Chapitre VI
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Réfutation du manifeste de Chateaubriand sur la liberté de la presse, par Guy-Marie de Place, dans la Gazette Universelle de Lyon. - Le libéralisme de Chateaubriand.
Le 29 décembre 1826, le ministère Villèle, irrité de l'opposition violente qu'il rencontrait dans les journaux, présentait à la Chambre des pairs une loi relative à la police de la presse : les écrits de 20 feuilles et au-dessous, ne pourraient être mis en vente pendant les cinq jours qui suivraient le dépôt; les écrits de moins de 5 feuilles étaient imposés d'un timbre onéreux; pour les périodiques, on élevait le prix du timbre, on supprimait la fiction des éditeurs responsables et on s'en prenait aux propriétaires mêmes des journaux; on aggravait les pénalités de certains délits et on établissait la responsabilité effective des imprimeurs.
Aussitôt Chateaubriand qui, en maintes cir-
Bjbliotheca
constances, avait pris la défense de la liberté de la presse, écrivit au rédacteur du Journal des Débats une lettre de protestation contre cette loi vandale (3 janvier 1827); il disait :
Lorsque, à la Chambre des pairs, je parlerai du rapport moral du projet de loi, je montrerai que ce projet décèle une horreur profonde des lumières, de la raison et de la liberté, qu'il manifeste une violente antipathie contre l'ordre de choses établi par la Charte ; je prouverai qu'il est en opposition directe avec les mœurs, les progrès de la civilisation, l'esprit du temps et la franchise du caractère national; qu'il respire la haine contre l'intelligence humaine; que toutes ses dispositions tendent à considérer la pensée comme un mal, comme une plaie, comme un fléau.
C'est en vain que le garde des sceaux, Peyronnet, fit répondre à Chateaubriand par un article du Moniteur, où la loi était qualifiée naïvement de loi de justice et d'amour ; un vif mécontentement se manifesta dans l'opinion. Le 16 janvier, l'Académie française chargea Lacretelle, Chateaubriand et Villemain, de rédiger une supplique au roi contre la loi proposée ; le 23 janvier, à l'unanimité des vingt-deux membres présents, le projet de supplique fut adopté1.
1 Ce noble exemple fut suivi par deux académies de province, celles de Lyon et de Dijon. A Lyon, le 16 janvier, le secrétaire, Dumas, proposa rédiger la supplique, fit adopter son texte, dans la séance du 23 janvier, à la majorité d'une voix (14 contre 13). Cette lettre au Roi, consignée dans les procès-verbaux de la Compagnie, était conçue en termes énergiques et dignes : « Sire, « L'Académie royale des sciences, belles-lettres et arts de Lyon, qui place au premier rang de ses titres d'honneur celui d'avoir le Roi pour protecteur, croirait trahir les devoirs que lui impose un si glorieux patronage, si elle restait muette à l'aspect des dangers qui menacent la presse et, par conséquent, les sciences, les lettres et les arts. « Etrangère aux discussions politiques par la nature de ses travaux, mais appelée par le but spécial de son institution à conserver l'indépendance des lettres, l'Académie dépose au pied du trône de V. M. ses justes alarmes et elle la supplie de les faire cesser... « Quand la liberté de la presse appelle toutes les intelligences au partage de toutes les gloires, la France n'aura pas sous votre règne l'humiliation de quitter la place que les autres nations lui accordent à la tête de la civilisation. « V. M. a entendu les acclamations des peuples, lorsque à votre avènement elle leur rendit la liberté de la presse. Le spectacle imposant et touchant à la fois qu'offrit alors la France ne s'est effacé ni de votre cœur, ni de votre souvenir. Nous en avons l'heureux pressentiment et la postérité glorifiera la mémoire de Charles X, protecteur de la République des lettres. « Nous sommes, etc... « Lyon, le 23 janvier 1827 ». La Société littéraire de Lyon protesta aussi contre cette loi ; un des plus jeunes membres de la Compagnie chanta, aux applaudissements de ses confrères, quelques couplets dont le refrain était : Muses, chantez ! Muses, chantez encore : Demain peut-être, il ne sera plus temps. (Cf. Chansons nouvelles, Lyon, 1828). ↩
Cependant, le projet de loi fut soumis à la Chambre des députés; fortement amendé par la Commission, il fut voté malgré l'éloquence des orateurs de l'opposition, en particulier de Benjamin-Constant et de Royer-Collard. Mais la Chambre des pairs nomma une Commission hostile, dont les amendements transformèrent si bien le projet primitif, que le Gouvernement le retira avant l'ouverture de la discussion.
Cette victoire de l'opinion ne fut que momentanée, car le 24 juin, quand la session fut close, d'adresser « une supplique au Roi, protecteur de l'Académie, pour le prier de faire retirer le projet de loi contre la presse, que les ministres de S. M. ont présenté à la Chambre des députés ». La Commission, nommée pour le ministère usant du droit que lui conférait la Charte, rétablissait la censure. Chateaubriand, à qui l'affolement du ministère avait fait prévoir ce résultat, s'était décidé à publier le discours qu'il avait préparé : « Ce discours, disait-il, frappe peu sur le cadavre du projet, mais beaucoup sur son esprit tout vivant encore dans les ennemis de la liberté et de la presse1. » La brochure parut sous ce titre : Opinion sur le projet de loi relatif à la police de la presse, et le public l'accueillit avec faveur. *
1 Mélanges politiques, édit. Pourrat, t. XXXVIII, p. 16, note. La préface de la 2° édition est du 7 mai 1827. ↩
La presse dévouée à Villèle dénonça une fois de plus l'esprit républicain, dont cette nouvelle brochure était la manifestation, et flétrit l'alliance monstrueuse de l'ancien royaliste avec les libéraux : l'Etoile, la Gazette de France, le Drapeau blanc reprirent vigoureusement l'offensive contre le traître qu'ils poursuivaient depuis 1824; un publiciste ultramontain et légitimiste, A. Madrolle, lui adressait cette hautaine leçon : « Le devoir d'être ministériels s'identifie dans le devoir d'être royalistes1. »
1 Lettre au Moniteur du 10 mai 1827, passage cité par M. Lanson, la Défection de Chateaubriand, dans la Revue de Paris, per août 1901. ↩
Le même écrivain entreprit la réfutation des derniers discours de Chateaubriand et chercha dans le Conservateur, dans la Monarchie selon la Charte, des passages qui fussent en contradiction avec la thèse récemment soutenue par l'illustre Pair2. Cette histoire des variations de Chateaubriand fut reprise à Lyon quelques mois après, par un de ses anciens admirateurs, Guy-Marie de Place, celui-là même qui avait consolé l'auteur des Martyrs, durement malmené par Hoffmann.
2 Cf. A. Madrolle, les Dangers d'une prolongation de la liberté de la presse, 1827, in-8. ↩
Les rôles étaient changés ; l'avocat de Chateaubriand s'était constitué son juge, et le réquisitoire qu'il dressa contre son ancien client ne manquait ni d'éloquence, ni d'éclat. Onze articles dirigés contre l'Opinion de Chateaubriand furent publiés dans la Gazette universelle de Lyon1; ils étaient anonymes, comme la défense des Martyrs, et l'on ne nous dit pas si Chateaubriand sut d'où partaient les coups. En tout cas, cette fois encore, le journal de province eut l'honneur d'être lu; le vicomte de Bonald, qu'avaient mis en cause Chateaubriand et son ami Hyde de Neuville, riposta par un écrit assez étendu2, dans lequel il s'abritait derrière l'autorité du rédacteur de la Gazette universelle : c'est G.-M. de Place qui a fourni à de Bonald toutes les citations par lesquelles il met Chateaubriand en contradiction avec son passé.
1 Voir les n°s des 8, 9, 22 et 29 juillet ; des 5, 9, 24 août; des 3, 10, 20 septembre et du 10 octobre 1827. ↩
2 De l'opposition dans le Gouvernement et de la liberté de la presse, 1827, in-8. Cet écrit a été reproduit dans les Mélanges littéraires, politiques et philosophiques du vicomte de Bonald, 1854, t. II, p. 130-161; à la suite on trouve des Observations sur le discours que M. de Chateaubriand devait prononcer à la Chambre des pairs contre la loi sur la police de la presse (p. 161-181), et des Extraits des différents discours prononcés par M. de Bonald à la Chambre des députés, sur les lois relatives à la liberté de la presse (p. 18i-203). ↩
Si piquante que soit l'histoire des variations du noble Pair, G.-M. de Place ne borne pas là son effort. Chateaubriand s'était flatté d'avoir écrit, dans son Opinion, une « espèce de traité sur la presse1», son adversaire n'a pas des visées moins hautes : l'intérêt qu'il peut y avoir à faire ressortir les inconséquences de Chateaubriand ne lui suffît pas, il ambitionne mieux qu'un titre de simple polémiste; il veut, lui aussi, développer comme il dit, « sa doctrine sur l'action redoutable de la presse, sur les maux qu'elle a causés, sur les périls qu'elle sème sous nos pas, sur les précautions sérieuses qu'elle réclame et sur la législation spéciale qui doit lui être appropriée2 ».
1 Préface de la 2° édition. ↩
2 Gazette universelle, 3 septembre. - Sur le retentissement de cette lutte à Lyon, voir Hyde de Neuville : Des inconséquences ministérielles, ou lettre d'un député à MM. les propriétaires de la «Gazette universelle de Lyon » (1827, 16 p. in-8), et la Censure en province, scènes historiques, documents pour servir à l'histoire de l'année 1827 (Lyon, 1827). - Le député du Rhône, Pavy, prononça deux discours sur la proposition de loi, 1826 et 22 février 1827: c/. Fonds Coste. ↩
On le voit, la discussion s'est considérablement élargie. Aussi bien, cette question de la liberté de la presse a toujours eu la première place dans les préoccupations de Chateaubriand. En 1827, il s'écriait, non sans emphase : « Oui, nobles Pairs, le projet de loi est un phare élevé aux limites d'un monde qui finit et d'un monde qui commence; il vous éclaire sur la plus importante des vérités politiques; il vous indique le point juste où la société est parvenue et conséquemment, il vous apprend ce que demandait cette société; d'un côté, il vous montre des ruines irréparables; de l'autre, un nouvel univers qui se dégage peu à peu du chaos d'une révolution1. » Il est de bon ton dans une discussion publique d'élever le débat et de montrer que les destinées de l'Etat sont attachées au vote qui va suivre: mais, à la fin de sa vie, lorsqu'il résume le rôle qu'il a joué sur la scène du monde, Chateaubriand n'a-t-il pas dit : « Homme d'Etat, je me suis efforcé de donner au peuple le système de la monarchie pondérée, de replacer la France à son rang en Europe, de lui rendre la force que les traités de Vienne lui avaient fait perdre; j'ai, du moins, aidé à conquérir celle de nos libertés qui les vaut toutes, la liberté de la presse2. Cette liberté de la presse est donc le résultat le plus clair de l'action politique de Chateaubriand; il aurait manqué sa vie d'homme d'Etat, s'il s'était trompé sur ce point. Faut-il donc en croire G.-M. de Place? Comme en 1809, à propos des Martyrs, a-t-il eu l'honneur de raisonner juste? C'est ce qu'il nous paraît utile d'examiner en détail : le jugement que l'on doit porter sur la politique de Chateaubriand dépend de la solution à laquelle on s'arrête, quand on étudie la question de la liberté de la presse.
1 Opinion, id., p. 19. ↩
2 Mémoires d'Outre-Tombe, éd. Biré, t. VI, p. 474. ↩
La discussion fut vigoureusement conduite par G.-M. de Place; cet homme aux fortes convictions qui avait tenu tête à J.-B. Hoffmann, en 1809, qui, en 1819, joua auprès de J. de Maistre le rôle de mentor sévère et presque toujours écouté, ne s'en laisse pas imposer par la haute réputation de son adversaire : à ses yeux, les opinions valent non par celui qui les soutient, mais par la vérité qu'elles manifestent.
Pourtant, remarquons-le, sa dialectique passionnée reste courtoise; la distinction de cette nature répugne aux injures. Ne lui demandez pas les aménités ordinaires de la polémique, ce n'est pas lui qui va crier à la grande trahison de M. de Chateaubriand ; il ne le confond pas avec les révolutionnaires et les démocrates, pas même avec ceux qui ne se servent des libertés de la monarchie légitime que pour la renverser; il se plaît à retrouver dans la harangue de Chateaubriand « cette vivacité d'imagination, cette énergie d'expression, cette originalité de style, ces vastes connaissances historiques qui impriment à ses ouvrages un caractère à part ». Il n'hésite pas à reconnaître les services inappréciables rendus à la religion et à la France, par l'auteur du Génie ; cependant, lorsqu'il rencontre dans le discours de Chateaubriand cette affirmation : « Jadis, j'ai combattu presque seul au milieu des ruines » une protestation éclate sous sa plume : dans un beau mouvement d'éloquence, il en appelle à tous les obscurs et à tous les simples qui, au temps des persécutions, contribuèrent à sauver la foi :
Jadis, vous avez combattu presque seul au milieu des ruines, c'est-à-dire, sans doute, que presque seul, vous avez fait un livre. Sans rappeler ici les écrivains encore assez nombreux que nous pourrions citer, et, qui avec moins de talent peut-être, mais très certainement avec autant d'énergie, de courage et de zèle, ont défendu le christianisme en le considérant sous d'autres rapports que vous ne l'avez fait, ne comptez-vous donc point parmi les combattants ces millions de chrétiens qui professaient hautement leur foi au milieu des ruines et des périls; qui, pour la sauver et la propager, donnaient l'exemple de tous les dévouements, de tous les sacrifices, visitant les prisons, recueillant les proscrits, • se dépouillant même du nécessaire pour soulager l'infortune, exerçant dans leurs familles une sorte de sacerdoce qui suppléât à celui qui avait disparu, catéchisant leurs enfants et les enfants du pauvre, imitateurs enfin de Celui qui passa en faisant du bien et lui gagnant des cœurs, même parmi ses plus ardents ennemis? Ne comptez-vous donc point parmi les combattants ces prêtres épars çà et là au milieu des ruines de la France, véritables athlètes de Jésus-Christ, aux prises avec le mépris, les injures, les calomnies, les outrages, les persécutions des méchants, et conservant dans les travaux d'un ministère de charité les tristes débris d'un corps déjà usé par les veilles, les souffrances, les angoisses des cachots ou de l'exil? Le Génie du Christianisme est aussi là dedans, noble Pair. Ces hommes faisaient ce que vous racontiez, et, mis à côté du vôtre, leur livre est assez magnifique pour soutenir le parallèle.
Mais la conduite présente de Chateaubriand lui paraît en contradiction avec son passé : « Jamais, dit-il, en faisant effort pour rattacher un langage nouveau au langage d'autrefois, on ne laissa voir plus clairement qu'on s'égarait, que la route par laquelle on s'avançait n'était pas celle qu'on suivait naguère, et que pour peu que l'on continuât à marcher, on allait, bon gré mal gré, se trouver sous un autre étendard. »
G.-M. de Place avoue que le royalisme de Chateaubriand n'a jamais été parfaitement orthodoxe; que cette pensée, capricieuse, mobile, avide d'horizons nouveaux, ne se résigne pas à répéter docilement le Credo monarchique; Chateaubriand, il le sait bien, n'accepte l'ancien régime que sous bénéfice d'inventaire, et il fait des concessions aux idées modernes. Mais autrefois quand il parlait de la monarchie, c'était avec une sorte de piété filiale ; quand il rencontrait devant lui les royalistes impénitents, il les appelait des « hommes dignes de tous les respects » (Mél., 1, 23g), « les seuls qui eussent des idées constitutionnelles, qui entendissent le gouvernement représentatif, à qui la Charte convînt (Conserv., V, 202) ; s'il faisait l'éloge de la liberté, il distinguait la liberté « qui est fondée sur la religion et sur la morale, celle qui vient du ciel », de celle « qui est la fille de nos crimes, et dont les alliés naturels seraient l'impiété, l'immoralité et l'injustice » (Mél., t. II, 773).
Tel était Chateaubriand avant 1824; mais depuis!... G.-M. de Place convient qu'avec beaucoup de royalistes il a lui-même ressenti péniblement le contre-coup de la disgrâce de Chateaubriand ; pourtant dans la décision brutale de Louis XVIII, il respecte les dispositions du monarque qui seul nomme et déplace les ministres à volonté, sans opposition et sans contrôle. Ainsi s'exprimait Chateaubriand à l'époque où sa fidélité chevaleresque se traduisait en cette formule : « Quand on leur demanderait à eux, vieux serviteurs du Roi, tous les genres de sacrifices, cela n'aurait aucun inconvénient, cela n'altèrerait en rien leur fidélité » (Mél., t. I, 58g, et II, 629).
Aussi l'impression de G.-M. de Place est-elle douloureuse en face du Chateaubriand de 1827. Le voilà qui ramasse dans l'histoire les crimes les plus hideux de nos rois, qui les déroule aux regards avec un luxe déplorable d'érudition et qui dans ce « triste inventaire des dépravations humaines » s'excuse même de n'être pas allé assez loin1. Aujourd'hui il prodigue les injures aux royalistes, « ces hommes d'autrefois, qui, toujours les yeux attachés sur le passé et le dos tourné à l'avenir, marchent à reculons vers cet avenir » Aujourd'hui il réhabilite la Révolution Française qui lui paraît renfermer un principe honorable, un principe de liberté caché sous les enveloppes du crime. Ne faut-il pas voir dans ces déclarations des contradictions étranges et graves ? « On éprouve, dit G.-M. de Place, un véritable supplice en voyant que le génie a ainsi employé ses forces à se ruiner, à défaire lui-même sa gloire »
1 Cf. Préface de la 2° édition : « Je n'ai pas tout dit sur les siècles où la presse était inconnue et sur les temps où elle était opprimée » et il continue sa triste énumération. ↩
Nous ne croyons pas que Chateaubriand mérite de pareils reproches, il a pu défendre la cause de la liberté de la presse par des arguments discutables, mais il n'a pas varié sur le principe. Nous allons nous en convaincre en étudiant celte réfutation de l'Opinion sur le projet de loi relatif à la police de la presse.
III
Chateaubriand a résumé son discours dans quatre propositions, dont il veut essayer de démontrer la vérité. Les voici :
« 1° La loi n'est pas nécessaire parce que nous avons surabondance de lois répressives des abus de la presse : les tribunaux ont fait leur devoir ;
« 2° Les crimes et les délits que l'on impute à l'usage de la presse et à la liberté de la presse n'ont point été commis par la presse, et sous le régime de la liberté de la presse ;
« 3° La religion n'est point intéressée au projet de loi ; elle n'y trouve aucun secours : l'esprit du christianisme et le caractère de l'Eglise gallicane sont en opposition directe avec l'esprit du projet de loi ;
« 4° La loi n'est point de ce siècle ; elle n'est point applicable à l'état actuel de la société. »
Avec G.-M. de Place, nous allons suivre Chateaubriand dans l'examen de chacune de ces questions.
1° Tout d'abord Chateaubriand énumère toutes les lois portées depuis 1789 pour la répression des délits de la presse ; et il établit, par une minutieuse statistique, que les tribunaux ont fait leur devoir.
G.-M. de Place ne conteste pas à Chateaubriand la multitude de lois existantes et le nombre de jugements rendus par les tribunaux1, mais il objecte que le mal est allé croissant et que l'aggravation des délits exige de nouveaux moyens de répression. Bien plus, il déclare que les lois répressives sont impuissantes, parce qu'elles n'empêchent pas le désordre : la condamnation étend la publicité d'un écrit dangereux ; voter une loi préventive, voilà quel serait le salut.
1 Chateaubriand s'applaudit d'avoir apporté tant de chiffres : « Il y a, dit-il, des personnes timides qui s'imaginent que le retrait du projet de loi nous laisse sans moyens de répression ; et d'autres qui se figurent que les tribunaux n'ont pas employé ces moyens; en lisant mon discours, si elles le lisent, elles se pourront rassurer. Ces calculs subsistent, en outre, comme le témoignage d'une respectueuse reconnaissance pour une magistrature qui défend avec tant de gravité les droits du trône et les intérêts des citoyens » ↩
Chateaubriand convient qu'il y aurait avantage à refondre dans une seule loi toutes les lois relatives à la presse, et au milieu desquelles la pensée libre pouvait si difficilement évoluer, car la nécessité d'une autorisation pour fonder un journal, la faculté de rétablir la censure pendant les intervalles des sessions, et surtout les poursuites en tendance, créaient des gênes insupportables aux écrivains : Renversons-les, dit Chateaubriand, et faisons une loi unique, terrible, jusqu'à la peine de mort s'il le faut, contre les abus et les crimes, mais en tête de laquelle soit inscrite, comme dans la Charte, la liberté pleine et entière. Sans doute les deux adversaires ne s'entendraient pas sur la rédaction de la nouvelle loi; du moins ils sont d'accord pour soutenir que le ministère Villèle n'a pas tranché la question : Chateaubriand trouve tout mauvais dans la loi vandale; G.-M. de Place lui-même se refuse à voir dans les mesures proposées par Peyronnet une loi de justice et d'amour, et s'il les approuve sur certains points, il ne regrette pas outre mesure qu'elles se soient effondrées devant l'hostilité des Pairs.
2° Une lutte plus sérieuse s'engage autour du deuxième argument présenté par Chateaubriand, à savoir que les crimes « et les délits que l'on impute à l'usage de la presse et à la liberté de la presse n'ont point été commis par la presse et sous le régime de la liberté de la presse » Au brillant plaidoyer de Chateaubriand, G.-M. de Place oppose une polémique serrée, il accumule les textes, il presse vivement son adversaire et, en fin de compte, il établit certaines propositions que les esprits libéraux ne contrediraient pas : Chateaubriand reçoit quelques blessures, pourtant il sort de l'engagement à son honneur.
D'abord parmi ces déclamations contre la presse dont Chateaubriand s'afflige, G.-M. de Place rappelle celles de Burke, de Mallet du Pan, de la Harpe, de Joseph de Maistre qui « déclamaient, dit-il, il y a trente ans, contre la presse », mais surtout celles de Chateaubriand, car c'est lui « qui a déclamé le plus fort ». Qui donc dénonçait aux royalistes « ce nouveau torrent de libelles, d'écrits abominables, de calomnies indignes, qui, parcourant, attaquant tous les rangs, remonte audacieusement jusqu'aux personnages les plus augustes »? C'est Chateaubriand (Conservateur, t. II, p. 81). Qui donc a signalé « un débordement d'écrits impies, séditieux, calomniateurs »? C'est Chateaubriand (id., t. VI, p. 141). Qui donc a flétri la presse « prêchant la souveraineté du peuple, l'insurrection, le meurtre »? C'est Chateaubriand (id., VI, 383); lui. toujours lui !
A ces méfaits de la presse. il oppose aujourd'hui les crimes les plus dégoûtants de nos anciennes annales, les abominations commises par les rois, par les reines, par les papes. Etait-ce à lui de remuer ainsi toute la fange de l'histoire? Est-il un seul adversaire de la presse assez niais pour prétendre qu'avant l'imprimerie ou pendant la censure tout fût paisible et heureux, que partout régnaient la piété et la vertu. Hélas! le tableau aux noires couleurs peint par Chateaubriand est de tous les temps; la liberté de la presse n'a pas, même à notre époque, régénéré la morale, et les civilisations les plus avancées ne sont pas à l'abri de la corruption, mieux que les époques d'ignorance et de barbarie intellectuelle.
Prenons notre parti de quelques contradictions partielles et de quelques erreurs de raisonnement et portons la question sur son véritable terrain. Il ne s'agit pas de faire l'apologie ou le procès de la Révolution : acceptons la Révolution comme un fait accompli, et demandons-nous avec Chateaubriand si c'est la censure de l'ancien régime ou la liberté d'écrire dont la France a joui de 1789 à 1792, qui a produit « tous les forfaits de la Révolution ». A ses yeux, la liberté de la presse est innocente de ces désordres : « N'est-ce pas, s'écrie-t-il, lorsque les collèges étaient gouvernés par des ecclésiastiques, que se sont échappés de ces mêmes collèges les destructeurs du trône et de l'autel? Je n'accuse point la science et la piété de ces anciens maîtres, je désire que l'éducation soit fortement chrétienne; je ne fais point la guerre au passé, mais je défends le présent qu'on calomnie : je dis qu'on n'empêche point les générations d'être ce qu'elles doivent être, je dis qu'on n'est pas reçu à charger la liberté de la presse des désordres que l'on croit apercevoir aujourd hui, lorsque le xVII® siècle avec son impiété et sa dépravation s'est écoulé sous la censure, s'est élancé, du sein même de l'enseignement religieux, dans le gouffre de la révolution. »
Quelle image saisissante pour proclamer cette loi historique de l'évolution fatale des sociétés ! Mais est-il juste de prétendre que la censure de l'ancien régime ait existé ailleurs que dans la constitution ? Lorsque d'Alembert disait des censeurs de son temps qu'ils étaient raisonnables (lettre du 28 janvier 1757), ou quand il appelait la presse d'alors la presse tirée des fers (lettre du 30 janvier 1764), on sait ce qui se cachait sous ces euphémismes. En réalité, Voltaire résumait l'histoire de la lutte qui avait, rempli le siècle entre la pensée libre et les censeurs officiels, quand il écrivait à d'Alembert : « Vive le ministère de France! On lime les dents aux monstres, on rogne leurs griffes ; c'est déjà beaucoup. Ils rugiront et on ne les entendra seulement pas. Votre victoire est complète (lettre du 2 décembre 1767). La censure de l'ancien régime fut très tolérante, et l'on peut dire que la liberté de la presse existait de fait1, à cette époque que La Harpe caractérisait en ces termes : « Le choix des censeurs était ménagé avec toutes les précautions possibles au gré des entrepreneurs..... ; de minces calculs de librairie qui avaient séduit les ministres et nommément un homme d'ailleurs si respectable pour son courage et son infortune, M. de Malesherbes, furent le prétexte politique de cette tolérance1.ii
1 L'expression est de Rabaud de Saint-Etienne, dans son Histoire de la Révolution, p. 107• ↩
1 Cours de littérature, t. XIV et XV ; voir l'article si curieux et si documenté de M. Brunetière, intitulé: la Direction de la librairie sous M. de Maleșherbes, dans ses Nouvelles Etudes critiques, p. 160. ↩
Les royalistes sont donc en droit d'accuser à la fois la presse de l'ancien régime et celle de 1789, l'une protégée par la monstrueuse censure des derniers temps de la monarchie, l'autre libre, d'avoir travaillé à la même œuvre, d'avoir, suivant l'expression de G.-M. de Place, « charrié vers le gouffre de la révolution les mêmes doctrines anti-religieuses, anti-monarchiques, anti-sociales, les mêmes violences, la même rage, la même fureur » Qu'est-ce que cela prouve, sinon qu'il est des transformations sociales nécessaires, que la constitution, établie pour maintenir l'ancien ordre de choses, se disloqua d'elle-même, quand elle ne s'adapta plus aux besoins des temps, et que les privilégiés eux-mêmes, saisis par l'esprit de vertige et d'erreur, furent les complices de cette Révolution, pressentie par tous les penseurs du siècle, impatiemment attendue par les masses foulées. Non, ce n'est pas la presse libre qui portait le régicide dans ses flancs. Ce régicide n'est pas né des violences, des pamphlets, des libelles et des journaux ; il est né du despotisme, des hontes et de l'impuissance du régime monarchique. Ni Chateaubriand, ni son adversaire n'ont le droit d'appuyer leur thèse sur le mouvement révolutionnaire ; la censure n'a pas retardé les malaises du corps social, la liberté de la presse n'a pas avancé sa dislocation : « On n'empêche point les générations d'être ce qu'elles doivent être. »
Cette censure qui, en 1789, n'aurait rien empêché, serait-elle donc plus heureuse en 1827? Quel est l'état d'esprit des jeunes générations, dont Villèle et Peyronnet veulent se faire les mentors ? Les deux adversaires pensent bien différemment à cet égard : « Dans ces derniers temps encore, dit G.-M. de Place, malgré nos lois répressives, la Révolution a recommencé à agir, à parler comme elle agit, comme elle parla dans l'intervalle du 27 août 1789 au 17 août 1792, et que les aveugles seuls n'ont pas vu ses mouvements, les sourds seuls n'ont pas entendu les cris par lesquels elle a continué de manifester son horrible soif. »
Chateaubriand est aveugle et sourd, paraît-il, car il dit: « Cessons, Messieurs, de flétrir le siècle qui commence : nos enfants valent mieux que nous... Une jeunesse pleine de talent et de savoir, une jeunesse sérieuse, trop sérieuse peut-être, n'affiche ni l'irréligion, ni la débauche. Son penchant l'entraîne aux études graves et à la recherche des choses positives. Les déclamations ne la touchent point ; elle demande qu'on l'entretienne de la raison, comme l'ancienne jeunesse voulait qu'on lui parlât de plaisirs. »