent forcé le double monstre du despotisme et des séditions populaires à blanchir d'écume un frein sacré ; qui a fondé le bonheur de tous, en cette vie, sur l'espérance d'un bonheur éternel; cette même region, dis-je, à qui nous devons tant et de si grands bienfaits, est encore le principe fécondateur de tous nos succès dans la littérature et les arts.

« Poètes, philosophes, moralistes, écrivains en tout genre, qui voudriez repousser de votre cœur les principes qu'elle vous a fait sucer avec le lait, vos efforts seront inutiles, elle préside à toutes vos pensées, elle vous modifie à votre insu, elle vous fait ce que vous êtes, et si quelques beautés étincellent dans vos ouvrages, c'est à elle que vous le devez. »

Donc, si Ch. Nodier était trop indulgent pour le Sentiment lorsqu'il l'appelait une ébauche de Michel-Ange1, ce livre méritait mieux que les dédains de Féletz2, qui critiquait sévèrement le désordre des idées, l'enflure du style, la déclamation et le néologisme.

1 Préface des Tristes, 1803. Expression citée par V. de Laprade, Ballanche, sa vie et ses œuvres, Lyon, 1848, P. 17• ↩

2 L'article de Féletz sur le Sentiment fut son début dans la critique au Journal des Débats, en 1802 ; il est recueilli dans le volume des Jugements historiques et littéraires de M. de Féletz, 1840, p. 405-410. - Le Journal de Paris (cité par Sainte-Beuve, Port. cont , id.) est plus juste et il appelle le Sentiment « l'avant-coureur du Génie, semblable à ces petits aérostats qu'on a coutume de faire partir avant les grands pour juger des courants de l'atmosphère ». ↩

L'accueil que reçut le livre découragea complètement le jeune auteur. Il écrivait longtemps après :

« J'ai été quatorze ans de ma vie persuadé qu'il n'y avait en moi aucun talent réel, et alors, non seulement je me tenais fort en arrière, mais même je ne faisais aucun effort pour sortir de cette nullité3. »

3 Cité par Ampère, p. 16. ↩

Aussi, ne recueillit-il pas le Sentiment dans l'édition complète de ses œuvres qu'il publia en 1830. Quatre ans après, Sainte-Beuve revisa le jugement porté, releva « les accents de vive sensibilité qui recommandent certaines pages » et loua ce que le style offrait « d'harmonieux, de lyrique, d'élégiaque ». La thèse soutenue était celle-ci: Le Sentiment a créé tous les arts, il les vivifie, il les perfectionne ; le Sentiment fournit à la morale les principes les plus vrais et les applications les plus heureuses ; le seul législateur de la morale et des arts, c'est donc le Sentiment. Les digressions y sont perpétuelles ; l'auteur décrit la campagne, les douleurs de l'exil, les malheurs de sa patrie, la mélancolie, etc. C'est comme un trop plein d'idées et de sentiments, une sève printanière, riche et généreuse, qui s'épanche au hasard.

Le livre du Sentiment mérite d'être rapproché du Génie, non pas parce qu'il l'a inspiré, non parce qu'il pourrait le remplacer, mais les deux ouvrages sont nés d'une même intention, d'une même pensée de renaissance littéraire et religieuse; Ballanche est le premier par la date ; il'a, suivant l'expression d'un Lyonnais, « découvert quelques-uns de ces grands horizons si splendidement éclairés par Chateaubriand1 »

1 François-Zénon Collombet, Chateaubriand, sa vie et ses écrits, p.144. ↩