Chapitre V. I. Lyon et la guerre de l'indépendance hellénique. - Le mouvement philhellène à Lyon et l'intervention de Chateaubriand
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II. La fondation de l'Académie provinciale (1826): Chateaubriand reçoit le titre de président honoraire et perpétuel.
On lit dans les Mémoires d'Outre-Tombe, à l'année 1826 :
« Mme de Chateaubriand, étant malade, fit un voyage dans le Midi de la France, ne s'en trouva pas bien, revint à Lyon, où le DE Prunelle la condamna. Je l'allai rejoindre ; je la conduisis à Lausanne, où elle fit mentir M. Prunelle1. »
1 T. IV, p. 326. ↩
Le séjour de Chateaubriand à Lyon dura quelques jours seulement (du 4 mai au lundi 8), mais son importance est considérable dans l'histoire de notre cité. Son arrivée coïncidait, en effet, avec le mouvement de généreux enthousiasme qui agitait les esprits en faveur des Grecs révoltés contre les Turcs. A Lyon, le philhellénisme devait revêtir un caractère particulier; il était, en quelque sorte, comme une réparation des victoires que remportait sur les Grecs un Lyonnais, le colonel Sève, plus connu sous le nom de Soliman-Pacha. Quelle destinée originale que celle de ce fils de meunier, engagé volontaire, chef d'escadron à la chute de Napoléon Ier, lieutenant-colonel aux Gent-Jours, aide de camp du maréchal Grouchy à Waterloo? Menacé d'un procès criminel sous la seconde Restauration, il part pour Alexandrie, est mis en rapport avec Méhémed, le pacha d'Egypte, qui lui confie le soin d'organiser une armée à l'européenne pour marcher contre les Grecs ; enfin, il avait abjuré, était devenu bey sous le nom de Soliman et avait reçu le commandement de l'armée qu'Ibrahim, fils de Méhémed, conduisait en Grèce1.
1 Aimé Vingtrinier a écrit la vie de cet aventurier (Soliman-Pacha, colonel Sève ou l'histoire des guerres de l'Egyple, de 1820 à 1860, Paris, 1886, in-8, 5go p.), avec la fidélité scrupuleuse d'un historien et la verve séduisante d'un romancier. ↩
Les compatriotes de Soliman-Pacha pourraient-ils jamais effacer les tristes effets de cette trahison ? Ils n'offrirent aux malheureux Grecs que leur sympathie et leur argent, mais nous allons voir qu'ils y mirent tout leur cœur.
C'est vers la fin d'avril 1826 que le mouvement se dessine, et aussitôt il prend des proportions considérables. Un journal, l'Eclaireur du Rhône, se fait comme le centre des informations et l'apôtre de cette campagne. Pour enflammer les Lyonnais, il leur expose ce que la charité ingénieuse de Genève a su trouver pour venir en aide aux Grecs: collectes, concerts, loteries, ventes de tableaux, etc. 1. Un voile mystérieux dérobait à l'anxiété de l'Europe la marche précise des événements qui s'accomplissaient en Grèce; les alternatives de succès et de revers passionnaient les cœurs; on se demandait avec anxiété si Missolonghi était au pouvoir des Turcs : Lyon s'émut ; les femmes, imitant l'exemple donné à Paris par leur illustre compatriote Mme Récamier, prirent l'initiative d'une quête à domicile, et remplirent leur touchante mission avec un zèle digne du renom de charité, que leur ville avait déjà dans le monde entier. Malheureusement, la politique
• Les âmes naïves avaient aussi leur part dans cet élan: « Enfin, on fait porter dans toutes les maisons, et on voit à toutes les places et sur toutes les cheminées une carte imprimée, simple et touchante, sur laquelle on lit une petite exhortation en faveur des malheureux Grecs, suivie d'un passage de l'Ecriture. » (Eclaireur, 29 avril.) intervint ; le comité parisien de souscriptions en faveur des Grecs s'était recruté parmi les libéraux ; le chef de l'opposition, Chateaubriand, avait jeté un appel éloquent à l'opinion dans sa fameuse Note sur la Grèce; les mêmes passions contrarièrent à Lyon un élan qui aurait dû être général, puisqu'il prenait sa source dans les sentiments respectables de l'humanité et du dévouement. Certaines bourses s'obstinèrent à rester fermées, et la malice des chansonniers consola les dames lyonnaises, éconduites de certaines maisons; l'un d'eux lança quelques plaisanteries spirituelles contre ceux qu'il appelait les Chrétiens turcs, car, disait-il:
Tous les Turcs ne sont pas en Turquie :
Il est chez nous, vous l'verrez bien,
Plus d'un Turc en habit de chrétien1.
1 Les Chrétiens turcs, chanson dédiée aux dames lyonnaises, qui ont fait la quête en faveur des Grecs (anonyme): En voici un couplet : Et ce marquis, s'il ne vous donne, C'est qu'il a seul r'levé le trône ; Et puis, d'ailleurs, c'est qu'un Bonneau Reçoit, mais ne fait pas d' cadeau. Mesdames, qu'il vous en souvienne, Ses hauts faits sont inscrits à Vienne... Ce marquis, vous le voyez bien, N'est qu'un Turc en habit de chrétien. ↩
Sur ces entrefaites, on apprit l'arrivée de Chateaubriand. Depuis plusieurs jours, Mme de Chateaubriand était logée à l'hôtel de Provence, place de la Charité; l'état de sa santé, un printemps froid et pluvieux ne lui avaient pas permis de continuer sa route vers la Suisse ; le jeudi 4 mai, Chateaubriand était venu la rejoindre à Lyon.
Un concert était organisé pour le lendemain 5 mai, dans la salle de la Bourse, à 6 heures du soir. Le Comité n'avait pas obtenu l'autorisation de l'annoncer par affiches, ni de faire passer une note dans les feuilles publiques, auxquelles l'autorité supérieure avait enjoint le silence. Néanmoins, la salle était comble; on savait que Chateaubriand serait parmi les spectateurs et qu'un siège d'honneur lui était réservé à côté des dames quêteuses. A son entrée, Chateaubriand fut applaudi, et quand la première partie du concert fut achevée, un homme de lettres, Lacointa, élève de Villemain, et dont les cours privés avaient beaucoup de succès à Lyon, se fit l'interprète des Lyonnais : il salua en quelques phrases émues le grand écrivain et le généreux ami de la Grèce1.
1 Dans la Biographie contemporaine des gens de lettres (1826), l'initiative de Lacointa est sévèrement jugée : « On se rappelle, disaient les auteurs de ce pamphlet irrévérencieux, que, lors du passage de M. de Chateaubriand à Lyon, M. Lacointa, tranchant du petit usurpateur, se constitua, sans mandat, l'interprète des Lyonnais, au milieu d'une assemblée fort nombreuse. On se rappelle aussi que l'orateur embarrassé termina par une péroraison entre- 'mêlée de bégayements. Tous les yeux étaient fixés sur lui, toutes les bouches demandaient : Quel est-il? Que fait-il? Le connaissez-vous? Nenni, répondait-on, ni moi, ni moi non plus. Un article de journal fit soupçonner le lendemain aux Lyonnais que M. Lacointa était du pays où prit naissance ce proverbe si fameux: «Quatre-vingt-dix-neuf moutons et un Champenois font cent bêtes i (p.58).- Lacointa était étranger, libéral et romantique, triple raison pour que la Biographie contemporaine le déchirât. ↩
Chateaubriand répondit :
Monsieur, Je vous remercie beaucoup de l'honneur que vous me faites ; j'étais loin de m'y attendre. Le hasard m'a conduit dans cette ville et je suis fier de me trouver dans une assemblée réunie par les plus nobles sentiments. Au reste je n'attendais pas moins des Lyonnais : Lyon se connaît en dévouement. Les Grecs ne pouvaient manquer de défenseurs dans une ville où la cause de l'humanité, celle de la religion et les plus saintes causes font palpiter tous les cœurs ; dans une ville qui a donné les mêmes exemples d'héroïsme, qui s'est distinguée par les plus nobles sacrifices dans les temps les plus difficiles de la monarchie.
Le concert continua ; une dame, Mme Monvielle, chantait une romance de Béranger dont le refrain est : Doux rossignol, chantez pour moi. Le secrétaire de l'Académie, Dumas, qui était présent, improvisa un couplet qu'on intercala dans la romance :
Ami des Grecs, rival d'Homère, Viens embellir notre dessein, La cité de Minerve est fière De te posséder dans son sein ; Les vœux que ton génie inspire Pour la gloire animent nos airs ; Un instant prête-nous ta lyre, Et rien ne manque à nos concerts.
« Ma lyre ! dit Chateaubriand qui s'était levé et tourné vers Mme Monvielle, je n'en ai pas ; je voudrais emprunter la vôtre pour vous remercier dignement. »
Le concert s'acheva au milieu de l'enthousiasme du public1. Chateaubriand se retira, à pied, escorté par les commissaires du concert et par la foule, qui l'accompagna jusqu'à l'hôtel de Provence en criant : Vive Chateaubriand !
1 Tous les morceaux chantés se rapportaient indirectement aux malheurs de la Grèce; c'était le chœur de Beniowski: Nous le jurons par les maux que nous avons soufferts ; celui de Fernand Cortez : Oui, nous achèverons notre immortel ouvrage, et nous les compterons quand ils seront soumis ; cet autre du même opéra : Faut-il quitter la terre où dorment nos aïeux ; enfin l'air de la prise de Jéricho. ↩
Les jours suivants, Chateaubriand reçut et rendit quelques visites, dîna chez son ami, l'abbé Bonnevie, et le lundi il partait pour la Suisse.
Avant de quitter Lyon, il reçut en hommage une pièce de vers que lui dédiait un jeune poète, Aimé de Loy, amené à Lyon par les hasards de sa vie errante. Après avoir célébré « le chantre de René, de Moïse et d'Eudore », Aimé de Loy continuait ainsi :
Aux champs américains jeté par un orage, Sur quels bords son esquif n'a-t-il pas fait naufrage? Il a vu le Jourdain, le Tibre et l'Eurotas ; De la tombe où gît Sparte il baisa la poussière, Il pleura sur Athène, et sa voix la première
A réveillé Léonidas.
Amant des libertés, soutien de la couronne, Tes mains ont de la charte affermi la colonne ; Ta voix aux jours mauvais ranima notre espoir; Tu balanças les flots du parti populaire, Et ton œil a marqué la borne salutaire
Où doit s'arrêter le pouvoir.
Dans le conseil des rois tu parus ... et la France Des temps de Paul-Emile entrevit l'espérance; La sainte humanité voilait déjà ses pleurs...
Soudain sur mon pays l'orage se déploie; Il te frappe : Albion jette un long cri de joie,
La Grèce un long cri de douleurs !
Mais la gloire te reste : elle est touchante et pure ; Ton nom de l'avenir ne craint pas le murmure, Tu peux goûter en paix ta popularité, Ce n'est pas le roseau qu'un vent du soir outrage, C'est le chêne vainqueur dont l'éternel ombrage
Doit couvrir la postérité1.
1 Préludes poétiques, 1827, p. 4 et 5. ↩
La présence de Chateaubriand avait naturellement surexcité le philhellénisme des Lyonnais ; de nouvelles souscriptions furent recueillies par les quêteuses, et quelques jours après (10 mai), elles se réunissaient chez leur présidente, Mme André Bontoux, pour totaliser les recettes, qui s'élevaient à 32.590 fr. 40. Des peintres, Duclaux, Cornu, Thierriat, Arnaud, Auguste Flandrin, offrirent des tableaux représentant des vues de la Grèce, d'Athènes ou de Missolonghi : Lyon avait entièrement suivi l'exemple de Genève et le programme tracé par l'Eclaireur du Rhône, au début du mouvement, se trouvait rempli2.
2 Un négociant de Paris, M. Raymond, né à Lyon, fonda même un prix consistant en une médaille d'or de 500 francs qui serait donnée au meilleur discours développant « les motifs qui doivent intéresser tous les peuples de la chrétienté à la cause des Grecs » L'Académie de Lyon, chargée de distribuer le prix, annonça (séance du 30 août 1826) qu'elle avait reçu dix-huit mémoires, mais qu'elle n'en couronnait aucun. Le même sujet était proposé pour l'année 1827. - Dans cette même séance, l'Académicien Trélis lut une ode sur la mort de lord Byron, et Servan de Sugny un dialogue en vers, entre un négociant de Lyon et un négociant étranger, au sujet des événements de Grèce. ↩
Le Comité grec de Paris remercia les dames lyonnaises par une lettre en date du 27 avril 1826 et signé du président Ternaux et du secrétaire Villemain'.
Nous ne poursuivrons pas l'histoire des manifestations grécophiles dont Lyon fut le théâtre dans les mois qui suivirent ; contentons-nous d'indiquer que les poètes lyonnais, à l'égal de leurs grands émules de Paris, soutinrent énergiquement dans leurs vers la cause des Grecs ; l'un d'eux, Charles Massas, s'écriait dans un beau mouvement de lyrisme :
Chrétiens, pleurez la Grèce! oui, ses fils expirants, Tout mutilés des coups d'une effroyable guerre, Abandonnés par vous à la faux des tyrans,
Vont disparaître de la terre.
Chrétiens, vers vous encor ils élèvent leur voix Leurs bras sont accablés, leurs murs croulent en cendre; Vainqueurs, mais affaiblis par leurs propres exploits,
1 Voici quelques lignes de cette lettre adressée à la présidente :
« Madanie, « Veuillez agréer nos remerciements, nos hommages, et les transmettre aux dames de la ville de Lyon, qui se réunissent chez vous pour l'œuvre généreuse et chrétienne qu'elles ont si bien commencée. Dans le mouvement national qui intéresse toute la France en faveur d'une héroïque cité de la Grèce (Missolonghi), Lyon ne pouvait rester en arrière par respect pour ses propres souvenirs. On saura surtout avec quelle ardeur tant de dames lyonnaises ont quêté pour les défenseurs et les blessés de la Grèce... » Ils marchent vers leur tombe, ils vont tous y descendre! Peuples, réveillez-vous, accourez les défendre!
Peuples, sauvez les Grecs qu'abandonnent les rois1!!
1 La Grèce moderne, Messénienne, 1826, Paris et Lyon, 15 p. in-8. Cette poésie fut lue dans une soirée musicale et littéraire donnée au profit des Grecs à Lyon, le 29 mai. L'auteur, Charles Massas, avait déjà chanté Scio et Ipsara; voici encore un beau passage de cette Messénienne : On dit qu'à l'Orient, on voit durant les nuits Les feux de l'incendie étinceler encore, Que des sanglants débris ont rougi le Bosphore Et que les Grecs tombés sous leurs remparts détruits Pour la dernière fois ont salué l'aurore. On dit que des nochers, par l'orage égarés, Ont vu, prêts à partir de ces fatales rives, Des vaisseaux dont les mâts de dépouilles parés Pliaient sous des lambeaux palpitants, déchirés, D où le sang ruisselait sur des vierges captives ! On le dit, mais en vain, ces récits odieux D'une nouvelle horreur frappent l'Europe entière, Les peuples vainement ont uni leur prière, Les rois sont demeurés muets comme les dieux. ↩
Un autre poète lyonnais, C.-L. Grandperret, écrivait une épître de 187 vers à Lamartine, pour l'engager à sortir de son silence, à faire honte aux rois de leur inaction, et à jeter le grand cri d'humanité qui sauverait la Grèce. Jusqu'ici, en effet, le poète s'était dérobé, ou, du moins, il n'avait célébré qu'indirectement l'héroïsme des martyrs de la liberté grecque ; aussi son abstention faisait-elle valoir plus encore la noble initiative de Chateaubriand :
« A la tête des orateurs qui ont embrassé la cause des Grecs, disait Grandperret, on est fier de citer le premier écrivain de notre époque, celui à qui il ne manque aucun genre de gloire1 ».
1 Note mise à la suite de l'Épitre à M. de Lamartine. C/. édition Pourrat, t. XIII, p. 5, note 2. ↩
Ainsi à Lyon, ce mouvement de philhellénisme s'abrite toujours sous le grand nom de Chateaubriand ; celui-ci en fut vivement touché, et peu de temps après, quand il imprimait son Voyage de 1803 en Italie, dans l'édition de ses OEuvres complètes, il ajoutait cette note :
« Il m'est très doux de retrouver à vingt-quatre ans de distance, dans un manuscrit inconnu, l'expression des sentiments que je professe plus que jamais pour les habitants de Lyon; il m'est encore plus doux d'avoir reçu dernièrement de ces habitants les mêmes marques d'estime dont ils m'honorèrent, il y a bientôt un quart de siècle ≥ ».
Cette déclaration fut commentée avec mauvaise humeur par une revue de Lyon, les Archives du Rhône: « M. de Chateaubriand, disait le rédacteur, parle ici avec un peu trop d'emphase de la dernière réception qui lui fut faite à Lyon. On sait que l'accueil qu'il a reçu était loin d'être unanime, et ressemblait à une affaire de parti, et que tout s'est borné à quelques applaudissements qu'on lui a donnés dans une salle de concert, et à deux ou trois couplets, du plus mauvais goût, qui y ont été chantés en son honneur1 ».
1 Archives du Rhône, t. VII, p. 459, note. ↩
Il est vrai que les sympathies grécophiles vinrent surtout des libéraux lyonnais, que le concert, auquel assista Chateaubriand, ne fut pas donné sous la haute protection de l'administration, et qu'aucun fonctionnaire n'osa donner son adhésion ; il est vrai que la Gazette universelle de Lyon, journal dévoué au ministère, fit entendre de discrètes protestations contre cette manifestation libérale, et contre le grand écrivain, « dont les hommes religieux, disait-il, ne peuvent se décider à confondre la cause avec celle du Journal des Débats2». Que faut-il en conclure? Que la politique fit en cette circonstance, comme en beaucoup d'autres, dévier les sentiments, que beaucoup d'honnêtes gens crurent devoir oublier qu'ils étaient Français et chrétiens, pour se souvenir uniquement qu'ils étaient monarchistes à la façon de Villèle; mais depuis quand la charité est-elle un crime, lorsqu'elle s'exerce en faveur des peuples opprimés? L'histoire juge plus impartialement que les passions passagères : elle dit que les libéraux lyonnais se sont honorés par cet élan de générosité, et que le séjour de Chateaubriand à Lyon en 1826 compte parmi les pages les plus nobles de cette existence si longtemps agitée au souffle des événements.
2 Numéro du 8 mai 1826. - Le 10 mai, la Gazette applaudissait à la défense des missionnaires prise par Chateaubriand contre le Journal des Débats. ↩
II
Le philhellénisme de Chateaubriand lui conquit des sympathies qui jusque-là s'étaient dérobées. Toute la jeunesse libérale de Lyon abdiqua résolument les préventions que la politique de Chateaubriand avait pu éveiller jusque-là. Ainsi Charles Durand qui avait combattu dans la Minerve, aux côtés de Benjamin Constant, de Jouy, d'Aignan, de Pagès, de Lebrun et d'Arnault, et qui avec eux avait protesté contre la Monarchie selon la Charte, se rallie désormais au drapeau de Chateaubriand, et il invite ses compatriotes de Lyon, à prendre pour chef le défenseur de la Grèce, celui qui a flétri la politique immorale des gouvernements et fait entendre le cri de la conscience et les conseils de la probité :
Suivons-le donc désormais, s'écrie-t-il, et ne le perdons point de vue dans les hautes régions où de graves principes et des sentiments héroïques l'ont appelé, pour couronner la plus éclatante des carrières littéraires par les plus nobles chefs-d'œuvre de sentiment et d'humanité que puisse inspirer une âme grande et généreuse. C'est maintenant qu'il faut l'imiter, c'est maintenant qu'il faut s'empresser de suivre son exemple ! Non ! tant d'efforts, de raison, d'éloquence et de sensibilité, ne seront point vains. Allons, allons tous sur les traces de l'écrivain célèbre, soyons ses disciples et ses imitateurs ; car il s'agit, cette fois, de la cause des hommes et de la cause des peuples. Joignons nos instances aux siennes et nos cris au cri de ses entrailles. Au nom de tout ce qu'il y a de sacré, au nom de la sainte cause qu'il a si noblement défendue, unissons-nous à lui, pour que le sang chrétien s'arrête, et pour que le siècle ne soit point déshonoré1 !
1 Notice sur M. de Chateaubriand et ses ouvrages, parue en appendice dans les Préludes poétiques d'Aimé de Loy (1827). - Cette notice, Chateaubriand l'avait lue, et il disait : « Il est impossible d'écrire avec plus de goût et de mesure et avec un meilleur esprit de critique. » ↩
Aussi fermement attachés aux libertés publiques qu'aux idées religieuses, les libéraux lyonnais se tournèrent vers Chateaubriand, le fondateur de ce parti constitutionnel, qui voulait le pouvoir sans arbitraire, la religion sans fanatisme, la liberté sans excès. Lorsque, le 18 octobre 1826, ils jetèrent les bases d'une Académie provinciale, destinée à combattre la centralisation littéraire et à secouer le joug de Paris, ils se mirent sous le patronage de Chateaubriand, qu'ils acclamèrent, comme président honoraire et perpétuel1.
1 A cette manifestation, Chateaubriand répondit (lettre du 9 octobre 1826) : « On doit être fier de mériter les suffrages de cette jeunesse française si généreuse et appelée à de si grandes destinées ! » Sur cette Académie provinciale, on trouvera de plus amples détails dans l'ouvrage de MM. Roustan et Latreille sur Lyon contre Paris après 1830 (H. Champion, éditeur, 1905). ↩
Charles Durand, qui lui-même était nommé secrétaire perpétuel, expliquait à Chateaubriand que toutes les opinions se rencontreraient au sein de l'Académie, mais que tous les membres s'accorderaient sur un point : Union et tolérance, telle serait la devise de la Société : « La France et toutes ses gloires, l'humanité et tous ses principes, la royauté et toutes ses institutions, voilà ce que nous voulons ; et nous ne craignons pas d'être désavoués par celui qui, à toutes les époques, fut le défenseur du Roi, de la Charte et des honnêtes gens ».
La jeunesse libérale était heureuse d'être enfin comprise ; elle, si longtemps méconnue, accusée faussement de jacobinisme et d'athéisme, elle trouvait enfin une noble pensée hospitalière à ses rêves :
On l'accuse d'impiété, et elle vient à vous qui n'avez. pas attendu, pour devenir religieux, qu'il y eût du bénéfice à l'être ; on l'accuse d'une ardeur politique trop libérale, et elle vient à vous qui avez prouvé que l'amour des libertés publiques peut s'allier, dans le même cœur, avec le dévouement franc et loyal à nos rois, surtout à l'époque du malheur. Ce n'est donc point pour vous, mais pour elle et dans son propre intérêt, que la jeunesse française entoure de tant d'hommages votre personne et vos écrits. Placé à sa tête comme une bannière vivante, vous la justifiez. contre des imputations absurdes; et c'est à l'ombre de votre gloire qu'elle se réfugie, pour se soustraire à la fois à l'influence des jacobins, des bonapartistes et des contre-révolutionnaires; jalouse qu'elle est de vivre et de mourir pure de tout excès, et ennemie de tout fanatisme politique ou religieux1
1 Ch. Durand, id., p. 124 et 125. ↩
Donc, plus que jamais, la jeune génération des Lyonnais subissait l'influence de Chateaubriand. Mais nous allons assister à un retour offensif des hommes de la génération précédente, au nom des vieux principes, sur la question de la liberté de la presse.