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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand Chapitre VII. L'Académie de Lyon met au concours l'Eloge de Chateaubriand. - Le mémoire de F.-L. Collombet

Chapitre VII. L'Académie de Lyon met au concours l'Eloge de Chateaubriand. - Le mémoire de F.-L. Collombet

Chateaubriand · 29 min de lecture · p. 143–171 · chapitre 9 sur 14

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : A. Fontemoing, 1905, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Correspondance de Collombet avec Chateaubriand.

Au lendemain de la mort de Chateaubriand, sa gloire subit une crise violente : la publication des Mémoires d'Outre-Tombe donna le signal des colères et des représailles. L'écrivain qui avait régné sur trois générations fut attaqué par les critiques mêmes qui avaient durant sa vieillesse mené le chœur des éloges. Les hommes politiques, et ils étaient légion, dont Chateaubriand avait prononcé le nom dans ses Mémoires, pour leur dire quelques vérités désobligeantes, se levèrent contre lui, et ce fut un long concert de récriminations éclatant sur cette tombe à peine fermée, et dont les échos devaient troubler long-temps le sommeil du solitaire du Grand-Bé.

Quelques années plus tard, Villemain1 et le comte de Marcellus, secrétaire de Chateaubriand pendant son ambassade à Londres2, prirent, l'un avec plus d'éclat, l'autre avec une sorte de piété filiale, la défense de Chateaubriand ; mais aussitôt après, la publication des Souvenirs et correspondances tirés des papiers de Mme Récamier3 fournit de nouveaux documents à ceux qui n'avaient cessé d'accuser l'égoïsme, le scepticisme et la vanité de René. Enfin Sainte-Beuve faisait paraître (fin de 1860) le cours professé à Liège en 1848-1849, Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'Empire ; jamais le critique n'avait déployé plus d'intelligence, de pénétration, d'ingéniosité. Pour juger celui qu'en son temps on surnommait l'enchanteur, Sainte-Beuve a trouvé des formules souples, nuancées, éblouissantes ; et pourtant ce livre passa en son temps pour être un réquisitoire haineux contre le grand écrivain. Un journal de l'époque résumait ainsi pour ses lecteurs l'étude de Sainte-Beuve : « M. Sainte-Beuve porte sur Chateaubriand un jugement si fortement motivé, qu'il est certainement définitif et sans appel; il a entendu de nombreux témoins ; tous ont connu Chateaubriand, et ils déclarent unanimement que l'homme n'a été qu'un égoïste, et le politique qu'un comédien... Quant à l'écrivain, il n'est pas, malgré ses merveilleuses facultés, plus irréprochable que l'homme politique ; il a eu sur toutes les questions d'admirables boutades, il n'a eu sur aucun sujet des vues hautes et fécondes ; il a écrit des morceaux magnifiques et il n'a pas laissé un bon livre1. » Le jugement de Sainte-Beuve n'affectait nulle part cette rigueur et cette brutalité; mais un lecteur moins habitué que lui aux demi-teintes, moins rompu à l'art des restrictions habiles, des subites volte-faces, des épigrammes confîtes en douceur, pourrait tirer de son livre cette exécution sommaire de Chateaubriand.

1 M. de Chaleaubriand, sa vie, ses écrits, son influence littéraire et politique sur son temps, 1858. - Extrait de la Tribune moderne. ↩

2 Chateaubriand el son temps, 1859. ↩

3 1859, 2 vol. in-8, par Mme Lenormant. ↩

1 Cité par de Loménie, Esquisses historiques et littéraires, p. 229 et 230. ↩

En 1862, l'Académie française intervint, elle proposa pour le prix d'éloquence à décerner en 1864 l'Eloge de Chateaubriand, « plaçant déjà dans l'avenir, disait le rapporteur, Villemain, le grand écrivain dont il sied si bien de reconnaître l'influence généreuse et le génie durable ». L'heure paraissait venue à l'illustre compagnie, gardienne de nos gloires littéraires, pour rendre à Chateaubriand, quatorze ans après sa mort, un hommage dégagé des flatteries inconscientes, aussi bien que des rancunes passagères.

L'Académie de Lyon, avec moins de prudence peut-être, mais plus de spontanéité, avait mis au concours l'Eloge de Chateaubriand, l'année même de sa mort ; elle offrit une médaille d'or de 100o francs au meilleur mémoire qui lui parviendrait avant le 12 novembre 1849. Ilétait vraisemblable que cette invitation ne dût provoquer que les ellusions plus ou moins déclamatoires d'un panégyrique ou d'une oraison funèbre1. N'était-il pas trop tôt pour rendre un arrêt impartial? Toutes les pièces du procès n'avaient pas encore été versées aux débats, car les Mémoires d'Outre-Tombe ne parurent en feuilletons dans la Presse, qu'à partir du 21 octobre 1848. Malgré ces conditions défavorables, l'Académie de Lyon reçut trois mémoires dont l'un, remarquable à notre avis, était dû à l'érudit lyonnais F.-Z. Collombet.

1 La tentation était forte, en effet, et le second rapporteur du concours, M. Bonnardet, reprochait naïvement à Collombet de n'y avoir pas cédé : « Cette notice sympathique, disait-il, est écrite avec la conscience de l'historien, mais avec moins d'indulgence et de ménagements que semble n'en comporter une œuvre de cette nature, fleur jetée sur une tombe, dernier adieu adressé en face à l'ombre vénérée, à laquelle il semblerait de bon goût de ne faire entendre que des paroles douces à sa mémoire. Ce doit être un portrait fidèle et ressemblant assurément, mais un portrait légèrement flatté et fait par une main au moins indulgente. » ↩

Une commission de cinq membres fut nommée pour présenter son avis sur les résultats du concours ; dans la séance publique de janvier 1850, le rapporteur, M. Th. Grandperret, avocat distingué, proposa au nom de la Commission de « proroger le concours jusqu'au 12 novembre 1850 ». La Commission, disait-il, devait pour un pareil sujet « se montrer exigeante ; or, un de ces mémoires était faible; un autre, plus politique que littéraire, dénotait une grande connaissance de l'histoire contemporaine, écrit dans un excellent esprit, et souvent avec force et verve », mais n'était pas complet; celui de Collombet enfin contenait « à peu de chose près » les qualités et les éléments exigés par l'Académie; cependant l'Académie ne le couronnait pas, parce que « l'esprit de l'auteur se montrait trop encombré de citations » et que le mémoire manquait de « verve et de lyrisme, sans lesquels on ne comprend pas une œuvre dont Chateaubriand est le sujet1 ». Collombet contesta vivement la justice de cette décision, il attribua son échec à des intrigues féminines. Il ne faut pas en croire le candidat évincé, et il suffit de lire sans arrière-pensée le rapport de Grandperret, pour en apprécier la sincérité. Il nous semble bien néanmoins que le mémoire de Collombet faisait honneur à l'Académie de Lyon, et qu'elle pouvait, sans risquer de compromettre sa réputation, lui décerner le prix.

1 Mémoires de l'Académie royale des sciences, belles-lettres et arts de Lyon; section des lettres, t. I, p. 401- ↩

Elle engageait Collombet par l'intermédiaire de son rapporteur à revoir son manuscrit et à le représenter. Collombet fit ce nouveau travail; il se prêta de bonne grâce aux corrections que lui avait recommandées Grandperret ; il supprima quelques hors-d'œuvre, resserra bon nombre de passages, ne s'attarda plus à énoncer et à juger chacune des brochures politiques de Chateaubriand ; dans l'intervalle, les Mémoires d'Outre-Tombe avaient achevé de paraître ; et, cette fois, Collombet, au lieu de se borner à un jugement sommaire sur cette œuvre posthume, put l'envisager dans son ensemble, et donner à la conclusion de son livre plus d'étendue et de portée.

Le nouveau rapporteur, L. Bonnardet, constatait, dans la séance privée du 18 mars 1851, que « nul concurrent nouveau ne, s'était présenté » et que « deux des anciens mémoires avaient été retirés ». Le travail seul de Collombet s'offrait donc aux suffrages de l'Académie. Bonnardet, au lieu de s'attarder à juger ce mémoire, plana comme il avait coutume de le faire, à des hauteurs insolites; il parla de l'aristocratie « qui fut chêne en 1789 » ; de la bourgeoisie qui, en 1848, « fut roseau » ; il peignit ainsi la société : « La société ne marche plus, elle court, elle a pris le galop, et, si j'osais. je dirais le mors aux dents ; il faut donc que sa littérature la suive et galope avec elle. » Il ébaucha une définition du feuilleton : « Le feuilleton, qui occupe le rez-de-chaussée de cette boutique à deux étages, est le beau parleur, le bel esprit de la maison, son style a un cachet tout particulier. Perlé et pailleté, coquet et mignon, il étincelle comme la vague au soleil, mais il manque d'ampleur et de majesté ; il est couvert de brillants, mais ces brillants sont faux. C'est le colifichet, le point d'orgue de la littérature. » Enfin laissant de côté l'emphase et la préciosité, il terminait en proposant d'accorder à l'auteur une mention honorable avec une médaille de cinq cents francs.

Collombet justement froissé de cette décision ne sut pas résister à la tentation de railler cet étrange rapport, et quand il publia son mémoire, il le fit précéder d'une préface mordante contre L. Bonnardet. Cette préface était-elle bien nécessaire? « Vous deviez, ce me semble, lui écrivait un de ses amis, avoir trop bien la conscience du mérite de votre œuvre pour vous croire obligé de rompre une lance avec le second rapporteur de l'Académie.» Et l'ami avait raison, car on n'a que vingt-quatre heures pour maudire ses juges; cependant l'esprit fait tout pardonner, et nous concluons avec Sainte-Beuve : « Vous vous êtes bien moqué dans votre préface des foudres de M. Bonnardet, je m'en moque comme vous1!î

1 Lettre du 14 juin 1851 : cf. Lettres inédites de Sainte-Beuve, publiées par C. Latreille et M. Roustan, 1903, - Collombet recouvrait difficilement son sang-froid : ainsi nous avons trouvé, dans sa bibliothèque, sur la première page d'un exemplaire de ce rapport, ces lignes écrites de sa main : « Cette brochure tardivement imprimée, en vue seulement du post-scriptum de la page 37 (post-scriptum daté du 20 janvier 1852 et consacré à l'éloge de L. Napoléon), valut à M. Bonnardet la croix de chevalier de la Légion d'honneur au mois de septembre 1852, lors du séjour à Lyon de Louis-Napoléon. Le chantre du duc d'Angoulême, étant devenu Philippiste acharné, devint plus tard bonapartiste avec la même conviction et la même souplesse. » ↩

Collombet avait conçu son étude sur de vastes proportions: il a étudié de près, en Chateaubriand, à la fois l'homme privé, l'homme public et l'écrivain ; presque la moitié du livre est consacré à l'examen de la politique de Chateaubriand. Il n'a donc pas eu les scrupules ou mieux les timidités de Sainte-Beuve, se bornant à une étude exclusivement littéraire et ne daignant honorer le rôle politique de Chateaubriand que de quelques notes dans l'appendice de son livre. De plus, en 1849, une étude sur Chateaubriand ne comportait pas les restrictions que Sainte-Beuve conseillait en ces termes aux candidats du prix académique de 1864 : « Il n'y a pas de danger, leur disait-il, qu'on se méprenne sur ce mot éloge ; il ne saurait s'appliquer qu'au grand écrivain toujours debout et subsistant; l'homme et le caractère sont dorénavant trop connus, trop percés et mis à jour, pour que l'éloge puisse y prendre pied, décidément il y a certaines conclusions acquises et démontrées sur lesquelles il n'y a pas lieu pour les bons esprits à revenir »

Heureux Collombet! il ne connaissait pas encore les résultats de cette vaste enquête menée contre la vie privée de Chateaubriand, il ne faisait appel à aucune de ces anecdotes piquantes, de ces confidences chuchotées à l'oreille, de ces élucubrations d'amoureuses en disponibilité, que Sainte-Beuve provoqua si volontiers ; et, ignorant ces mille racontars de l'antichambre ou de l'alcôve, il conservait toute sa lucidité de jugement et pouvait librement apprécier Chateaubriand d'après ses œuvres et sa vie publique.

Sainte-Beuve, qu'une amitié étroite et beaucoup de services reçus liaient à Collombet, aurait dû, en 1862, accorder un souvenir au livre dont nous parlons. Mais non : « L'éloge de Chateaubriand,

: Nouveaux Lundis, t. III, p. 1 et 2.

dit-il alors, reste à faire, un éloge littéraire, éloquent, élevé, brillant comme lui-même, animé d'un rayon qui lui a manqué depuis sa tombe. » Qu'on ne se méprenne pas sur notre pensée; nous ne prétendons pas que le livre de Collombet remplit toutes ces conditions ; le premier rapporteur de l'Académie de Lyon, Th. Grandperret, faisait de justes critiques à ce livre : « L'esprit de l'auteur se montre trop encombré de citations, son œuvre s'en trouve comme alourdie. » L'érudition ne doit pas affecter le style, effacer l'originalité; et c'est peut-être ce qui arrive à l'auteur. De là, « un manque de verve et de lyrisme, sans lesquels on ne comprend pas une œuvre dont Chateaubriand est le sujet ». Collombet a tort d'épiloguer sur ce mot de lyrisme et de répondre au rapporteur que « le lyrisme dans la prose est un défaut manifeste et une inconvenance »; il suffit de lire le Chateau - briand de Sainte-Beuve pour voir en quoi le lyrisme convenait à une étude sur le grand écrivain, et Sainte-Beuve nous dit excellemment : « Il est mieux qu'il y ait dans le critique un poète; le poète a le sentiment plus vif des beautés et il hésite moins à les maintenir » (t. I1, p. 117). Néanmoins Sainte-Beuve aurait pu se souvenir de son obscur prédécesseur, car si Collombet ne fut qu'un critique de second ordre, son étude sur Chateaubriand nous paraît pouvoir soutenir la comparaison avec les deux Eloges entre lesquels l'Académie française partagea le prix¹.

1 H. de Bornier, Eloge de Chateaubriand, 1864, in-4, 44 p. - Ch. Benoît, Chateaubriand, sa vie et ses œuvres, étude littéraire et morale, 1864, in-8. ↩

Collombet était particulièrement préparé à traiter le sujet proposé par l'Académie de Lyon. D'abord il s'était rallié franchement à la nouvelle école dont Chateaubriand fut le promoteur. Profondément catholique, Collombet était par ses croyances mêmes hostile à cette littérature du xvIe siècle continuée sous l'Empire et qui, sous la Restauration, s'acharnait dans une lutte désespérée contre l'Ecole romantique. Sans doute, Collombet n'eût pas dépassé le programme de la Muse française; mais ce programme il l'a nettement accepté et défendu. N'avait-il pas publié en 1833, son livre des Mélodies poétiques, qui est comme un monument élevé à la jeune École : « J'ai voulu, disait l'auteur, présenter en quelque sorte une analyse raisonnée de la pensée poétique pendant les quarante ou cinquante ans qui viennent de s'écouler, offrir une expression de cette poésie contemporaine réservée sans doute à de nobles et glorieux destins. » Les tendances de plus en plus libérales et anti-religieuses qui s'affirmèrent dans cette Ecole au lendemain de 1830 n'étaient pas sans effaroucher le goût de Collombet; mais il suivit avec une curiosité toujours en éveil le mouvement poétique de son temps; et, soit dans la Revue provinciale, soit dans la Revue du Lyonnais, soit dans le Courrier de Lyon, il signalait à ses compatriotes toutes les productions nouvelles des jeunes poètes1. Aussi a-t-il compris l'originalité de Chateaubriand, et la révolution qu'il apportait dans notre littérature ; il a, comme Fontanes le disait à propos de Chateaubriand, senti qu'il entrait dans un monde nouveau, et en face de l'école stérile de l'Empire, il a mis en relief le génie novateur du grand écrivain : « Quoique M. de Chateaubriand, dit-il, ait publié sous l'Empire ses trois grands ouvrages, comme il les appelle, cependant il n'appartient pas à la littérature de cette prodigieuse époque ; il est en dehors et au-dessus ; il s'en détache par son caractère de novateur, par la tournure de son esprit indépendant et original, par le merveilleux de son histoire, par une grandeur enfin qui lui est restée jusqu'au dernier souffle, et par une royauté de génie dont nul ne l'a dépossédé2,

1 Ainsi au t. V, p. 51 de la Revue Provinciale, il publie un article sur les Feuilles d'automne ; au t. VI, p. 163, sur les Iambes d'Aug. Barbier ; au t. VII, p. 165, un article sur Marie; en 1835, il écrit deux articles sur les Chants du crépuscule. ↩

2 Chateaubriand, sa vie et ses écrits, p. 224. ↩

En second lieu, Collombet ne s'était pas absorbé dans ses travaux littéraires, au point de s'isoler de la vie contemporaine. Il ne fut jamais un militant de la politique, mais la politique trouva toujours en lui un spectateur très attentif et un juge très avisé. Un de ses biographes a vanté fort justement ses qualités de journaliste1 : que d'articles écrits de verve ! que de polémiques passionnées, exigeant la soudaineté d'improvisation el la connaissance précise des faits quotidiens. Collombet était très versé dans la connaissance de l'histoire contemporaine, et ceux qui voudraient s'en assurer n'ont qu'à parcourir le pamphlet violent qu'il décocha contre Villemain et ses variations politiques et religieuses, dans les colonnes du Réparateur. Il est même une époque, que Collombet connaissait particulièrement, celle de la Restauration, parce que Collombet était resté un légitimiste très convaincu. On comprend donc qu'il ait abordé l'étude du rôle politique de Chateaubriand avec une évidente sympathie, qui le rendra « timide sur certains points, âpre et injuste sur d'autres », comme disait le rapporteur du concours, mais aussi en toute connaissance de cause. Mieux que Sainte-Beuve, il était capable de juger en Chateaubriand l'homme d'Etat. Sur ce point il a des pages, qui ne sont pas définitives, parce qu'il affiche trop le perpétuel désir d'approuver et d'admirer; mais il a donné de son intelligence politique une idée plus haute que ne le fait Sainte-Beuve, quand il condamne dédaigneusement le rôle politique de Chateaubriand, qui a, dit-il, « dérogé réellement à son ordre naturel et à son rôle, en se livrant si éperdument, corps et âme, aux passions et aux luttes politiques1». D'ailleurs, comment Sainte-Beuve, l'homme qui a traversé tant de partis et qui, en 1860, faisait des avances à ce pouvoir impérial, dont il allait être bientôt le favori, pouvait-il apprécier dignement ce Chateaubriand chevaleresque, dont la ligne politique a pu fléchir sous la poussée des mécomptes et des rancunes personnelles, mais s'est redressée superbement quand il rejette les avances de Louis-Philippe, et, s'adressant à la duchesse de Berry, lui dit le mot fameux : « Votre fils est mon roi ! » Le scepticisme politique de Sainte-Beuve si aiguisé, si intelligent qu'il fût, nous paraît moins apte à comprendre ce profond sentiment de l'honneur et de la fidélité, que les fermes opinions de Collombet, qui fut certainement un homme de parti, mais qui mit de l'unité dans sa vie.

1 Georges Gandy, dans le Courrier de Lyon, 23 octobre ı853. ↩

1 Chateaubriand, t. II, p. 429. ↩

Pour juger Chateaubriand, Collombet était encore servi par ses opinions religieuses. La grave question de la sincérité religieuse de Chateaubriand n'a certes pas été tranchée définitivement par Collombet; cependant quand Sainte-Beuve traite Chateaubriand d'avocat poétique du christianisme (t. I, p. 279), quand il reproche à l'auteur du Génie de n'avoir formé que de jeunes chrétiens de salon (p. 330), et d'avoir prêché une religion « d'imagination et de tête plus que de cœur » (id.), nous nous demandons si le critique a bien le droit de se montrer aussi exigeant ; il parle du Génie avec la sévérité d'un Saint-Cyran; aurait-il donc préféré que la religion fût défendue en style de capucin?

Enfin Collombet avait eu l'honneur d'entretenir quelques relations avec Chateaubriand ; beaucoup moins avancé que Sainte-Beuve dans l'intimité du grand écrivain, il le connaissait assez, pour avoir reçu de lui quelques confidences, et avoir dans une brève correspondance saisi certains traits de son caractère.

L'histoire de ces relations mérite d'être faite, non pas à cause de l'obscur Lyonnais, qu'elles honorent, mais à cause de Chateaubriand lui-même, assez grand pour qu'il ait communiqué aux moindres billets échappés de sa plume un intérêt considérable ; les lettres que Collombet avait reçues de Chateaubriand ont été en partie publiées à la fin du volume qui nous occupe et ces documents précieux sont jusqu'ici restés trop peu connus des modernes biographes de Chateaubriand1.

1 M. René Kerviler n'a pas cité l'ouvrage de Collombet dans son Essai d'une bibliographie de Chateaubriand et de sa famille (Vannes, 1896) et pourtant il a connu le concours de Lyon ; il signale, en effet, sous le n° 393, en lui donnant 4 pages au lieu de 41 qu'il a en réalité, le rapport de L.. Bonnardet qui clôtura le concours. M. Bertrin, dans sa thèse sur la Sincérité religieuse de Chateaubriand, a emprunté au livre qui nous occupe quelques lignes d'une belle lettre, écrite par Chateaubriand à Collombet. M. E. Biré a reproduit les lettres que Collombet avait reçues de Chateaubriand (cf. Dernières années de Chateaubriand, ↩

En 1833 Collombet « subjugué, comme il le dit lui-même, dès son entrée dans la vie intellectuelle, par l'ascendant magique du génie de Chateaubriand » se présenta à sa solitude de la rue d'Enfer, sous les auspices d'une traduction de Salvien, dont le premier volume venait de paraître. Chateaubriand daigna louer l'ouvrage dans une lettre du 1er octobre 1833: « Votre traduction est élégante, sans cesser d'être naturelle, elle est surtout littéraire, premier mérite à mes yeux de toute traduction » ; et l'illustre écrivain signalait à l'activité de Collombet et de son collaborateur Grégoire de nouveaux travaux de ce genre : « Il y a encore, disait-il, parmi les Pères de l'Eglise bien des richesses à faire connaître. Les Stromates de saint Clément d'Alexandrie sont, par exemple, remplis des trésors de l'antiquité. Je les indique, Monsieur, à vos travaux futurs, si vous possédez la langue grecque. »

L'invitation de Chateaubriand n'eut pas d'effet, mais on sourit involontairement d'entendre le grand poète esquisser une leçon de théologie à Collombet, infatigable lecteur des Pères, véritable docteur en sciences ecclésiastiques.

La raison sociale Grégoire et Collombet devait reparaître souvent en librairie. La traduction de Sidonius Apollinaris en 1836 fut l'objet d'une nouvelle correspondance ; Collombet écrivait à Chateaubriand :

Monsieur le Vicomte, y aurait-il indiscrétion bien grande à vous demander quelques minutes d'audience pour un pèlerin des temps anciens, que vous avez plus d'une fois rencontré dans vos courses historiques ?

Sidoine vous parviendra avec ou après cette lettre, et en trois volumes in-8°.

Des livres à Monsieur de Chateaubriand, nous sommes-nous dit? Eh ! que lui importent nos vieilleries, après tant d'autres ouvrages dont il est accablé chaque jour? Ne voyez donc, Monsieur, dans notre envoi, qu'une preuve de plus de cette affection incessante, nous n'avons pas d'autre mot, qui attire vers vous la jeunesse française. Peut-être, depuis que vous voulez bien prendre le rôle de traducteur, verrez-vous avec plus d'indulgence des (un mot illisible) littéraires.

Agréez, Monsieur le Vicomte, etc.

F.-z. Collombet1

1 Lettre inédite. ↩

Leur confrère en traduction fit la réponse la plus aimable :

12 février 1836.

Vos vieilleries sont toutes nouvelles et votre traduction les rajeunit. Combien il serait à désirer que la jeunesse s'occupât en France de ces études sérieuses, au lieu de rêvasser ces vers outrés qui mènent trop souvent leurs auteurs détrompés au désespoir et au suicide ! Continuez-moi, je vous prie, votre affection. Rien ne pouvait me flatter davantage que cette déclaration de bons sentiments pour moi.

Encore une fois, remercîments les plus sincères de votre confrère le traducteur.

Les lettres de Chateaubriand se succédèrent jusqu'en 1843 ; confidences littéraires, religieuses et même politiques, compliments cordiaux, renseignements sur la goutte et le rhumatisme du grand écrivain s'y lisent tour à tour. Les liens en effet étaient devenus plus étroits : Collombet, en 1836, écrivait, au Courrier de Lyon, un article sur la traduction de Milton; la même année, il dédiait à Mme de Chateaubriand une Vie de sainte Thérèse et à Chateaubriand sa traduction des Lettres de saint Jérôme, dont le cinquième et dernier volume ne devait paraître qu'en 1839, et que Chateaubriand daigna lire : « Un jour, dit Collombet, que nous rendions visite à M. de Chateaubriand, il daigna nous adresser quelques observations mêlées de bienveillantes louanges, en nous montrant, pour nous prouver, disait-il, qu'il ne parlait pas sans avoir rien lu de notre travail, les nombreuses cornes faites de sa main aux volumes récents qu'il avait sur sa table (préf. VIII et IX1).

1 Cette dédicace resta dans le souvenir de Chateaubriand, qui en a parlé en ces termes, dans ses Mémoires d'Outre-Tombe : « A la tête d'une excellente traduction des lettres de saint Jérôme, MM. Collombet et Grégoire ont voulu trouver, dans leur notice, entre ce saint et moi, a propos de la Judée, une ressemblance à laquelle je me refuse par respect. Saint Jérôme, du fond de sa solitude, traçait la peinture de ses combats intérieurs ; je n'aurais pas rencontré les expressions de génie de l'habitant de la grotte de Bethléem ; tout au plus aurais-je pu chanter avec saint François, mon patron, en France, et mon hôtelier au Saint Sépulcre, ces deux cantiques, en italien de l'époque qui précède celle de Dante : In foco l'amor mi mise, In foco l'amor mi mise. » (Edit. Biré, t. II, p. 540.) Chateaubriand rapporte inexactement la comparaison de Collombet qui n'était que littéraire ; plus tard, Collombet dira : « Nous rencontrons dans l'antiquité chrétienne un écrivain avec lequel il a des ressemblances pour ce côté sombre et fort de l'imagination ; c'est saint Jérôme. » (Chateaubriand, p. 374.) ↩

En 1838, Collombet fit l'éloge du Congrès de Vérone, au Courrier de Lyon. En l'en remerciant, Chateaubriand lui promettait sa visite : « Je vais voyager quelque temps dans le Midi pour ma santé, écrivait-il le 30 juin 1838, et j'espère, en revenant, passer par Lyon. Je m'empresserai d'aller vous chercher et vous offrir de nouveau mes remercîments les plus sincères. » - Cette visite fut faite, et l'heureux Collombet s'empressait d'en consigner l'inoubliable souvenir dans une note manuscrite:

Le 1er août 1838, M. de Chateaubriand vint, en effet me voir, à trois heures et demie, accompagné de l'abbé Bonnevie; il resta chez moi un quart d'heure, et parla de son voyage principalement. Il avait pour objet l'amélioration de la santé du noble vicomte, et la reconnaissance du golfe Juan de Cannes, puis de l'itinéraire de Bonaparte. Le noble vicomte était logé à l'hôtel de Provence, chambre n° 7, sur la place de la Charité. M. de Lamennais, allant à Rome, logea au même hôtel.

M. de Chateaubriand avait avec lui son domestique François, et son secrétaire Hyacinthe.

Il partit d'ici le 4 août dans sa voiture.

Les jugements portés par Collombet sur ses livres n'étaient pas indifférents à Chateaubriand ; on le voit, par exemple, discuter avec lui plusieurs des points touchés dans l'article sur Milton. On sait avec quelle violence cette traduction fut critiquée par G. Planche qui y découvrait tant de contre-sens, de pages inintelligibles, et de barbarismes inutiles1. Collombet connaissait assez l'anglais, pour juger de l'inexactitude du travail ; mais il le fit avec ménagement, et Chateaubriand lui répondait : « Il y a dans la traduction de Milton bien d'autres fautes que celles que vous avez indiquées avec indulgence ; je connais deux ou trois contre-sens, et peut-être y en a-t-il d'autres que je ferai disparaître à la prochaine édition. Cela était inévitable dans un poème aussi long et avec un pareil génie. Croiriez-vous que dans le passage où vous ne voudriez pas retranché, cut off (je ne pouvais pas mettre coupé), aucun traducteur n'a rendu cette phrase admirable : Universal blank of nature's works2? !

1 Portraits littéraires, t. II. Il concluait : « La traduction de Milton n'est, à parler nettement, ni libérale, ni littérale, ni française, ni fidèle. Cet avis semblera sévère ; mais il n'est que juste, et si nous voulions résumer tous les griefs que nous avons contre ce livre il semblerait indulgent » (p. 181). ↩

2 Collombet fait remarquer qu'il avait souligné le mot retranché non comme impropre, mais comme faisant une ellipse trop violente dans la phrase : « Retranché des agréables voies des humains, le livre des belles connaissances ne me présente qu'un blanc universel » Il aurait voulu mettre : Retranché que je suis. ↩

Un autre point sur lequel Collombet appelait l'attention de l'écrivain est celui des répétitions ; dans son Essai sur la littérature anglaise, Chateaubriand avait transporté plusieurs pages relatives à la Réformation qui se trouvaient deux fois déjà, et dans la préface et au tome IV de ses Etudes historiques1. Ce procédé qui commençait à poindre ici ne fera que s'accentuer désormais, on relira plus tard dans les Mémoires d'Outre-Tombe des morceaux ayant déjà figuré dans ce même Essai; la théorie des lettres d'amour, venue de l'Essai, reparaîtra dans Rancé. Dans la lettre d'octobre 1836, Chateaubriand reconnaîtra la justesse de l'observation, mais il essaye de se disculper : « Il est vrai, Monsieur, que le mot sur Luther est repris en partie des Etudes historiques, mais il est fort augmenté : toute la vie de Luther et ses querelles avec Henri VIII ne sont point dans les Etudes. Robertson a transporté dans son Commerce des anciens aux Indes des morceaux entiers de son introduction à la Vie de Charles-Quint. Pourquoi, dit-il, me donnerais-je la peine de mettre en d'autres mots un sujet que j'ai déjà traité, et qui me convient ici ? » Collombet répondra plus tard que l'illustre écrivain « était assez riche de son propre fonds, pour ne pas se voler lui-même » et aussi qu'il resterait peut-être à justifier Robertson lui-même1.

1 Voir Essai, t. I, p. 199-210. ↩

1 Chateaubriand, p. 33g. Sainte-Beuve, lui aussi, a malicieusement relevé dans l'œuvre de Chateaubriand ce qu'il appelle « les chapitres à tiroirs », ces « pages à effet, qui ont pu passer d'un ouvrage à un autre et servir indifféremment d'ornement à chacun, comme ces vases, ces surtouts ou dressoirs d'argent magnifiques, qui servent tantôt à la décoration du salon, tantôt à la pompe des festins, quelquefois même à l'autel » (t. 1, p. 149). ↩

Mais la gloire littéraire touche peu Chateaubriand. D'abord, il avoue à Collombet le peu de goût qu'il a pour ses disciples, les romantiques : J'ai loué, lui écrit-il, tous les talents particuliers de l'école romantique, dont je suis un des fauteurs, mais j'ai été sévère pour l'école même, car elle perd la langue et nous mène à la barbarie par l'extravagance ou par une ennuyeuse rêvasserie. » Quelle gloire d'ailleurs attendre de la littérature ? Oui, Monsieur, continue-t-il, j'ai le malheur de ne pas croire à l'avenir des renommées semblables à celles des auteurs grecs et latins. Soyez sûr que, dans les langues qui naîtront, on ne traduira jamais les auteurs français, anglais, italiens, etc., comme vous avez traduit du grec Synésius. Pour mon compte, je me tiens pour déjà mort, et j'en suis tout consolé; rien de plus chimérique que la renommée et de plus contesté et de plus inutile » Prenons-y garde ; ces formules désabusées cachent mal l'orgueil profond de René ; le voici qui va nous trahir la véritable ambition qui le torture : être l'auteur du Génie du Christianisme, d'Atala, de René, des Martyrs, de l'Itinéraire, c'est-à-dire le premier prosateur du siècle, tout cela ne satisfait pas son âme avide d'un autre genre de succès, le succès politique ; c'est en vain que Collombet a loué les grandes qualités littéraires du Congrès de Vérone, il n'a pas su deviner le désir secret de l'auteur: « Je vous remercie infiniment, Monsieur, écrit celui-ci, le 30 juin 1838: vous me louez trop, beaucoup trop. Je remarque que vous vous êtes mis au point de vue du pays que vous habitez : à Lyon, c'est la poésie du Congrès de Vérone qui a trouvé grâce ; à Paris, c'est ma correspondance officielle qui a obtenu le suffrage même des journaux libéraux, comme me montrant sous un nouveau jour et transformant l'homme des rêveries en homme très positif. Je voulais venger la Restauration des calomnies de ses ennemis ; j'ai réussi : l'administration extérieure de la légitimité est maintenant reconnue pour avoir été rigoureuse et indépendante ; la guerre d'Espagne, avec tous ses périls et sa victoire, me reste comme le René de ma politique ; on ne conteste plus mon succès. Comment, Monsieur, pouvais-je éviter de parler de moi dans le Congrès de Vérone? Ses transactions sont-elles autre chose que des mémoires personnels1. » Les libéraux, en effet, étaient depuis plusieurs années déjà en coquetterie avec Chateaubriand, et Collombet ayant manifesté quelque scrupule au grand homme d'avoir choisi pour faire son éloge le Courrier de Lyon, journal libéral. Chateaubriand lui répondait : « Je ne suis point du tout offensé de trouver mon nom dans le Courrier de Lyon ; n'est-ce pas Carrel, dans le National, qui a le premier annoncé l'Essai avec une cordialité sans réserve ? » (octobre 1836). Aussi est-il particulièrement flatté que les libéraux rendent justice à son Congrés de Vérone ; quant aux royalistes, ils n'ont pas encore désarmé, et l'injustice de leurs rancunes blesse l'irritable légitimiste : « Il y a bien longtemps, écrit-il, que je connais les royalistes ; leurs très honnêtes scrupules font confondre quelquefois le génie particulier de l'écrivain avec la pure vérité ; au lieu d'accepter franchement les avantages qu'on remporte pour leur propre cause, ils ergotent contre leur champion, tandis que leurs ennemis même avouent la victoire. »

1 Sainte-Beuve a répété à son tour cette belle expression, que la guerre d'Espagne était pour Chateaubriand le René de sa politique (t 1, p. 383, note). ↩

Les adversaires de Chateaubriand ont bien des fois suspecté la valeur de ses déclarations de foi monarchique ou religieuse : Sainte-Beuve, en particulier, a souvent médit de ce qu'il appelle son royalisme et son catholicisme d'une singulière espèce1. Il est vrai que certaines expressions doivent paraître étrangement déplacées sous la plume d'un légitimiste ; quelle conviction monarchique accorder à un homme qui se flattait d'être l'ami de Carrel et de Béranger ? De même beaucoup de passages ayant trait à la religion n'auraient jamais dû être écrits par l'auteur du Génie, et pour n'en signaler qu'un exemple, Collombet avait-il tort de blâmer «le ton leste et profane » de la Vie de Rancé « qui a, disait-il, justement choqué les personnes chrétiennes, et devant lequel se sont récriés les hommes du monde2. » A cette critique, Chateaubriand répondait à sa façon dès 1838, quand il écrivait à Collombet : « Je suis chrétien, très chrétien, catholique et romain, et, comme vous l'avez fort bien remarqué, Monsieur, mon saut dans la Seine est une hyperbole naturelle, une phrase de conversation qui prouve seulement la persuasion du mal affreux que j'aurais fait à la légitimité, si je n'avais pas réussi dans la guerre d'Espagne1. Otez cette familiarité de diction, il n'y a plus de style, hors le guindé et le frisé. i Ainsi s'excusent les pires hérésies monarchiques ou religieuses : c'est affaire de style ; Chateaubriand n'a pas su maîtriser son imagination, et celle-ci, par horreur du guindé et du frisé, s'entraîne parfois au delà des limites que la sage raison et le dogme prescrivent.

1 T. 1, p. 286 ; t. II, p. 411 et sqq. ; Causeries du Lundi, t. I, p. 53g et sqq. ↩

2 P. 348. ↩

1 Pour comprendre l'allusion, il faut se reporter au Congres, 2° partie, chap. II. ↩

On le voit, Chateaubriand dans ses lettres à Collombet, se laisse aller à de longues conversations, et cette courte correspondance ajoute quelques traits à la physionomie de l'écrivain et de l'homme d'Etat. L'homme aussi s'y laisse deviner parfois ; René disait : « Je crois que je me suis ennuyé dès le ventre de ma mère », et nul critique n'a plus délicatement que Sainte-Beuve, analysé « cet ennui incurable, mélancolique, sans cause, si souvent doux et enchanteur dans son expression, sauvage et desséchant au fond, et mortel au cœur, mortel à la bonne et saine pratique familière des vertus, le mal de René2. » Comme il est naturel que cet ennui se soit aggravé, la tristesse de l'âge aidant ! Quelle que soit la délicatesse de l'affection attentive et intelligente qui para cette vieillesse d'un gracieux sourire, il ne se pouvait pas que Chateaubriand ne sentit les atteintes des années ; la robuste constitution de l'écrivain est éprouvée : « J'ai toujours mon rhumatisme à la main droite, et j'ai été obligé de dicter cette lettre à mon secrétaire, ne pouvant écrire moi-même », dit-il le 3o juin 1838 ; le 14 mai 1839, même plainte : « La goutte qui m'engage la main droite, quoique sans être extrêmement douloureuse, m'empêche néanmoins de tenir la plume, je suis obligé de dicter. » Les occupations littéraires, qui avaient été sa consolation aux heures d'amertume, sont de plus en plus lourdes : « Je touche à la fin de mes tristes Mémoires, dit-il; j'espère que je n'aurai plus qu'à me croiser les bras et à regarder le ciel. » Les voyages aussi lui sont interdits : « Mes amours et mes regrets à Rome, écrit-il à Collombet qui partait pour l'Italie. Vous êtes bien heureux, vous allez la voir ; moi, je ne la reverrai jamais1.» Ce ton de mélancolie atteint jusqu'au sublime, il nous semble, dans la lettre du 28 septembre 1843, que nous reproduisons en entier :

2 T. 1, p. 99. ↩

1 Cette lettre est à tort datée dans Chateaubriand, P. 413, du 9 mars 1839 ; l'Itinéraire de Rutilius dont Chateaubriand remercie Collombet, ne parut qu'en 1842; et c'est précisément en 1842 que Collombet fit ce voyage. ↩

J'ai reçu, Monsieur, votre amicale lettre : je connaissais déjà tout ce que votre bonté a bien voulu m'envoyer. Je crois peu aux hommes sur le trône, mais je crois ferme aux sentiments de ceux qui, comme moi, cheminent dans les pénibles sentiers de la vie. Je suis bien vieux, Monsieur, je souffre beaucoup ; je m'en vais ; mais je ne mourrai pas, comme saint Jérôme à Bethléem. Je vous souhaite, à vous qui avez encore longtemps à traîner la vie, toutes les propérités que je n'ai pas eues, mais Dieu me reste, et j'espère bientôt me reposer dans les bras de l'éternel consolateur.

Agréez, Monsieur, je vous prie, avec mes remercîments les plus sincères, l'assurance de mon affection réelle et de ma considération la plus distinguée.

Chateaubriand

Cette lettre est la dernière de cette correspondance qui se clôt sur une magnifique inspiration de cette imagination grandiose et désolée. N'est-ce pas le cas de rappeler, à propos de cette vieillesse, les belles paroles que Chateaubriand écrivait dans ses Réformes politiques sur quelques brochures du jour : « Il n'est pas si dur, lorsqu'on approche de la vieillesse, qu'on a passé l'âge de l'ambition, qu'on a connu les choses et les hommes, qu'on a vécu au milieu du sang, des troubles et des tempêtes; il n'est pas si dur d'avoir un moment pour se reconnaître avant d'aller où Louis XVI est allé. »