En marge de l'ambassade de Londres (1822) (suite)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : H. Leclerc, 1917, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
A qui la lettre est-elle adressée? La manière simple et prompte avec laquelle Chateaubriand, se servant du pluriel, évoque le souvenir du Conservateur « Quand nous combattions dans le Conservateur » etc.), le soin qu'il prend de rappeler, comme à un habitué, la devise inscrite en tête de chaque livraison (La Charte et les honnêtes gens) indiquent un ancien collaborateur de la brillante feuille qui, d'octobre 1818 à mars 1820, sous la direction de Chateaubriand, favorisa si puissamment les progrès du parti royaliste. Mais comment distinguer ce collaborateur, même avec l'aide des listes de rédacteurs dressées par Edmond Biré (2)?
Ici le problème devient délicat, d'autant plus que le nom de Bertin de Veaux n'y apporte qu'une faible lumière. Ni le Moniteur, organe officiel de la Monarchie, ni les Débats, organe officiel de la famille Bertin, ne laissent voir que Bertin de Veaux fit acte de can-
Original autographe. Collection de Mme Victor Egger. Cf. Edmond Biré, édition des Mémoires d'Outre-Tombe, t. 1V, p. 490, et Études et Portraits, p. 133-134 (Étude sur « Eugène de Genoude et Alphonse de Lamartine »).
didat et obtint des voix dans un des dix-sept départements qui renouvelèrent en novembre 1822 leur représentation : ne cherchons donc pas dans la liste des écrivains du Conservateur celui ou ceux qui, pour des raisons d'influence personnelle et locale, auraient été en mesure de lui attirer des suffrages. Du moins l'ébauche de sa candidature dans l'esprit d'un correspondant de Chateaubriand ne peut venir que d'un homme qui n'était point, comme Chateaubriand, «'ami particulier » des Bertin, mais qui défendait une politique fort analogue à celle de leur journal.
Cela posé, la lettre, étudiée au point de vue du ton et du style, révélera-t-elle quelque chose de plus? L courtoisie s'y accompagne d'une supériorité qui, sans être de la hauteur, marque la distance. Consulté par un royaliste découragé, Chateaubriand répond poliment et avec sympathie, mais fermement; il ne donne qu'une consultation, ou une leçon, sans dissimuler qu'il écrit « à la hâte, ayant à peine un moment de libre »; il ne peut guère écrire ainsi qu'à un homme jeune auquel il ne doit rien. Puis, comme il appelle généralement chacun par son juste titre, l'appellation de « Monsieur » semble montrer que le destinataire n'est ni un ecclésiastique ni un noble.
Oserai-je maintenant proposer un nom? Oui, mais sous toutes réserves, car je n'apporte aucune preuve décisive. Eugène Genoude, ou de Genoude, traducteur de la Bible, ami de jeunesse de Lamartine, futur polémiste de La Gazette de France, me paraît pouvoir être ici l'énigmatique correspondant de Chateaubriand1. Né en 1792, et le plus jeune des écrivains du Conservateur, il professait pour l'auteur du Génie du Christianisme une respectueuse et vive admiration : dès son arrivée à Paris en 1810, il lui avait été présenté; en 1811 il l'avait félicité de son entrée à l'Académie française (alors Première Classe de l'Institut), et nous avons le billet par lequel le nouvel académicien remercia son jeune admirateur, billet dont le ton rappelle fort celui de la lettre de 18221. Très dévoué aux intérêts du Conservateur, Genoude n'avait pu, lorsque Chateaubriand en cessa la publication, se résigner à laisser cette feuille périr sans qu'elle ressuscitât sous un autre titre; et ce fut l'origine du Défenseur, qui vécut vingt mois. Enfin, dès le rer novembre 1820 il avait fondé L'Étoile, qui dura jusqu'au 1° juillet 1827, époque où elle se réunit à La Gazette de France, et qui défendait en 1822, quoiqu'un peu plus à droite, la même politique que le Journal des Débats. Mais quel concours de circonstances, en dehors de la sympathie politique, amenait Genoude à provoquer une candidature de Bertin de Veaux, et dans quel département? C'est ce qui reste obscur; et c'est cette obscurité qui ne permet pas d'affirmer avec certitude qu'il est le destinataire de la lettre de Chateaubriand en date du 22 septembre 1822.
(1) Sur Genoude, cf. Edmond Biré, Etudes et Portraits, p. ıо7-ı5З. ↩
(1) Correspondance générale, t. II, p. 340, billet en date du 2 mars 1811. ↩