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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand inédit Chateaubriand → [Duc de Laval], 18 juillet 1823, Paris

III. Au ministère des Affaires étrangères (suite)

Chateaubriand → [Duc de Laval], 18 juillet 1823, Paris

Chateaubriand inédit · 5 min de lecture · p. 44–45 · chapitre 29 sur 34

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : H. Leclerc, 1917, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Paris ce 18 juillet 1823.

Votre lettre du 8, Monsieur le Duc, ne m'est pas plutôt (sic) parvenue que je me suis empressé de prendre les ordres du Roi. Le Cardinal de la Fare et le cardinal de Clermont-Tonnerre vont se tenir prêts à partir : les infirmités du Cardinal de Bausset ne lui permettront pas de se rendre à Rome1.

(1) Anne-Louis-Henri de La Fare, né en 1752, archevêque de Sens depuis 1817, créé cardinal en mai 1823, prit part aux conclaves de 1823 et 1829 et mourut vers la fin de cette dernière année. - Anne-Antoine-Jules de Clermont-T'Tonnerre, né en 1749, archevêque de Toulouse depuis 1820, cardinal en décembre 1822, prit aussi part aux conclaves de 1823 et 1829, et mourut en 1830 ; il était l'oncle du Marquis de Clermont-Tonnerre, alors ministre de la Marine. - Louis-François de Bausset (1748- 1824), ancien évêque d'Alais, auteur de l'Histoire de Fénelon et de l'Histoire de Bossuet, membre de l'Académie française, était cardinal depuis 1817. - Chateaubriand ne parle pas ici, ni dans la suite de la lettre, du quatrième cardinal français, Joseph Fesch (1763-183g), oncle de Napoléon et archevêque de Lyon, qui depuis 1815 résidait á Rome. ↩

Si d'un côté il seroit assez bon, dans les intérêts de la France, que l'élection du nouveau pape n'eût lieu qu'après l'arrivée des cardinaux françois, de l'autre une élection prompte auroit l'avantage de prévenir les intrigues de l'Autriche et d'empêcher l'occupation militaire des Légations, si toutefois on y a pensé sérieusement. J'en doute fort; et nos succès en Espagne rendent cette occupation moins probable encore. La cour de Vienne nous a proposé de s'entendre avec nous pour former un parti des couronnes dans le Conclave; ce qui veut dire que le Pe de Metternich a besoin de nos voix pour faire élire le cardinal qu'il a en vue. Vous devez bien vous défendre de favoriser un choix autrichien, et il est clair que la France, ne pouvant pas faire passer un cardinal françois, doit appuyer le parti italien qui, en dernier résultat, est le parti françois. Consalvi n'aura personne pour lui, parce qu'on ne porte jamais l'homme qui a exercé le pouvoir; et puis il est trop lié pour nous avec la famille Bonaparte1. Le Cardinal Spina est ouvertement déclaré contre la maison d'Autriche; cela feroit bien notre affaire, mais il paroit n'avoir aucune chance, et ses mœurs, dit-on, font un autre obstacle à son exaltation (2). Le Cardinal Castiglioni est anti-autrichien sans bruit, attaché secrètement à la France, et peut-être ce choix seroit il un des plus heureux pour nous3. Si nous considérions la chose sous un rapport plus élevé, il faudroit prêter notre appui au cardinal le plus capable d'être un grand prince. Mais où sont-ils les grands princes par le temps qui court? Au défaut d'un Léon X, ayez un autre Pie VII, si vous pouvez : que votre Pape aime la France et les beaux-arts ; qu'il soit homme d'esprit et de bonnes mœurs, et nous nous en arrangerons. Autrefois l'élection d'un Pape remuait le monde; aujourd'hui le bruit d'un conclave ne passera [pas] l'enceinte des ruines de Rome.

(1) Le célèbre Consalvi (1707-1824), cardinal et secrétaire d'Etat depuis 180o, conserva la direction des affaires jusqu'à la mort de Pie VII. ↩

(3) Spina, né en 1756, avait conduit la première partie des négociations du Concordat à Paris, avec l'abbé Bernier du côté français ; il fut créé cardinal en 18or. ↩

M. Desmousseaux, parent du Maréchal Macdonald, et M. Murat, fils du Préfet de Lille, vous portent les lettres : l'un va servir sous vos ordres en qualité de 3eme Secrétaire de légation, et l'autre comme attaché; je les recommande à vos bontés4. Je vous prie aussi d'envoyer porter sur le champ à Naples à M. de Serre le paquet que je lui adresse. Ce paquet ne doit être confié qu'à un de vos secrétaires ou à un courier (sic) françois dont vous soyez extrêmement sûr. Il doit être remis à M. de Serre lui-même par le porteur et ne pas traîner dans les bureaux.

(3) C'est le cardinal Castiglioni, né en 1761, cardinal depuis 1816, qui deviendra pape en 1829 sous le nom de Pie VIII.

(4) M. Desmousseaux de Givré, attaché à l'ambassade de Londres sous Chateaubriand en 1822, successivement 3° puis 2° secrétaire à Rome, donna sa démission à l'avènement du ministère Polignac, rentra dans la diplomatie en 1830, et fut député d'Eure-et-Loir de 1837 à 1848. Cf. Edmond Biré, édition des Mémoires d'Outre-L'Tombe, t. V, p. 179, note I. ↩

J'attends à chaque moment un courier (sic) de vous pour m'annoncer la mort du Pape, et alors je ferai partir les deux cardinaux avec ordre d'aller jour et nuit, quoiqu'ils soient bien vieux et bien malingres, mais il est possible que le venerable Pontife prolonge encore sa triste vie, dans un monde où il a tant souffert.

Croyez, Monsieur le Duc, à mon ancien et sincère dévouement.

Chateaubriand.

Je n'ai pas besoin, Monsieur le Duc, de vous dire que cette lettre est pour vous seul et toute confidentielle. Vous devez accueillir avec obligeance tout ce que vous proposera l'Autriche pour faire en commun le choix d'un pape. Mais si l'on proposoit alors un cardinal ennemi de la France, sous le prétexte que c'est un prélat de religion et de vertu, vous, vous proposeriez de votre côté un prélat qui auroit les mêmes qualités et de plus un penchant pour la France ; et là commenceroit une honorable division ; car l'ambassadeur d'Autriche n'auroit pas plus de raisons pour rejeter votre cardinal que vous n'en auriez pour repousser le sien. Tenant chacun à vos choix et cherchant à vous entraîner l'un l'autre, vous vous trouveriez séparés poliment et sans querelle, en ayant l'air de vous entendre.

Je ne vous parle pas de l'archiduc Rodolphe1; il n'est pas probable que l'Autriche le mette sur les rangs; on ne montre pas si ouvertement le fond de sa pensée, quand on n'est pas sûr de réussir2.

(1) Reinier (Rodolphe-Jean-Joseph), archiduc d'Autriche et frère de François II, né à Vienne en 1788, cardinal en 1819. ↩

(2) Je publie cette lettre d'après une copie, très soignée et très digne de foi, due à M. de Barenton et conservée dans ses papiers. L'original a été entre les mains de l'abbé Pailhès, comme en témoigne une lettre d'envoi de M. de Barenton; mais il a dû être perdu, car je ne l'ai point retrouvé parmi les autographes qui, après la mort de l'abbé Pailhès, ont fait retour à Mme Victor Egger née de Barenton. ↩