Chateaubriand et la Bourdonnaye (suite)
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On aura remarqué dans quelques lignes le ton découragé de Chateaubriand. Ce n'est là qu'une pose qui lui est familière : ne venait-il pas, sous l'aiguillon de la loi Peyronnet, d'écrire au Journal des Débats sa lettre du 3 janvier, prélude de sa célèbre «Opinion sur le projet de loi relatif à la Police de la Presse »?2. Ajoutons que s'il avait consenti à écrire dans l'Aristarque il aurait eu à se hâter, car le dernier numéro de ce journal est celui du 8 janvier : le propriétaire et rédacteur en chef, se sentant visé par un passage d'un article du Moniteur du 6 janvier, renonçait au métier de journaliste parce qu'il voulait combattre la loi Peyronnet à la tribune de la Chambre et la combattre très librement sans pouvoir être accusé de plaider une cause où son intérêt personnel fût en jeu1.
(2) OEuvres completes, édition Garnier, t. VII, p. 396-402, et p. 433-487. ↩
J'en aurais fini avec ces fragments de correspondance s'il n'y avait intérêt à les rapprocher des témoignages portés ailleurs par Chateaubriand sur La Bourdonnaye.
A lire les lettres de Chateaubriand, l'amitié qui l'unissait au député de Maine-et-Loire était solide et profonde. Mais la politique est un terrible artisan de discorde. Sans entrer dans le détail des luttes auxquelles La Bourdonnaye fut mêlé, il semble que cet homme d'Etat se soit distingué par une intelligence très ouverte et par un incontestable talent de parole, mais aussi par un esprit prompt à critiquer, défiant des succès d'autrui, malaisé à maintenir dans une majorité parlementaire : c'était un homme d'opposition plutôt qu'un homme de gouvernement. L'arrivée de Chateaubriand au pouvoir comme Ministre des Affaires étrangères, de ce Chateaubriand qui était pourtant un ultra, lui fut déplaisante : il craignit que l'entrée de son ami au Conseil ne devînt une force trop grande pour un ministère qui n'avait pas ses sympathies2; il l'alla dire à Chateaubriand, démarche sincère, mais peu adroite, qui ne fut pas oubliée. Sept ans plus tard (8 août 1829), La Bourdonnaye entrait dans le ministère Polignac comme ministre de l'Intérieur. Peu après, Chateaubriand donnait sa démission de l'ambassade de Rome pour ne s'associer en aucune façon à la politique de Polignac : du même coup il se trouvait en opposition avec La Bourdonnaye; et bien que celui-ci se fut retiré dès le 18 novembre, l'effet produit sur Chateaubriand subsista. De là certain passage des Mémoires d'Outre-tombe, dans le livre XIV écrit en août-septembre 1830 en un temps où l'auteur, plein d'amertume, et proche encore des événements qui venaient de briser sa vie politique, ne pouvait juger avec impartialité; La Bourdonnaye y est criblé de traits acérés, sans mesure et sans goût, et sa démarche de 1822 auprès du nouveau ministre des Affaires étrangères lui est cruellement reprochée; c'est là un portrait que l'on voudrait pouvoir rayer des Mémoires, tant il est peu honorable pour Chateaubriand, tant il est une trahison faite à l'amitié1. Mais en 1838, dans la Guerre d'Espagne, à propos de la discussion des crédits que demandait le gouvernement en vue de la guerre, Chateaubriand s'est montré plus juste et plus sérieux : au lieu d'appuyer lourdement sur quelques défauts de caractère et de donner libre cours à une rancune personnelle, il a reconnu à M. de La Bourdonnaye le talent de la parole et une « vaste capacité » ; il l'a loué de s'être retiré habilement du ministère au bout de trois mois, après s'y être signalé par « une bonne ordonnance relative à l'École des Chartes »; et il a conclu par cette phrase où l'éloge l'emporte vraiment sur la critique : « Né pour occuper dans l'opposition la première place, M. de La Bourdonnaye est dans un autre genre ce qu'était M. de Villèle, un de ces hommes de la Restauration supérieurs aux trois quarts des hommes d'aujourd'huii (1). Ici Chateaubriand a parlé en historien, et le respect dû à une ancienne amitié est resté sauf.
(2) Cf. dans l'Aristarque du 4 octobre 1824 l'article signé Urbain Guilbert, et surtout l'article anonyme de la page 3 (rédigé sans doute par La Bourdonnaye). ↩
(1) Mémoires d'Outre-Tombe, édition Biré, t. V, p. 255 ↩
(1) Guerre d'Espagne, XIII (OEuvres complètes, édition Garnier, t. XII, p. 148). (?) Comte d'Antioche, Chateaubriand ambassadeur à Londres, Paris, Perrin, 1912, in-8°. ↩