Étude sur le tome cinquième des Mémoires d'outre-tombe (suite 7)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M. Lévy, 1859, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Je me serais beaucoup moins étendu sur ce sujet, si les injures de la Revue écossaise n'avaient trouvé quelque écho de ce côté-ci de la Manche, chez certains adversaires de M. de Chateaubriand, trop passionnés encore pour demeurer toujours équitables.
P. 414. La politique fait des solitaires, comme la religion fait des anachorètes.
Parmi les hommes qui venaient voir ambassadeur à Londres le solitaire futur de la légitimité, figurait un anachorète de la science, le docteur Thomas Young. Je l'avais rencontré chez quelques-uns de mes voisins de Portland-place, enrichis aux grandes Indes. Il aimait à causer avec moi de l'Orient et surtout de l'Egypte, qu'il n'avait jamais parcourus, mais qu'il connaissait par cette intuition de cabinet, fruit d'une étude profonde, et donnée à peu de géographes théoriciens. Il me pria de le présenter à M. de Chateaubriand, qui l'accueillit avec une bienveillante curiosité. C'était, en effet, le savant le plus universel de l'Angleterre, et sa conversation n'avait rien de l'obscurité que l'excès de l'érudition a répandue dans ses écrits. Quand il nous entretenait de ses recherches en optique, tant et si injustement ridiculisées par M. Brougham, l'amer critique de la Revue d'Edinbourg (lequel n'avait rien encore de la tolérance et de l'aménité que nous avons reconnues et éprouvées chez lord Brougham); et surtout quand il interprétait pour nous l'inscription de Rosette, comme la grande découverte de l'écriture hiéroglyphique dont il revendiquait en partie l'honneur, sa figure fine et spirituelle s'illuminait, et son langage prenait une simplicité attrayante qui plaisait singulièrement à l'ambassadeur. On y retrouvait quelque chose du quakerisme dont le docteur Young était issu. Le naturaliste et l'archéologue savait encore mêler à ces causeries de précieuses connaissances en philologie, en médecine, des appréciations heureuses des auteurs grecs et latins; enfin, c'est un des rares Anglais dont M. de Chateaubriand, en quittant le sol britannique, reconnaissait tout le mérite et regrettait en même temps la société.
P. 417. Il m'a été plus difficile de vous dire ce que pense ford Londonderry, relativement à l'Espagne, qu'il ne me sera aisé de pénétrer les instructions données à sir W. Acourt.
Ici la phrase a pris quelque chose de l'embarras où se trouvait l'ambassadeur. Il aimait mieux, par sa merveilleuse intuition, présager l'avenir dans ses dépêches que de pressentir dans ses conversations les ministres anglais, presque toujours muets sur le présent. « En Angleterre,» me disait-il, « c'est de l'ensemble des affaires, de la presse . « journellement scrutée, des débats parlementaires assidûment suivis, des indiscrétions du parti qui domine, ou même de l'Opposition, qu'il faut prendre conseil pour conjecturer avec quelque succès. Un rendez-vous annoncé ou un tête-à-tête surpris avecle ministre des affaires étrangères n'instruit qu'à demi quand on l'interroge, et n'apprend rien de ce qu'on ne veut pas demander. »
P. 419. Si le roi d'Espagne doit périr, le genre de la catastrophe n'est pas indifférent au reste du monde. Le poignard n'abattrait que le monarque, l'échafaud pourrait tuer la monarchie. C'est déjà beaucoup trop que le jugement de Charles Ir et que celui de Louis XVI. Le ciel nous préserve d'un troisième jugement qui semblerait établir par l'autorité des crimes une espèce de droits des peuples, et un corps de jurisprudence contre les rois.
En transcrivant ces nobles paroles, ma plume tressaillait d'admiration. Les ombres de Charles Ier et de Louis XVI erraient sans cesse à Londres autour de M. de. Chateaubriand.
P. 425. Billet de M. de Villèle. « L'honneur sera pour tous, « et ce n'est pas de ce partage dont il s'agit en ce moment. »
Il fallait dire qu'il s'agit. C'est un gasconisme : et M. de Chateaubriand, qui le releva en me lisant ce billet, sans doute pour ne pas laisser prescrire son droit incontestable de régent littéraire envers M. de Villèle, voulut voir plus tard dans ce langage, si l'on me passe le jeu de mots, une gasconnade ; et c'était à tort. M. de Villèle en cette occasion était aussi sincère qu'affectueux; il agissait, comme il va le dire lui-même quelques lignes plus bas, « de conviction et de sentiment. » Ce fut lui et lui seul qui détermina l'envoi de M. de Chateaubriand à Vérone. Le roi ne s'en souciait guère; M. de Montmorency ne le voulait pas; le resté du conseil demeurait froid et sans influence directe sur la question. M. de Villèle renversa tous les obstacles. J'en trouve une autre preuve dans le premier paragraphe d'une lettre confidentielle qu'il m'écrivit de sa main le 6 octobre 1822. La voici :
« Chateaubriand est parti cette nuit pour Vérone dans d'excellentes dispositions, et il y sera vu avec une grande satisfaction par ses collègues. Nous ignorons encore si M. de Montmorency ira jusque là, parce qu'il ne devait y accompagner les souverains que dans une certaine occurrence; et on ne sait pas non plus si le duc de Wellington fera ce dernier voyage. » La lettre continuait ainsi : « M. de Nesselrode nous remet une note des démêlés de sa Cour avec la Porte; et il pose des conditions bien difficiles au retour d'un ambassadeur russe à Constantinople. Nos relations avec l'Espagne sont toujours très-pénibles; l'état de ce malheureux pays devient chaque jour plus critique. On en est en Catalogne à la levée en masse, aux emprunts forcés, et à la confiscation des biens des suspects. Notre situation intérieure est bonne; les troupes sont animées du meilleur esprit, l'opinion générale est assez améliorée pour que nous espérions, dans les élections qui vont avoir lieu, vingt ou vingt-cinq voix de plus pour la session prochaine.
« Adieu; croyez à tout mon intérêt, à toute mon estime; et ouvrez bientôt les deux yeux.
J. de Villèle
Ces conditions mises au renouement des relations diplomatiques entre la Russie et la Porte, M. de Montmorency me les avait expliquées de son côté, car il me mandait de Vienne : « Lord Strangford vient d'arriver ici de Constan- « tinople, où il retournera incessamment. Il ne pourra guère y rapporter que la déclaration que l'empereur Alexandre vient d'adresser aux alliés : il persiste dans la résolution de ne pas faire la guerre aux Turcs; mais il ne veut pas rétablir avec eux les rapports politiques jusqu'à ce qu'ils aient mis à exécution les intentions manifestées en faveur des Grecs. ›
Et, pour en finir sur cet incident rétrospectif d'une politique qui n'est pas sans analogie avec l'état actuel de l'Orient, M. de Metternich écrivait à l'internonce d'Autriche à propos d'un détail de cette querelle toujours étouffée et toujours vivante entre la Russie et la Sublime Porte : Ma conviction est que l'affaire, si elle est bien conduite, touche au terme où elle n'est plus que de manipulation. Mal conduite, nous arriverons à la rupture avant la fin de l'année. Lord Strangford doit avoir pris l'habitude de me voir ne pas me tromper sur le compte de la Russie; je lui réponds de nouveau que dans ce que j'avance ici rien n'est erroné. »
Ainsi se préparait, il y a plus de trente ans, la mésintelligence qui devait amener insensiblement à la grande lutte ‚de Crimée. Mais alors, on le voit, l'Angleterre ne jouait pas encore en Orient le rôle principal qu'elle s'y est arrogé plus par ses négociations que par ses armes.
P. 455. J'assistai aux funérailles de lord Londonderry, à Westminster, le 20 août.
M. Canning, qui s'était battu en duel avec lord Londonderry, ne parut point à ses obsèques. J'y étais à côté de M. de Chateaubriand. Et j'ai entendu moi aussi le mob de Londres hurler autour du cadavre du « grand ministre; » ce même mob qui devait venir casser mes vitres au début de la guerre d'Espagne. Voici , sur ce sujet, ce que m'écrivait de Florence en 1829 mon ami et collègue Lamartine, qui préludait alors à sa carrière politique, et n'avait n'avait pas encore imprimé une seule ligne de prose :
« Je suis affligé de ce qu'un peuple, fût-ce même le peuple romain, se réjouit à l'enterrement d'un brave et saint pontife comme Léon XII. Nous en vîmes autant à la mort de lord Londonderry, s'il vous en souvient. Les peuples n'aiment pas les hommes qui les connaissent. Jamais la popularité ne va qu'aux dupes et aux coquins. Aussi voyez comment on l'achète; toujours avec des bassesses ou des sottises. »
P. 440. Cette nouvelle lettre de M. de Montmorency, mêlée de quelques phrases ironiques, me confirma pleinement qu'il ne voulait pas de moi au Congrès.
Cette lettre, rapportée de Paris par Hyacinthe Pilorge, son secrétaire particulier, exaspéra M. de Chateaubriand, qui me la lut en l'accompagnant d'un aigre commentaire. J'offris d'aller à Paris, où je tenterais de lever tout obstacle; mon offre fut accueillie avec joie; et je partis le 22 août, tandis que l'ambassadeur cherchait à déguiser son impatience et son humeur par un pèlerinage à Hartwell et par le dîner patriotique de la fête de saint Louis. Je revins le 29 avec la lettre de M. de Villèle, que celui-ci m'avait lue également et qui tranchait la question. Ce qui s'était passé entre ces deux dates, on le lit dans les Mémoires. - Toutes mes instances directes ou indirectes auprès de M. de Montmorency n'ayant rien obtenu, je m'avisai de lui dire, en désespoir de cause : « S'il ne va avec vous à Vérone, attendez-vous en revenant à le voir assis à votre place ici. » Cet argument termina le débat ; je l'avais tiré de ma tête, car il ne figurait nullement dans mes instructions; mais il n'en était pas moins prophétique.
P. 445. Une insurrection sérieuse à Londres, et tout est perdu.
Je me souviens de ces paroles prononcées par lord Liverpool dans l'embrasure d'une fenêtre donnant sur la Tamise : elles nous firent penser instinctivement aux rives de la Seine, plus exposées encore aux émeutes et à leurs désastreuses conséquences.
P. 447. Peu de grands bois, peu d'oiseaux.
L'auteur m'a rappelé vingt fois cette absence des oiseaux qui le frappait de tristesse en Angleterre. « Si tout cela est de la nature, » me disait-il, « c'est une nature trop régulière et trop disciplinée. Le peu qu'on y voit d'oiseaux ne chante pas. Le moineau de Londres, noirci par le charbon, se tait sur les cheminées. Je n'entends jamais» un chien aboyer ; on perfectionne les chevaux au point de leur défendre de hennir; et le chat lui-même, si indépendant, cesse de miauler sur sa gouttière. »
P. 441. Quid dignum memorare tuis, Hispania, terris
Vox humana valet ?
Je ne sais où M. de Chateaubriand a puisé cet hexamètre, ' moins que ce ne soit encore chez son compatriote Guillaume le Breton ; mais je n'ignore pas qu'il aimait les 'citations et qu'il en pratiquait et vantait fréquemment la méthode. Sa conversation en abondait quand elle dépassait les monosyllabes où les lieux communs de la politesse : Il ne faut pas croire, » me disait-il à Londres, « que l'art des citations soit à la portée de tous les petits esprits qui, ne trouvant rien chez eux, vont puiser chez les autres. C'est l'inspiration qui donne les citations heureuses. La mémoire est une Muse, ou plutôt c'est la mère des Muses, que Ronsard fait parler ainsi :
« Grèce est notre pays, Mémoire est notre mère. »
« Les plus grands écrivains du siècle de Louis XIV se « sont nourris de citations. » Or, comme je voulais corroborer ce témoignage de l'ambassadeur, sans doute par un pressentiment de toute la consommation que je devais faire un jour des idées d'autrui, je lui soumis une lettre de Racine que j'avais trouvée dans les archives de France à Constantinople, égarée dans les papiers de M. de Guilleragues, et que je crois inédite. En voici un fragment :