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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand Chapitre IV

Chapitre IV

Chateaubriand · 19 min de lecture · p. 62–81 · chapitre 5 sur 14

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : A. Fontemoing, 1905, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Les attaques de F.-B. Hoffmann dans le Journal de l'Empire, et les articles du défenseur anonyme, Guy-Marie de Place, dans le Bulletin de Lyon. - G.-M. de Place et Gourju.

La postérité qui vénère la mémoire des hommes de génie conserve aussi pour les flétrir les noms des critiques impuissants qui insultèrent à la beauté. Homère, de siècle en siècle, traîne Zoïle enchaîné à ses pieds.

Comme tous les grands créateurs, Chateaubriand fut en butte à des détracteurs systématiques ; mais à aucun moment ils ne réussirent à égarer l'opinion , car leur acharnement suscita des défenseurs à l'œuvre contestée. L'indigne critique d'Atala faite par M.-J. Chénier compromit auprès de ses contemporains sa réputation d'homme de goût ; pourtant cette mésaventure ne préserva pas les Martyrs d'attaques non moins passionnées et non moins injustes.

Le livre parut en mars 1809 ; aussitôt les articles de critique, suivant une expression de Me de Chateaubriand « plurent sur l'ouvrage1! ». D'anciens amis de l'auteur, Parny et Ginguené, inséraient dans les almanachs des vers injurieux contre les Martyrs2. Bien plus, et c'est Mme de Chateaubriand qui parle, « Nous vîmes des gens se disant royalistes, des prêtres même, sous le prétexte que les Martyrs n'étaient pas exempts de censures ecclésiastiques se mettre à en dire pis que pendre.3 »

1 Souvenirs, cf. l'abbé Pailhès, Chateaubriand, sa femme et ses amis, p. 444. ↩

2 Parny. , publia dans le Mercure, l'ancien journal de Chateaubriand, une pièce de vers intitulée Radotage, et Ginguené répondit à Parny par une épître en vers. ↩

3 Id.. L'abbé Clausel, devenu plus tard évêque de Chartres, et qui était alors grand-vicaire d'Amiens, se distingua par son animosité contre les Martyrs. ↩

Dans cette campagne de diatribes, Hoffmann se mit au premier rang par sa violence.

F'.-B. Hoffmann, après avoir, pendant quinze ans, écrit des pièces de théâtre et des livrets d'opéra, était entré au Journal de l'Empire, et bien vite y était devenu l'égal des F'Féletz et des Geoffroy. Ses jugements consciencieux et indépendants jouissaient d'une grande autorité ; un ton tranchant, un esprit acéré donnaient beaucoup de saveur à sa critique sèche et bourrue. Mais il était resté un homme du xvIe siècle, et ses principes littéraires le rendaient hostile à l'art nouveau : « J'espère, disait-il, que les préceptes d'Horace et de Boileau prévaudront sur toute littérature romantique ou mélodramatique. » Pour traiter un point de jurisprudence, de médecine, de géographie, ou la question du somnambulisme et des eaux minérales, il déployait une vivacité d'esprit, une verve, et une facilité de plume vraiment irrésistibles ; mais pour juger les Martyrs de Chateaubriand, peut-être fallait-il une intelligence plus pénétrante, des connaissances plus solides, et surtout un sens religieux inconnu à cet attardé du xvIr siècle.

Aussi contre les Martyrs fut-il « atroce » comme a dit Mme de Chateaubriand.

Chateaubriand fut très sensible aux attaques d'Hoflmann, non pas qu'elles pussent remettre en discussion son titre de grand écrivain, mais parce qu'elles l'atteignaient dans sa conscience de travailleur scrupuleux, d'érudit longtemps attaché à une même besogne, et de catholique animé des meilleures intentions de prosélytisme et d'édification.

Cependant il n'opposa personnellement aucune réponse à ce qu'il appelait « une odieuse intrigue » : « Je crois, écrivait-il, le 15 mai 1809, que le silence absolu est ce qu'il y a de mieux pour moi. Il faut laisser parler mes amis1 »

1 Fragment de lettre cité par M. Pailhès, p. 450. ↩

En effet, des amis, ou mieux des admirateurs soutinrent Chateaubriand dans cette épreuve.

Esménard publia, au Mercure, un article sérieux sur les Martyrs, et s'il contestait aux héros du poème la dignité de personnages épiques, au nom des vieilles théories de l'épopée solennelle ; s'il critiquait la marche de l'action, trop languissante à son gré, en revanche il proclamait la grandeur du sujet et les beautés de cette œuvre éminemment poétique.

Guizot, qui faisait alors ses débuts dans le Publiciste, y inséra plusieurs articles favorables aux Martyrs2.

2 Chateaubriand en fut extrêmement touché et remercia Guizot par plusieurs lettres, dont trois ont été publiées par Guizot dans ses Mémoires (t. 1, p. 377). Les articles du Publiciste sur les Martyrs ont été recueillis au tome II (p. 216) d'une série de mélanges, intitulés le Temps passé. ↩

La Gazette ecclésiastique ou Journal des Curés publia sept articles, pour démontrer l'orthodoxie des Martyrs et pour ébranler dans l'esprit des catholiques les préventions injustes qu'une piété farouche avait dressées contre le livre.

Mais de toutes ces défenses, aucune n'est comparable à celle qu'un Lyonnais écrivit sous le voile de l'anonyme, dans le journal rédigé par Ballanche, le Bulletin de Lyon. Ce Lyonnais, Guy-Marie de Place, sur qui pèse un oubli immérité, rendit, nous l'allons voir, le plus signalé des services à Chateaubriand : grâce à lui, l'auteur des Martyrs retrouva la fierté de son œuvre et la confiance en son génie.

Lorsque, huit mois après la publication de son livre, Chateaubriand sortit du silence auquel il avait cru bon de se condamner, il rappela avec complaisance le jugement porté par Esménard, « un homme de beaucoup d'esprit, de goût et de mesure, et qui de plus, était poète, et poète d'un vrai talent »; mais il dut réfuter les objections nombreuses mêlées aux éloges, et qui, faites sur un ton réservé, pouvaient séduire les esprits réfléchis. - Guizot ne fournit pas une seule ligne au plaidoyer personnel composé par Chateaubriand, et celui-ci réserva pour des lettres intimes l'expression de sa reconnaissance à l'endroit d'un critique qui jugeait en pleine indépendance, et non pour obéir au mot d'ordre de la police ou d'un directeur de journal. - Enfin la Gazette ecclésiastique, excellente à libérer Chateaubriand du reproche d'hérésie, n'avait plus la même autorité pour prononcer sur la valeur littéraire des Martyrs.

Seul, Guy-Marie de Place eut l'honneur d'écrire une apologie complète et décisive, et Chateaubriand lui emprunta presque tous les matériaux de sa défense : « Il a paru, disait-il, au début de son Examen, une brochure imprimée à Lyon où l'auteur, qui m'est inconnu, a bien voulu se déclarer en faveur des Martyrs. On ne peut réunir à des autorités plus graves une manière de raisonner plus saine. Je citerai souvent l'ouvrage de mon défenseur.i Sainte-Beuve, qui put, grâce à l'obligeance d'un autre Lyonnais, F.-Z. Collombet, lever le voile de cet anonymat, et qui rendit justice à l'avocat de Chateaubriand, se trompe donc quand il écrit que « cette brochure de province n'arriva point à Paris, et n'y eut aucun écho1 ».

1 Chateaubriand et son groupe littéraire, 2° éd.,t. II, p. 63. ↩

Bien loin de rester enfouie dans les colonnes du Bulletin de Lyon, elle obtint une éclatante publicité : Chaleaubriand la recueillit presque tout entière dans son Examen ; elle fit désormais partie de l'œuvre qu'elle avait entrepris de soutenir. Ce nom que Sainte-Beuve dévoila plus tard ne s'y trouvait pas, il est vrai; mais l'auteur était d'une modestie telle que le bonheur d'être approuvé et reproduit par Chateaubriand lui eût été moins sensible, s'il avait fallu s'affranchir de cet anonymat, derrière lequel il dérobait au grand public son talent de polémiste et la sûreté de son goût.

Le 12 mai, Chateaubriand écrivait à Guizot : « Véritablement, Monsieur, je le dis très sincèrement, les critiques qui ont jusqu'à présent paru sur mon ouvrage me font une certaine honte pour les Français. Avez-vous remarqué que personne ne semble avoir compris mon ouvrage, que les règles de l'épopée sont singulièrement oubliées, que l'on juge un ouvrage de sens et d'un immense travail comme on parlerait d'un ouvrage d'un jour et d'un roman? Et tous ces eris contre le merveilleux ! ne dirait-on pas que c'est moi qui suis l'auteur de ce merveilleux ? que c'est une chose inouïe, singulière, inconnue?... Tout cela est sans bonne foi comme tout en France ».

Le lendemain (13 mai) Guy-Marie de Place commençait au Bulletin de Lyon sa polémique contre Hoffmann, celui que Chateaubriand appellera spirituellement « l'exécuteur de la justice des vanités1» ; et cet obscur journaliste allait venger l'honneur compromis de la critique française, adoucir l'amertume d'un grand écrivain, abreuvé d'attaques malveillantes, jouer, toutes proportions gardées, le rôle délicat d'un Boileau auprès d'un Racine meurtri et découragé !

1 Mémoires d'Outre-Tombe, édit. Biré, t. III, p. 11. ↩

Guy-Marie de Place appartenait à cette génération de chrétiens, qui avaient salué d'un long cri d'admiration et d'espoir le Génie du Christianisme. Il savait bien que Bossuet aurait trouvé dans la religion un autre génie et d'autres beautés ; mais sans chicaner l'auteur sur l'insuffisance de son érudition théologique, il avait vu se lever avec le livre l'aurore d'une renaissance religieuse. Avec quelle élévation de pensées il avait traduit les émotions du chrétien et de l'artiste en face de cette œuvre immortelle ! Il s'écriait :

M. de Chateaubriand, racontant les bienfaits de la religion et sa gloire, produit des impressions d' 'autant plus vives et plus profondes, que cette gloire était éclipsée, que ces bienfaits n'étaient plus au moment où sa plume était occupée à les peindre. Debout sur les ruines du sanctuaire, comme au milieu d'un temple que la foudre aurait frappé, et dont elle n'aurait laissé que de tristes débris, il semble, si je puis parler ainsi, prononcer l'oraison funèbre du christianisme. De là cette touchante harmonie de son style avec la mélancolie religieuse de ses tableaux, de là ces expressions empreintes de douleur, ces longues pages d'affliction qui, en montrant tant de grandeur anéantie, font couler ¡les larmes et rendraient inconsolable, si la désolation du chrétien pouvait être sans espoir1.

1 Article de Guy-Marie de Place (Bulletin de Lyon, 14 octobre 1807), à propos d'une édition abrégée du Génie, en 2 volumes. Lorsque parut la 5° édition du livre (5 vol. in-8), il publia deux nouveaux articles sur le Génie (22 et 29 avril 180g). ↩

Guy-Marie de Place tressaillit au plus profond de son âme, lorsque, dans les Martyrs, Chateaubriand, opposant le vrai Dieu aux dieux morts du paganisme, célébra la victoire miraculeuse d'une religion persécutée.

Certes, il faisait des réserves sur le nouvel ouvrage : l'orthodoxie lui paraissait offensée en plusieurs endroits, et surtout les couleurs vives dont l'épisode de Velléda était peint lui inspiraient des scrupules, car « il est, disait-il, des hommes corrompus, dont les honteuses passions n'ont jamais plus d'activité qu'à la vue des objets qui, en leur rappelant les tristes suites de leurs égarements, devraient les ramener au repentir».

Mais il passait condamnation sur ces défauts ; Chateaubriand, docile à la critique, effacerait des Martyrs les inadvertances, se mettrait d'accord avec les théologiens, et adoucirait les expressions trop passionnées qu'il avait mises sur les lèvres de la vierge gauloise.

Ces taches, peu nombreuses du reste, ne justifiaient pas les articles révoltants d'Hoffmann. Avec une dignité grave et un tact parfait, de Place repousse les insinuations de ce critique, qui, sous l'apparence d'un zèle habilement joué, se présente comme le vengeur de la religion compromise par Chateaubriand.

D'abord Hoffmann prétend que c'est outrager le vrai Dieu que de le placer dans une épopée. - Mais qu'ont fait le Tasse et Milton? Le xvI® siècle, malgré l'autorité de Boileau, n'a-t-il pas cru qu'un poème épique devait « renfermer la théologie de la nation pour laquelle il est écrit » Contre le vieil aphorisme repris par Hoffmann : « Soyons païens dans la poésie », de Place dresse les théories de Rollin, de l'abbé Batteux, de Marmontel, de Voltaire lui-même et de la Harpe, et conclut sagement : « Soyons chrétiens dans la poésie, ou résignons-nous à n'avoir jamais de poète épique. »

Combien Chateaubriand a raison de soutenir que le merveilleux du paganisme est inférieur à celui de la religion chrétienne ! Qu'est-ce en effet, que la mythologie ancienne, si ce n'est « un amas grossier d'absurdités et d'inconséquences i? - Ces dieux sont humains, objecte Hoffmann ; ils « agissent par passions, par affections, par des considérations purement humaines, » ce qui jette un grand mouvement dans la poésie, « parce que les êtres surnaturels y sont plus étroitement liés avec les hommes. Ils ont d'ailleurs un avantage inappréciable, d'avoir tous une physionomie distincte, des attributs et un caractère particulier, et, ce qui est plus important encore, une volonté et un pouvoir indépendant sur la partie de la nature soumise à leur empire ». Ces dieux, réplique de Place, font pitié, et « Homère ne supplée à la faiblesse de ses machines poétiques qu'à force de génie ». Voltaire lui-même n'opposait qu'un seul argument à ceux qui accusaient d'extravagance les dieux d'Homère : « C'est, disait-il, reprocher à un peintre d'avoir donné à ses figures les habillements de son temps. »

Par l'introduction des anges dans son poème, Chateaubriand, continue Hoffmann, « dénature l'idée que nous avons de la grandeur et de la puissance de Dieu », car il est « ridicule que celui qui d'un mot a fait jaillir la lumière du sein du chaos, et a éclairé l'univers jusque dans ses immenses profondeurs, envoie un ange en ambassade à un autre ange, pour pousser une frêle barque et lui faire faire le trajet du Péloponèse à la côte de Syrie. » - Mais, répond de Place, « le nom d'ange veut dire envoyé, messager, ambassadeur », et il est naturel « que des ambassadeurs aillent en ambassade » ; la Bible et les Pères de l'Eglise nous montrent sans cesse les anges présidant aux actions des hommes, leur apportant les volontés de Dieu. Veut-on en leur faveur une autorité sinon plus importante, du moins plus voisine de notre temps? C'est Bossuet qui, dans son Commentaire sur l'Apocalypse, a dit :

Quand je vois dans les Prophètes, dans l'Apocalyse, et dans l'Evangile même, cet ange des Perses, cet ange des Grecs, cet ange des Juifs, l'ange des petits enfants qui en prend la défense devant Dieu contre ceux qui les scandalisent; l'ange des eaux, l'ange du feu, et ainsi des autres ; et quand je vois parmi tous ces anges, celui qui mit sur l'autel le céleste encens des prières, je reconnais dans ces paroles une espèce de médiation des saints anges ; je vois même le fondement qui peut avoir donné occasion aux païens de distribuer leurs divinités dans les éléments et dans les royaumes pour y présider. Car toute erreur est fondée sur quelques vérités dont on abuse. Mais à Dieu ne plaise que je voie rien dans toutes ces expressions de l'Ecriture qui blesse la médiation de Jésus-Christ que tous les esprits célestes reconnaissent comme leur seigneur, ou qui tienne des erreurs païennes, puisqu'il y a une différence infinie entre reconnaître, comme les païens, un Dieu dont l'action ne puisse s'étendre à tout ou qui ait besoin d'être soulagé par des subalternes, à la manière des rois de la terre dont la puissance est bornée, et un Dieu qui, faisant tout et pouvant tout, honore ses créatures en les associant quand il lui plaît, et à la manière qu'il lui plaît, à son action 1.

1 Bossuet, sur l'Apocalypse, n. XXVII.

La dialectique d'Hoffmann n'est pas encore à bout de ressources contre le poème de Chateaubriand : « Le mélange du sacré et du profane, dit-il, est un grand scandale. » - Ce mélange, de Place ne le voit pas : l'action du poème devait sans cesse opposer Jésus-Christ aux divinités de l'Empire, Diea à Jupiter; mais chaque personne y parle conformément à sa croyance : « ainsi selon le changement d'interlocuteurs, on a tour à tour sous les yeux le langage d'un disciple de Jésus-Christ et celui d'un adorateur des idoles ». Où est la confusion? Où est le sacrilège? Corneille dans Polyeucte, Voltaire dans Zaïre et même Racine dans Esther, n'ont-ils pas placé l'une à côté de l'autre les deux religions, et ce contraste a-t-il fait crier au scandale?

Hoffmann, si zélé pour les intérêts du vrai Dieu, ne perd pas une occasion de se moquer de la religion. Pour parler des choses les plus respectables, il affecte un ton badin et railleur, il multiplie les plaisanteries indécentes. En voici un exemple, commenté par de Place :

Peut-on se défendre d'un mouvement de pitié lorsqu'on voit le critique vouloir en quelque sorte que le Paradis soit un nouveau Calvaire, et trouver mauvais que M. de Chateaubriand ait présenté comme riche et magnifique le séjour destiné à effacer toutes les peines. à consoler de tous les maux et à récompenser toutes les vertus? Qu'un lecteur sensé me dise s'il y a autre chose que de l'impiété ou de l'ineptie dans cette phrase que je rougis de transcrire :

« Le Dieu de M. de Chateaubriand, qui prêche le mépris du faste et des richesses, ne nous prêche pas d'exemple. »

Après cela, Hoffmann peut-il protester encore de la pureté de ses intentions? « La gravité du sujet, remarque de Place, prescrivait la modération et la décence. En fait de religion, la plaisanterie est trop près du blasphème pour qu'elle puisse être permise. »

Tel est le dessein général de cette défense dont on retrouve les principaux arguments dans l'Examen des Martyrs. Joubert écrivait à Chênedollé (11 novembre 180g) : « Chateaubriand qui devait venir me voir ne viendra pas ; il réimprime son livre et répond à toutes les critiques. J'ai peur qu'il ne réveille pour longtemps des débats assoupis1. » Les craintes du paisible ami de Villeneuve furent en partie réalisées.

1 Fragment d'une lettre citée par M. Pailhès, p. 453. ↩

En effet, Hoffmann tira vanité de la longue réponse que Chateaubriand faisait à ses critiques ; et il ne voulut pas rester sous le coup des observations du défenseur anonyme. Il inséra, dans le Journal de l'Empire, une nouvelle critique des Martyrs et, proclamant d'avance son triomphe, il s'écriait : « L'auteur m'appelle à une nouvelle lutte ; elle sera courte, et telle est la force de la vérité qu'avec un peu de bon sens je vais faire crouler un édifice élevé par une imagination brillante, un talent distingué et un savoir très étendu. »

Chateaubriand ne crut pas de sa dignité de poursuivre une polémique, dans laquelle il n'était entré qu'à regret; mais son défenseur anonyme une fois encore prit sa cause en mains; et, tandis que son adversaire se flattait de marcher bientôt sur un monceau de ruines, lui, il montrait l'édifice toujours debout, sur sa base solide, assise pour l'éternité.

Il contesta une à une les assertions d'Hoffmann, et maintint contre lui la valeur des autorités précédemment citées. Hoffmann s'étant applaudi des changements apportés par Chateaubriand à la nouvelle édition des Martyrs, de Place rabattit son orgueil : « Les endroits supprimés, dit-il, ne tenaient pas essentiellement au sujet. Les écrivains qui ont rendu compte des Martyrs, les avaient blâmés pour la plupart, et le censeur n'a en quelque sorte de personnel que le ton de ses observations, ton que la suppression des passages critiqués ne justifiera jamais. »

Ainsi de Place rappelait à la modestie le fier Aristarque. Il le citait de nouveau au tribunal redoutable des critiques anciens et modernes, des théologiens les plus autorisés. Enfin, pour parer les coups de cet athlète qui se comparaît lui-même à « un enfant qui, armé d'un caillou, terrasse un géant superbe », il s'abritait derrière Quintilien et posait après lui cette règle de critique :

« Il ne faut prononcer qu'avec beaucoup de retenue et de circonspection sur les auteurs dont le mérite est connu, de crainte qu'il ne nous arrive, comme à plusieurs, de blâmer ce que nous n'entendons pas1 »

1 De Institutione oratoria, lib. 10, cap. 1. ↩

Chateaubriand n'avait pas attendu cette nouvelle apologie pour exprimer sa reconnaissance au généreux anonyme. Beuchot, invitant son ami de Place à venir à Paris (septembre 1809), ajoutait : « Nous irons voir Port-Royal, ou du moins campos ubi Troja fuit, les solitudes de Versailles et l'auteur des Martyrs. Vous ne pouvez vous figurer quelle amitié il a pour vous, et il ne la prodigue pas. Je vais le voir souvent et je n'en reviens jamais sans l'aimer et l'admirer davantage ; il est si bon homme, si naïf en petit comité1. »

1 Lettre inédite. L'original autographe est entre les mains de M. Henri de Place, ingénieur civil, petit-fils de Guy-Marie. ↩

C'est Beuchot qui, déjà dans une lettre antérieure (9 août), avait dit à de Place que Chateaubriand était enchanté de sa brochure. « Vous avez obtenu, continuait-il, deux suffrages très flatteurs. Le premier est de M. Boissonade. C'est comme vous le savez, un homme capable d'apprécier les gens et leurs travaux ; et Ballanche vous répètera à son arrivée les éloges qu'il vous a donnés.

« L'autre doit vous être infiniment précieux. J'avais envoyé, à l'auteur de l'Histoire de Fénelon, un exemplaire de votre brochure. Voici en quels termes ce respectable homme (M. de Bausset) m'en parle dans une lettre que j'ai reçue hier :

J'ai lu avec un sensible plaisir les extraits du Bulletin de Lyon sur les Martyrs de M. de Chateaubriand, j'ai été frappé de l'excellente dialectique que l'auteur oppose aux mauvais raisonnements et aux inconséquences du journaliste critique. J'ai été surtout fort aise du ton de science qui s'y fait remarquer et contraste si bien avec l'indécence et le mauvais goût du journaliste; au reste, comme je vous l'ai dit dès les premiers moments, l'ouvrage de M. de Chateaubriand est un de ces ouvrages qui gagnent toujours à un examen réfléchi. J'ai déjà rencontré un grand nombre de personnes qui avaient vu s'évanouir, à une seconde lecture, les préventions qu'une lecture trop rapide avait excitées en elles. Il y a dans les extraits du Bulletin de Lyon un admirable passage de Bossuet qui suffit seul à l'apologie de M. de Chateaubriand et qui répond à toutes les objections qu'on avait entassées contre le système de son ouvrage ou plutôt de son poème.

A Lyon, les articles de Guy-Marie de Place convertirent beaucoup de catholiques à l'admiration des Martyrs. Une lettre que Dugas-Montbel écrivait à son illustre compatriote, Camille Jordan, nous permet de l'affirmer :

Les Martyrs, disait-il, sont le sujet de toutes les conversations; il y a des opposants. Les rigoristes surtout sont fâchés de cet ouvrage ; on craint que cette manière de regarder le ciel comme une machine épique soit plus nuisible qu'utile à la religion ; je ne discute pas ce point ; il me suffit d'avoir pour moi le sévère Desplace (sic) pour être bien certain de mon orthodoxie. Ce Caton de l'Eglise est enthousiaste du nouvel ouvrage; il va même jusqu'à contester les défauts littéraires1.

1 Lettre du 6 avril 1809, citée par M. E. Herriot, Camille Jordan et la Restauration dans la Revue d'Histoire de Lyon, mars-avril 1902, p. 128. ↩

Guy-Marie de Place fut donc, à Lyon, le protecteur des Martyrs dans ce monde catholique toujours scrupuleux et circonspect, qui ne voulait donner son adhésion à l'œuvre d'art que sous le couvert d'une stricte orthodoxie. Admirons l'indépendance et la largeur de goût de celui que Dugas-Montbel appelle de ce terme expressif « le Caton de l'Eglise ». Les défauts des Martyrs, il les voyait, quoi qu'en dise Dugas-Montbel, et il s'en expliqua assez nettement, au cours même de ses articles, pour que nous ne l'accusions pas d'avoir, ce jour-là, laissé fléchir la rigueur de ses principes littéraires ou religieux1 ; mais ces défauts, à ses yeux, étaient sauvés par des beautés supérieures, et surtout par le grand service rendu à la religion. Il terminait ainsi l'un de ses articles : « Sans vouloir juger les personnes honnêtes qui ne pensent pas comme moi, je n'en déclarerai pas moins avec sincérité, que, si j'étais l'ennemi de la religion et de la gloire littéraire de mon pays, je dirais beaucoup de mal de M. de Chateaubriand et de son livre. » Il laissait à Hoffmann le triste honneur d'être l'ennemi du christianisme et des lettres françaises.

1 « En réfutant, dit-il (article du 3 juin 180g), une critique si souvent fausse et injuste, je n'en ai pas moins blâmé avec franchise ce qui, aux yeux de la religion, est inexact et répréhensible, je n'ai point dissimulé que certains tableaux sont peints avec des couleurs trop vives pour que toute espèce de lecteurs indistinctement puisse y arrêter ses regards. » Et il ajoutait en note : « Je ne serais pas revenu sur ces observations si des hommes estimables, mais auxquels la prévention n'a pas même permis de me lire, ne m'eussent gravement reproché de tout approuver dans les Martyrs, et cela sur de simples ouï-dire. » ↩

Le souvenir de ce bel assaut de science et d'esprit vit encore à Lyon; mais une légende est en train de s'établir, qui ravirait à Guy-Marie de Place la gloire d'avoir combattu pour les Martyrs. Le défenseur anonyme s'était contenté de mettre un modeste G. au bout de ses articles; or, un autre rédacteur du Bulletin de Lyon, estimable professeur de philosophie, connu par quelques publications consciencieuses, portait le nom de Pierre Gourju. Cette coïncidence a suffi pour qu'on attribuât à Pierre Gourju la paternité des articles que nous venons d'étudier1.

1 Voir les Annales de la Société nationale d'Education de Lyon, 40º livraison, p. 13, compte rendu de la séance du 14 février 1895. G. L. ↩

Vanité que la gloire littéraire! Sainte-Beuve avait pourtant noté en bonne place pour la postérité le nom de cet obscur confrère, Guy-Marie de Place, ami de Ballanche et d'Ampère, conseiller de Joseph de Maistre et éditeur du Pape. Il s'en est fallu de peu que sa précaution fût inutile. Cette erreur, s'il l'eût connue, eût fait souffrir Guy-Marie de Place, mais l'aurait-elle corrigé de son excessive modestie?