En marge de l'ambassade de Londres (1822) (suite)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : H. Leclerc, 1917, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Les registres du Travellers' Club ne mentionnent point le nom de Chateaubriand, et nous ne savons quel usage l'ambassadeur fit de l'invitation (3).
2. - La candidature de Dussault à l'Académie
Française.
Plus intéressante est la lettre que Chateaubriand écrit le 11 juin à Raynouard, secrétaire perpétuel de l'Académie Française, en faveur de Dussault. Deux places étaient vacantes à l'Académie, celle de l'abbé Sicard, le célèbre instituteur des sourds-muets, et celle du duc de Richelieu. Pour la double élection, fixée au 27 juin, figurait parmi les candidats Jean-Joseph Dus-
Correspondance générale, t. III, P. 12.
Entièrement de la main d'Hyacinthe Pilorge, le secrétaire de Chateaubriand. - Collection de Mme Victor-Egger.
(3) Je remercie Mº Sanzano, secrétaire du Travellers' Club qui, en consultant sur ma demande les procès-verbaux du Club pour l'année 1822, m'a permis de commenter avec quelque précision le billet de Chateaubriand.
sault, connu surtout comme critique littéraire : de 1800 à 1817 il avait écrit dans le Journal des Débats, à côté de M. de Féletz, de Geoffroy, d'Hoffman1; ses articles, réunis en 1818 sous le titre d'Annales littéraires, formaient quatre volumes, et depuis 1820 il était l'un des « Conservateurs » de la Bibliothèque Sainte-Geneviève. Jamais il n'avait, comme Hoffman, attaqué Chateaubriand ; il l'avait même défendu avec tant d'énergie et d'habileté que Chateaubriand, en recommandant sa candidature, ne faisait qu'accomplir un acte de juste reconnaissance2. Cette reconnaissance aurait même pu se manifester plus tôt : en effet, dès 1821, Dussault avait été candidat pour la place de Fontanes, qui échut à Villemain, mais rien dans la Correspondance de Chateaubriand ne montre qu'il se soit préoccupé du successeur qui prononcerait en séance publique l'éloge de son grand ami, et qu'il ait appuyé la première candidature de Dussault. Quant à Raynouard, poète dramatique (Les Templiers, 1805), linguiste, éditeur et historien des troubadours, il est en outre le modèle des secrétaires perpétuels de l'Académie et la « loi vivante de l'illustre corps » (1): aussi jouit-il d'une haute autorité parmi ses confrères, et c'est un homme qu'il faut ménager. Chateaubriand, par contre, est loin d'être, au sens professionnel du mot, un bon académicien : il a été nommé, le 20 février 1811, en remplacement de Marie-Joseph Chénier: son discours de réception n'ayant pas eu l'heur de plaire à Napoléon, il n'a pas consenti à le corriger, on a renoncé à le prier plus longtemps de faire un second discours, et à la fin de 1811 il se considère « par le fait hors de l'Institut, n'ayant ni droit de séance, ni droit de vote » (2). La. chute de l'Empire a fait oublier ces incidents, mais Chateaubriand ne s'en tient pas moins éloigné de la
(1) Et non Hoffmann, comme on le voit imprimé presque partout. Je cite dans la note suivante une lettre inédite de lui, où il signe Hoffman. ↩
(2) Sur la critique des Martyrs et de l'Itinéraire par Hoffman, cf. Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire, t. II, p. 59 et p. 89; et G. Pailhès, Chateaubriand, sa femme et ses amis, p. 444 et 449. Sur la défense de Chateaubriand par Dussault, cf. G. Pailhès, ibid., p. 532-534. - A propos de l'Itinéraire, Sainte-Beuve et G. Pailhès rappellent quelques-unes des parodies burlesques et basses qui accueillirent cet ouvrage, L'itinéraire de Lutèce au Mont Valérien par Cadet de Gassicourt, dont Hoffman ne rougit pas de rendre compte, bientôt suivi de L'Itinéraire de Pantin au Mont-Calvaire par M. Pierre Perrin. J'ajouterai que l'éditeur de ce dernier libelle, le libraire Dentu, pria Hoffman d'en donner aussi un compte rendu. Mais Hollman refusa; il sentit que les rieurs n'étaient plus de son côté et battit prudemment en retraite dans une lettre à Dentu, 22 août 1812, dont j'ai l'original autographe sous les yeux, et dont voici les lignes essentielles : « ... Quant à l'itinéraire de Pantin, je vous ai prie, monsieur, de choisir un autre rédacteur. Cette brochure n'auroit plus rien de piquant aujourd'hui, après celle qui roule sur le même sujet, et dont on ne parle plus quoiqu'elle soit fort agréable. Cette nouvelle attaque, d'ailleurs, contre l'écrivain qu'on y tourne en ridicule auroit l'air d'une persécution comme celle qui au commencement de cette année a été dirigée contre un homme de lettres estimable sous tous les rapports*. J'ai critiqué les Martyrs de M. de Chateaubriand dont j'admire le beau ↩
* Allusion à Étienne, le rédacteur en chef du Journal de l'Empire et à sa pièce Les deux Gendres. ↩
talent malgré ses écarts, j'ai rendu compte de la brochure ou l'on se moque de lui d'une manière très piquante; vous avouerez que j'aurois fort mauvaise grâce de ramasser toutes les injures qu'on lui adresse pour leur donner une plus grande publicité; on me désigneroit comme l'ennemi de M. de Chateaubriand, et une critique littéraire si prolongée ressembleroit à une haine personnelle. »
(1) De Pongerville, notice sur Raynouard dans la Nouvelle Biographie générale, t. XLI, Didot, 1862.
(2) Lettre du 24 octobre 1811 à la duchesse de Duras, Correspondance générale, dans le Supplément du t. II (p. 356). CI. la lettre du 23 octobre 1811 à la comtesse de Marigny, dans le Supplément du t. III (p. 33o).
Compagnie, et jamais il ne l'honore de sa présence, même aux jours d'élection1. De là sans doute le ton étudié et modeste, le manque de chaleur et d'accent dans la recommandation qu'il adresse à Raynouard. De là encore, dans la seconde partie de la lettre, ces offres de service, ces protestations de dévouement par lesquelles Chateaubriand se proclame l'«ambassadeur des gens de lettres » en Angleterre et cherche à se faire pardonner ses infidélités au devoir académique.
(1) J'ai lu les listes de présence à l'Académie française pour la période 1818-1822, listes conservées au secrétariat de l'Institut, sans y trouver une seule fois la signature de Chateaubriand. - Le jour de l'élection du successeur de Fontanes, 26 avril 1821, Chateaubriand arrivait à Paris, de Berlin (Correspondance générale, t. I1, p. 252); nous ne savons pas l'heure de son arrivée; mais peu importe l'heure, car il n'est pas venu et, même s'il fût arrivé en temps utile, il ne serait pas venu à la séance de l'Académie. ↩