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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand Chapitre VI (suite 2)

Chapitre VI (suite 2)

Chateaubriand · 22 min de lecture · p. 121–142 · chapitre 8 sur 14

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : A. Fontemoing, 1905, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Certes, Chateaubriand n'avait pas habitué ses jeunes lecteurs à de pareilles aménités, car il n'a pas attendu l'âge de la vieillesse morose pour dénigrer son temps et il n'eut pour ses disciples que des mots méprisants ; le Conservateur porte à chaque instant la trace de ces défiances, disons mieux, de cette antipathie contre les jeunes : « Qu'a-t-on fait, demandait-il un jour, pour attacher ces générations à la religion, au Roi légitime, au gouvernement monarchique? Déjà la Restauration a vu entrer dans le monde quinze cent mille jeunes Français. Que sont-ils ces jeunes hommes, qui vont nous remplacer sur la scène du monde, occuper les tribunaux, les corps politiques, les places de l'administration et de l'armée? Croient-ils en Dieu? Reconnaissent-ils le Roi? Obéissent-ils à leurs pères? Ne sont-ils point anti-chrétiens, dans un Etat chrétien, républicains, dans une monarchie, désireux de révolutions et de guerres dans un pays qui ne se peut sauver que par la paix1 »

Villèle et Peyronnet répondent au noble Pair : Pour convertir ces jeunes gens à vos idées, à votre programme monarchique et religieux, votez les mesures que nous vous proposons. Erreur, dit Chateaubriand ; j'avais mal vu. Les jeunes gens de 1827 lisent le Journal des Débats, où, sous la garantie de la liberté de la presse, je fais leur éducation depuis trois ans ; je leur démontre que le ministère Villèle conduit la France à l'abîme ; ils commencent à en être persuadés ; laissez-moi continuer ma tâche.

Tant d'optimisme pouvait il entrer dans l'âme de René ? Ces flatteries à l'adresse de la jeunesse font sourire par leur naïveté; les rudes accusations de G.-M. de Place et les déclarations du Conservateur ne sont pas plus fausses que cette apologie emphatique : la jeunesse de 1827 aurait elle-même refusé ce brevet de vertu, de religion, de moralité que Chateaubriand lui décernait gratuitement.

3° Ce n'est pas sans quelques précautions oratoires que Chateaubriand fait intervenir dans son plaidoyer pour la presse l'intérêt de la religion : « J'entre, dit-il, avec une sorte de regret dans l'examen d'un sujet religieux. Nous autres, hommes du siècle, nous pouvons faire tort à une cause sainte en la mêlant à nos discours; trop souvent les faiblesses de notre vie exposent à la risée la force de nos doctrines. » Cependant quand on est l'auteur du Génie du Christianisme on a quelque droit de parler au nom de la religion1.

1 Conservateur, t. IV, p. 181. ↩

1 Ne dira-t-il pas quelques années plus tard, après une visite au curé de Néris : « Je suis reçu comme un frère par ces prêtres, qui m'ont adopté et qui sont si accoutumés à mon nom qu'ils me traitent comme une vieille connaissance ». (Lettre du 6 août 1841 à Mme Récamier, dans les Souvenirs d'enfance et de jeunesse de Chateaubriand, par Lenormand, p. 341.) ↩

G.-M. de Place, qui ne compte pas parmi les apologistes du christianisme, mais qui pourtant a conscience d'avoir, dans sa modeste sphère, contribué à défendre les saines doctrines, n'hésite pas à suivre Chateaubriand sur ce terrain dangereux, mais pour être sûr de n'avancer qu'avec prudence, il choisit pour guides les représentants les plus autorisés du clergé français.

Chateaubriand affirmait que, « depuis l'établissement de la liberté de la presse, il n'avait pas été publié un seul ouvrage contre les principes essentiels de la religion »

Une réponse péremptoire eût pu lui être faite, à l'aide de ces statistiques auxquelles lui-même avait sur d'autres points accordé tant de confiance, G.-M. de Place préfère s'abriter derrière l'autorité d'un évêque, Mer de Frayssinous, ministre de l'Instruction publique. Prononçant l'oraison funèbre de Louis XVII, Frayssinous peignait ainsi le mouvement antireligieux de son temps : « Tout est perverti : on dénature notre histoire, en ne recueillant que des traits d'ignorance ou de scandales, en présentant les faits sous un faux jour; et la jeunesse n'apprend ainsi qu'à dédaigner les pères comme odieux et ridicules. On dénature la religion, en rappelant tous les maux dont elle a été quelquefois le prétexte, et en jetant un voile sur les biens immenses dont elle est la source. Rien n'est oublié de ce qui peut affaiblir ou même briser les liens qui doivent nous attacher aux maximes monarchiques et chrétiennes des temps passés. Dans toutes ces productions les notions du bien et du mal sont altérées. La piété est une faiblesse, l'obéissance une servitude, le respect pour le sacerdoce une superstition, le mépris de cette religion une noble indépendance. »

Pour justifier ces cris d'alarme poussés contre l'impiété du siècle, les mandements des évêques signalent les incessantes réimpressions qui sont faites des œuvres de Voltaire et des encyclopédistes1. Mais, objectait Chateaubriand, on réimprime aussi Bourdaloue, Fénelon, Massillon et Bossuet. Oui, mais les sermonnaires du xvie siècle paraissaient en énormes éditions in-octavo, et allaient s'entasser, dans les bibliothèques des gens riches, dont les croyances n'étaient pas menacées, tandis que Voltaire et ses pareils, répandus à profusion, sous des formats commodes et peu coûteux, inondaient les bibliothèques, les librairies, les cercles, les cabinets de lecture, pénétraient chez l'ouvrier, chez l'artisan, au cabaret du village, chez le magister, chez le curé lui-même, à qui un éditeur malicieux jouait parfois le tour d'envoyer en dépôt quelques exemplaires de ces livres exécrés. Chateaubriand n'est pas effrayé par ce déluge de livres du xvIe siècle: « Dans les œuvres complètes de Voltaire, dit-il, quand vous aurez retranché une douzaine de volumes, et c'est beaucoup, le reste ne pourrait-il pas être mis entre les mains de tout le monde. » C'est être indulgent à Voltaire, dont l'auteur du Génie avait dit autrefois qu'il poursuivait à travers soixante-dix volumes ce qu'il appelle l'infâme; admettons qu'il y ait un Voltaire anodin et un Voltaire dangereux : Chateaubriand pouvait-il répondre que les lecteurs de 1827 fermaient avec horreur la Pucelle pour s'ennuyer dévotement aux rapsodies tragiques de Voltaire?

1 En 1827, on distribuait le prospectus de la 23° édition de Voltaire depuis dix ans. ↩

Il semble à Chateaubriand que le grand combat mené par Voltaire contre la religion n'a plus qu'une valeur rétrospective, qu'il est entré dans l'histoire, et que les pointes de sa malice sont à jamais émoussées; n'est-il pas intervenu depuis le xvII® siècle un fait d'une importance capitale? un défenseur de la religion ne s'est-il pas levé contre Voltaire, et n'a-t-il pas obligé les adversaires du christianisme à modifier leur tactique? Les royalistes de 1827 ne veulent pas en convenir: « Ecoutez-les parler des anciens livres, dit-il; ils y aperçoivent toujours les dangers qu'on y pouvait trouver il y a quarante ans. » Ce raisonnement de Chateaubriand doit être pris en considération, car après le Génie quelque chose est changé dans les polémiques religieuses, et Voltaire lui-même, s'il avait pu lire cette défense du christianime, aurait laissé de côté ses facéties scandaleuses, son cynisme révoltant, ses plaisanteries de corps de garde ; mais si les lecteurs éclairés de 1827 ne sont plus atteints dans leur foi par les pamphlets antireligieux de Voltaire, celui-ci ne conserve-t-il par son autorité auprès de ce nouveau public, que les éditions à bon marché lui ont procuré et qu'une culture solide ne défend pas contre les sophismes ? Chateaubriand en convenait quand il disait, dans ses Mélanges politiques : « Les doctrines qui sortent de ces livres sont une peste, un fléau, dont on peut dire ce qu'Attila disait de son cheval : L'herbe ne croît plus partout où elles ont passé » (t. I. p. 6). Ces anciens livres sont toujours nouveaux pour les jeunes gens, ils ont fait autrefois de Chateaubriand lui-même un petit philosophe ; le poison a-t-il donc perdu toute sa force ?

Chateaubriand invite le clergé de 1827 à suivre l'exemple donné par le clergé de l'ancien régime, dont la grande majorité s'était déclarée pour la liberté de la presse. Des « soixante-dix volumes in-folio formés par les cahiers des députés des trois ordres aux Etats généraux de 1789 », Chateaubriand extrait quelques citations qui lui semblent décisives. En réalité, aucun des cahiers cités par Chateaubriand ne demande la liberté entière; mais Chateaubriand lui-même, nous l'avons vu, ne croyait pas que l'on pût se passer de lois répressives. Aussi rappelle-t-il avec satisfaction ces paroles mémorables du clergé de Melun et de Moret: « La liberté morale et des facultés intellectuelles étant encore plus précieuse à l'homme que celle du corps et des facultés physiques, il sera libre de faire imprimer et publier tout ouvrage, sans avoir besoin préalablement de censure et de permission quelconque; mais les peines les plus sévères seront portées contre ceux qui écriraient contre la religion, les mœurs, la personne du roi, la paix publique, et contre tout particulier. Le nom de l'auteur et de l'imprimeur se trouvera en tête du livre. » C'est un libéralisme relatif, cela s'entend ; mais d'abord Chateaubriand lui-même n'allait pas au delà; ensuite le clergé de la Restauration n'aurait plus avancé de pareilles théories; ce n'est pas aux cahiers de 1789 qu'il serait allé demander des exemples, mais plutôt aux procès-verbaux des assemblées du clergé, rédigés au dernier siècle ; volontiers il aurait repris pour son compte cette déclaration du clergé faite au roi en 1780: « 1l est temps, permettez-nous de le dire, avec la candeur apostolique de notre ministère; il est temps... Encore quelques années de silence, et l'ébranlement devenu général ne laissera plus apercevoir que des débris et des ruines... Que Votre Majesté sauve donc la religion, les mœurs, l'autorité, en se hâtant d'adresser à toutes les cours souveraines une loi bienfaisante propre à contenir enfin le plus noble de tous les arts, l'art d'écrire, dans les bornes d'une généreuse mais sage liberté1 ».

1 Procès-verbaux de 1780, p. 335. ↩

Le clergé de la Restauration reprenait l'œuvre au point où l'avait voulu amener l'Assemblée du Clergé de 1782, qui élaborait un projet d'édition, en dix-neuf articles, concernant la composition, l'impression, la vente et la distribution des écrits contraires à la religion et aux principes des mœurs1.

1 Procès-verbaux de 1782, p. 112. ↩

Aussi les nobles appels de Chateaubriand à l'indépendance du clergé, à son amour de la liberté, n'avaient-ils aucune chance d'être entendus. « Eh ! qu'y aurait-il de plus beau, s'écriait-il, que la parole de Dieu réclamant la liberté de la parole humaine? C'était se méprendre étrangement sur l'esprit nouveau dont était animé le clergé de 1827. Nous n'avons pas l'intention de faire l'histoire de la Congrégation2? ; pourtant, il n'est pas inutile d'apporter ici le témoignage d'un jeune représentant de celle Congrégation, qui, s'en prenant à Chateaubriand lui-même. posait ainsi les revendications du parti religieux : « Quelles sont donc les prétentions de ce parti royaliste et religieux que le noble Vicomte se reproche d'avoir poussé au pouvoir? quelles sont donc les usurpations, les privilèges conquis ou invoqués par les Jésuites et le clergé ? Les voici : les registres de l'état civil, l'éducation publique, des tribunaux ecclésiastiques, les mariages religieux. Voilà les principes que demande le parti, car on ne saurait dire qu'il les a obtenus1. i

2 Cf. la Congrégation sous la Restauration, par Jean Lepaax, brochure in-8, Paris, Fontemoing, 190o. ↩

1 A MM. de Chateaubriand, de Jussieu el de Salvandy, par M. Chauvin, brochure parue à Lyon, 20 juillet 1827. ↩

Il ne les obtiendra jamais, et heureusement, car ces privilèges auraient établi la suprématie du pouvoir religieux sur le pouvoir civil, et la laïcisation de la société moderne aurait été indéfiniment ajournée. On le voit, dans cette lutte pour la liberté de la presse, Chateaubriand combattait pour le libéralisme ; contre lui toutes les forces du passé étaient coalisées ; à l'idéal moderne, né de la Révolution, le parti monarchique, sous l'inspiration de Charles X et de Villèle, prétendait substituer le vieil idéal de l'union du trône et de l'autel. Le journal de G.-M. de Place disait : « Elle ne redeviendra vraiment libre cette France, si cruellement punie d'avoir méconnu son bonheur, que lorsque, suivant le vœu de Fénelon, le prince aura rendu l'impiété muette, que lorsque la religion, qui prêche au peuple la seule égalité possible, aura repris tout son empire, que lorsqu'un Gouvernement vraiment chrétien aura anéanti ces causes puissantes de corruption, qui asservissent d'autant plus l'homme qu'elles excitent en lui des passions qu'il ne lui est pas donné de satisfaire1 ».

1 Gazette universelle de Lyon, 20 juillet 1827. ↩

4° C'est ainsi, en effet, qu'il faut poser la question, et Chateaubriand n'y a pas manqué dans le quatrième argument développé par lui : « La loi sur la liberté de la presse n'est point de ce siècle, dit-il, elle n'est point applicable à l'état actuel de la société. » Pour le démontrer, Chateaubriand établit d'abord certains axiomes politiques, auxquels G.-M. de Place a raison de refuser la clarté, comme ceux-ci, par exemple : « Il y a deux mouvements dans les sociétés, le mouvement particulier d'une société particulière, et le mouvement général des sociétés générales, lequel mouvement commun entraîne chaque société séparée. » Certes, depuis Montesquieu, la langue politique en France avait acquis assez de souplesse, et Chateaubriand lui-même, auteur des Réflexions politiques et de la Monarchie selon la Charte, avait parlé cette langue avec assez de précision, pour qu'on pût exiger de lui un raisonnement plus net et des aphorismes moins énigmatiques. Mais bien vite Chateaubriand domine sa pensée, et il la détache en formules qui unissent la rigueur à l'éloquence. Jamais le libéralisme n'a plus fortement posé le principe du travail lent et graduel des siècles. La Révolution a créé un fait désormais acquis pour le genre humain : la liberté : « Le passé, dit-il, a lutté contre l'avenir, les intérêts divers en se combattant, ont multiplié les ruines, le passé a succombé. Il n'est plus au pouvoir de personne de relever ce qui gît maintenant dans la poudre... Les lois, les mœurs, les usages ont graduellement changé ; on n'a plus considéré les objets de la même manière, parce que le point de vue n'était plus le même. Des préjugés se sont évanouis, des besoins jusqu'alors inconnus se sont fait sentir, des idées d'une autre espèce se sont développées, il s'est établi d'autres rapports entre les membres de la famille privée et les membres de la famille générale. Les gouvernants et les gouvernés ont passé un autre contrat ; il a fallu créer un nouveau langage pour plusieurs parties de l'économie sociale. »

Après de pareilles explications, il est impossible de confondre Chateaubriand avec le parti monarchique, qui, en 1827, obéit aux suggestions de la Congrégation, et rêve d'un retour impossible à l'ancien idéal politico-religieux. Libre à G.-M. de Place et à la Gazette universelle de chercher dans le Conservateur des phrases amères à l'adresse de la société moderne ; libre aux ministériels de rejeter dédaigneusement Chateaubriand dans une confraternité scandaleuse avec les rédacteurs du Courrier français et du Constitutionnel. Chateaubriand, plus tard, n'a-t-il pas rappelé dans ses Mémoires d'Outre-Tombe « les témoignages d'admiration et de sympathie qui lui vinrent de Benjamin Constant, du général Sébastiani, d'Etienne et d'autres chefs du parti libéral ». A Benjamin Constant surtout, Chateaubriand devait assez pour qu'il ne lui ménageât pas sa reconnaissance, car cette langue libérale, c'est dans les opuscules de Benjamin Constant qu'il avait appris à la parler1.

1 Nous allons en donner quelques preuves très significatives. Ainsi Benjamin Constant, parlant des royalistes, après la journée de vendémiaire, disait : « Ces hommes ne vivent plus dans le présent ; ils sont étrangers au monde ; ils habitent les tombeaux » (De l force du Gouvernement, p. 16). Chateaubriand, à son tour, s'exprimait ainsi : « Ils ne pourraient être compris que des morts. Or, ce public est silencieux et l'on n'applaudit point dans la tombe » (Opinion, p. 84). Rapprochez encore ces deux passages : « Ces hommes, dit B. Constant, ont encore le singulier malheur de n'apercevoir aucun des changements apportés par les événements même dont ils se plaignent; ils ne voient pas que les révolutions font disparaître toutes les nuances, qu'un torrent nivelle tout ; tout ce qui peut exister encore n'est rien pour eux, auprès de ce qui n'existe plus » (id.). « Au milieu de la race nouvelle, dit Chateaubriand, il reste des hommes du siècle écoulé qui crient que tout est perdu, parce que la société à laquelle ils appartenaient a fini autour d'eux, sans qu'ils s'en soient aperçus. Ils s'obstinent à ne pas croire à cette disparition ; toujours jugeant le présent par le passé, ils appliquent à ce présent des maximes d'un autre âge, se persuadant toujours qu'on peut faire renaître ce qui n'est plus » (id., p. 83). Enfin, voici quelques lignes encore intéressantes à comparer : « Marchant vers l'avenir, le dos tourné, dit B. Constant, ils ne contemplent que le passé. Leurs souvenirs sont tous en ressentiments, et ils ont de l'oubli toute l'imprévoyance » (id.). «Ces hommes d'autrefois, dit Chateaubriand, qui, toujours les yeux attachés sur le passé et le dos tourné à l'avenir, marchent à reculons vers cet avenir, ces hommes voient tout dans une illusion complète » (id., p. 84). De même, l'un et l'autre parlent en termes identiques de la civilisation, des lumières, du xIve siècle, de la race nouvelle, etc., etc. ½ Causeries du Lundi, t. II, p. 558. ↩

Sainte-Beuve avait donc raison de dire, quand il jugeait l'attitude de Chateaubriand à l'égard du ministère Villèle : « M. de Chateaubriand ne différait plus, désormais, des écrivains du parti libéral que par quelques phrases de pure courtoisie royaliste jetées çà et là, par quelques restes de panache blanc agité à la rencontre et par l'éclat éblouissant du talent'. »

Loin d'en faire un reproche à Chateaubriand, comme le pense G.-M. de Place, et comme le laisse sous-entendre Sainte-Beuve, nous dirons que c'est un titre de gloire pour lui d'avoir eu la conscience de cette force d'évolution qui pousse les sociétés dans des voies sans cesse nouvelles. L'un de ses adversaires, le vicomte de Bonald, lui opposait cet aphorisme: « Ce qu'on croyait vrai en physique, sous Aristote et Tycho-Brahé peut ne l'être plus aujourd'hui; ce qu'on croyait vrai en morale aux premiers jours de la société, en religion aux premiers jours du Christianisme, en politique aux premiers jours de la monarchie, est vrai encore et le sera toujours1. » N'en déplaise à de Bonald, qui se pose en docteur infaillible de la science politique, il introduit l'absolu dans la science la plus relative qui soit : la monarchie de la Restauration n'est pas la monarchie des premiers jours, et la législation primitive n'est pas celle qui doit, jusqu'à la fin des siècles, régir les sociétés. Le xvIº siècle, si odieux à de Bonald, afficha-t-il une confiance plus grande que la sienne en la toute-puissance de la raison ? Où donc est l'homme abstrait, pour lequel de Bonald croit pouvoir légiférer ?

1 Mélanges, t. II, P. 174. ↩

Au contraire, Chateaubriand soutient, contre le traditionalisme, que l'esprit humain n'est pas immobile, et qu'avec lui se transforment les conditions de la vie sociale aux différentes époques. Le sens historique de l'évolution, Chateaubriand l'a porté jusque dans la religion elle-même : il a cru que le Christianisme avait assez de puissance intérieure pour s'adapter toujours aux transformations incessantes de l'humanité, que les dogmes eux-mêmes n'avaient pas, du premier jour, développé tout leur contenu, et que, le sentiment religieux d'un Racine ou d'un Pascal ne pouvant plus se retrouver au xix° siècle, il fallait offrir aux nouvelles générations un idéal chrétien modifié, correspondant aux énergies nouvelles que les bouleversements sociaux avaient éveillées dans les âmes. Dans cette voie, il avait marché un peu à l'aventure, et certains croyants avaient été scandalisés de ce nouveau Christianisme, plus poétique que vrai, plus moral que dogmatique : la religion, en effet, est enfermée dans un Credo auquel on ne peut toucher sans tomber dans l'hérésie.

Mais y a-t-il un Credo politique? quel est le concile, quel est le pape infaillible, qui, en ces matières, a le droit d'imposer une croyance, hors de laquelle l'orthodoxie n'existe plus? Les dogmes politiques n'ont engendré que des fanatiques de toute espèce ; les Jacobins sont les frères des Ultras de 1815, issus, les uns et les autres, de ce faux esprit politique, qui raisonne et prétend enfermer la vie dans des raisonnements, alors que la vie résiste, s'échappe de tous côtés, et se rit des chaînes qu'on voulait lui imposer.

Chateaubriand n'a pas voulu soumettre la pensée humaine à un tel esclavage ; il a fait un loyal et sincère effort pour comprendre son époque, il a respecté l'esprit moderne, et, tout en lui assignant les limites qu'il jugeait utiles, il n'a pas rêvé d'une brusque réaction qui ramènerait la France de 1815 à celle de 1780; en religion et en politique, il fut un libéral, et il le fut avec plus de constance qu'on ne l'a dit. N'est-ce pas dès 1816 qu'il formulait ce programme, auquel, en 1827. il aurait pu souscrire sans restriction : « Attachons-nous fortement à nos nouvelles institutions, empressons-nous d'y ajouter ce qui leur manque. Pour relever l'autel avec des applaudissements unanimes, pour justifier la rigueur que nous avons déployée dans la poursuite des criminels, soyons généreux en sentiments politiques; réclamons sans cesse tout ce qui appartient à l'indépendance et à la dignité de l'homme. Quand on saura que notre sévérité religieuse n'est point de la bigoterie; que la justice que nous demandons pour les prêtres n'est point une inimitié secrète contre les philosophes ; que nous ne voulons point faire rétrograder l'esprit humain, que nous désirons seulement une alliance utile entre la morale et les lumières, entre la religion et les sciences, entre les bonnes mœurs et les beaux-arts, alors rien ne nous sera impossible, alors, tous les obstacles s'évanouiront, alors nous pourrons espérer le bonheur et la restauration de la France. Trois choses, Messieurs. feront notre salut : le roi, la religion et la liberté ! C'est comme cela que nous marcherons avec le siècle et avec les siècles, et que nous mettrons dans nos institutions la convenance et la durée1.i

1 Opinion sur le projet de loi relatif aux elections, prononcée à la Chambre des pairs, séance du 3 avril 1816 (dans Opinions et discours, t. XXX, p. 3g). ↩

Admirons cette confiance de Chateaubriand en lui-même et en son temps : loin de croire que le salut de la société est dans un retour vers certaines formes du passé, il excite l'individu à vivre de sa propre vie, à se considérer comme l'héritier et le continuateur, et non comme l'imitateur des générations mortes : un nouveau monde politique et social sortira de ce développement individuel, et l'humanité continuera sa marche vers les destinées que ses efforts lui auront méritées. Guizot avait bien raison de dire de Chateaubriand : « Il avait une sympathique intelligence des impressions morales de son pays et de son temps2. »

2 Mémoires, t. 1, p. 261. ↩

IV

Dans la querelle qui s'émut autour des Martyrs, nous avons admiré le beau rôle joué par G.-M. de Place, chrétien fervent et lettré de goût ; ici, nous ne pouvons approuver l'auteur des articles de la Gazette universelle. Ce journal consentait à admettre que la question de la liberté de la presse était obscure, qu'elle pouvait diviser et embarrasser les meilleurs esprits ; mais il s'inquiétait de voir Chateaubriand devenu l'allié du parti libéral : « Nous le conjurons, disait G.-M. de Place, pour son bonheur comme pour sa gloire, de regarder de près, et de considérer si le chemin par lequel il s'avance ne mène pas droit du camp des chrétiens au camp des philosophes. » L'avenir a démenti ces craintes où l'on sent passer la respectueuse émotion d'un admirateur : Chateaubriand a continué le combat pour la liberté de la presse, « ne pouvant pas plus se taire sur la censure, disait-il, que M. Wilberforce sur la traite des nègres1 »; il restait fidèle aux deux autres termes de sa devise : le roi et la religion. Aussi pouvait-il en toute justice se rendre à lui-même ce témoignage :

1 Du rétablissement de la Censure par l'ordonnance du 24 juin 1827, Avertissement, t. XXVII, p. 313. ↩

Un avantage me reste sur nos adversaires : point n'ai renié mes opinions ; je suis ce que j'ai été ; je vais à la procession de la Fête-Dieu, avec le Génie du Christianisme, et à la tribune avec la Monarchie selon la Charte. Comme pair, j'ai prononcé plusieurs discours en défense de la liberté de la presse, j'ai écrit cent fois pour cette liberté dans le Conservateur et dans d'autres ouvrages. Pourquoi cette énumération? Pour me vanter, pour me citer avec complaisance? Non : pour répondre à des hommes qui, ayant trahi leur premier sentiment, veulent mettre leurs variations sur le compte des autres ; à ces hommes qui s'écrient : Vous marchez! quand vous êtes immobiles, ne s'apercevant pas que ce sont eux qui passent, et qui se figurent en changeant de place que l'objet offert à leurs regards s'est déplacé1.

1 Du Rétablissement, id., p. 322. ↩

Si nous avions à juger dans son ensemble la politique de Chateaubriand, nous n'accepterions pas sans la discuter cette image plus belle que vraie ; mais il ne s'agit ici que de la liberté de la presse. Eh bien, cette liberté, Chateaubriand l'a toujours demandée, dans la Monarchie selon la Charte, dans le Rapport fait au roi dans son conseil à Gand, dans ses Discours, dans sa Polémique ; il a fini voir par en elle « presque l'unique affaire de sa vie politique ». Avant même de s'exercer au rôle d'homme d'Etat. Chateaubriand était acquis à cette idée. Faut-il s'en étonner? D'où lui était venue sa gloire ? De sa plume uniquement. C'est elle qui avait fait de lui un secrétaire d'ambassade ; c'est elle qui lui avait permis de lancer l'anathème sur le tyran Bonaparte, aux jours de ses prospérités, comme à la veille de son exil ; les droits de l'écrivain, lésés en sa personne par l'interdiction du Mercure, il les avait défendus dans son Discours de réception à l'Académie française, avec tant de force que, si le discours avait été prononcé, il aurait, au dire de Suard, « fait crouler les voûtes de l'Institut » ; par ses écrits il avait contribué à la restauration de Louis XVIII, autant que s'il eût été le général d'une armée de 100.000 hommes ; et quand ce même gouvernement de Louis XVIII l'avait tenu à l'écart, c'est par ses articles de journaux, par le Conservateur, qu'ils'était imposé ; enfin, il devait à sa plume un plaisir que les âmes animées de vives passions savourent délicieusement, le plaisir de la vengeance : renvoyé brutalement du ministère en 1824, il était devenu par le Journal des Débats, le ministre d'une portion considérable de l'opinion publique. Sous Napoléon, la liberté de la plume et de la parole était donc le levier dont Chateaubriand pouvait lui aussi ébranler le monde que le grand pétrisseur d'empires remuait jusqu'en ses fondements ; sous la Restauration il fut encore le défenseur passionné et sincère de la liberté de la presse. Pouvait-il écouter les objurgations et les reproches de son ancien défenseur anonyme?

Il avait rompu avec Villèle, Corbières, de Bonald, tous ses anciens amis du Conservateur; il s'était séparé de cette fraction de l'opinion royaliste, en garde contre les méfaits de l'esprit moderne, et poussant à tout propos un cri d'alarme contre la Révolution qu'elle croyait apercevoir à l'horizon ; il s'était séparé de cette portion importante du clergé, des évêques particulièrement, que l'impiété ou l'indifférence des âmes inquiétaient, et qui, dans leur impuissance à sauver la foi, en appelaient à toutes les forces de la monarchie, pour refaire l'ancienne union du trône et de l'autel ; il s'était séparé de ces jeunes gens, moins attachés à la liberté qu'à l'ordre, et qui, façonnés par l'esprit rétrogade de la Congrégation, disaient à Chateaubriand et à ses amis : « Ne comptez pas sans nous, Messieurs ; il est une jeunesse fervente par sa foi, dévouée par ses doctrines. Vous l'oubliez parce qu'elle n'est ni bavarde, ni turbulente ; vous la trouverez au jour du danger, elle sera sur les marches du trône1! » Elle tint parole ; mais en face d'elle, se leva une jeunesse travaillée par le noble malaise de la liberté, ardente, enthousiaste, ayant foi dans ses destinées ; au nom de l'esprit moderne, elle renversa un trône, et elle salua de ses applaudissements le grand orateur qui avait lutté pour affranchir la presse et la parole, ces deux forces que les despotismes trouveront toujours liguées contre eux, et qui travaillent à l'émancipation de l'humanité.

1 Conclusion de la brochure de M. Chauvin citée plus haut. ↩